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Invasion des Karismins. — Bataille de Gaïa.
An 641 [ 1243 ]. Le sultan d'Egypte cherchait a se venger de son oncle Ismaël, qui s'était empare' de Damas et qui avait été l'artisan de la dernière guerre j il voulait d'ailleurs re'aliser le projet de ses pre'de'cesseurs , c'est-à-dire, réunir* sous ses lois l'Egypte et la Syrie, et rendre au titre qu'il portait son ancien e'clat. II n'en fallut pas davantage pour soulever tous les petits princes de Syrie. Les souverains de Damas et d'Emesse, ainsi que le prince de Carac, qui avait contribue' a l'e'le'vation du sultan , se liguèrent ensemble contre lui et implorèrent l'appui des Francs : pour les décider, ils leur remirent de nouveau Je'rusalem, Se'fed , ainsi que Tibériade , Ascalon et quelques autres villes. Les chrétiens furent donc encore une fois maîtres de la ville sainte. L'historien Gémal-cddin , qui y passa alors , remarque avec étonneraient qu'il vit les chrétiens en possession, non-seulement de l'église de la Résurrection , mais de la mosquée d'Omar, et des autres lieux consacrés par les souvenirs de l'islamisme ; il y vit des prêtres et des moines, une Goie de vin à la main , et se disposant à dire la messe : en entrant dans la mosquée, ses oreilles furent frappées du son de la cloche; tous les rites de l'islamisme avaient été abolis.
On aura une idée de l'union qui régnait alors entre les chrétiens et les musulmans par le fait suivant ( l). Les Francs,
(l) Ibn-fcrat parle de ce fait à fanaee 604 de lïufgirc.
en rentrant dans la forteresse de SeTed, s'étaient occupes d'en relever les fortifications; ils employèrent à cet usage les captifs musulmans qui étaient entre leurs mains. Les captifs, nu nombre de mille, se sentant plus forts et plus nombreux que ceux qui les gardaient , formèrent le dessein de briser leurs chaînes et de livrer la place au prince de Carac. Ce prince avait e'te' jusque-là le plus cruel ennemi des chre'tiens: les captifs musulmans lui écrivirent ù ce sujet ; mais il envoya la lettre au prince de Damas, qui la fit remettre aux Francs; et ceux-ci, irrites, conduisirent leurs prisonniers à Acre, où ils eurent tous la léte tranchée.
De leur côte, les chrétiens «avant entre leurs mains un ennemi du prince de Damas, Malck-giouhad Jonas, petit-lils du grand Mulçk-adel , et ancien vice-roi de Syrie, le livrèrent pour de l'argent à Istnacl, qui le fit pendre.
Cependant on se pre'paraità la guerre. Les deux armées se dirigèrent vers les plaines de Gaza. Malek-mansour, prince d'Kmesse, commandait celle de Syrie : ce m ince était renomme'pour sa bravoure, et sVtait déjà signale' dans plusieurs occasions. Dans sa marche, il passa par la vi le d'Acre, afin d'animer les chrétiens au combat; tousse hâtèrent de prendre les armes. Les deux armées se trouvèrent bientôt en présence; mais le sultan avait appelé à son secours les Karismins, et ils n'étaient pas encore arrive's.
Ah 643 [1244]. Les Karismins e'taient originaires des paya situes vers l'embouchure de l'Oxus, près des bords de la Mer Caspienne. Chasses de leur pays par Gengiskan , ils avaient long-temps erre dans les provinces de l'Asie. Le fameux Gelaieddin-rnankberni était alors à leur té*le. Ils envahirent succèssivernent le nord de la Perse, la Géorgie, l'Arménie, la Mesonofamic, et par-tout ils se firent remarquer par leur férocité et leurs brigandages. Après la mort de Gelal-eddin, les débris des Karismins se mirent au service des princes musulmans: une partie s'était attachée à la personne du sultan , alors gouverneur d'Édesse et de lliran dans la Mésopotamie. Quand ce prince fut devenu maître de l'Egypte, il nbandonna.à ces barbares Haran et Édesse, d'où ils répandirent lu terreur dans les contrées voisines. Le sultan , se voyant menace' par toutes les forces de Syrie, n'hésita pas à les appeler auprè* de lui. •
Suivant Ge'mal-cddin , les Karismins passèrent f£ûf au nombre de plus de dix mille cavaliers , ayant à leur tete
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Hossam-eddiu-barte-khan, Khan-bardi , Sarou-khan et Keschlou-kan. Par-tout leur passage était signale' par le pillage et l'incendie; à leur approche, les peuples prirent la fuite. Telle était la terreur qu'ils inspiraient, qu'au seul bruit de leur marche les troupes de Damas, campées ù Gaza, se débandèrent; le prince de Carac se retira précipitamment. Les Francs qui gardaient la ville sainte sortirent en toute hâte; les karisminsy entrèrent sans résistance, et égorgèrent tous les chrétiens qui s'y trouvaient encore; pas un seul ne fut épargne. Les femmes et les enfans furent réduits en servitude ; l église de la RJsurrectîon fut dépouillée, le sépulcre du Messie détruit; les tombeaux des rois francs et des capitaines chrétiens furent ouverts et les ossemens livres aux flammes. Les Kharisminsse rendirent ensuite devant Gaza, et firent leur jonction avec l'arme'c égyptienne. Le lieu occupe' parles deux armées était voisin de Gaza, et se nommait Karita : de part et d'autre on se prépara au combat. Les chrétiens montraient une ardeur impatiente; mais les musulmans leurs allies commençaient à avoir des scrupules. Ecoutons à ce sujet le récit d'Ibn-giouzi, témoin oculaire (l).
« Dans cette guerre, les musulmans de Syrie s'étaient mis pour ainsi dire sous les ordres des infidèles. On voyait les chre'tiens marcher leurs croix leve'es; leurs prêtres se mêlaient dans les rangs; ils donnaient des bénédictions et manifestaient hautement les signes du christianisme; ils présentaient aux musulmans eux-mêmes leurs calices à boire. Une telle alliance ne pouvait réussir. Les Francs composaient l'aile droite; la gauche était formée des troupes de Carac; celles d'Émesse étaient au centre. Jamais journée ne fut si glorieuse à l'islamisme, pas même sous Noureddin ni Saladin. L'aile gauche fut la première enfoncée; les Francs seuls tinrent bon, et ne lâchèrent pied que lorsque toute l'armée fut en déroute. Déjà ils avaient mis les Egyptiens en fuite et pillé leurs bagages. Abandonnés de leurs alliés et cernés par les Karismins, Hs furent moissonnés par l'épée. Leur nombre se montait à quinze cents cavaliers et dix mille fantassins; huit cents seulement échappèrent au carnage et furent faits prisonniers. Je passai le lendemain sur le lieu du combat; je vis des hommes qui comptaient , un roseau à la main , le
(i) Le récit d'Ibo-giouzi nous a été conservé par Yaféi.
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nombre des morts; ils me dirent qu'ifs en avaient compte' plus de trente mille. Le prince d'Émcsse arriva presque seul à Damas, ayant perdu ses bagages , ses chevaux , ses armes et * presque toute son armée. J'ai ouï dire qu'après la bataille, il ne trouva pas même un lambeau d'étendard pour reposer sa tôte, et quAdors, se mettant ù pleurer, il dit : « Je me doutais » bien qu'en marchant sous les croix et les bannières des n Francs , notre expédition ne pouvait être heureuse. »
Ge'mal-eddin fait aussi mention du scrupule que le prince d'Emesse éprouva en marchant à l'action. « Par Dieu! ra- 9 contait plus tard le prince, le Seigneur me disait interieun renient que nous ne pouvions vaincre, * L'auteur poursuit ainsi : * Quand la nouvelle de cette victoire arriva au Caire, la joie fut au comble; pendant plusieurs jours oo illumina, et la ville retentit du bruit des instrumens de musique. Le jour de l'entrée des prisonniers fut comme un jour de fête. Les soldats e'taient conduits* sur des chameaux, les chefs sur les chevaux qu'ils montaient le jour de la bataille. Au nombre des prisonniers étaient plusieurs émirs musulmans qui avuient e'té pris dans le combat. * Makrizi rapporte de plus que les têtes des chrétiens tues à Gaza furent apportées au Caire, et attachées aux portes de la ville.
Après cette victoire, suivant Aboulfe'da, le sultan s'empara de Jérusalem et d'Ascalon ( 1 ) ; ensuite, il alla assiéger son oncle
(l) A propos du siège d'Ascalon, l'historien Ge'mal-eddin fait mention pour la première fois de l'arme appelée zenbourek, comme étant mise eu usage par les musulmans (voy. ci -dessus, p. 15*). Voici
les expressions de l'auteur: <J& jj^jf^j £ JJv^i t£>^ (j-J^'J
on fit jouer contre la place les catapultes et les zenboureks. A l'égard du mot » , que nous traduisons par catapultes , et qui t'écrit
au singulier » il parait être le même que le mot grec TÇtfaa, cité par du Cange dans son dictionnaire de la basse grécité. 11 désigne, suivant Boha-eddin , une arbalète lançant des traits armés d'une pointe de fer. Voyez Boha-eddin, Vie de Saladin , p. us. Ce mot paraît répondre au trabucus des nations latines du moyen âge, mot dont nous avons fait trébuchet. Il existe encore une machine de guerre dont les auteurs arabes font souvent mention, et qui servait à lancer
des pierres; c'est le mot au pluriel jj^y^ ; ce mot répond
au manganum des Latins , mot dont les Français du moyen âge avaient fait mançoncaux.
Ismaèl dans Damas. Vainement ïsmaël reconrut à In me'diation du calife do Bagdad; le pontife refusa de s'intéresser ù un allie' des chre'tiens, et Damas ouvrit ses portes. Ainsi, le sultan se trouva maître de la Palestine et de toute la Syrie méridionale. Mais les Karismins, qui avaient eu une grande part à ses succès, prétendirent en partager les fruits : la Syrie se trouva de nou veau en combustion. Les Karismins formèrent le siège de Damas; les princes dépouilles reprirent les armes pour rentrer clans leurs principautés. Une bataille mit fin à cette querelle : les Karismins, vaincus, furent extermines; la plupart de ceux qui se sauvèrent furent assommes par les paysans et les habitans des campagnes; d'autres allèrent se fondre dans les armées tartares qui désolaient alors l'Asie , et il ne fut plus question d'eux.
Pendant que ces e've'nemens se passaient en Orient, l'Occident e'tait de'chire par les querelles de Fre'dc'ric et du Saint- Siège (l). L'auteur arabe Yafc'i cite un fait que nous ne garantissons pas, mais qu'il est bon de connaître, pour savoir quelle ide'e les musulmans se faisaient de ces divisions. Un vaisseau, dit-il, venu de Sicile à Alexandrie, annonça que le pape, irrite contre l'empereur, avait engage' trois des courtisans du prince ù le tuer pendant la nuit, sous prc'texte qu'intérieurement il était musulman; pour les décider, il leur avait partage' d'avance les e'tats du prince. L'empereur ayant e'té averti du complot, fit coucher un de ses gardes dans son lit, et se cacha lui-même dans un endroit voisin avec cent soldats. Au moment fixe', les trois assassins se jetèrent sur le garde et le poignardèrent. L'empereur ne douta plus de la vérité; et sortant du lieu où il e'tait, il tua les assassins de sa main ; ensuite il les fit e'corcher : on remplit leur peau de paille, et ils furent suspendus pour l'exemple à la porte du palais. L'auteur ajoute que le pape , informe' du mauvais succès de ses de'marches, envoya une arme'e contre Frédéric, et que de nouvelles querelles s'élevèrent entre les princes chre'tiens. A la même e'poque, Makrizi dit un mot d'une ambassade du pape au sultan d'Egypte (2).
(l) On peut consulter Y Histoire ecclésiastique de l'abbé Flcury, Mr. lxxxii, n°» 37 et suiv.
(î) On peut consulter, pour les détails, les Annales de Baronius, continuées par Raynaldi, aux années 1546 et 1*47 de notre ère. Voyez aussi Zanflict, Bibliothèque des Croisades.
Cependant , le bruit des ravages des Karismi ns avait retenti jusqu'en Occident; dans plusieurs contrées, on avait pris les armes pour en tirer vengeance. II est temps de parler de cette nouvelle cxpe'dition.
î LXXXI.
Première croisade de S. Louis. — Sa descente en Egypte.
An 646 [ 1248], On sait que S. Louis ne put retenir ses larmes lorsqu'il apprit les malheurs de la Terre-sainte; son premier mouvement fut de se revêtir de la croix et de marcher pour aller délivrer les saints lieux. Makrizi et Yaféi nous apprennent que la première nouvelle de cette expédition vint au sultan par Fre'deric; ce fut par l'intermédiaire d'un député déguise en marchand. Le sultan e'tait alors en Syrie, occupe' a y e'tnhlir son autorite'. Déjà il était attaque' de la maladie qui l'emporta bientôt au tombeau; c'était une tumeur au jarret, laquelle, ayant dégénère' en ulcère, lui ôtnit toute facilite' d'agir. A la nouvelle du danger qui menaçait ses états, il se lit transporter en litière en Egypte.
An 647 [ 12491. C'est cette anne'e que le roi de France fit sa descente en Egypte. Son nom , ainsi que l'observe Makrizi , était Louis , fils de Louis , et on le surnommait le Français. Tous les Francs établis en Palestine étaient venus se joindre à lui.
Ce roi, au rapport de Gémal-eddin, était un des plus puissans princes de l'Occident; il était roi de France [rcudcfi'cns). « Le peuple de Fi ance, ajoute-t-il, s/est rendu célèbre entre toutes les nations des Francs. Ce roi était très-religieux observateur de la foi chrétienne. II voulait conquérir la Pfl" lestine, et soumettre d'abord l'Egypte. II était accompagne de cinquante mille guerriers, et venait de passer l'hiver dans Iilc de Chypre. Il se présenta sur la cote, près de l'embouchure de la branche du Nil qui passe à Damiette, un vendredi SI de safar [4 juin li49). Le sultan était alors campé à Asehmoun-thenah , sur le canal d'Aschmoun, non loin de Mansoura ; c'est de là qu'il avait ordonné les préparatifs nécessaires. Il avait fourni Damiette de tout ce qui pouvait mettre la place en état de faire une longue résistance : des vivres et des provisions y avaient été amassés pour plus d'une
année; une forte garnison en avait la défense; on distinguait entre autres ies Arabes kénanites, guerriers fameux par leur bravoure. De plus, le lit du fleuve était garde par des vaisseaux envoyés du Caire. Enfin, une armée formidable, sous la conduite de Ternir Fakr-eddin , qui s'était distingue' par ses négociations avec l'empereur Frc'de'ric, occupait la côte où les chrétiens devaient aborder.
Makrizi rapporte que le roi de France, avant de mettre pied à terre, crut devoir écrire au sultan, comme pour lui faire sa déclaration ; si on l'en croit, la lettre était ainsi conçue : « Tu n'ignores pas (l) que je suis le chef de la chré- 0 tiente, comme tu Tes de l'islamisme. Tu n'ignores pas de » quelle manière j'ai traite' les musulmans d'Espagne, lesquels n aujourd'hui nous paient tribut et marchent devant nous 9 comme de vils troupeaux : nous avons massacre' les hommes m et rendu les femmes veuves; nous avons réduit les garçons » et les filles à l'esclavage; nous les avons emmenés loin de » leur patrie. Voilà ce que j'avais à te dire. Je t'ai donne' les n avertissemens que tu avais droit d'attendre de moi; à pré- » sent, quand tu aurais recours aux sermens les plus saints, n quand tu viendrais devant moi accompagné de prêtres et n de moines, quand tu te présenterais un cierge à la main en * signe de respect pour la religion chrétienne, rien ne pourn rait me détourner d'aller à toi et de te combattre en tout » lieu. Si tes états tombent entre mes mains, ce sera pour 9 moi une nouvelle source de, richesses ; si la victoire se dé- 9 clore en ta faveur et que l'Egypte te reste en partage, tu n pourras alonger la main et l'étendre jusqu'à moi; tu pourn ras disposer à ton gré de ma vie. J'ai cru de mon devoir de 9 t'avertir d'avance. Voilà que les troupes qui sont sous mes 9 ordres couvrent les plaines et les montagnes : leur nombre 9 est égal à celui des sables de la mer; elles vont contre vous 9 avec le glaive du destin. »
Cette lettre n'a rien qui convienne au caractère bien connu et à la situation de S. Louis. II est évident qu'il s'agit ici de quelque roi chrétien d'Espagne en guerre avec les Maures ses voisins. Sans doute une lettre semblable aura jadis
(î) Makrizi remarque que la lettre c'tait précédée «Ton petit préambule analogue aux impiétés de la religion chrétienne, qu'il s'est fait scrupule, dit-il , de rapporter.
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été écrite (l), et Mnkrizi l'aura mise, par erreur, sur !e compte du roi de France. Quoi qu'il en soit, Makrizi ajoute que cette lettre fit la plus vive impression sur l'esprit du sultan. Ce prince commençait alors à être accable' parla maladie dont il e'tait attaque'; il ne put retenir ses larmes. Son premier mouvement fut de se recommander à Dieu et de se resigner a ses volontés. Ensuite , il fit faire par son secrétaire la réponse suivante : u Au nom du Dieu clément et mise'ri- » cordieux; le salut soit sur notre prophète Mahomet et sur n sa famille. Ta lettre nous est parvenue; tu cherches à nous v faire peur du nombre de tes armées et de la multitude de » tes soldats. Apprends que nous savons aussi manier le n glaive, et qu'aucun de nous ne pe'rira qu'il ne soit sur-le- » champ remplace', tout comme aucun de vous ne pourra n nous entamer sans être aussitôt extermine'. Ah ! si tes jeux, » 6 homme présomptueux, si tes yeux pouvaient voir la pointe » de nos e'pe'es et la force de nos lances; si vous aviez vu » avec quelle vigueur nous avons subjugue' les provinces et » les châteaux de la Palestine, si vous aviez vu les ravages » que nous y avons faits, comme tu te mordrais les doigts.' » Va , tu ne peux manquer de tomber. Le commencement de » ce jour est pour nous, et la fin est contre vous. Oh ! qu'alors n tu seras fâche' contre toi-même ! Il faut bien que les méchans m connaissent le. sort nui lebr est réservé (2). En lisant ma » lettre, rappelle-toi le premier verset de la sourate des n Abeilles (3) : Le décret de Dieu va toujours son cours ; n gardez-vous d'en hâter le terme. Rappelle-toi ce dernier n verset de là sourate Sad (4) : Dans peu vous connaîtrez ce » qu'il voulait vous dire. Moi , je m'en rapporte à ces paroles
(1) En effet, les auteurs arabes font e'erire cent cinquante ans auparavant la même lettre par Alphonse VI, roi de Casulle, à un empereur de Maroc; or Alphonse avait vaincu les Maures d'Espagne et d'Afrique. Voyez Casiri , Bibliothèque arabe de t'Escurial. tom. II, page 116. A 'mu {forage en rapporte une autre du même style, écrite un siècle après par un roi d'Espagne à un empereur de Maroc. Apparemment c'était une formule consacrée; il n'y avait de différence que dans les mots. Voyez la Chronique arabe d'AbouKkrage, p. 413.
(2) Alcoran, sour. xxvi, vers. 228.
(3) Ibid. sour. xvi.
(«) Ibid. aour. xxxvm.
DBS CROISADES. 451
• du Très-Haut. Assurément , je n'en puis citer de plus ve'rU
• diques. Combien de fois une poignée d'hommes na-t-elle » pas mis en fuite des armées innombrables , par la permission m divine? car Dieu est avec ceux qui lui sont fidèles (t). Et 9 d'ailleurs, les sages n'ont-ils pas dit que le me'chant s'attirera » sa propre ruine. Va! ta me'chancete' te renversera; elle » causera ta perte. Aoieu (9). •>
Ensuite, reprend Ge'mal-eddin , * le rot de France se mit en devoir d'aborder sur la côte. On était alors au samedi 92 de safar [5 juin]. Il débarqua avec toutes ses troupes et • dressa son camp sur le rivage. La tente du roi était rouge. Il y eut ce jour-là un engagement entre les Francs et les Égyptiens, où plusieurs émirs musulmans furent tues. Le soir, Fakr-eddin repassa le Nil avec son arrnee , sur le pont qui était en face de Damiette ; et, sans s'arrêter, il se rendit sur le canal d'Aschmoun , auprès du sultan. II régnait alors une extrême insubordination dans l'arme'*1 , à cause de la maladie du prince : personne ne pouvait plus contenir les soldats. Les ke'nanites charges de défendre Damiette, se voyant abandonnes, quittèrent précipitamment la ville et se dirigèrent aussi vers le canal d'Aschmoun ; les habitans suivirent cet exemple. Hommes, femmes, enfans , tous s'enfuirent dans le plus grand desordre, abandonnant les vivres et les provisions ; car ils se trouvaient sans défense, et ils craignaient d'e'prouver le même sort que trente ans auparavant, çous le sultan Malek-kamel. En un moment, Damiette se trouva déserte. Le lendemain dimanche , les chrétiens , ne voyant plus d'ennemis , passèrent aussi le Nil et entrèrent sans résistance. Il n'y avait pas d'exemple d'un e'venement aussi désastreux. A cette époque, ajoute Ge'mal-eddin, j'étais au Caire , chez l'emir Hossam-eddin , gouverneur de la ville. Nous apprîmes le jour même , par un pigeon , la prise de
(i) Alcoran, sour. u, vers, s 50.
(î) Os deux lettres sont rapportées avec quelques légères différences dans les manuscrits; nous avons adopte la leçon qui nous a paru la plus vraisemblable. Cardonne avait déjà fait connaître ees lettres et quelques autres pièces du même genre dans ses Extraits arabes relatifs à la croisade de S. Louis , insérés à ia suite de f édition de Juin ville , Paris, 1761, p. 515 et suiv. En reproduisant ici ces pièces, nous avons été quelquefois obligés de nous éloigner de la traduction de Cardonne.
Damiette. Ce malheur nous pénétra tous <îe crainte et d'horreur; il nous sembla que c'en était fait de i'Égvpte, sur-iout à cause de la maladie du sultan. La conduite de Fakr-eddin et de la garnison fut en cette occasion inexcusable; car la ville eut pu tenir très-long-temps. Dans l'invasion pre'ce'dente, sous Malek-kamcl , Damiette était sans garnison, sans approvisionnemens; et pourtant elle avait résisté pendant un an: encore fallut-il , pour la réduire, le concours de la famine et de la peste. Sa situation dans la guerre présente e'tait bien plus favorable; même après la retraite de Fakr-eddin, si les kenanites et les habitans étaient restes, s'ils avaient seulement tenu leurs portes fermées, ils auraient arrête' tous les ellbrts des Francs. Pendant ce temps, l'armée serait revenue et les Francs auraient e'te' repousses. Mais quand Dieu veut une chose, on ne peut l'empêcher. »
Le sultan fut si indigne contre les ke'nanites , qu'il fit pendre tous les chefs. Vainement, suivant Makrizi , ils firent des représentations; vainement dirent-ils: «En quoi sommes-nous » coupables? Que pouvions-nous faire, étant abandonnés des » émirs et de toute l'armée? » On n'écouta pas leurs excuses; les chefs furent pendus, au nombre de cinquante. Dans le nombre étaient un père et son fils, jeune homme de la plus grande espérance : le père demanda de mourir le premier; le sultan le lui refusa. Le prince s'était muni d'avnnce de l'approbation des docteurs de la loi, qui tous avaient décidé qu'un homme qui abandonne son poste est digne de mort. Makrizi ajoute que le sultan témoigna aussi son mécontentement à l'émir Fakr-eddin. « Ne pouviez-vous pas, lui dit-il , n tenir au moins un instant? Pas un seul d'entre vous ne s'est n fait tuer. n Sans l'état pitoyable où il était, poursuit Makrizi» il se serait probablement porté a quelque violence. Presque tous les émirs blâmaient Fakr-eddin : déjà on craignait pour sa vie ; déjà ses amis se disposaient à se défaire du sultan ; mais Fakr-eddin les retint et les décida à attendre. Si le Sultan mourait, on en était délivré; sinon , l'on était toujours à temps de le faire périr.
Gémal-cddin remarque aussi que le sultan fut tenté de punir Fakr eddin; mais, ajoute-il, son état était devenu critique, et les circonstances conseillaient la patience.
Dans ces conjonctures, suivant Makrizi, le sultan, se sentant près de sa lin , fit publier que tous ceux qui avaient quelque grief contre lui eussent à se présenter , et qu'il leur don-
nerait satisfaction. II était impatient de mettre sa conscience en repos. Tous ceux qui se présentèrent furent renvoyés satisfaits.
S LXXXÏI.
Mort du sultan. — Suite de la croisade de S. Louis. .
Suite de Vannée 647 [ 1249]. Nous allons laisser parler Gemal-cddin « Cependant le sultan se fit transporter à Mansoura, au lieu même qu'avait occupe' son père Malekkamcl , trente ans auparavant. Mansoura est situe'e sur la rive orientale du Nil , à l'endroit où ce fleuve se partage en deux branches, dont Tune passe à Damiette, l'autre va se perdre dans le lac de Menzale; c'est cette dernière branche qu'on appelle le canal d'Aschmoun. Mansoura devait son existence ù MaJek-kamel, père du sultan; ce prince y avait fait bâtir un palais, avec des maisons pour les ëmirs et les soldats. Bientôt il s'y éleva des bazars, des bains, des marches; en un mot, tout ce qui compose une grande ville. C'est là que le sultan prit position avec son armée. La flotte égyptienne avait descendu le fleuve et s'était placée sous les murs de Mansoura. On vit aussi arriver de tout côte' des volontaires et des guerriers qui brûlaient de prendre part à la guerre sacrée.
« Dans le même temps, le sultan dirigea contre les Francs des bandes d'Arabes nomades; ces Arabes ne leur laissèrent pas de repos. A la fin de re'bi premier [judlet], nous vîmes , poursuit Gemal-cddin, arriver au Caire trente-six prisonniers chrétiens, parmi lesquels étaient deux cavaliers : quelques jours après, il en vint trente-neuf, puis vingt-deux, puis trente-cinq, et successivement plusieurs autres. A la même époque, les troupes du sultan qui étaient en Syrie firent diversion el enlevèrent Sidon aux chrétiens.
» Cependant, la maladie du sultan devenait de plus en plus grave ; ses forces ne cessaient de s'affaiblir; jour et nuit les médecins e'taient autour de lui sans pouvoir le soulager ; et pourtant il n'e'tait pas abattu; toujours il montrait la même force de caractère. 11 e'tait à-la-fois atteint de deux maladies terribles, la phthisie et l'ulcère au jarret; mais il espe'rait toujours. L'ulcère étant venu à se fermer, il se crut hors de danger, et écrivit à l'émir Hossam-cddin qui! était en pleine
convalescence; qu'il ne lui manquait plus que de monter à cheval et d'aller jouer au mail : mais déjà i! e'tait près de sa fin. Il mourut le dimanche 14 de schaban [novembre], six mois après l'entrée des chre'tiens dans Damiette et à l'âge de quarante- sept ans. Ainsi finit le sultan Malek-saleh Negmeddin (ou l'Etoile de la religion), au milieu d'une guerre qu'il soutenait pour la gloire de Dieu, passant de ce monde périssable au sein de la bonté et de la miséricorde divines, m
Aboul-mahassen fait le portrait suivant du sultan : « C'était un prince sobre, modeste dans ses discours et d'une belle ame ; il ne pouvait souffrir la plaisanterie et les choses futiles ; il avait même l'humeur désagréable; il était naturellement taciturne. Sa prédilection était pour les esclaves turcs qu'il achetait sur les bords de la Mer Noire et de la Mer Caspienne , et dont il fit ses mameloucks et sa garde particulière. Sous lui, cette milice devint beaucoup plus nombreuse qu'au* paravant; il les préférait aux Curdes, qui jusque-là avaient forme' le nerf des armées égyptiennes. C'est pour eux qu'il fit bâtir une caserne dans l'île de Banda , sur le Nil, en face du Caire (1). Cependant il savait leur imposer; ces esclaves, tout braves et audacieux qu'ils étaient, tremblaient devant lui. Rien ne pouvait l'émouvoir; quand il entrait en colère, fa seule expression de reproche dont il se servait était celle-ci : Ah ! paresseux ! Chose singulière! il était insensible aux charmes de la musique; quand il assistait à un concert, il restait immobile, et ses officiers etaientobliges défaire comme lui. Il e'tait très-enclin à l'amour; mais il voyait de préférence des esclaves; car a la fin il n'eut plus que deux épouses. Ses ministres ne décidaient jamais rien que d'après ses volontés: le prince voulait tout voir par lui-même; il travaillait directement avec eux, mais seulement par écrit, marquant ses volontés de sa propre main au bas du papier. Il aimait les gens de mérite et les gens pieux ; mais il était sans gout pour la lecture; son plaisir était de s'isoler et de vivre seul; sa passion était le jeu de mail et la bâtisse. Il reste de lui, au Caire et dans l'île de Rauda, plusieurs édifices superbes. »
Malek-saleh, suivant la remarque de l'historien Gemal-
(t) De là ces mameloucks reçurent le nom dctBaharites, du mot arabe bahr, qui signifie mer, et par lequel les Égyptiens désignent le Nh\
edcîin , ne laissait qu'un fils appelé Malck-moadam Touranschah, alors gouverneur de Haï an, d'Edcsse et des autres villes que le sultnn posse'dait en Mésopotamie. Dans l'état où Ton se trouvait, menace' comme on Pe'tait par l'armée chrétienne, on re'solut de cacher la mort du sultan jusqu'à l'arrivée de son (ils. Le corps du prince fut secrètement lave' et enseveli avec les prières d'usage, et place' dans une caisse pour être transporte' en bateau dans File de Rauda. Sa veuve, Scheger-cddor, celle de ses femmes qu'il avait le plus aimée, dirigeait tout : elle se concerta avec le chef des eunuques, et ils convinrent de ne confier le secret de la mort du sultan qu'à l'e'mir Fakr-eddin, qui fut nomme' atabek ou re'gent, comme l'homme le plus capable de gouverner, et celui qui avait le plus d'influence sur l'arme'e. Tous les trois se promirent de tenir la mort du sultan secrète jusqu'à l'arrive'e de Touran-schah. En attendant, ils firent prêter serment de fidélité aux e'mirs et aux troupes^ d'abord au nom du sultan Malek-saleh, comme s'il eut e'te encore en vie, ensuite en celui de son fils ; on jura aussi obéissance à l'e'mir Fakr-eddin, en qualité' d'atabck ou re'gent. Les e'mirs et les soldats furent appelés pour cet objet au pavillon du sultan, et jurèrent sans difficulté' : personne ne se douta de la ve'rite'. L'e'mir Hossameddin , gouverneur du Caire, ayant reçu un ordre semblable, jura et fit jurer tous ceux qui e'taient sous ses ordres. La mort du sultan était tenue si secrète, que, grands et petits, personne n'en eut le moindre soupçon. Chaque jour l'émir Hossam-eddin recevait des dépêches du camp comme par le passe. Les lettres e'taient expédiées au nom du sultan ; on y voyait, entre les lignes, son clamé ou signature accoutumée, consistant dans ces mots : Ayoub , fils de Mohammed, fils fTAboubekr (l). Celui qui écrivait l'élàmé était un eunuque habile a contrefaire toute sorte d'écritures. A la fin cependant on commença à soupçonner la vérité. On vovait l'e/nir Fakr-eddin, libre de tout frein, disposer en maître de i'"îgypte ; il rendait la liberté' aux émirs qui étaient en prison ; il rétublissait ceux qui avaient perdu leurs places ; il distribuait ù ses amis les trésors amassés par le sultan ; en un mot, il
(l) Ayoub était le nom propre du sultan, Mohammed eelui de son père le sultan Malck-kamel, et Aboubekr celui de son grandpere le célèbre Malek-adcf.
exerçait pleinement l'autorité' souveraine : mais on n'osart éclater, à cause de la présence de l'ennemi et du danger où Ton e'tait. Une chose qui fit une grande sensation, c'est que lorsqu'il fut question d'envoyer des courriers à Touranschah pour hâter son arrivée, Scheger-eddor et le chef des eunuques furent les seuls qui montrèrent de l'empressement. Fakr-eddin refusa d'écrire de son côté; et s'il se décida enfin à expédier un courrier en son propre nom , ce fut dans ia crainte de se compromettre.
Makrizi donne ouvertement à entendre que Faltr-eddin, dans cette occasion, ne travaillait nullement pour les intérêts de Touran-schah. Après avoir observé que, suivant quelques auteurs, Malek-saleh, connaissant la légèreté de son lils, n'avait pas désigne' de successeur, mais qu'il avait dit s l'émir Hossam-eddin : « Quand je serai mort, vous mettrez 9 mes c'tats à la disposition du calife de Bagdad, et ce sera n à lui de nommer celui qui doit régner sur l'Egypte; » il
Ïioursuit ainsi : u Les uns soupçonnaient Fakr-eddin de vouoir s'emparer du trône; les autres, de servir les inte'riîts d'un jeune prince nommé Malek-moguit Omar, de la race de MaJeL-adel, lequel était alors élevé au Caire, et sous qui il espérait de devenir le maître des affaires. Ces soupçons acquirent une telle force, que l'émir Hossam-eddin, qui commandait dans la capitale, et qui n'aimait pas Fakr-eddin, crut devoir, par mesure de précaution , se faire remettre le jeune prince, et le fit enfermer. En attendant, Fakr-eddin jouissait de tous les dehors de la souveraine puissance : il sortait à cheval, escorté d'une suite nombreuse; les émirs lui faisaient la cour comme à leur maître, le recevant à pied quand il descendait de cheval, et lui tenant compagnie à table. Cependant Scheger-eddor continuait à diriger les affaires; tout se passait comme de coutume : chaque jour on dressait le pavillon du sultan ; les tables étaient servies comme à l'ordinaire; les émirs faisaient le même service qu'auparavant Le sultan était censé malade, et hors d'état pour le moment de recevoir. » Telle était la situation des choses, lorsque l'armée des chrétiens s'avança dans l'intérieur de PEgvpte.