‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 59 sur 88 · LXXVII · texte numérisé non relu

LXXVII

Effet de cette croisade en Orient.

Suite de l'année 618 [1221], Les auteurs arabes s'accordent ù dire que l'issue de cette guerre causa une joie générale chez les musulmans. Plus leur crainte avait été grande, plus leur joie dut l'être aussi. Le jour de la rentrée du sultan dans Damiette fut comme un jour de féte ; son entrée au Caire eut l'air d'un triomphe; depuis longtemps on

(l) Le» auteurs latins ont parle de cette galère, qu'ils comparent à uue citadflle.

(î) Ou plus littéralement, Je ne calcrat les croix qui dominent le mât de ma galère qu'en face du Caire.

n'avait pas vu une pompe pareille : le Caire et le vieux Caire furent illumines; les rues se tapissèrent d'étoiles magnifiques. Le sultan s'avança au milieu d'une foule immense et au bruit des instrumens de musique ; toute la population était accourue à ce spectacle (1).

Vers le même temps , le sultan fit avec ses frères et ses courtisans une partie de plaisir; c'e'tait en re'jouissance des succès précédons. Nous citerons à ce sujet le re'cit de Makrizî ; on y verra quel était alors l'esprit des musulmans, leurs a m us cm en. s , leurs mœurs particulières. Mais d'abord, pour entendre ce qu'on va lire, il faut savoir que le sultan s'appelait Malek-kamel Mohammed ; ses deux frères, le prince de Damas et celui de Khelath dans la Grande-Arménie , Maiekmoadam Issa et Malek-aschraf Moussa. Or, les noms de Mohammed , Issa et Moussa sent les mêmes que ceux de Ma homet, Jésus et Moïse; la diOerepce, du moins pour les deux derniers, n'est que dans la manière de les écrire, laquelle est particulière aux mahometans. H faut encore observer qu'en Orient, la religion étant, sur certains points, beaucoup moins rigide que chez nous, il est à-peu-près permis à chacun de posse'der la femme qu'il veut ; on recherche sur-tout celles qui excellent dans la danse, le chant, la musique et l'improvisation des vers. Cela connu, on ne sera plus étonne que chacun des trois princes eût sa maîtresse (8).

Makrizi rapporte que, dans cette partie de plaisir, Aschraf , autrement appelé' Moussa, dit à sa maîtresse, appelée la dame Fakr, de chanter quelque chose de nouveau ; ce qu'elle fit en s'accompagnant sur son luth. Voici le distique qu'elle

(l) II est à regretter que les auteurs orientaux n'aient donne' aucun détail plus particulier sur ces sortes de fêtes ; on aurait pu les comparer à ce qui se passe d'analogue chez nous. Le même silence se fait remarquer à toutes les époques des croisades : on n'en dort pas être surpris ; les écrivains nationaux croient inutile d'insister sur des choses qui sont à la portée de tout le monde. Pour avoir «ne ide'e de ces fêtes, que les Arabes appellent zinc, c'est-à-dire décoration, il faut recourir aux étrangers. Voyez ci-devant, p. 5 83.

(s) On peut d'ailleurs consulter notre ouvrage sur les Monument arabes, persans et turcs du cabinet de M. le duc de B lac as , t. II, p. 435 et suiv. ; nous y avons donné tous les détails qu'on peut désirer.

DBS CROISADBS. 4* 1

improvisa et mit en musique; ii e'tait analogue à la circonstance :

» Comme le Pharaon d'Acre (le roi de Jérusalem), em- » porte' par sa folie , s'avançait en Egypte et se préparait à » faire le mal sur la terre,

» Moïse ( Moussa) est venu à lui , et, de la verge qu'il tenait » à la main , il l'a englouti dans les flots avec ses soldats , les » uns sur les autres, n

Par ces vers , la dame Fakr faisait allusion à l'e'tat où se trouva l'armée de Pharaon lorsqu'elle fut submergée dans la Mer Rouge, et désignait aussi l'e'tat de l'armée chrétienne,

3ui courut un moment le même danger (l). L'allusion e'tait 'autant plus de'licate, que la dame Fakr semblait attribuer à Aschraf seul tout l'honneur de ce triomphe. Aussi Aschraf, ne pouvant contenir sa joie, frappa des mains et dit à sa maîtresse de recommencer. Mais le sultan fut pique' du sens de ces paroles; ii ordonna à la dame Fakr de se taire, et se tournant vers la sienne, il lui dit : « Allons, chante-nous » aussi quelque chose, n Aussitôt celle-ci prit son luth et chanta ces vers :

« Accourez, nations infidèles; venez voir ce qui se passo ......

n ici d inouï.

» Eh ! serviteurs de Je'sus , je vous prends à témoin ! n Je'sus et son peuple , et Moïse avec eux , combattent pour n Mahomet.*» .

Ce distique restituait au sultan , désigne' ici par son nom de Mahomet , l'honneur des succès qu'on venait de remporter, et ses deux frères, Moussa et Issa , n'e'taient plus présentes que comme ses auxiliaires et ses subordonnes. Le sultan fut si joyeux de ces vers , qu'il fit pre'sent de cinq cents pièces

(l) II est singulier que Voltaire , qui assurément n'avait pas lu les auteurs arubes , et qui , dans ce qu'il dit de l'Orient , a commis quelques erreurs graves, se soit précisément rencontre ici avec Makrizi. Voici comment ii s'exprime dans son Essai sur les mœurs, ch. lvii : • Les chrétiens furent engages daus deux bras du Nil, précisément au temps où ce fleuve, qui nourrit et défend l'Egypte , commençait à se déborder ; le sultan , par des écluses , inonda leur camp : d'un côte' ii brûla leurs vaisseaux , de l'autre cote le Nil croissait et menaçait <f engloutir leur armée; elle se trouvait dans l'état où l'on peint les Egyptiens de Pharaon quand ils virent la mer prête à retomber sur ) eux. •

d'or à sa maîtresse; il donna la même somme à celle de son frère. Ensuite le cadi de Gaza, qui e'tait aussi de la féte,et que Makrizi appelle un homme spirituel, se leva et dit (1) :

« Le Dieu des créatures vient de nous accorder une vien toire insigne, éclatante, des grâces et une gloire nouvelle.

m La face du temps s'est de'ride'e pour prendre un air de • jubilation; le visage de l'impie te s'est obscurci et a pris une » couleur sombre.

n Tandis que la vaste mer (la Méditerranée) s'avançait » vers nous avec ses enfans coupables (les chrétiens d'Occi- » dent), et qu'elle vomissait leurs vaisseaux sur nos côtes ;

« Les enfans de l'islamisme ont aiguise et fait luire leur n courage de l'e'clat d'une e'pe'e nue.

» En un moment, vous n'auriez plus vu que membres et n cadavres e'tendus par terre, ou captifs dans les fers.

» A ce spectacle , la nature a jeté un cri de douleur , et la n terre a retenti de ce vers, qui sera entendu d'un bout du » monde à l'autre :

n Eh ! serviteurs de Jésus , je vous prends h témoin ;

ïUlUI «JUL j4S\ «jj, li,

• r„ — ,j — . u^i^l ^tj

» Jésus et son peuple, et Moïse avec eux t combattent pour

* Mahomet {l).»

Les poètes n'oublièrent pas une si belle occasion de se distinguer; Makrizi en cite plusieurs dont la verve s'anima à de si grands e've'nemens. Nous rapporterons d'après lui le fragment suivant, qui appartenait à un Syrien appelé' Scherfeddin (2) , et qui donnera une ide'e du goût de cette e'poquc :

u Demandez de nos nouvelles au dos de nos clievaux ,

* suppose' que nos grandes actions soient ignorées de vous; f demandez à nos piques et à nos lances,

•> Au jour où nous nous mesurâmes avec une multitude

* immense de Francs sous les murs de Damiette (3).

» Ils s'étaient reunis sous le même drapeau, la même rc- » Iigion, le même dessein, la même volonté', quoique e'tant •» d'un âge différent.

» Ils s'étaient donne rendez-vous ici pour le triomphe de la n croix, s'avaneant par bandes, comme si les flots de la mer » leur avaient servi de monture.

« Tel était leur aveuglement , qu'ils s'e'taient flattes de nous « subjuguer. Ils s'avancèrent en toute hâte pour nous com-

" battre, et nous nous avançâmes.

: *»ïj -Won**» . u'Ïsmh

(1) M. Hamajter, confondant la partie de plaisir où ces vers furent composés , avec i audience solennelle que le sultan donna au roi de Jérusalem et aux otages chrétiens, a cru' que ces vers furent récites en présence inejne du roi; d'où il conclut que les chrétiens durent être bien mortifiés. Mais d'abord Makrizi ne dit rien de semblable. D'ailleurs , le caractère de douceur bien conna du sultan prouve qu'il était incapable d'insulter ainsi au malheur. Enfin, ce qui lève toute incertitude , c'est que les chrétiens louèrent au contraire le prince Savoir, par un édit terrible , défendu à ses sujets de se moquer d'eux, de leur faire des reproches et de lever devant eux la tête en signe de dérision. Voyez ce fait curieux et beaucoup d'autres analogues dans Olivier Scholasticus.

(2) Ce Scherf-eddin s'était fait connaître jusque-là par son esprit mordant et satirique; il avait composé un petit poème intitulé Manière de faire tomber les réputations, et où il n'y avait pas de personne considérable de son temps qui ne fût maltraitée. Aussi, Saladin , tant qu'il vécut , le tint loin de ses états. On fera bien de lire la notice qu'AbouIfdda a consacrée a ce poè"te , Annales moslemici, f. IV, p. 4 16.

(S) On Ut dans l'original, une multitude de Grecs. Voyez, sur cette expression , ci-devant, p. 14.

» Aussitôt les pointes de nos lances commencèrent à les r> poursuivre, et bientôt ils furent obliges de recourir à nous » contre notre propre furie.

» Ce n'est pas qu'ils n'eussent fait preuve d'une belle cons- » tance, et qu'ils n'eussent long-temps résiste ; mais la re'sîs- » tance ne les garantit pas contre le bout de nos lances, et n ne leur servit de rien.

n La mort se montra à eux toute rouge (l). Ils nous tendi- « rent aussitôt les bras , et nous leur fîmes grâce.

» Chez nous, la bienfaisance est une vertu de famille; n nous nous la transmettons des pères aux en fan s.

n Ils étaient des lions au combat ; et sans les efforts de nos » armes, on ne serait jamais parvenu à les charger de chaî- » nés ; ils n'auraient jamais connu la prison.

n Aussi combien de fois ils nous obligèrent à supporter n l'ardeur brûlante des jours d'e'te'! combien de fois ils nous n exposèrent aux glaces des jours d'hiver!

n Mais telle est la nature des succès de ce monde, que si » au milieu de leurs douceurs on rencontre la misère , au » milieu de leurs amertumes on trouve quelquefois le plaisir.

n Nous avions à notre téte un descendant d'Avoub, dont le n courage ne peut rester oisif à l'ombre des cites ;

» Un prince d'une rare noblesse d'extraction, d'an hon- » neur sans tache, d'une éclatante bravoure, d'un visage «gracieux, d'une beauté et d'une bonté' au-dessus de tout » éloge.

n II se rendit vers D ami et te avec la multitude de ses bran ves, mettant son plus précieux butin dans une belle rev nommée.

n A l'aide de son e'pe'e, il fonda de glorieux monurnens, n qui auront une dure'e e'ternelle, qui tueront le temps et n'en n seront pas tue's.

» Voilà qu'à présent nos e'pe'es et les têtes de nos ennemis r> ont appris a se rencontrer. S'ils reviennent, nous revienn drons.

n Nous leur avons pour ainsi dire donne une nouvelle vie? n c'est comme si nous les avions soumis au joug.

(l) Consultez, sur cette expression , {édition de Hariri par M. Siîvestre de Sacy, p. 128, et les Annales d'Aboulféda , t. V, p. jas et suir.

DBS CROISADES. 495

» S'ils eussent triomphe de nous, ils auraient verse notre » sang; nous avons triomphe d'eux, et nous les avons épar- » gnes. »

Tel est le morceau que cite Makrizi. II y eut encore des pièces de vers adressées aux frères du sultan et à tous ceux qui avaient pris part aux succès de cette guerre. Makrizi rapporte les trois vers suivans , composes en l'honneur de Malek-aschraf (l) :

« J'en jure par les vallées de la Mecque et par la multitude x> des pèlerins qui y font la prière ;

n Si Moussa n'était venu au secours de Mahomet, Pévêque n serait monte' en chaire à la place du katib ( prédicateur rau- » sulman ).

n Sans lui , la croix et ses disciples n'auraient pas essuyé' n un e'chec si honteux à Damiette, et l'AIcoran n'y aurait pas n repris son éclat »

Ainsi se termina cette croisade , qui semblait devoir changer la face de l'Orient. Les colonies chrétiennes retomi bèrent dans leur première faiblesse, et l'on vit renaître les mêmes troubles qu'auparavant. Les auteurs .musulmans et chrétiens ne nous apprennent presque rien sur ce qui se passa les années suivantes dans la Palestine. 11 parait que ce pays ne vit aucun événement important, et que tout se borna à de petites querelles.

Ce n'est qu a l'année 699 de l'hégire [1995 de Ji C] qu'il est question d'une guerre entre le prince (J'Antioche et les chrétiens de la Petite- Arménie. Le dernier roi de la Petite Arménie n'ayant laissé qu'une fille , les grands du pays l'avaient mariée au fils du prince d'Antioehe : ce jeune prince était venu s'établir en Arménie, et avait pris les rênes du gouvernement. Cette contrée , suivant la chronique syriaque d'Aboulfarage, était alors régie d'après le gouvernement féodal d'Europe : un connétable y avait le commandement des troupes ; des barons y possédaient d'immenses propriétés et avaient part à l'autorité souveraine. Le fils du prince d'An-

tiochc ayant essaye d'abaisser les grands de l'état, et deh « sur leurs ruines des chrétiens qu'il avait amenés d'Antioche . il y eut un soulèvement gênerai ; les barons prirent les armes, et, enlevant de nuit le jeune prince d'entre les bras de sa femme , ils le mirent en prison.

A cette nouvelle, suivant Ibn-alatir, le père du jeune prince envoya un députe' aux barons pour demander la liberté' de son fils. Sur leur refus, il s'adressa au pape , et sollicita la permission d'envahir la Petite-Arménie. Le pape s'y refusa, disant qu'il était honteux pour des chrétiens de se faire la guerre; mais le prince d'Antioche, n'obtenant pas satisfaction, leva une armée; et s'alliant avec le prince musulman d'Icône et de Malatia, il entra dans !a Petite- Arménie, et mit tout a feu et à sang. Les templiers et les hospitaliers avaient refuse' de prendre part à cette querelle. Le pape fut si mécontent du prince, qu'il l'excommunia Les templiers et les hospitaliers ne voulurent pas communiquer avec lui; à A n tiochc et à Tripoli , dans ses propres états , quand le prince e'tait présent, on ne célébrait plus l'office divin , ce qui l'obligeait, les jours de le te . de sortir de la ville pour ne pas troubler les prières des églises; la fete passée, U rentrait et les églises se refermaient. Cependant , comme le prince reclamait toujours la liberté de son his, le pape écrivit aoi Arméniens pour les ramener à la raison : sur leur refus, à

Crmit au prince d'Antioche de se faire justice par les armes, s Arméniens, vivement pressés, implorèrent l'appui des musulmans de la principauté d'AIep.

A la fin, suivant Aboulfarage, les Arméniens consentirent à renvoyer leur prisonnier; mais il était si accablé dés mauvais traitemens qu'il avait reçus , qu'il mourut peu de temps après, empoisonné, à ce qu'on dit .itt*WSWBP

5 lxxvih.

Croisade de Tempcreur Frédéric II.

La croisade de l'empereur Frédéric II étonna tellement ses contemporains et présente un caractère si particulier, qu'on sera curieux de savoir ce qu'en disent les auteurs arabes. Rien de plus intéressant que la comparaison de lear récit avec celui des écrivains occidentaux. Parmi ceux que

CROISADES. 4i7

nous citerons, il en est qui auront vu Frédéric lui-même, ou qui auront pu consulter des témoins oculaires.

La première origine de l'expédition de Frédéric est ainsi racontée par Ibn-alatir et les auteurs qui l'ont copie'. Une violente querelle s'était élevée entre Malek-kamel, sultan d'Egypte, et son frère Malek-moadam , prince de Damas. Celui-ci , se voyant menace, sollicita l'appui de Gélal-eddin Mankberni, sultan du Kharism, qui, depuis quelques anne'es, avait envahi la Géorgie , la Grande-Arme'nie et le nord de la Syrie. A cette nouvelle, le sultan épouvante s'adressa à l'empereur Fre'de'ric II.

Makrizi rapporte qu'il existait déjà de secrètes liaisons entre le sultan et l'empereur. Frédéric , ajoute-t-il , résidait «fors en Sicile. Le sultan, pour obtenir son appui, promit de s'unir d'intérêt avec lui, et ils convinrent d'attaquer de concert le prince de Damas. Jérusalem et la Palestine, qui appartenaient alors au souverain de Damas , devaient, après qu'on en aurait fait la conquête, être remises à l'empereur. Un députe de Frédéric étant venu se présenter au sultan , le prince le défraya sur toute la route, depuis Alexandrie jus-

qu'au Caire, et le combla d'honneurs. Le député était charge de riches présens , et le sultan lui en remit d'autres en re* tour (1). Le de'pute avait ordre d'annoncer la prochaine arrive'ede l'empereur. Le sultan, pour presser son départ, lui envoya l'e'mir Fakr-eddin , fils du schéik Sadr-eddin , homme habile dans la paix et dans la guerre, la plume à la main comme au milieu de l'action (8).

Suivant Aboulfe'da, cet e'mir mit tout-à-fait l'empereur dans les intérêts de son maître, et il fut convenu que l'on tournerait ses efforts contre le prince de Damas.

An 625 de Fhégire [ 1228 de J. C.J. Cette année, selon Ibn-alatir, on commença à voir arriver en Palestine les troupes de l'empereur; mais au moment où la guerre allait commencer, le prince de Damas, contre qui ces préparatifs étaient dirigés, mourut, ne laissant qu'un fils jeune et sans expc'rience. Ce prince s'appelait Malek-nasser Daoud ou David.

(l) Suivant l'historien arabe des patriarches d'Alexandrie , les présent de l'empereur consistaient en cheraux, tftofles , objets de fonte , oiseaux de proie ; ceux da sultan consistaient en productions curieuses de l'Inde , de l'Arabie et (f autres pays.

(*) Voyez les Annales d'Aboulfeda, t IV, p. 430.

4i8 BIBLIOTHÈQUE

Le sultan crut l'occasion favorable pour s'emparer, sans coup fe'rir, de lu principauté' de Damas et la reunir à l'Egypte, Le jeune prince, hors d'état de résister, eut recours à son oncle Malck-aschraf, prince de Khe'lath dans la Grande-Arménie. Aschraf était frère du sultan d'Egypte; mais la crainte de voir les chrétiens devenir maîtres du pays lui fit embrasser les intérêts de son neveu , et il accourut à son secours avec toutes ses forces.

Le sultan enleva d'abord sur le prince de Damas Je'rusilem et les places voisines; ensuite, feignant d'être effraye de l'audace toujours croissante des Francs de la Palestine, qui, enhardis par les secours qu'ils recevaient successivement d'Occident, commençaient à prendre un aspect menaçante! à relever leurs forteresses abattues, il écrivit à son frère ces paroles : a C'est pour combattre les chrétiens que j'étais venu » ici : le pays était sans défense; les Francs venaient de rebâtir ff Sidon, dont nous avions rase' les murailles. Vous savez que » notre oncle Saiadin , en prenant Jérusalem , nous a laisse' » un nom ù jamais illustre. Si les Francs avaient repris la ville » sainte, c'eut e'te' un éternel déshonneur pour nous; notre » me'moire eût e'te' pour toujours flétrie chez nos descendais. » Devenus indignes de la renommée acquise par notre oncle, » de quelle estime aurions-nous joui devant Dieu et devant » les hommes? Les Francs ne se seraient pas contentes de ce n qu'ds ont pris; ils auraient voulu avoir autre chose. Cepca- » dant, puisque vous êtes venu ici, ma présence est devenu* *> inutile. Je vais m'en retourner en Egypte; ce sera à vous de » de'fendre la Syrie. Ce n'est pas de moi qu'on dira que je suis * venu combattre mon frère : loin de moi une telle penseelt

Le sultan , suivant la remarque d'Ibn-alatir , cherchaitpw oette lettre à effrayer son frère et à le forcer d'abandonner les intérêts du prince de Damas , sous peine de le laisser seul aui prises avec l'empereur. Cette ruse lui réussit. Aschraf ,.der «espérant de résister avec ses seules forces aux guerrier* de l'Occident , consentit à satisfaire tous les désirs du sultan.: non-seulement il lui abandonna Jérusalem et toutes les villes qui venaient de tomber en son pouvoir ; mais les deux princes se réunirent pour dépouiller entièrement le prince tle Dumas. II fut convenu que, pendant que le suîtan resterait en Palestine pour tenir tête uux Francs , Aschraf irait faire le siège de Dumas. ^f^fT ' ■

Sur ces entrefaites, l'empereur Frédéric arriva dans la

ville d'Acre. Aboulféda remarque que le sultan eût bien voulu ne lavoir pas appelé; mais l'empereur était là, et il fallait le satisfaire. Cet auteur ajoute que la présence de l'empereur jeta l'épouvante dans tous les esprits.

An 626 [1229]. Suivant l'historien des patriarches d'Ai ex a mi rie, 1 empereur, en arrivant, envoya au sultan le seigneur de Sidon et le comte Thomas, son lieutenant, avec des pre'sens. Le sultan vint au-devant des députes avec une grande pompe; toute l'arme'e musulmane prit les armes. Il s'établit dès-lors des relations très-étroites entre les deux monarques; des présens furent envoyés de part et d'autre. Le sultan fit offrir à l'empereur un éléphant qu'il avait reçu d'Arabie. Frédéric insistait toujours sur la cession de Jérusalem et des villes qu'on lui avait promises. Le sultan faisait beaucoup de difficultés ; mais la plus grande union semblait re'gner entre eux.

C'étaient les émirs Fakr-eddin et Schems-eddin qui traitaient au nom du sultan. Si l'on en croit Yaféi , Fakr-eddin était entré fort avant dans la confiance de l'empereur; ils avaient de fréquens entretiens sur la philosophie, et leurs opinions paraissaient se rapprocher sur beaucoup de points.

Ces étroites relations scandalisèrent beaucoup les chrétiens. Quelques seigneurs francs, indignés, allèrent jusqu'à machiner la perte de l'empereur, et écrivirent à ce sujet au sultan (1). Le sultan s'étant fait lire la lettre, l'envoya à Frédéric; mais l'empereur dissimula son ressentiment, et ne se montra que plus impatient d'obtenir l'effet des promesses qu'on lui avait faites, afin de pouvoir retourner dans ses états. Sa réponse au sultan nous a été conservée par Déhébi ; la voici : « Je suis ton ami. Tu n'ignores pas combien je suis aun dessus de tous les princes de l'Occident. C'est toi qui m'as * engagé à venir ici ; les rois et le pape sont instruits de mon v voyage : si je m'en retournais sans avoir rien obtenu, je n perdrais toute considération à leurs yeux. Après tout, cette » Jérusalem , n'est-ce pas elle qui a donne naissance à la i religion chrétienne? n'est-ce pas vous qui l'avez détruite?

(t) Parmi les chrétiens les plus ardens , on remarquait les hospitaliers et les templiers. Ce fait extraordinaire nous avait déjà été appri* par l'écrivain anglais Mathieu Paris; le témoignage des auteurs arabes doit lever tout doute à cet égard.

» Elle est maintenant réduite à la dernière misère. De grâce, - rends-la moi dans l'état où elle est, afin qu'à mon retour 4 je puisse lever la tétc parmi les rois. Je renonce d'avance à n tous les avantages que je pourrais en retirer. »

Makrizi rapporte que Frédéric s'était d'abord montre plus exigeant: il voulait qu'on lui remît, outre Jérusalem , toutes les villes anciennement possédées par les Francs ; il demandait aussi qu'on exemptât de tout tribut les marchands de ses e'tats qui venaient commercer à Alexandrie et à Rosette. A la fin, il se borna aux premières propositions. * Je n'aurais n pas tant insisté, dit-il à l'émir Fakr-eddin, si je n'avais » craint de perdre tout crédit en Occident. Au reste , ajouta » t-H , mon but , en venant ici , n'a pas été de délivrer la » ville sainte ni rien de semblable; j'ai voulu conserver l'esn time des Francs, n De son côté , le sultan eut beaucoup de peine à sacrifier Jérusalem ; mais il avait à craindre les attaques d'un ennemi redoutable. D'ailleurs, disait-il, nous ne cédons aux Francs que des églises et des maisons en ruine.

Le sultan déclara, selon Yaféi, que c'était le seul motif qui le décidait; et qu'une fois l'empereur parti, ou même avant son départ , s'il manquait à un seul de ses engagemens, il s'emparerait de nouveau de la ville sainte.

La vérité est qu'en ce moment Jérusalem se trouvait sans remparts et sans fortifications, et que le sultan ne s'étant obligé à remettre que les villages qui mènent de la ville sainte ù la ville d'Acre , les musulmans demeuraient maîtres du pays. Il était convenu que Jérusalem serait laissée dans l'e'tat de faiblesse où elle était, et que les chrétiens ne pourraient élever aucune nouvelle fortification. Les musulmans devaient rester en possession de la mosquée d'Omar et de la chapelle de la Sacra; ils devaient conserver le libre exercice de leur religion. On laissait entre leurs mains les environs de la vHle sainte. Les chrétiens ne devaient occuper que la route d'Acre. Tout étant donc réglé, la paix fut jurée entre les deux nations pour dix ans cinq mois et quelques jours , à partir du 98 de rébi premier [ 84 février 1S99].

Frédéric , avant de retourner dans ses états , voulut visiter Jérusalem. II nous reste, sur ce voyage, le récit uun témoin oculaire; c'est celui du desservant de la mosquée d'Omar, qui accompagna Frédéric. Nous le tirons de la chronique d'Yaféi, lequel à son tour cite le témoigna^»'

d'Ibn-giouzi , écrivain contemporain. C'est le desservant qui parle :

« L'empereur e'tait roux et chauve; il avait la vue faible : f> s'il avait e'te esclave , on n'en aurait pas donne' deux cents » drachmes. Ses discours montraient assez qu'il ne crovait f pas à la religion chrétienne; quand il en parlait, c'était » pour s'en railler. Ayant jeté' les yeux sur l'inscription en » lettres d'or que Saladin avait fait placer au haut de la cha-

• pelle de la Sacra , et où on lisait ces paroles : Saladin purn gea en telle année la ville sainte de la présence de ceux qui » adorent plusieurs dieux (1) , il se la fit expliquer. Ensuite n il demanda pourquoi on avait mis des grillages aux fenêtres n de la chapelle; et comme on lui dit que c'était pour écarter n les souillures des passereaux et des bêtes du ci H , il re'plin qua: Vous vous êtes délivrés des passereaux; mais en place, n Dieu vous envoie les cochons (2). Quand l'heure de midi fut n venue , nous nous mîmes en devoir de faire la prière , et les n musulmans de la suite du prince firent de même, sans qu'il

cherchât à les en empêcher ; au nombre de ces derniers n e'tait l'ancien pre'cepteur de Fre'deric, homme originaire f de Sicile , lequel lui avait enseigne' la dialectique.

n C'est l'e'mir Schems-eddin, cadi de Naplouse, qui fut n charge' par le sultan d'accompagner l'empereur a Je'rusa-

* lem. Il avait ordre de veiller à ce qu'on ne fît rien de ce qui » pouvait déplaire au prince; entre autres choses, qu'on ne » prêchât pas dans la mosquée d'Omar, et qu'on ne proclamât n pas la prière du haut des minarets. Le premier jour, le cadi n oublia de donner les ordres nécessaires; aussi les moezzins n ou crieurs des mosque'es s'acquittèrent de leurs fonctions n comme à l'ordinaire ; un d'entre eux même affecta de réciter n à haute voix les passages de l'Aicoran diriges contre les chren tiens , entre autres celui-ci : « Comment serait-il possible n que Dieu eût eu pour fils Jésus , fils de Marie? Or, l'emn pereur e'tait loge' chez le cadi, à côte' même du minaret, et

(l) Nous avons dejà dit que les musulmans, sous prétexte du culte que nous rendons à la Sainte-Trinité, prétendent que nous adorons trois dieux.

(«) Par cochons il faut entendre ici les chrétiens; c'était sans doute une répétition de l'épithète de cochons qne nous donnent les fanatiques musulmans.

n il dut entendre ces paroles. Le cadi, très-aiHigé, se hâta » d'appeler le moezzin pour lui faire des reproches , et il dén fendit, la nuit suivante, qu'aucun cri ne se fit entendre ; mais » le lendemain l'empereur fit venir le cadi et lui dit: Qu'est » donc devenu celui qui, il y a deux jours, a fait entendre » du haut du minaret telle et telle chose? Le cadi s'excusa, n disant qu'on avait craint de déplaire à l'empereur. Le n prince répliqua : Vous avez eu tort; pourquoi manquer n ainsi, à cause de moi , à votre devoir, à votre loi, à votre n religion? Efi! par Dieu, si vous veniez avec moi dans mes n états n

Le texte arabe est ici mutile; on aperçoit seulement en marge quelques mots isole's qui semblent dire qu'au fond Fre'de'ric méprisait la religion dans laquelle il était ne', et que, s'il n'avait pas craint de soulever ses sujets , il aurait manifeste' ses véritables sentimens.

Quant à Makrizi, il se contente de faire dire à Fre'de'ric, qu'une des choses qui l'avaient engage' à venir à Jérusalem, c était le désir d'entendre appeler les musulmans à la prière. Ce même auteur ajoute que la vue de la mosquée d'Omar frappa l'empereur d'admiration ; puis il continue ainsi : « L'empereur voulut voir par ses yeux la chaire où les imams prononcent leurs sermons. Pendant qu'il y était, il vit entrer dans la mosquée un prêtre chrétien, 1 évangile à la main. Or, il avait été convenu que les musulmans seraient à l'abri de toute insulte dans leurs mosquées , et qu'on ne pourrait en aucun cas les troubler dans leurs cérémonies religieuses. Cette hardiesse irrita l'empereur, et il défendit au prêtre d'avancer, jurant de punir sévèrement tout chrétien qui entrerait dans la mosquée sans une permission spéciale. « Car, n ajouta-t-il , nous sommes tous les serviteurs et les esclaves n du sultan : c'est par grâce qu'il nous a rendu nos églises; n nous ne devons pas en abuser. »

Enfin, l'empereur quitta Jérusalem et retourna dans Acre, où il mit à la voile pour l'Occident Suivant l'historien des patriarches d'Alexandrie, son séjour à Jérusalem n'avait été que de deux jours.

Makrizi représente l'empereur comme un prince fort instruit, connaissant à fond la géométrie, la philosophie et les mathématiques. Suivant le gout de ce temps-Iù, il avait envoyé au sultan, sur ces diverses sciences, des problèmes fort difficiles ù résoudre; le sultan se les fit expliquer par un

schc'ikh de ses sujets, lequel lui en composa d'autres pour

Frédéric (l).

Aboulfeda fait observer que le titre d'empereur équivaut, chez les Francs, 4 ce que les musulmans appelaient le chef des émirs. Les e'tats de Frédéric comprenaient la Sicile, la Lombardie et lu Pouille. Aboulfeda cite un passage du cadi Gemal-cddin , qui, plus tard, fut envoyé' par le sultan Bibars auprès de Mainfroi , (ils naturel de Frédéric, et qui racontait que Frédéric s'était fait remarquer entre tous les princes de son temps par ses belles qualités et son gout pour la philosophie, la dialectique et la médecine. « Son inclination, ajoutait-il, le portait vers 11 Iamisme, vu qu'il avait e'te' élevé en Sicile, où il y avait beaucoup de musulmans. •»

Telle est l'impressJon que Frédéric laissa en Orient. Cette liaison entre deux princes de religion différente ne scandalisa pas moins les musulmans que les chre'tiens : après le de'part de Fre'de'ric, le sultan fut oblige' d!envoyer des ambassadeurs aux princes de Mésopotamie et au calife de Bagdad, pour justifier sa conduite. La cession de Jérusalem aux chre'tiens avait sur-tout révolte' les esprits.

Makrizi rapporte que, quand il fut question d'e'vacuer la ville sainte, les musulmans éclatèrent en ge'missemcns et en pluintes. Les imams et les gens de la inosque'e d'Omar se rendirent auprès du sultan pour lui faire des remontrances; dans leur indignation , ils atfectèrent d'annoncer la prière à lu porte de sa tente, à une heure extraordinaire : le sultan, irrite, les Ht chasser et les de'pouilla des lampes d'argent, des voiles et de tous les objets qu'ils avaient emportes de la mosquée. Cette conduite aOligeu beaucoup les musulmans, et il s'éleva des plaintes de toute part. '

Plusieurs pièces de vers furent composc'es à cette occasion ; on y déplorait avec amertume la perte de la ville sainte. Yafe'i fait mention des deux vers suivans :

« Il nous coûte de voir Jérusalem tomber en ruine, et le n soleil de ses e'difices disparaître et se coucher.

n Les larmes nous manquent pour pleurer; car, à un tel n spectacle , les larmes coulent et se répandent, n

L'historien Ibn-alatir interrompt aussi son récit pour gémir

, . 'tf". — 1 —

(i) Voyei on autre exemple de ces sorte» de défis littéraires dans la Relation de l'Egypte, par Abd-allatif, traduite par M. SHVtslre de Sacy, p. 464 etsoiv. " ,rn ts; u

Burcet événement. Il dit que ce fat delà part du sultan on

acte de faiblesse inexcusable; et comme cet écrivain , alors fort vieux, mourut peu de temps après et avant que Jérusalem fût retombée au pouvoir des musulmans, il fait ces pieuses réflexions : « Nos forces et nos moyens viennent de * Dieu seul ; conjurons ce Dieu généreux de nous rouvrir les n portes de la cite' sainte et de la rendre ù l'islamisme, n

C'est sur-tout à Damas que le scandale fut au comble. Nous avons dit que le prince de cette ville, victime des liaisons du sultan et de l'empereur, était sur le point de perdre ses états. Malek-aschraf l'assiégeait en ce moment dans sa capitale et le pressait vivement : le prince, jugeant l'occasion favorable pour soulever l'indignation du peuple contre la politique de ses ennemis , peignit la cession de Jérusalem aux chrétiens comme le plus sanglant outrage qui pût être fait à l'islamisme.

Aboulféda rapporte qu'il fit venir l'imam de la grande mosquée de Damas, lequel était l'idole de la multitude, et qu'il lui ordonna de faire à ce sujet un discours éloquent. L'imam , flatte' de ce choix honorable, re'cita, un jour de vendredi, son discours en présence de tout le peuple : ce discours était entremêle' de vers et de prose; on y remarquait ces vers, relatifs aux précieux avantages de la ville sainte et à la perte qui venait de frapper les musulmans :

u Ces salles qui naguère retentissaient des paroles du pro- »phète,sont maintenant désertes;

» Ce lieu , séjour chéri des vérités révélées, gît maintenant n sous ses ruines, n

L'imam dont il est ici question n'est autre que l'historien Ibn-giouzi. II n'a pas manque de parler dans sa chronique de cette glorieuse journée, o Le prince, dit-il, m'avait envoyé chercher, et m'avait ordonné d'insister sur ce qui me paraîtrait le plus propre à toucher le peuple. Je ne pouvais m'en excuser; il y allait de l'honneur de l'islamisme; je montai donc en chaire, et , en présence du prince et du peuple , je dis :« Ainsi n le chemin de la ville sainte va être fermé aux pèlerins ! hélas! n vous qui aimiez à vous entretenir en ce saint lieu avec le m Seigneur, vous ne pourrez plus y faire vos prosternations ; » vous ne pourrez plus y arroser le sol de vos larmes. Grand m Dieu ! quand vos yeux se convertiraient en fontaines , vous n ne sauriez assez pleurer; quand vos cœurs se fendraient » de tristesse, vous ne sauriez assez vous affliger. Oui, à un n tel malheur , les larmes coulent en abondance ; à un tel

9 malheur, les cœurs se déchirent de soupirs; à un tel maln heur, l'ame ressent d'horribles angoisses, n

Le discours d'Ibn-giouzi produisit un effet prodigieux. Les assistans ne purent retenir leurs larmes; et les esprits étaient si indignes, qu'ils auraient tout souffert pour venger Pâliront fait à leur religion. Mais déjà la ville de Damas était vivement presse'e par le» troupes de Malck-aschraf : bientôt le sultan , se trouvant enfin délivré de la présence de l'empereur, accourut avec ses propres troupes, et les habitans furent obliges de se soumettre; le prince fut relègue' en Meso pot amie , et les esprits se calmèrent.

Quant à Fréde'ric, il n'est plus question de lui dans les auteurs arabes, si ce n'est au sujet des relations qu'il continua d'entretenir avec le sultan d'Egypte et les princes musulmans de Syrie. Plusieurs fois il envoya des ambassadeurs en Orient, et les souverains musulmans lui en envoyèrent aussi. Yaféi cite une de ces ambassades , dans laquelle Frédéric fit prisent à Malek-aschraf, devenu prince de Damas, d'un ours blanc, dont le poil ressemblait à celui du lion ; cet ours se nourrissait de poissons , et il pouvait vivre dans l'eau comme sur la terre (l); Aboul-mahassen fait pareillement mention d'un paon blanc. A leur tour , les princes musulmans envoyèrent des présens à l'empereur : un auteur chrétien parle d'une tente qui fut offerte par le sultan , et où l'on avait représente' le ciel et les mouvemens des astres exécutés par des ressorts cachés (3). D'un autre côté, Albert le Grand

(1) Voici le texte accompagné d'âne traduction littérale : Kj\ tjj^ôj 0~VI j*A JJU oj** ja*\ <0 Llj^ll

tiaJI £jà& j^J! Jl Jjâj

• Entre autres pre'sens était un ours blanc dont le poil ressemblait » à celui du lion ; on dit qu'il descendait dans la mer et qu'il en faisait • sortir le poisson pour le manger. • Buflon a parlé, dans ses supplémens, de cette espèce (fours.

(2) Cet ouvrage supposait une assez grande connaissance de Tastronomie et de 1* mécanique. II nous reste encore un monument du même genre qui porte le nom du sultan Malek-kamel : c'est un globe céleste qui fait partie du musée Borgia à Rome , et qui a été publié par Ass. mani, sous le titre de Gtobus cœiestis eufteo-arabicus , Padouc, I7»0; un vol. in-4°. Ce globe est précieux en ce qu'il montre de

fait mention d'une giraflfc, animal extrêmement rare, qui n'avait pas cte vu en Europe depuis les Romains (l). On ne peut pas douter qua cette occasion , Frédéric et les princes musulmans ne se fissent mutuellement part de ce qui les inte'ressait. Lorsque S. Louis se pre'para ù faire une descente en Egypte, c'est Frédéric qui, au rapport de Makrizi, en instruisit le premier le sultan.

II paraît, au reste, que ces liaisons ne se bornaient pas à de simples relations d'amitié; Fre'de'ric obtint du stifean de grands privilèges pour ceux de ses sujets qui allaient commercer en Egypte. Nous ignorons, il est vrai, en quoi consistaient au juste ces privile'ges ; mais on voit plus tard tous les princes qui occupèrent successivement le trône de Sicile et de Naples solliciter ardemment la même faveur, ce qui suppose que les avantages n'étaient pas médiocres.

î LXXIX.

Evéneraens qui suivirent la croisade de Fre'de'ric.

Telle e'tait alors la faiblesse des colonies chrétiennes d'Orient, que, du moment qu'elles étaient re'duites ù leurs

quelle manière on se représentait le ciel en Egypte dans ïe xmc siècle de notre ère. Voyez au reste Godefroi le Moine , Bibl. des crois, t. III.

(l) Voyez Albert le Grand, de Animalibus , t. VI de ses Œuvres complètes, p. 5 7 8. Les auteurs arabes du temps ne disent rien de ce fait; mais on sait, par leur témoignage, et par celui de plusieurs voyageurs européens, que les sultans d'Egypte étaient dans l'usage d'entretenir plusieurs giraflfes dans leur palais au Caire ; cl le chroniqueur arabe Yaféi parle plus tard d'un de ces animaux envoyés par le sultan Bibarsà Muiufroi , (ils naturel de Frédéric. On est étonné d'après cela que ni Ballon ni aucun naturaliste n'aient cité le passage d'Albert le Grand : il y a plus; l'infatigable do Cange et ses continuateurs n'ont pas même cité , dans leur Glossaire de la basse latinité, les mots Anabula et Scra/>h, sous lesquels la girafle était désignée dans le moyen age ; et M. le baron Cuvier s'était cru autorisé a dire que, depuis la domination des Romains jusqu'au xvc siècle, aucune girafle n'avait été vue en Europe (voyez ses Recherches sur les monumens fossiles, discours préliminaire, p. xxxiij). On vit aussi une giraffe à Fano en Italie.cn 1 4 86. Il existe à ce sujet une relation intéressante d'Antonio Costanzi, qui a été insérée dans \tJournaldes Savons de l'année 17S4, p. 490 et suiv. Cette relation n'a pas été connue de Buffoo.

propres forces, elfes ne pouvaient rien entreprendre ; elles auraient facilement e'te subjuguées par les musulmans, si ceux-ci n'avaient e'te' divises entre eux. Les troupes isolées de croises qui de'barquaient de temps en temps sur les côtes de la Palestine, se contentaient de faire quelques courses sur les terres voisines; elles pillaient un village, brûlaient un hameau, tuaient quelques hommes disperses; nulle part on ne voyait un chef, de l'ordre, de la discipline. Aucune époque des croisades ne pre'scnte un spectacle plus déplorable.

Les guerriers chre'tiens en e'taient venus au point de s'enrôler dans les arme'es musulmanes; Abouifarage cite, en plusieurs occasions , des chre'tiens d'Occident qui s'e'taient mis au service du sultan d'Icône et d'autres princes musulmans. Ils conservaient par-tout leur humeur belliqueuse et faisaient parade d'une valeur bouillante; c'e'taient eux qu'où chargeait ordinairement des entreprises les plus pe'rillcuseâ. II y avait alors, selon Aboulfarage, dans l'A sic-Mineure, un Turcoman qui se qualifiait du titre de pape, et qui voulait se faire passer, les armes à la main, pour l'apôtre de Dieu; qu'on fut musulman ou chrétien, tous ceux qui refusaient de croire à sa mission e'taient extermine's; les troupes qu'on envoya successivement contre lui furent taillées en pièces. A la fin , le sultan d'Iconc s'adressa aux Francs de son arrne'e; et ceux-ci, se précipitant sur le Turcoman au nom du Christ et en faisant lesigne de la croix , le massacrèrent avec tous ses partisans.

Les templiers et les hospitaliers conservaient setds l'esprit des. guerres saintes; mais le plus souvent ils étaient en guerre entre eux : chacun n'agissait que d'après ses intérêts particuliers.

Les musulmans de Syrie ayant sans cesse à redouter quelque incursion soudaine, cherchèrent le moyen de s'en préserver. Yafe'i fait le récit suivant : u Comme les expéditions des chrétiens partaient ordinairement de la ville d'Acre, rendez-vous des pèlerins d'Occident, les musulmans établirent sur le Mont Carmel, en face de la ville, des gardes charges de les instruire de tout. Lorsque les chre'tiens préparaient quelqne expe'dition , des femmes loge'es à Pexte'rieur de la ville, et dont les fenêtres donnaient sur le Carmef, allumaient le soir, sur leurs fenêtres, un, deux, trois flambeaux, suivant le nombre des guerriers qui se disposaient à sortir : •usàitJt les garxfc* qui e'taient sur le Carme) allumaient dt

grands feux; la nouvelle s'en répandait dans toutes les campagnes voisines, et ies habitans se mettaient en surete'. »

Ke'mal-eddin a donne quelques de'tails sur une invasion que firent les templiers du côte de Darbessac , non loin de la ville d'Alep. Arrives sous les murs de cette place , ils furent attaques à- la-fois par la garnison et par les troupes d'Afep, qui étaient venues à son secours , et furent tailles en pièces. Ke'mal-eddin remarque que cet échec fut un coup mortel pour Tordre des templiers. II serait inutile de s'e'tendre sur ces incursions continuelles des chre'tiens; elles n'ont rien d'inteVessant. Nous passerons donc aux troubles qui s'élevèrent alors parmi les princes musulmans , et qu'il est nécessaire de connaître pour l'intelligence des e've'nemcns de cette époque.

An 635 [1237]. Voici d'abord, d'après Abouffeda et Makrizi, quel était l'état des puissances musulmanes : le sultan Malek-kamel, outre l'Egypte, posse'dait la Palestine et quelques villes de Mésopotamie ; son frère Malek-aschraf était maître de la principauté' de Damas; son neveu Daoud , ancien souverain de cette ville, avait reçu en dédommagement la principauté' de Carac; à l'égard de la principauté' cTAIejî, elle e'tait au pouvoir d'un descendant de Saladin, appelé Malek nasser Youssouf. II existait encore des e'tats plus petits, tels que Hamah, Émesse, Baalbek, qui dépendaient des premiers : c'e'tait le sultan d'Egypte qui avait la haute suzeraineté' sur ces diverses principautés; sa politique était même de re'unir peu à peu sous sa puissance tout ce qu'avait possédé Saladin, et de n'en faire qu'uti seul empire. Le prince de Damas étant mort sans en fans, il résolut de s'emparer de cette ville. Aschraf avait laisse' Damas à un de ses frères, appelé' Malek-saleh Ismaël; le sultan vint l'assiéger et Je força à se retirer dans Baalbek. II tenta ensuite de soumettre Emesse et les villes des environs; mais il mourut avant d'être venu à bout de ses desseins. Voici le portrait qu'AbouIfe'da fait de ce prince : « Celait un sultan magnifique et trèsrespecte'. II maintint dans ses e'tats un ordre parfait , dirigeant lui-même les affaires. Le Caire reçut par ses soins de grands embellissemens. Il avait du goût pour les lettres; il aimait à converser avec les savans et prenait part à leurs discussions; il connaissait la grammaire et la jurisprudence; son plaisir était d'embarrasser , par des problèmes difficiles, les officiers de sa cour. Pour tout dire, en un mot, les lettres eurent sous son règne beaucoup de chaland*, n L'aine de ses

fils, nomme Malek-adel , hérita du thre de sultan, et réunit sous ses lois l'Egypte et la Syrie; le second, nomme Maleksaleh Negm-eddin, reçut en partage Haran, Edesse et quelques villes de Mésopotamie. Aussitôt la guerre s'alluma entre les deux frères. Malek-saleh se fît livrer Damas par celui qui en avait le gouvernement; ensuite il se mit en devoir d'aller conquérir 1 Egypte. En vain le calife interposa sa médiation; de toute part on courut aux armes.

An 637 [ 1239 ]* Sur ces entrefaites, on vit arriver d'Occident le duc de Bretagne, le roi de Navarre , le duc de Bourgogne et le comte de Bar. La trêve faite entre les musulmans et l'empereur Frédéric durait encore. Comme les musulmans e'taient divises entre eux , les chrétiens rompirent la trêve et annoncèrent l'intention de reconquérir leurs anciennes provinces : ils commencèrent par relever les fortifications de Jérusalem, qui, d'après le traite, devaient rester en ruine; ils bâtirent à l'occident un château formidable; puis ils se mirent en marche du côte' de l'Egypte.

Suivant la remarque de l'historien des patriarches d'Alexandrie, cette expédition n'e'tait l'ouvrage que des Francs nouvellement débarques ; les chre'tiens du pays refusèrent d'y prendre part. Les Francs arrivèrent d'aboref à Ascalon , puis à Gaza , où ils eurent à combattre un détachement de deux mille cavaliers que le sultan avait envoyé' contre eux. D'abord vainqueurs, ensuite vaincus, ils furent mis en déroute; la perte fut e'gale de part et d'autre. Les Francs continuèrent leur route et s'enfoncèrent dans les sables qui bornent l'Egypte de ce côte. Comme ils étaient tous étrangers, et qu'aucun chrétien du pays n'avait voulu les suivre , ils s'e'garèrent dans ces solitudes. L'historien que nous citons , et qui e'tait chre'tien cofie, dit « que les chrétiens du pays, suivant leur coutume, «les avaient abandonnés, d'accord en cela avec les mu- » sulmans. » Les musulmans , faisant semblant de prendre la fuite, les attirèrent dans des lieux arides et difficiles : alors les Arabes fondirent sur les Francs et les défirent sans peine; près de six cents d'entre eux furent faits prisonniers; plus de douze cents furent tués. Quant aux musulmans, ils ne perdirent presque personne. Les prisonniers furent conduits au Caire : suivant l'auteur que nous citons, le jour de leur entrée fut comme un jour de fête. Les chevaliers, et un comte / qui avait été pris avec eux , étaient montés sur des mulets i les fantassins étaient sur des chameaux ; dans le nombre était

un prêtre, monte aussi sur un mulet. Le comte fut présente au sultan , qui le traita avec honneur, et l'enferma dans une tour particulière, où on le fournit de tout ce qu'il pouvait désirer; le prêtre et les fantassins eurent les ceps aux pieds.

A la nouvelle de cette défaite, le prince de Càrac accourut à Jérusalem et massacra tous les chre'tiens qui s'y trouvaient. Afin de mettre cette place hors d'état de nuire à l'islamisme, il rasa ses fortifications, non-seulement celles que les chre'tiens y avaient récemment élevées , mais la tour de David , qui avait été respectée jusque-là.

Cependant la division existait toujours entre le sultan d'Egypte et son frère le prince de Dumas. Celui-ci, de concert avec le prince de Carac , s'achemina vers l'Egypte ; à son approche, les Egyptiens se de'clarèrent pour lui. Le sultan fut dépose et étranglé, et Malck-saieh élevé à sa place.

An 638 [1240]. La tranquillité ne se rétablit pas encore. Pendant l'absence du nouveau sultan , son oncle lsmaël s'était emparé, par surprise, de Damas; le prince voulut la reprendre : lsmaël effrayé se ligna avec les puissances voisines. Les chrétiens consentirent à faire cause commune avec lui, moyennant la cession qu'on leur fit de Séfed et de Schakif , deux places très-fortes, qui dominaient sur les rives du Jourdain, et dont ils avaient été chassés sous Saladin. De tonte part on courut aux armes.

Dans ces circonstances, suivant Mnkrizi, ce qui affligea sur-tout les musulmans de Syrie , ce fut de Se voir alliés avec les chrétiens. On avait permis aux Francs de venir acheter des armes à Damas : beaucoup d'habitans se firent scrupule de leur en vendre; des personnes instruites décidèrent qu'on ne pouvait le faire sans péché. Toutes les personnes pieuses s'accordèrent à condamner la conduite de leur prince; le scandale fut tel, que le vendredi suivant, à la prière publique, le prédicateur de la grande mosquée refusa de faire les voeux ordinaires pour la vie d'Ismnc!; il dit seulement: a O mon Dieu, fais marcher ce peuple dans la voie droite, n en sorte que tes amis triomphent et que tes ennemis soient a confondus. O mon Dieu , inspire ù ce peuple de pratiquer n tes commandemens, et d'éviter tes défenses. » Ces paroles furent répétées avec transport par tous les assistuns. Le prince était alors absent de Damas; à la nouvelle de ce qui s'était passé, il destitua le prédicateur et le mit en prison. . Lorsqu'il fut question de remettre Schakif aux chrétiens*

le commandant refusa d'obéir, disant que ce serait offenser Dieu. En vain Ismaëi se rendh en personne devant la place: le commandant n'e'couta aucune représentation; et lé prince l'ayant tue' de sa main , les soldats de fa garnison prirent les armes et arborèrent l'e'tcndard de la révolte; il fallut les assiéger en règle. A la fin, comme ils n'étaient pas en e'tat de re'sister, ils consentirent à livrer la place, mais à Ismaè'l seulement. « Notre prince , dirent-ils , peut faire ce qu'il 9 veut; pour nous, il ne sera pas dit que nous avons renrs » une forteresse musulmane aux < h re tiens (1). »

On avait encore promis aux chrétiens, si l'on était vain* queur, de leur livrer loutes les provinces qu'ils avaient perdues sous Saladin. Tout avapt e'te' régie' d'avanc.e, les confédérés se rassemblèrent et marclièrent vers'I'Egvpte. Arrives à Ascalon , ils rencontrèrent l'armée égyptienne : on en vint aussitôt aux mains; mais au milieu de l'action, les musulmans de Syrie se tournèrent contre leurs allies, fil firent cause commune avec les Egyptiens; les chrétiens , mtaquès de tous cotes, furent enfonces et mis en déroute. Ismaè'l arriva presque seul à Damas.

Les chrétiens se hâtèrent de demander la paix; on convint, de part et d'autre, de mettre les prisonniers en liberté. L'historien des patriarches d'Alexandrie rapporte qu'en E;rvpte «in avuil employé les prisonniers chrétiens à la bâtisse d'un palais situe' sur le Nil , dans l'ile de Rauda, en face du Caire , et d'un collège dans cette capitale. Ils furent renvoyés avec un habit d'honneur; les chrétiens traitèrent de même les prisonniers musulmans, et les Francs furent laisses on possession des places qu'on leur avait cédées. Les templiers, qui avaient d'abord refuse' de prendre part au traite , furent forces d'y adhérer.

Vers ce tcmps-lù, suivant l'historien des patriarches d'Alexandrie. «Je sultan reçut une ambassade solennelle envoyée par l'empereur Frédéric. Les députes, car ils étaient deux, arrivèrent à Alexandrie, sur un vaisseau appe!c' le Demimonde: ils étaient charges de riches presens. En se rendant

(l) Ce fuit nous est fourni par Il»n-fe'n»t, qui en a parle* à l'annr'e • 66 de l'hégire. Cet nutetir ajoute que la plat e fut remise aux templier*, qui a y forulièrent et eteudireut de là leurs ravages duus tout les environ».

au Caire, ils passèrent par le Faïoum , et se présentèrent à la vue du Caire, du cote de la plaine des pyramides. Leur suite était de plus de cent personnes : le jour de leur entrée dans la capitale fut comme un jour de fête; le Caire et le vieux Caire furent illumines; toutes les troupes montèrent à cheval. La population entière sortit pour jouir de ce spectacle. Les députes firent leur entrée à cheval, montes sur des chevaux nubiens appartenant au sultan, lis furent loges et défrayes de tout, avec une libe'ralrte' et une profusion sans exemple. Le jour de leur audience fut célébré avec la plus grande pompe ; ils montèrent eux et leur suite au château , sur des chevaux nubiens, et furent présentes au sultan. Leur se'jour dans la capitale fut assez long : comme on était alors en hiver, ils attendirent la belle saison et furent constamment traites avec une noble ge'ne'rosite; on les laissait libres d'aller où ils voulaient. Ils purent se livrer aux plaisirs de la chasse , tirer de l'arbalète; en un mot, passer le temps suivanPlcur bon plaisir, n

An 640 [ 1.2421. Au reste, le traite fait Tannée prece'dente par les colonies chrétiennes ne concernait que le sultan d'Egypte ; la guerre continua comme auparavant entre les Francs et le prince de Carac, le même qui, trois ans auparavant, avait pris Jérusalem et égorge' ses habitans. On ne peut se faire l'ide'e des horreurs qui se commirent en cette occasion. L'historien des patriarches d'Alexandrie fait observer que c'e'tait un temps de de'sordre pour tout le monde. Le prince de Carac, outre cette ville, possédait Naplouse, Hebron, et les environs de la Mer Morte. Les chrétiens firent des courses sur ses terres , du côte' de Bethle'em , et massacrèrent tous les musulmans du pays : le prince de Carac se jeta à son tour sur les terres chrétiennes , et fit mainbasse sur tous les chrétiens occidentaux qui tombèrent en son pouvoir; il n'épargna ni les hommes ni les femmes; dans le nombre il s'en trouva qui venaient à Jérusalem en pèlerinage, et qui reçurent la mort aux portes mêmes des lieux qu'ils venaient visiter; des marchands périrent aussi avec ce qu'ils possédaient.

L'anne'e suivante, les Francs, impatiens de se venger, coururent sur le territoire de Naplouse et y mirent tout à feu et à sang : cette fois, musulmans et chrétiens du pays, personne ne fut épargne'; la mosquée de Naplouse fut rasée jusqu'aux fondemeus ; les maisons furent lîvre'es aux llamiuc*»

les arbres coupes. L'historien des patriarches d'Alexandrie, de qui nous empruntons ce récit, rapporte que les Francs ayant d'abord rassemble* en un seul lieu leurs prisonniers, promirent la vie à ceux qui feraient profession du christianisme : plusieurs sortirent des rangs, pleins de joie et d'espérance ; mais ils furent égorges sans pitié. Les musulmans furent tous exterminés ou réduits en servitude; on n'épargna ni l'âge ni le sexe.

A la fin , le sultan se crut oblige' d'envoyer quelques troupes au secours du prince de Carac ; mais bientôt les esprits s'irritèrent plus que jamais , et la Palestine fut en proie à de nouveaux malheurs.

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