LXXXIV
Désastre de l'armée chrétienne. — S. Louis est fait prisonnier.
An 648 [1250]» Après l'arrive'e de Touran-schah , la guerre recommença avec une nouvelle fureur. Comme les chrétiens recevaient leurs provisions de Damiettc, le sultan essaya d'intercepter leurs communications, par une entreprise semblable à celle qui avait réussi, trente ans auparavant, à son aïeul, le sultan Malck-kamel. Il lit démonter, au rapport de Makrizi , plusieurs navires qu'on transporta à dos de chameau du côte' de l'occident, dans le canal de Mehalle'. Ce canal se jette dans le Nil, en face de Baramoun, et l'on pouvait de là inquiéter les navires chrétiens qui remontaient ou descendaient le lleuve. En même temps, la Hotte musulmane, qui avait jeté' l'ancre sous les murs de Mansoura, descendit leilcuve, et les vaisseaux chrétiens furent pris en tête et en queue. Bientôt cinquante-deux d'entre eux, dit Gemaleddin, tombèrent au pouvoir des musulmans, « J'étais, ajoute-
t-iï , le jour même du combat, clans Mansoura, et je passai de l'autre côte' du Nil pour jouir de ce spectacle. Dans cette journée, Dieu couvrit l'islamisme de gloire et brisa les forces des infidèles. »
On lit sur ce même combat, dans Soyouthi, un trait qui fait voir quel était l'esprit des musulmans, a 11 y avait alors, dit*i(, au camp un scheikh nomme E/z-eddin, fils d'Abdalsalam (l), qui faisait le prophète, et qui avait prédit que les musulmans, après quelques revers, finiraient par l'emporter. Le jour du combat, ce scheikh avant vu que le vent soufflait contre les vaisseaux musulmans et les menaçait d'une ruine entière, se mit à crier de toute sa force: O vent , souffle contre les francs.' Aussitôt lèvent changea; les navires chrétiens furent pousses les uns contre les autres, et l'islamisme triompha, n Soyouthi ajoute que les musulmans témoins de ce miracle s'écrièrent tout d'une voix : « Grâces » soient rendues au Seigneur, qui u suscite' parmi les discin pies de Mahomet un homme à qui le vent obéit! »
Dès-lors, les chrétiens se trouvèrent dans le plus grand embarras. Suivant la remarque de Gemal-eddin, leurs communications étaient coupées avec Damiette, et ils ne recevaient plus de provisions. Ils écrivirent au sultan pour lui demander la paix, otfrant de rendre Damiette, si on leur cédait Jérusalem et la Palestine; mais leurs propositions furent re jetées.
Aboulmahassen rapporte qu'en ce moment l'armée chrétienne avait à soulTrir d'une horrible épidémie, suite naturelle de la disette; après quoi il poursuit ainsi : « Les Francs, se trouvant sans ressources, résolurent de profiter des ténèbres de la nuit pour quitter leur camp et gagner Damiette. Une partie de leurs troupes était sur la rive méridionale du canal d'Aschmoun, du côté de Mansoura; l'autre partie occupait l'ancien camp : un pont de bois de pin, jeté sur le canal, servait à la communication des deux corps d'armée. Leur
(1) Ce scheikh avait été d'abord imam d'une mosquée de Damas; et dix ans auparavant, lors de l'alliance du prince de Damas avec les Francs , il s'e'tait fait remarquer par i'ardeur de son zèle contre les chrétiens , ce qui avait obligé le prince de le bannir de ses états : rf s'était alors établi en Egypte, où on l'avait fait cadi ; puis il avait embrassé la vie religieuse. Voyez, pour plus de détails, les Annales d'Aboulféda, tom. IV, p. 4 63, avec les notes 31 a et 355.
retraite fut si précipitée, qu'ils négligèrent do couper le pont. Leurs tentes furent laissées dans le même état qu'auparavant; ils n'emportèrent pas même leurs bagages.
n Les musulmans s'e'tant aperçus de ce mouvement, passèrent aussitôt le pont et se mirent à la poursuite des chrétiens. On était alors dans la nuit du mercredi 3 de moharram [G avril], jour marque' pour un insigne triomphe et une victoire éclatante (l). Les Francs s'étaient mis en marche du côte' de Damiette, infanterie et cavalerie, suivis de leurs vaisseaux qui côtoyaient la rive ; les musulmans les poursuivirent toute la nuit et les atteignirent le lendemain au matin. Presque tous furent tues ou faits prisonniers; très-peu se sauvèrent; on dit qu'il en pe'rit ce jour-là trente mille. Les mameloucks du sultan se distinguèrent le plus dans cette journée. Le roi de France et sa suite se re'fugièrent sur une hauteur, dans le village appelé' Minié-Abou- Abdallah , où ils ne tardèrent pas à être cernes de toute part. Déjà la Hotte chrétienne, qui descendait le fleuve, avait été détruite, et il ne restait plus de moyen de salut. Environ cinq cents chrétiens des plus braves se rallièrent autour de leur roi : comme ils ne pouvaient résister, ils se rendirent. L'eunuque Génial* eddin les reçut à composition, et les ramena à Mansoura. Le roi fut place' sur un héraké ou bateau, et conduit à Mansoura, sous l'escorte de la flotte musulmane, et au bruit des trompettes et des tambours. Les prisonniers chrétiens étaient
(l) Le 3 de moharram, premier mois de Tannée musulmane, étant pour cette année (648 de l'hégire) un mercredi, il s'ensuit qu'elle avait commencé le lundi précédent, 4 avril de notre ère : cependant les tables de Lenglct-Dufresnoy et des auteurs de Y Art de vérifier les dates , ne placent le commencement de cette année qu'au mardi 5 avril. Ces sortes de contradictions dans les dates sont fort commune* dans l'histoire orientale : le plus souvent c'est la faute des musulmrns eux-mêmes; car au lieu de suivre comme nous une méthode invariable et à l'abri des intempéries de l'atmosphère, ils attendent, pour commencer leurs mois et par conséquent leurs années, l'apparition de la nouvelle lune; d'où il suit que si cet astre est caché une ou deux nuits de suite par les nuages , l'ordre du calcndrieff est interverti; d'auues fois, au contraire, et par une conséquence bicarré, ils anticipent sur l'époque vraie des mois et des années. Nous renvoyons pour cet objet aux savans mémoires publiés par M. Navoni, dans le quatrième volume des Mines de V Orient , et au Journal dtl savons, décembre 1816 , article de M. Silvestre de Sacy.
menés garrottes avec des cordes. L'armée musulmane cfelilait sur la rive orientale dans une attitude triomphante, tandis que, sur l'autre rive, les Arabes et tout le peuple s'avançaient avec de grandes démonstrations de joie, en se félicitant de cette grande victoire.
n Pendant ce temps , les débris de l'armée chrétienne continuaient à fuir vers Damiette, mais toujours en se de'fcndant. A la fin , ils furent entièrement détruits. Deux cavaliers seulement parvinrent à s'échapper; encore se virent-ils à la fin obliges de se jeter dans le fleuve, où ils se noyèrent. Le butin fut immense. Cette journe'e fut vraiment admirable ; en un mot, une grande journée, n
Aboulmahassen remarque, d'après un auteur contemporain nomme Saad-eddin , qu'il n'eut tenu qu'au roi de France d'éviter son malheureux sort, en se sauvant à temps , soit sur un cheval, soit dans un bateau; mais qu'il préféra demeurer à l'arrière-garde, pour veiller au salut de ses troupes. Saad* eddin dit de plus que le nombre des chrétiens qui furent faits prisonniers en cette occasion , fut de plus de vingt mille , sans compter sept mille hommes qui périrent dans le combat ou se noyèrent. « J'ai vu, ajoute-t-il, j'ai vu les morts et les mourans; ils couvraient par leur masse la face de la terre. Jamais journe'e ne fut si glorieuse; il ne périt pas plus de cent musulmans dans cette occasion, n
Cependant le roi de France , à son arrivée à Mansoura , fut charge' de chaînes, et loge' dans la maison du scribe Fakr-eddin fils de Locman (l). L'eunuque Sabih fut commis à sa garde. Makrizi observe qu'un de ses frères avait e'te pris avec lui, et qu'ils furent enfermes ensemble : un homme était charge' de leur apporter tous les jours a manger. Quant au reste des prisonniers , ajoute Makrizi, comme ils embarrassaient par leur multitude, le sultan ordonna à un de sese'mirs de l'en défaire peu à peu. Chaque jour cet e'mir, appelé Sayf-eddin-Youssouf , et l'un de ceux qu'il avait amenés de Mésopotamie, mettait trois ou quatre cents de ces prisonniers à part et leur coupait la tête, après quoi il jetait leurs
(i) On montre encore k Mansoura la maison où S. Louis fat enferme. Cest un grand édifice situe' sur une petite place en face du Nil. S. Louis fut place' au rez-de-chauasee, dans un appartement •bscur, d'environ vingt pieds en carre. Voyez le Voyage de M. llifaud, qui s'imprime eu ce moment.
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corps dans le fleuve. Cela dura jusqu'à ce qu'il ne restât presque plus de prisonniers. Si Ton en croit Aboulmahassen , le sultan avait d'abord place' en réserve les artisans et les gens de métiers, afin de mettre à profit leur industrie; mais» ensuite il les lit mourir comme les autres.
Pour ce qui est du roi , le sultan le traita avec bonté. Aboulmahasscn rapporte, d'après Saad-eddin, qu'un jour le sultan envoya par honneur au roi de France et aux seigneurs qui étaient avec lui, des Un las ou habits d'honneur, au nombre de plus do cinquante. Tous les revêtirent, excepte lui; il repondit qu'il était aussi riche en domaines que le sultan, et qu'il ne lui convenait pas de revêtir les habits des autres. Le lendemain , suivant le même Saad-eddin, le sultan avant invite' le roi à un festin splendide, ce maudit refusa d'y assister, pre'tendant qu'on voulait le donner en spectacle et le couvrir de ridicule.
On lit, dans la Chronique syriaque d'Aboulfnragc, une autre particularité' qui rne'rite d'être rapporte'e; c'est qu«,sur ces entrefaites, la reine, femme du roi de France, qui était restée à Damiette, avant accouche' d'un fils, le sultan envoya de riches presensà la mère, avec un berceau d'or et des vêtemens magnifiques pour l'enfant.
Pendant ce temps, on négociait pour la paix, et des députes allaient et venaient de part et d'autre. Comme on était sur le point de se mettre d'accord, le sultan reprit avec son arme'e le chemin de Damiette, et vint s'établir dans les environs de cette ville, sur les bords du Nil, à Farescour, où il fit dresser un pavillon et une tour de bois et se livra d la débauche. H s'était fait accompagner, dans son voyage, du roi de France et des principaux prisonniers. C'est de là qu'il écrivit de sa main à l'émir Gemal-eddin , vice-roi de Damas, une lettre où il lui rendait compte des derniers e'vcncmens. Dans cette lettre, il l'appelait son père; la voici; nous l'empruntons de la Description de l'Egypte, par Makrizi, à l'article Damiette. u Louanges à Dieu , qui nous a tires de notre tristesse ; car n c'est de Dieu que nous vient la victoire. En ce jour les fin delcs sont dans la joie , à cause de la victoire que Dieu leur n a envoyée (t). Quant aux bienfaits du Seigneur, contente- •» toi d'en donner une idée : car si tu voulais les cnumêrcr, tes
(i) Ces mots sont tires de la xxxc sourate de f Alcoran , vers. 3.
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» efforts seraient inutiles (l). Sans doute , son excellence le n vice-roi de Syrie et tous les musulmans avec lui auront e'te n ravis de joie en apprenant les grâces que Dieu vient de re'- » pandre sur l'islamisme. II nous a donne la victoire sur les n ennemis de notre religion. De'jà les Francs s'étaient rendus n tout-puissans ; leur malice était devenue formidable : les 9 fidèles commençaient à désespérer du salut de leur patrie, de » leurs familles, de leurs enfans, maigre le prc'cepte de l'AIn coran qui dit de ne jamais désespérer de l'esprit de Dieu (2). n Tout-à-coup, le lundi, commencement de cette heureuse 9 année [4 avril 1350], Dieu mit le comble à ses faveurs n pour l'islamisme. Déjà nous avions ouvert nos trésors, pro- 9 digue' nos richesses, distribue' des armes. A notre appel , » des Arabes et des volontaires dont Dieu seul connaît le » nombre s'étaient rassembles sous nos drapeaux ; il en était 9 venu des re'gions les plus e'Ioigne'es. Quand l'ennemi fut n témoin de tant d'ardeur, il demanda la paix aux mêmes 9 conditions que sous Malek-kamel. Nous rejetâmes avec me- » pris leurs propositions. Alors, la nuit du mardi, les infi n dèles abandonnèrent leurs tentes et leurs bagages , et s'en- » fuirent du côte' de Damiette. Nous nous mimes à leur pour- » suite, et nos e'pe'es ne cessèrent, durant toute la nuit, de w se jouer sur leurs dos. De'jà ils e'taient tombes au dernier 9 degré' de l'opprobre et du malheur. Le lendemain , nous 9 en massacrâmes trente mille, sans compter ceux qui furent » engloutis dans les flots; nous ôtâmes aussi la vie aux prison- « niers, et nous jetâmes leurs corps dans le fleuve. Si tu 9 veux te faire une idée du nombre des morts, tu n'as qu'à 9 te figurer les sables de la mer ; tu ne te tromperas pas. Le 9 roi de France s'e'tait réfugie' à Minie' Abou-abclallah ; il 9 nous demanda la vie sauve, et nous la lui accordâmes; il se 9 remit entre nos mains, et nous usâmes envers lui de bons •» traitemens. II a promis de nous rendre Damiette par une 9 faveur spéciale de la suprême majesté, n Makrizi ajoute que cette lettre contenait beaucoup d'autres choses qu'il a passées pour abréger. II dit encore que le sultan avait joint a la lettre le propre manteau du roi de France, qui avait e'te' pris dans la déroute; il était d'e'carlate, fourre' d'hermine. Le vice-roi
(l) coran, sour. xiv, vers. 3 7.
(4) ïbxd. soar. XII, yen. 87.
revêtit ce manteau, et l'on composa les vers suivans à cette occasion (l) :
* Chose singulière! l'habit du roi de France, qui desirait n ardemment de se trouver sur les épaules du prince des n e'mirs (le sultan),
n Était blanc comme du papier, et nos epe'cs l'ont teint » couleur de sang.
n Enfin, notre prince a triomphe' de tous les obstacles; n par lui ses esclaves sont habilles des dépouilles des rois. »