‹ Bibliothèque des croisades (volume 4)Chapitre 63 sur 88 · S LXXXV · texte numérisé non relu

S LXXXV

Mort du sultan Touran-schah.

Suite de tannée 648 [1250 de J. Cl. On a vu qu'au moment de la mort de Maiek-safeh, l'Egypte était envahie par le roi de France ; le sultan lui-même était absent de ses nouveaux états; et sans le dévouement de Scheger-eddor et des principaux e'mirs , c'en était fait de son autorite. II paraît que les émirs lui avaient trop fait sentir l'importance de leurs services, ou plutôt que la reconnaissance commençait à lui peser , et il comptait profiter du premier moment de repos pour se débarrasser de tous ceux qui lui portaient ombrage. On lit ce qui suit dans la chronique arabe d'AbouIfarage.

Le sultan voyait avec peine qu'il ne pouvait disposer du pouvoir comme il aurait voulu ; les anciens e'mirs de son père avaient presque toute l'autorité' ; et son impatience était encore excite'e par les jeunes gens qu'il avait emmenés de

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Mésopotamie, tous compagnons de son enfance et confidens de ses débauches. « Toute ia puissance, iui disaient-ils, est n entre les mains de Scheger-eddor et des émirs; vous n'êtes n souverain que de nom : à ce prix , il eût mieux valu rester en » Mésopotamie. Jusqu'ici , vous avez eu besoin des émirs pour n tenir tôte aux Francs. Que ne faites-vous la paix avec le roi » de France, et vous serez le maître. Si vous le traitez bien, n il consentira à tout : il vous rendra Damiette; il évacuera n l'Egypte , et alors vous vous passerez des émirs ; vous ne n serez plus à la merci de l'armée ; vous laisserez qui vous n voudrez en place, et vous déposerez ceux qui vous déplain ront. n

Touran-schah se laissa persuader et se hâta de conclure la paix ; telle était sa précipitation , qu'il ne prit pas même ia peine de consulter les émirs : cette conduite causa une indignation générale. L'historien Gémal-eddin se plaint d'abord de ce que le sultan n'avait pas profité de l'état déplorable où étaient les chrétiens, pour attaquer Damiette et s'en emparer. Par-là , dit-il , on eût été maître de cette place , et l'on eût fait du roi ce que l'on aurait voulu. Il reproche encore au sultan de passer son temps à Farescour, uniquement occupé de ses plaisirs. « Ce malheureux, ajoute-t-il, entraîné par sa fatale destinée, courait à sa perte. Un jour l'émir Hossam-eddin , gouverneur du Caire et homme très-sage, me dit : « Ce jeune n homme ( le sultan ) se conduit comme son oncle Malekn adel (1) ; ses vues sont les mômes : il mécontente les émirs; n comme lui il sera déposé et massacré. » Sur ces entrefaites, Hossam-eddhi étant venu du Caire pour faire sa cour au prince, il ne lui fit pas l'accueil qu'il méritait; l'émir ne voyait le sultan qu'aux heures de repas, et on ne le consultait sur aucune affaire. Touran-schah en usait de môme avec tous les émirs de son père et les grands de l'empire; il affectait de les tenir loin de sa personne, ne les voyant qu'à table, en présence de la foule des courtisans : dès que le repas était fini , il les renvoyait à leurs tentes. Toute sa confiance était pour les jeunes gens qui étaient venus avec lui de Mésopotamie. Ainsi, il mettait son appui sur des gens inconnus au peuple Son

(1) Malek-adel était le fila aîné du sultan Malek-kamel et son successeur au trône d'Egypte. Comme il mécontenta les émirs , on se souleva contre lui et il fut étranglé. Voyes ci-devant, p. 440.

dessein «tait de changer le gouvernement, et pour cela il n'attendait pas même d'être affermi; bien différent de son père Malek-salch, qui, dans des circonstances à-peu-près pareilles, n'avait rien fait que lentement et par degrés. Il s'aliéna par -là tous les esprits, particulièrement l'émir Faress-eddin Octay, chef des mameloucks giamdaritcs, homme très-puissant , qui , après la mort de Malek-saleh , était allé le chercher en Mésopotamie , et l'avait accompagne' en Egypte à travers mille dangers. Le sultan avait promis à cet émir de lui donner en récompense le gouvernement d'Alexandrie; il ne lui tint point parole. En vérité', quand Dieu veut une chose , il en prépare les causes. »

Makrizi fait le même tableau de la conduite du sultan envers les émirs. Il dit que tous les hommes puissans, tous ceux qui avaient eu jusque-là le pouvoir de lier et de délier , étaient vus de mauvais œil et éloignes des affaires. Le bruit courut, sur ces entrefaites, que le sultan avait tente' de se défaire d'Octay, soit par l'exil, soit par le meurtre, et les mameloucks commencèrent a craindre pour eux-mêmes. Dans fe même temps, au rapport de Makrizi, Touran-schah mécontenta Scheger-eddor , qui l'avait si bien servi lors de la mort de son père , et lui demanda compte des trésors de I'e'tat. Scheger-eddor , indignée , repondit que ces trésors avaient été dépenses dans la guerre contre les infidèles , et se plaignit amèrement aux mameloucks baharites. Les plaintes de Scheger-eddor firent beaucoup d'impression sur l'esprit des mameloucks. A cela se joignirent les menaces imprudentes de Touran-schah. On rapporte que la nuit, au milieu des fumées du vin , il ramassait quelquefois tous les flambeaux qui étaient sur la table , et en coupait la sommité' avec son sabre, disant qu'il en ferait autant aux chefs des baharites, qu'il désignait par leurs noms.

Plusieurs mameloucks résolurent sa mort. Cet éve'nement est ainsi raconté par Gémal-eddin , qui était alors en Égypte, et qui mérite toute confiance. «Le lundi matin 39 de moharram [1er mai], après que le sultan et les émirs se furent levés de table, et tandis qu'ils se retiraient, ceux-ci à leurs tentes et le prince a son pavillon pour s'y reposer, Bibars Bondocdar, un des mameloucks giamdarites, et le même qui devint sultan dans la suite, entra tout-à-coup, le sabre à la main, et déchargea un coup sur la tête du prince. Le sultan ayant envoyé la main pour parer le coup, ne fut blessé qu'aux

doigts. Cependant, à la vue du sang, Bibars fut si saisi d'effroi , qu'il jeta son sabre et prit la fuite. Pour le sultan , il perdit d'abord connaissance; ensuite, revenant à lui, il s'assit sur un sopha et appela du secours. Alors les mameloucks baharites vinrent le trouver et lui demandèrent qui l'avait blesse'. II répondit que c'était un baharite. C'est peut-être, repondirent les baharites, un ismaélien (sectateur du Vieux de la Montagne). Non, repartit le prince, « ce ne peut être * qu'un baharite; j'en suis sur. » A ces mots, les mameloucks sortirent tout troublés; et jugeant qu'il n'y avait plus de salut pour eux, ils conspirèrent la mort du sultan. Pendant que le prince s'était rendu à sa tour de bois, sur les bords du Nil, et qu'il se faisait panser, ils s'avancèrent les armes à la main , ayant l'e'mir Octay à leur tête. Le sultan se hâta d'ouvrir une fenêtre pour appeler du secours : mais personne ne vint le défendre; tous les cœurs e'taient tournes contre lui. D'ailleurs, on voyait les baharites décides à tout, et chacun craignait pour soi ; car on ne pouvait lutter avec eux pour la force et le courage. Les mameloucks firent d'abord apporter du bois dans l'intention de mettre le feu à la tour. En même temps Octay criait au sultan: «Descends! descends! ne crains ' rien; sinon nous allons te brûler. » Déjà la tour était environnée , et personne ne pouvait approcher. L'e'mir Hossanieddin s'étant avance' achevai avec le corps des mameloucks connus sous le nom de keymarites, trouva le passage ferme', et les baharites lui dirent que le sultan était mort, et que ce serait vouloir inutilement compromette l'islamisme. Le députe' du calife de Bagdad , qui était au camp, et qui voulut aussi s'interposer en faveur du prince, fut arrête' par les baharites, et menace' de la mort s'il allait plus avant (l). Quelques chefs essayèrent de faire battre le tambour, dans l'espoir de mettre le reste de l'année en mouvement; mais les baharites firent cesser ce bruit par leurs menaces. Cependant le sultan , persuade par les instances d'Octay, était descendu de la tour. Octav lui fit les plus san^lans reproches. Vainement Touranschah s'efforça de le toucher, lui disant : « Je t'ai promis » Alexandrie, je te tiendrai parole; je ferai tout ce que tu

(i) Un autre autour arabe dit que les mameloucks menacèrent d'affranchir l'Egypte du joug de l'autorité spirituelle du calife, si le

d<:|>ut<; faisait la moindre démarche. '

i» voudras, n Octay resta inexorable. Bibars Bondocilar s'avança de nouveau , le sabre à la main , pour tuer le prince. Le sultan courut aussitôt vers le Nil pour se jeter dans le fleuve et se sauver dans les vaisseaux qui bordaient la rive. Bibars le poursuivit; et pendant que les nautonniers approchaient pour le recueillir, il l'atteignit et lui ôta la vie. Son corps resta pendant deux jours étendu sur le rivage, prive de la sépulture. Enfin, quelques fakirs (espèce de moines mendians ) l'enlevèrent, et allèrent l'ensevelir sur la rive occidentale ; Dieu lui fasse miséricorde ! n

On peut comparer le récit qu'on vient de lire avec celui du sire de Join ville , q ni y est conforme. Makrizi s'en est éloigné en quelques points. D'après lui, le sultan était encore à table lorsque Bibars lui déchargea un coup de sabre. Aussitôt le prince se réfugia dans sa tour de bois, criant qu'il voulait exterminer tous les mamcloucks baharites; et ceux-ci, effrayes» se reunirent pour le tuer. Le sultan, les voyant avancer le sabre à la main , se retira au haut de la tour et ferma la porte sur lui. Pendant ce temps , le sang coulait de sa main. Les baharites avant mis le feu à la tour, il descendit pour implorer l'appui d'Octay ; il se jeta même à ses genoux. Comme Octay restait inexorable , il courut vers le Nil en criant : « Je ne veux plus du trône; qu'on me laisse retourner n en Mésopotamie. O musulmans , n'y aura-t-il donc personne n parmi vous qui veuille prendre ma défense? » Mais l'arme'e resta immobile. Pendant ce temps, les flèches volaient de toute part; le sultan se jeta dans l'eau, et les conjures, se précipitant après lui, le percèrent à coups d'épée. Il mourut donc à-Ia-fois blessé, brûlé et noyé. Tous ses partisans avaient pris la fuite ou s'étaient cachés. Son corps resta trois jours sur le rivage sans sépulture. Ce ne fut que sur les sollicitations du député du calife qu'on permit de l'ensevelir. Il avait régné un peu plus de deux mois.

Tel est le récit de Gémal-eddin et de Makrizi. Ces deux auteurs ne font d'ailleurs à ce sujet aucune réflexion : le premier se contente de dire que Touran schah avait quelque talent naturel , et qu'il était versé dans les arts et les sciences ; mais qu'il avait l'esprit léger et le caractère violent.

De son côté, Yaféi rapporte comme un ouï-dire que les

3uatre mameloucks qui trempèrent leurs mains dans le sang u sultan, étaient les mêmes qui, dix ans auparavant, avaient, par ordre de son père, étranglé Malek-adel, lorsqu'il fut

renverse du trône; ce qui lui donne occasion d'observer que , sans doute. Dieu avait voulu punir en la personne de Touranschah le meurtre commis par Malek-saleh. Les autres auteurs arabes ont montre encore plus d'indifférence. Abou-schamë, écrivain contemporain , cite' par Yafe'i , après avoir fait un détail dégoûtant de la mort de Touran-schah , finit par cette exclamation : « N'est-il pas étonnant que deux si grands e'venemens, la défaite de l'armée du roi de France et la mort du sultan, se soient passes à si peu de distance l'un de l'autre? C'est au commencement du mois de moharram que l'armée chrétienne fut anéantie; et le mois n'était pas encore fini que le sultan périssait d'une mort honteuse, n Un autre auteur contemporain, Ibn-giouzi , cite' par Yafe'i, ne s'e'tonne que d'une chose; c'est f dit-il, que, pour faire mourir le sultan, il ne fallut rien moins que le concours du fer, du feu et de l'eau (i).

Ensuite les émirs et les baharites s'assemblèrent au pavillon du sultan, pour délibérer sur le gouvernement. Touranschah laissait des en fans; mais ils étaient restes en Mésopotamie (2) ; et d'ailleurs, on ne voulait pas élever les fils après avoir fait mourir le père. On décida que Scheger-eddor, veuve de Malek-saleh, jouirait de l'autorité' souveraine; que tout se ferait en son nom , et que, sous elle, un e'mir avec le titre d'atabek aurait le commandement des troupes. La dignité' d'atabek fut d'abord offerte à l'ëmir Hossam-eddin , en considération de la faveur dont il avait joui sous Malek-saleh; mais il la refusa et proposa I'e'mir Schchab-eddin , qui la refusa aussi; un troisième à qui on l'offrit refusa encore. Enfin on s'adressa à Ternir Ezz-eddin Aybek , Turcoman d'origine, qui accepta. Alors les e'mirs et les troupes prêtèrent serment à Scheger-eddor en qualité' de souveraine, et à I'e'mir Aybek

(l) On trouve le même exemple de mauvais goût dans de Thon , à l'endroit on cet historien rend compte de la mort de l'amiral Coligny. Après avoir raconte les cruautés exercées sur son cadavre, il ajoute que cVtait, ut per élément a omnia veiuti torqueretur; nam in terrd occisus, aquis mersus , igni subjectus, postremb in aere pependit. Voyez au liv. lu de son Histoire.

(î) Ces enfant succëdèrcnt à Touran-schah dans ses e'tats de Mésopotamie; ils s'y maintinrent jusqu'au temps où la Mésopotamie fut envahie par Tamerian , vers la 6n du xivc siècle de notre ère. Voyez les AnnaUs tTAboulfeda, tom. V, p. 365.

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en qualité d'atabek. Le nom de Scheger-eddor fut place' sur les monnaies, et la prière fut faite en ce même nom dans les mosquées, ce qui ne s'était jamais vu dans l'islamisme (1). Cet e'vénement surprit tellement, qu'au rapport de Sovouthi, le calife de Bagdad ne put retenir son indignation ; il écrivit aux émirs pour leur demander si l'Egypte manquait d'hommes en e'tat de la gouverner , dans lequel cas il en enverrait un de son choix.

Au reste, suivant Aboulfarage, Scheger-eddor e'tait une personne d'une grande prudence. Aucune femme ne l'égalait pour la beauté, aucun homme pour la force de caractère. Makrizi raconte qu'elle était d'origine turque, d'autres disent arménienne, et qu'elle avait acquis un tel ascendant sur l'esprit de Malek-saïeh , que ce prince ne pouvait rien faire sans elle; il s'en faisait accompagner dans tous ses voyages. Scheger-eddor lui avait donne un fils nomme Khalil, mort en bas âge, et de là elle prit le titre de mère de Khalil sur les monnaies et dans tous les actes publics.

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