MUSÉE ITALIQUE
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COIiLECTION DS TISITX ^âCRIVAIHS RECUEILLIS DANS LES BIBLIOTHEQUES DE L*ITALIS)
Par Dom MABILLON et Dom GERMAIN (1).
Dom Mabîllon et dom Germain , bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur , apportèrent cette collection d'Italie, et la publièrent en 1687. Dans le grand nombre de pièces qui composent ce recueil , deux seulement ont rapport aux croisades.
Histoire du voyage de Jérusalem ^ comment cette ville fut recouvrée j et comment Antioche et Jérusalem furent déUi^rées par les chrétiens (2).
Cet ouvrage, attribué mal à propos à Tévêque de Terracine, appartient à un croisé laïque dont on ignore le nom^ D'après ces mots caput nostrum , que l'auteur a employés en parlant du comte de Blois , MabiUon et Germain ont conclu que l'anonyme était un guerrier qui servait dans la troupe de ce prince. Si ces Bénédictins avaient été plus instruits des événemens de la croisade, ils auraient vu seulement dans ces mots caput nostrum, etc, que l'auteur voulait faire sentir combien était criminelle la fuite du comte de Blois , puisque les grands l'avaient choisi auparavant pour être à la tête de V armée. Cette dernière particularité se retrouve au commencement d'une lettre de ce comte , écrite du camp devant Antioche ; elle a été recueillie par d'Achery , et nous l'avons analysée dans notre Bibliothèque (page 448). « J'ai » maintenant beaucoup d'or et d'argent , ait le comte à son
(i) Muséum ItaVicum, seu CoUeclio vcterum scrîplorum ex bibliothecU Italicis ernta a D, J. MabiUon et D. Germano presbyleris, etc. (Paris , ' a vol. in-40. )
(a) Historiar de via Hierosolymis , qualiter recuperata , etc. , etc. , aut belli sacrî hisloria ^ etc. (Tom. I*'. , il,^^. partie , page i3ij.
>» épousé, parce que les princes m'ont constitué, d'un coin- ,' » mun accord et même malgré moi ^ le chef suprcnie de
\ . » V armée chrétienne, le directeur de la sainte expédition. » Etienne est traite par l'historien., d'impudent et d'abominable ( impudens atque abominabilis ) ; ces épitliètes injurieuses d'un vassal à l'égard de son seigneur ne sauraient se concilier avec les idées du temps. Raymond d'Agiles , Raoul de Caen et Foucher de Chartres ont toujours cherché à justifier la conduite du chef qu'ils suivaient à la croisade, quand elle n'était pas irréprochable. Il faut donc croire que MabiUon et Germain n'ont point assez connu les mœurs féodales idu onzième siècle, et qu'ils n'ont pas montré leur sagacité accoutumée en attribuant l'histoire dont nous parlons .à un officier du comte de Blois.
Dans un endroit de sa chronique , l'anonyme se sert des mots capta nostrum (notre chef) , en parlant de Bohémond, et en général il montre beaucoup d'affection pour ce hérox; ce qui peut faire croire que - notre auteur était un guerrier de la troupe du prince de Tarente. '
L'ouvrage de l'anonyme est pour les principaux événemens de la première croisade , une copie de Tudebode à laquelle notre auteur a ajouté une récapitulation rapide de ce qui précéda le concile de Glermont, une peinture fort intéressante du départ des croisés , des faits particuliers qu'il a recueillis lui-même, et dont quelques-uns ne se trouvent dans aucune chronique : il pousse son récit plus loin que l'historien qu'il a copié. Notre analyse portera principalement sur ce qui lui appartient et sur ce qui a été ajouté à la relation de Tudebode.
Dans un préambule qui précède son histoire , l'auteur suit Termite Pierre à la Terre-Sainte ; celui-ci arrivé à Jérusalem vit Jésus-Christ en songe , et reçut du Sauveur l'ordre d'aller trouver Urbain , et d'inviter ce pontife à prêcher la guerre contre les infidèles. L'anonyme , qui se plaît à peindre ses personnages , trace successivement les portraits du pieux cénobite, de Godefroi et des principaux chefs qui prirent la croix ; ces portraits diffèrent peu de ceux qui ont déjà passé sous les yeux du lecteur. Le prologue est conçu en ces termes : « Au nom de Jésus qui est le Yerbe et la sa- » gesse du Père , racontons les merveilleux exploits de celui » qui a dit , pendant qu'il était homme comme nous : qui- » conque abandonnera pour moi sa maison , son père , sa M mère, ses /ivres, ses sœurs, ses enfans, ses biens , recei'ra » le centuple et possédera la vie étemelle. Tout l'univers en- » tendit ces paroles , continue le chroniqueur; les peuples se » levèrent en masse pour remplir les ordres du Seigneur >
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» et cet ébranlement fut tel que nul esprit ne peut le coin- » prendre, et qu'aucune langue, fût-elle de fer, ne pourrait » le raconter. Si les poètes Gentils ont célébré en vers pom- » peux des faits qu'ils ont inventés , pourquoi passerions- » nous sous silence les merveilles de Jésus-Gbrist, nous qui » sommes ses serviteurs ? » Ici l'auteur rappelle les maux des premiers pèlerins ; ces chrétiens supportaient leurs misères avec résignation , parce qu'ils selaisaient au fond da leurs cœurs : On est heureux de souffrir pour la justice.
L'histoire commence par le récit des prodiges qui firent connaître au monde la volonté du Seigneur ; les étoiles du ciel tombèrent comme la grêle, et des voies enflammées apparurent au firmament. (Le début de cette histoire est copié mot à mot sur Tudebode) . Le tableau que fait le chroniqueur du départ des croisés est plein d'une vivacité pittoresque. « Le père n'osait point arrêter son fils , l'épouse son » époux , le maître son esclave ; chacun était libre d'aller » au saint tombeau. Les pèlerins avaient une croix brodée i> sur l'épaule droite ; ils imitaient le Sauveur qui porta la 9 croix sur l'épaule. L'enthousiasme fut si universel, qu'il n'y M avait aucune route , aucune cité , aucune plaine , aucune » montagne qui ne fût couverte de tentes et de pavillons , » d'une foule de barons et de chevaliers , d'hommes et de M femmes de toutes les conditions ; tous portaient la croix » sur leurs épaules. Les croisés avaient toute sorte d'ins- » trumens de musique , et l'air retentissait du son des cor- » nets et des trompettes. Les pèlerins avaient des armes de » toute espèce , des lances , des épées , des boucliers , des » casques , des arcs et des bâtons aigus. L'or brillait sur les » tentes des grands ; leurs lits de repos étaient peints de » différentes couleurs. On voyait sous ces lits les marcs » d'argent comme on voit du bois sous le lit de l'homme i> des champs. Les princes faisaient transporter de petites j> barques , qu'ils lançaient dans les rivières , et leurs filets i> se remplissaient de poissons. Ils avaient avec eux des i> faucons qu'ils lâchaient contre les oiseaux voltigeant sur » leur passage. On trouvait des croix empreintes sur les » épaules de ceux qui mouraient en chemin ; ces prodiges i> enflanunaient l'ardeur des chrétiens , et de toutes parts I» on entendait ce cri de joie et de victoire : JÛieus lo vuU , i> Dieu le veut. »
£n décrivant la marche des pèlerins vers Constantinople (le récit de la marche et de la division des troupes chrétiennes est copié sur l'ouvrage du prêtre de Sivrai), l'auteur rapporte que Bohémond n'ayant point consenti à l'attaqua d'un certain château , les habitans vinrent en procession
auprès du prince de Tarente , comme pour lui témoigner leur recomoiaissance. Us chantaient tous ensemble le kyrie eleison, et ce spectacle comblait de joie Bohémond. Le chroniqueur suit presque entièrement la relation de Raymond d'Agiles jusqu'au siège de Nice'e ; il rapporte le siè^e de cette ville avec Beaucoup d'ordre et de détails ; voyez le récit de cet événement dans notre deuxième livre. L'anonyme parle dan» les mêmes termes que Raymond d'Agiles , de la guérison merveilleuse du comte de Toulouse , pendant que l'armée s'avançait vers Icône. Les princes turcs d'Antioclic ayant appris l'arrivée prochaine des croisés , tinrent conseil et décidèrent que les chrétiens qui étaient dans cette ville , en sortiraient aussitôt, de peur qu'ils ne la livrassent au pouvoir des Francs. Ceux-ci ne purent emporter que quelques vêtemens en lambeaux ; les femmes et les petits enfans restèrent dans la cité avec le patriarche que les barbares chargèrent de chaînes. Rien n'est plus curieux que le motif qui, d'après l'anonyme, détermina les infidèles à- retenir le patriarche prisonnier. « Cet homme là est un saint , » disaient les Turcs , et si nous le laissions sortir de la ville , » peut-être que par ses prières il obtiendrait le triomphe des » chrétiens ». Les chrétiens qu'on avait renvoyés d'Antioche , se lamentaient sur le sort de leurs épouses et de leurs enfans , et mendiaient dans le camp des croisés. Ils se rendirent tous en procession auprès du prince de Tarente, en pleurant et en chantant des prières et le kyrie eleison. Ils conjurèrent Bohémond de ne pas quitter l'armée avant la prise de la ville et la délivrance de leurs femmes et de leurs enfans.
Parmi les faits qui surchargent l'histoire de l'anonjrmc , le' suivant n'est pas dépourvu de tout intérêt. Pendant le siège d'Antioche , il y avait un émir qui faisait tuer tous les chrétiens qu'il trouvait. Il en avait acheté douze qui avaient été faits prisonniers dans la Romanie. L'émir feignant de leur témoigner de l'amitié, les fit boire et manger tant qu'ils voulurent , et les malheureux captifs , séduits par ces marques d'affection , croyaient que l'heure de leur liberté était arrivée. Mais leur joie ne dura pas long-temps, car à
Seine le repas fut-il achevé , qu'on les précipita du haut *vake tour. Quelques jours après , l'émir tomba entre les mains de Pierre Raymond de Haut-Poul , pendant que le barbare allait égorger des chrétiens. Le chevalier tua les deux officiers qui accompagnaient l'émir ; celui-ci était sur le point de çubir le même sort , lorsqu'il demanda la vie à Raymond , en lui faisant connaître son nom et sa dignité , et en lui promettant que les deux fi*ères qu'il avait dans
Antioche livreraient deux tours aux croises. Le. Turc resta fidèle à sa parole , mais les deux tours ne servirent de rien à l'armée , à cause de leur position. Cependant les Arméniens se lamentaient , et comme ils conjuraient les chefs de ne pas laisser la vie à l'émir , les princes cédèrent sans peine à leurs instances , et donnèrent la mort au prisonnier sous les murs d' Antioche.
En poursuivant le récit du siège de la ville , l'auteur raconte un autre fait qui nous a paru assez remarquable. Bohémond retenait dans les fers un vieillard turc dont les cheveux blanchis par Fage ressemblaient à la laine. Chaque jour celui-ci criait à ses gardes : « Que Bohémond me fasse *» chrétien , ou bien qu'il me coupe la tête » . Ce prince, qui était plein de sagesse, dit l'auteur, lorsqu'il fut instruit des dispositions du vieillard , répondit : «11 vaut mieux en faire » un chrétien que de le tuer. » Le turc fut en effet baptisé ; il prit le nom d'Hilaire et tout le moude le chérissait. « Mais , dit le chroniqueur, il était d'une race impie et in- M fidèle ; quand il vit diminuer le nombre des chrétiens , le » démon entra dans son cœur ». Le vieillard s'enfuit pendant la nuit et se rendit auprès du sultan d'Alep ; il lui peignit la situation du corps d'armée de Bohémond, composé à peine de cinq cents cavaliers. Le sultan, joyeux de cette nouvelle, attaqua le camp du héros de la PouiUe; mais il fut repoussé et son armée entièrement détruite.- Le récit du siège et de la prise d' Antioche est emprunté à Tudebode. Voyez pour ces événemens nos extraits de Robert-le-Moine , Raymond d'Agiles , Albert d'Aix , et le troisième volume de notre histoire. Notre auteur raconte longuement un prodige qui arriva dans l'église de Saint-Pierre, pendant le siège d' Antioche ; un Turc fut frappé de la main divine pour avoir voulu essayer de renverser une image du Sauveur. On peut voir des détails sur ce miracle dans notre troisième livre.
L'anonyme décrit l'horrible famine qui désolait les chrétiens à Marrah; des pèlerins allaient vendre sur les places publiques les cadavres de Sarrasins qu'ils amient fait cuire , après les avoir coupés en morceaux. L'historien , que nous analysons, est le seul qui dise qu'on vendit de la chair humaine dans les marchés de Marrah. Après avoir raconté de sang-froid de pareilles horreurs, il nous rapporte avec l'air de la bonne foi une anecdote qui était sans doute accréditée parmi les pèlerins ; les députés envoyés au Caire par l'armée chré- tienne la racontèrent à leur retour. Voici un abrégé de son récit : Il y avait à Babylone plusieurs prisonniers croisés , entre autres deux évéques , et un certain ermite distingué par sa sagesse et son éloquence. D'après le conseil d'un re-
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négatj âppeld Ursin, qui avait été évêque d'AlbËirie, lé î*o4 de Babylone fît venir devant lui les prisonniers , et leuf promit la liberté , à Condition qu'ils prouveraient par de» œuvres la vérité de ces paroles de l'Evangile : Si "votre foi était grande comme un ^rain de sénevé^ vous pourriez dire à cette montagiie .* transporte-toi ailleurs, et elle s'y transporte^ rait. Le roi leur déclara que s'ils ne pouvaient pas opérer ce prodige , il leur donnerait la mort. Les prisonniers acceptèrent ces conditions , et demandèrent l'espace de trois jours pour vaquer à la prière et à la pénitence. Après cet intervalle, le roi, accompagné d'un peuple immense, fît conduire les chrétiens auprès d'une petite montagne qui se trouvait hors de la ville. L'ermite adressa un discours au roi et à la multitude ; il commanda ensuite à là montagne de se lever au nom de Jésus-Christ , et de se transporter dans un lieu voisin qu'il lui désignait du doigt. Tout-àcoup le tonnerre se fit entendre avec un bruit homble, et la montagne obéit à la voix du chrétien. A cette vue, Ursin l'apostat tomba à terre presque sans vie; le roi» frappé d admiration, chargea ae présens les malheureux captifs , après leur avoir rendu la liberté.
A l'approche de la solennité de Pâques , le roi de Baby-»lone, qui se trouvait à Jérusalem, voulut être lui-même témoin du miracle du feu sacré. « Lorsque de ses propres a» yeux , dit l'auteur, il eut vu un si grand prodige , il ne ^> savait comment exprimer sa surprise. » Dans le récit que fait le chroniqueur du siège et de la prise de Jérusalem , nous avons remarqué beaucoup de ressemblance avec la narration de Raoul de Gaen* Notre auteur, qui parait s'occuper principalement de Tancrède > s'exprime sur ce héros dans les mêmes termes que Raoul, et répète une foule de détails qui ne se trouvent que dans l'ouvrage de ce dernier. L'anonyme parle , comme lui , de l'envie que <;e prince avait excitée , parce qu'il avait été , plus que les autres chefs, favorisé de Dieu. Les discours que le chroniqueur m^et dans la bouche d'Arnoul et de Tancrède , ne sont qu'un abrégé des discours que nous lisons dans Raoul de Gaen. L'anonyme ajoute que lorsque les chefs eurent prononcé sur les querelles du patriarche et de Tancrède, ces deux personnages se lièrent d'amitié, qu'ils devinrent tous deux puissans , et qu'ils étaient l'objet de la jalousie de toute l'armée. Tancrède trouva dans le temple de Salomon une statue de Mahomet qui était en ar-*> gent ; on la voyait sur un trône élevé , et sa pesanteur était telle que six hommes des plus forts suffisaient à peine pour la porter. Le héros jetant sur la statue des regards curieux :
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* honié ! s'écrla-t-il ; que veut donc cette image placée to sur un trône? que veulent ces pierreries et cet or ? mais
• c'est peut-être Timage de Jësus-Christ.».. Non , non , c'est » ce méchant Mahomet» G douleur ! cet antechrist hrûle » dans les enfers , et son image règne dans le sanctuaire du % Seigneur ! Celui qui à disparu dans l'abîme ténébreux , » vient s'asseoir comme un Dieu dans le temple divin ! » En achevant ces mots , il ordonne à ses soldats de renverser la statue dont on ne trouve plus bientôt que de précieux débris. Tancrëde se servit de ce trésor pour revêtir ceux qui étaient nus , nourrir les indigens et acheter des armes a ceux qui n'en avaient pas. L'anonyme raconte brièvement la bataille d'Ascalon , la prise de Besan et de Gaïphas par Tancrëde ; il donne de grands détails sur tout ce qui cotacerne Bohémond depuis soù voyage a la Terre-Sainte , et ne finit son récit qu'a la mort de Tancrëde et à celle du fils de Bohémond qm avait déjà pris possession de la princi*pauté d'Antioche.
Nous n'aurions pu , sans faire de nombreuses répétitipns » suivre le chroniqueur dans les divers événemens de la croi» sade , puisque son récit , comme nous l'avons fait remarquer, ne difiere presque pas de celui du prêtre de Sivrai, Nous avons trouvé dans cette chronique tous les traits que nous avons signalés dans notre analyse de Tudebode, et qui nous ont servi à caractériser cet écrivain; le même esprit et les mêmes sentimens respirent dans les deux ouvrages.
Lettre d'Etienne , comte de Blois à Adèle , son épouse. *— Ala suite de cette chronique , Mabillon a placé (page 257) la lettre du comte de Blois a Adèle son épouse , écrite du camp devant Nicée. Rien n'est plus intéressant que tout le commencement de cette lettre :
« Le comte Etienne à Adèle la comtesse, sa très-douce » amie , son épouse , tout ce que son esprit peut imaginer » de meilleur et de plus parfait. -^ Je t'annonce que je suis » arrivé heureusement à Rome , au milieu des plus grands » honneurs et jouissant d'une très-bonne santé* J'ai eu soin M de t'écrire de Gonstantinople pour te donner quelques » détails sur mon voyage ; mais craignant qu'il ne soit ar* » rivé quelque malheur au messager porteur de ma lettre ^ n je t'écris une seconde fois. Grâce à Dieu , je suis arrivé » à Gonstantinople , le cœur rempli de joie. L'empereur M s'est empressé de me recevoir comme son fils^ il m'a ac-* » câblé de présens. Dans toute l'armée il n'y a ni duc , ni M comte, ni personnage puissant à qui il accorde plus de m çoïkËaxxK^ et de faviçur qu'à moi. Oui, ma bien-aimée, il
» ine presse continuellement de lui envoyer un de nos en-»- » fans ; il promet de faire pleuvoir les honneurs sur sa tête , » tellement que notre fils n'aura rien à envier à personne. » Je te le dis, en vérité, il n'y a pas aujourd'hui un pareil » homme sous le ciel {in verilate tibi dico, hodiè talis vwens »> homo non est sub cœlo ) ; car il a lui-même enrichi tous » nos princes, comblé de présens tous nos chevaliers, et » secouru tous les pauvi'es de l'armée. Non loin de Nicée est » un château appelée Cwitot; près de là se trouve un bras » de mer que les vaisseaux de l'empereur couvrent nuit » et jour , chargés de provisions destinées à nos pauvres >» dont le nombre est infini. Il nous semble que dans notre » siècle il n'a point existé un prince aussi bon. Ton père, ô ma « bien-aimee , a donné beaucoup de choses et de grandes » choses, mais à côté d'Alexis il ne fut presque rien. J'ai I» aimé à t' écrire {scribere dilexi) quelques mots sur l'em- » pereur, afin que 'tu saches ce que c'est que cet homme. » Dix jours après mon arrivée , quand je pris congé d'Alexis, >» je crus quitter un père ; il m'ordonna lui-même de pré- >» parer les navires avec lesquels je devais traverser le bras » de mer qui entoure Constant inople. Quelques-uns disent » que le passage de ce bras de mer est périlleux ; cela n'est » pas vrai , car ce canal n'offre pas plus de dangers que la » Marne ou la Seine. » Le comte fait ensuite un court récit du siège et de la reddition de Nicée. A l'aspect des grandes machines que les chrétiens avaient construites pour attaquer la ville , les Turcs , frappés de terreur, annoncèrent quUls voulaient se rendre à Alexis , à condition qu'il leur serait permis de sortir de Nicée , mêmç sans rien emporter ( Nudos ) , et que l'empereur se contenterait de leur donner des fers. En apprenant cette nouvelle , le vénérable empereur {venerabiiis imperator) se hâta de venir joindre les croisés ; il n'osait entrer dans sa ville de Nicée , de peur de périr étouffé au milieu de cette foule innombrable de peuple qui, dans les transports de sa joie, le regardait comme un tendre père. Etienne raconte que l'empereur s'étant retiré dans une île voisine , tous les princes , excepté le comte de Blois et le comte de Toulouse , allèrent trouver Alexis pour se féliciter ensemble d'une si grande victoire. « Comme il était à craindre, n dit le comte , que la ville et notre armée n'eussent à souf- >» frir de la part des Turcs , l'empereur fut content d'ap- >• prendre que j'étais resté à Nicée. « Les dépouilles de la ville avaient donné à Alexis comme une montagne d'or ; les chevaliers reçurent en partage l'or , les pierreries , l'argent, les manteaux, les chevaux et autres choses de cette espèce ; tout ce qu'H y avait de vivres fut distribué auiç pau-
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vres ; l'empereur voulut se servir de ses propres trésors pour enricnir tous les princes. Etienne rappelle le concile de Nicée qui frappa d'une condamnation les doctrines d'A* rius ; cette ville qui , à cause des pèches des pontifes^ enseignait autrefois Terreur, est devenue, par la miséricorde de Dieu, disciple de la vérité ( discipula veritatis). Le comte finit sa lettre eu disant à sa bîen-aimée que le chrétiens arriveront à Jérusalem dans cinq semaines , si Antioche ne fait point de résistance.
Les lecteurs qui ont parcouru nos extraits des différente» chroniques qui racontent la première croisade , sont surpris sans doute du langage que tient le comte de Blois en parlant d'Alexis. Tous les Occidentaux , excepté Etienne et Foucher de Chartres , ont traité Fempereur de la manière la plus violente ; cette exception ne nous parait pas difficile à expliquer. Le comte de Blois fut le premier à fléchir le genou devant Alexis ; il était remarquable par son esprit , par la douceur de son caractère et la politesse de ses mœurs. C'en était bien assez pour captiver l'estime et l'affection de l'empereur. H y a sans doute de l'exagération dans la reconnaissance d'Etienne et dans le langage du reste des croisés ; c'est entre ces deux extrêmes que l'historien impartial doit chercher la vérité. Quant au chapelain de Baudouin, nous avons fait observer dans l'analyse de son histoire ,qu'apparemment le frère de Godefroi n'avait pas eu à se plaindre du prince grec. ( Comparez la lettre du comte de Blois avec le récit du panégyriste de Tancrède. )
Dom Mabillon a recueilli les œuvres et les lettres de saint Bernard. Dans notre article sur la collection des historiens de France » nous avons parlé ( page 476 ) des lettres de saint Bernard , relatives aux croisades. Yoyez aussi notre analysed'Othond de Frisengen.