‹ Bibliothèque des croisades (volume 5)Chapitre 10 sur 10 · QUATRIÈME COLLECTION · texte numérisé non relu

QUATRIÈME COLLECTION

Recueil df anciens Auteurs qui ont écrit sur F histoire dP Angleterre y d'Irlande y de Normandie, du pays de Galles, par Guillaume Camden ( I }.

Cette collection , mise au jour pat Guillaume Camden , est dediee à Foulques GrevilFe, tresorîer de !a marine royale d'Angleterre. Eile fut imprimée à Francfort, en 1602. Ëlfe contient deux chroniques qui traitent accidentellement de notre sujet Ces chroniques sent du même auteur. LVine a pour titre :

UpODIGME DE LA NbV STRIE ouNoRMANDtB,par Th, de Wahingham (2). — Cet écrivain e'tait de Norfolk, et vivait

remonter la seconde à Ilnvasion des Normands, et ia continua jusqu'au règne de Henri V, à qui elle est dediee. Nbus

chroniqi

singham ; les faits y sont très-succinctement racontes : ie style n'en est ni correct ni poli, maigre les efforts de l'auteur pour le rendre élégant et harmonieux. Walsingham a rapporte la plupart des faits de la première croisade sans j ajouter d'autres détails que ceux qu'on a déjà lus. II n'a dît qu'un mot de la seconde. Quant à la troisième, il a suivi les historiens qui

(1) ADgIica, Hibernica» Normannica, Cambrica, à veteribus scripta» ex bibliotheca Guilielmi Camdeni. Francofurti, 1602 , 1 vol in-folio,

(2) Upodigraa Neustriœ vel Normanniœ , ab imiptione Normannorum usque ad annnm aeztum regni Henrici V » per Th. de Walsingham. ( Pag. 409. )

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Tont précède, et encore n'a-t-H pas tout dit» En parlant Ae la diraegeneVale qui fut levée alors dans toute l'Angleterre, il s'exprime comme les autres écrivains aurais, qui disent que, sous le titre d'aumône, elle parut au peuple une exaction violente. Pour disculper le roi d'Angleterre de l'assassinat du marquis de Montf errât, il rapporte la lettre du Vieux delà Montagne, adressée au duc d'Autriche, lettre que Bromton nous a déjà fait connaître. Walsingham indique , sous la date de 1218, le siège et la prise de Damictte, et, sous celle de 1222 , la restitution de cette place aux Sarrasins. Il n'entre dans aucun détail sur ces deux événemens. H parle avec la même brièveté de l'invasion des Karismiens en 1244, et du carnage horribïe qu^Is firent des chrétiens. Dans la première croisade de S. Louis, que l'auteur indique de même , et dans laquelle périrent Robert comte d'Artois, et Guillaume de Longu^-Épee comte de Salisbur j , on lit que fabbesse de Laook, femme d'une grande sainteté, et qui était mère de ce Guillaume, vit, dans la nuit qui précéda la mort de son fils, les cieuj^ ouij^ts, et GniUaaqne, couvert de ses armes, enlevé par les anges, entrant avec joie dans les célestes parvis. L'hiçtorien parle ensuite de la délivrance du roi, de son séjour à Acre, de la réparation des murs de celte ville, de Joppé et de Sidon. U dit aussi un mot delà révolte des Pastoureaux.

A l'occasion de la seconde croisade du même roi, Waisingham prétend que, si Edouard, fils du roi d'Angleterre, était arrivé quatre jours plus tard à Acre , cette ville serait tombée au pouvoir des Sarrasins. Il raconte que des marchands vénitiens furent accusés auprès de ce prince d'avoir apporté des armes et des vivres aux musulmans, et que, cette accusation s'étant trouvée fondée , .ils furent punis comme ils le méritaient. Le Soudan du Caire, qui avait commencé le siège d'Acre, s'en retourna avec son armée, trompé dans ses espérances. L'auteur, sous la date de 1271 , raconte, ^toujours brièvement, l'assassinat tenté sur la personne d'Edouard, et la guérison de ce prince. Sous. la date de 1291, il indique de même la prise et la destruction de la ville d'Acre par le Soudan.

Dans son autre ouvrage, qui a pour ûfre^ Chronique DE Thomas de Walsingham (1) y l'auteur, sous la date de 1292 , revient sur ce grand événement. II dit que , la

(1) Chronica Thomsp de Waïsingliam , quondam monachi Sancti- Aibani , ab Edwardo I ad Hcnricum V. ( Pag. 43. )

ville de Tripoli ayant ete prise par ce même Soudan , qui y tua un grand nombre de chrétiens , ceux qui étaient à Acre, effrayes, demandèrent et obtinrent une trêve de deux ans. Au bout de ce temps, la yille d'Acre fut vivement attaquée , pendant dix jours de suite , par les Sarrasins. Les habitans, dit Walsingham, se défendirent avec courage, et firent transporter à Chypre leurs tre'sors, leurs marchandises, ies choses saintes, les vieillards, les femmes et les enfans. Beaucoup de fantassins et de cavaliers se retirèrent, laissant la de'fense de la ville à douze mille hommes arme's. Le 15 de mai, les San*asins livrèrent un si violent assaut, que toute la garde du roi de Chypre abandonna le rempart. Le roi lui-même s'enfuit la nuit suivante, et, le lendemain, les Sarrasins entrèrent dans la ville et combattirent deux jours avec un succès partage'. Enfin, le troisième jour, il» se précipitèrent tous par la porte Saint-Antoine, tuant les Templiers et les Hospitaliers, et détruisirent de fond en comble les murs, les tours, les églises et les maisons de la ville. Le patriarche et le grand-maitre des Hospitaliers, blesses à mort , périrent en mer avec plusieurs autres.

L'historien ne parle plus ensuite de l'Orient que pour raconter les invasions des Tartares dans la Syrie, et leurs alliances passagères avec les chrétiens. Il dit un mot , sous la date de 1365, de l'entreprise du roi de Chypre sur Alexandrie , expe'dition à laquelle concoururent beaucoup d'Anglais et d'Aquitains, qui en rapportèrent des draps d'or €t de soie et des pierres précieuses.

Les Fleurs de F Histoire y par Mathieu de

Westminster (1).

Cet ouvrage, imprime' à Francfort en 1601, n'est point an recueil d'historiens ; mais , l'e'diteur y ayant ajoute deux ouvrages où il est question des croisades, nous le présentons ici comme une collection dont l'analysé rentre dans notre plan.

L'auteur des Fleurs de l'histoire e'tait moine de l'abbaye

(1) Flores historiarum , per Mattbseum Westmonasteriensem coïlecti, prœcipuè de rébus Britannicisi ab ezordio mundi usque ad annum Domini 1307, et Cbronicon ex chronicis, ab initio mundi nsque ad annum Domini 1118 deductum, auctore FJorentio Wigorniensi monacbo. Francofurti, typis WecheUanis , 1601 , in-foL

de Westminster y et vivait en 1375. Il paraît s'être attache à suivre les traces et a imiter le style de l'historien Mathieu Paris, moine de Saint-AIban.

Mathieu de Westminster a parie, dans son histoire, de tous les evenemens qui ont rapport aux croisades, depuis 1095 jusqu'en 1299 ; mais ii s'est peu étendu sur chacun de ces eve'nemens.

Après avoir parle succinctement de la première croisade et des principaux evenemens qui suivirent ia prise de Jérusalem, il passe légèrement sur la seconde expédition des chrétiens de l'Occident, et arrive à l'époque de Saladin , dont il ne donne qu'une idée fort incomplète., A peine fie^it-ii connaître les premiers combats livres devant Ptoîemaïs, dont le siège dura plus de deux ans; tout ce qu'il dit déplus re- . marquable, c'est qu'en l'anne'e 1191 Richard racheta pour une somme consideVable d'argent les reliques des saints que Saladin avait enlevées; i^afin, dit-il, d'avoir pour interces- » seurs dans le ciel ceux dont il avait arrache les restes des 9 mains des infidèles. »

Le récit que Mathieu de Westminster fait du siège et de la prise de Damiette en 1218 , mérite de trouver place ici pour quelques détails qu'il renferme.

a Au mois de mai, le roi de Jérusalem, le patriarche, n les habitans de Bethléem et d'Acre, et d'autres prélats, le j» duc d'Autriche , les maîtres du Temple , de l'Hôpital et n de l'ordre Teutonique, et une multitude de chrétiens, nan viguèrent heureusement depuis Acre jusqu'à Damiette. Ils » assiégèrent aussitôt une tour qui avait une chaîne, et qui, 9 peu éloignée de la ville, en paraissait comme la force et n la défense. II y eut alors une éclipse totale de lune. Le » siège ne fut pas tramé en longueur; la tour et ia chaîne » furent prises par les chrétiens. Les Sarrasins détruisirent » les murs de Jérusalem pour rappeler les chrétiens , et les » empêcher d'assiéger Damiette. Pelage , évéque d'AIbano , » légat du Siège apostolique,- arriva plutôt pour la désolation 9 des chrétiens que pour leur consolation , comme la suite le » prouvera. Le cardinal Robert de Courçon arriva aussi avec » maître Thomas de Novin, tous deux théologiens et prédicaf9 teurs distingués. II vint encore une multitude de Romains 9 qui , fuyant dans le premier combat, donnèrent un exemple 9 pernicieux aux chrétiens. II vint en outre du royaume d'An- 9 gleterre plusieurs grands seigneurs ; l'illustre comte Raoul » de Chester, les comtes Saër de Winchester, Guillaume 9 d'Arundel, Robert fils de Gauthier , Jean connétable de

» Chester^ Guillaume d'Harcourt, Olivier fils du roi d'Ann gléterre, avec une suite nombreuse. La nuit de la Saintj» André', une tempête inouïe, accompagne'e de tonnerre, yt d'e'clairs , de vent , de pluie , ébranla le monde à Torient et » à l'occident. Elle fit si subitement enfler la mer et le Nil, » qu'elle causa aux habitans du pays et aux chrétiens , des n pertes irréparables, n

A[h'ès cette description , Fauteur rend compte en deux mots, sous la date de 1219, delà prise de Damiette. «r Enfin, dit- » il , le jour de la Saint-Léonard , la ville fut prise plutât » par un miracle que par le secours des hommes , et elle 9 fut rendue au cuItfL chrétien, n

En parlant de la mort de Saphadin ou Malec-Adel, Soudan d'Egypte, Mathieu le peint sous les traits suivans : u Saphadin, n plein de mauvais jours , dierum malorum inveteratus , spon iiateur de la succession de son frère au préjudice de ses » neveux, méchant, usurpateur du royaume d'Asie, inteVîeu- » rement accable de douleur , mourut , et fut enseveli dans » l'enfer. Il eut pour successeur son fils Coradin , imitateur » infatigable de la malice de son père. f>

Mathieu de Westminster présente, à la date de 1230, un abrège des lettres que l'empereur FredeVic adressa au roi d'Angleterre et aux antres princes chrétiens pour leur annoncer le traite qu'il avait fait avec le Soudan , et la restitution d'une partie de la Terre-sainte qu'il en avait obtenue.

En 1241 , le comte Richard, frère du roi d'Angleterre , qui s'e'tait rendu à Acre un an auparavant, conclut avec le Soudan du Caire une trêve dont les conditions portaient que tous les Francs qui étaient prisonniers seraient remis en liberté'; que Je'rusalem et ses environs, ainsi que plusieurs villes et châteaux, jouiraient de la paix et de la liberté. «Pendant qu'on négociait ce traite, dit l'auteur, le roi de 9 Navarre, le comte de Bretagne, et d'autres personnages 19 distingue's , s'enfuirent me'chamment et clandestinement à » Joppé pour s'y embarquer. Sans avoir rien fait de bien 99 dans la Terre-sainte , ils laissèrent dans les fers et en prison » les Francs leurs frères , et s'e'Ioignèrent pendant la nuit. «

Dans l'anne'e 1243, selon Mathieu de Westminster, les Templiers qui étaient à Acre, traitèrent en ennemis les Hospitaliers. Ils violèrent imprudemment la trêve que le comte Richard avait faite, par le conseil des Hospitaliers, avec le Soudan du Caire, et, croyant trouver de la bonne foi dans les infidèles, ils se lièrent avec d'autres princes turcs pour attaquer ce Soudan. ABssi la menace contenue dans

PÉyaiigile, que tout royaume divisé sera désolé , parut-elle près de s'accomplir.

Sous la date de 1244 y Fauteur raconte rinvasion des Karismiens en Palestine. Le soudan du Caire, pour se venger de la rupture de la trêve, avait provoqué cette invasion. Mathieu, après avoir raconté les désastres de la bataille de Gaza, ajoute les réflexions suivantes : «Ainsi les malheureui » chrétiens , à cause de leurs péchés , tombèrent entre les ff mains des brigands, et furent la proie de la proie n [prœda prœdœ et prœdonum , peccatis suis exigentibus ,facti suntl, u Cette bataille , si honteuse et si funeste pour l'Église du n Christ, eut lieu, le jour de Saint-Luc, entre Ascalon et n Gaza. Pendant que la Syrie, continue Thistorien, était déf) solée par les fureurs de la guerre , la main de Dieu s'appen santissait sur l'Angleterre et les pays qui l'environnent. n L'Église romaine , au commencement du pontificat dlnnon cent IV , qui nous avait fait concevoir de si belles espén rances , ne cessait d'extorquer imprudemment par des n provisions journalières les revenus du royaume. Loin de 9 s'écarter de la route qu'avaient suivie ses prédécesseurs, n le pontife imposa sur tous des charges encore plus dures. nlue mécontentement qui depuis long -temps était dans » le cœur des Anglais et qu'ils comprimaient avec peine , J9 ne s'était exprimé jusque! là que par de légers murmures; 9 mais alors il éclata de toutes parts et se manifesta par des n plaintes amères et des discours violens. La patience avait n été trop longue, et la soumission inutile ou plutôt ruineuse; f> l'insatiable cupidité de Rome avait abuse de l'une et de » l'autre. Les nobles du royaume s'accordèrent tous pour n déclarer au roi qu'ils aimaient mieux mourir que de sup- 9 porter davantage de pareilles vexations; car ni leur inteo- J9 tion , ni celle de leurs ancêtres , en donnant des biens aux 9 religieux et en faisant des fondations pieuses, n'avaient été n de se mettre dans la dépendance du pape et d'Italiens obscurs » qui ne s'étaient fait connaître que par leurs simonies ^ leurs n usures et d'autres vices, et qui n'avaient nullement à cœur » de répandre la parole et la charité du Christ. Le roi, jusn tement irrité et sachant que ces plaintes étaient fondées, » écrivit au pape en termes humbles et pressans pour qu'il » mit sa sollicitude paternelle à corriger de pareils abus, n

Mathieu de Westminster raconte fort brièvement la première et la seconde croisade de S. Louis. En parlant de Guillaume de Longue-épée , il rapporte la vision qu'eut la mère de ce seigneur , et dont fait aussi mention Thomas

de Walsirigham. Il a copié aussi Mathieu Paris quand il dit que le comte d'Artois, frère de S. Louis, se noya dans un fleuve en fuyant ; et en cela , il montre autant d'ignorance que de partialité. Selon lui, ce fut par orgueil que les Français refusèrent la paix avantageuse que le soudan du Caire leur offrit avant le combat qui leur fut si funeste.

Mathieu blâme le traité que les princes de Ift seconde expédition conclurent avec le roi de Tunis, et il regarde comme une punition de pieu les malheurs qui arrivèrent à la flotte chrétienne à son retour en Sicile. II loue beaucoup Ëdouai*d de n'avoir point consenti à ce traité.

A la suite de l'histoire de Mathieu de Westminster, se trouve la Chronique des chroniques de Florentins Bavonius, moine de Worcester, qui mourut l'an 1119. Cette chrooique, qui remonte à l'origine du monde, renferme, sous les dates de 1096 , 97, 98 et 99, un récit très-court des principaux événemens de la première croisade ; mais ce récit n'apprend rien de nouveau. La continuation de cette chronique ne donne aucune notion sur la suite des expéditions de» chrétiens dans la Terre-sainte.

L'autre ouvrage dont il nous reste à parler a pour titre : De l'antiquité de l'Église de la Grande-Bretagne ( 1 ). L'auteur en est inconnu. Son histoire paraît être une espèce de compilation des écrivains qui l'ont précédé, car ils sont souvent cités en marge. Du reste, elle renferme peu de faits relatifs aux croisades.

Itinéraire du pays de Galles ^ ou Description exacte de la mission pénible de Baudouin, Archevêque de Cantorhéry , dans ce pays , par Silvestre Giraud le Gallois (2).

Giraud le Gallois, auteur de cet itinéraire , accompagna Tarchevâque de Cantorbéry dans le pays de Galles pour y prêcher la croisade.

Ce voyage , que Camden a imprimé dans sa collection ,

(1) De antiquitate Britannic» Ecclesiee Historia , antehac Londinf excusa anno 157:2 , nunc recognita et récusa. Hanoviœ , typis Wt" chelianis , 1605, 1 voi. in-foL

.(â) Itinerarium Cambriœ , seu iaboriosse Balduini Cantuar. archie^ piscopi per Waiiiam iegatioais accurata Descriptio ; auc tore Silvestre Giraldo Cambrense. (Pag. 8âO. }

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contiéni une foUle de détails sur Thlstoire, sur la geogra-

f)bie, sur les villes, sur les antiquités, sur les animaux, sur es productioBS du pays, et, par-dessus tout, des miracles singuliers et des phénomènes incrojables. Lltineraire de Giraud le Gallois est suivi d'une description particulière du pays de Galles ; et cette description est d'autant plus remarquable , qu'elle se trouve aussi vraie , aussi fidèle aujourd'hui qu'elle l'était au xii/ siècle , car le pays et les habitans sont encore les mêmes qu'ils étaient alors.

Giraud commence son itinéraire en donnant une liste des princes qui régnaient sur l'Europe chrétienne l'an du Seigneur 1188. «Cette année, dit-il, Baudouin, archevêque de Canff torbeVy, aussi distingue par son savoir que par sa pieté, n partît d'Angleterre pour le pays de Galles , dans l'intention f> d*y prêcher la croisade. Ce prélat et sa suite arrivèrent » d'abord à Hereford et à Radnor. Dans cette dernière ville, » un evéque du pays et un moine de l'ordre de Cluni prirent Tf la croix ; avec eux s'enrôla Resus , fils de Gruffin , prince f> de la partie méridionale du pays de Gidies. Leur exemple » fut suivi par Ënee , fils d'Énee Claudius , prince d'EIvenie , » et par plusieurs' autres habitans. «

Giraud le Gallois rapporte ce qui arriva au seigneur de Radnor sous le règne de Henri I.^'' Ce seigneur était entre dans une église, où, sans respect pour la sainteté du lieu, il passa la nuit avec ses chiens de chasse. S'etant levé' de grand matin , selon la coutume des chasseurs , il trouva tous ses chiens morts, et lui-même avait perdu la vue. On le reconduisit par la main dans son château ; et lorsqu'il eut mené' long-temps une vie triste et malheureuse, il voulut aDer à Je'rusalem, afin que la lumière de la foi ne fut pas e'teinte en lui. Arrive' dans la Palestine, il alla combattre les Sarrasins, et, monte' sur un cheval fougueux, il se précipita dans les rangs ennemis, où il trouva une mort glorieuse.

L'archevêque Baudouin et les eccle'siastiques qui l'accompagnaient , prêchaient la croisade dans le» champs , où se tenaient les laboureurs et les bergers; ils donnèrent la croix à un grand nombre d'hommes qui étaient accourus presque nus , parce que leurs femmes avaient cache' leurs vêtemens pour les empêcher d'aller s'enrôler dans la croisade.

£ji traversant le territoire de Brecknock , Giraud le Gidiois entendit raconter que, dans une e'glise de Hoveden , la concubine du recteur de l'e'glise s'e'tait assise imprudemment sur le cercueil de bois de S.^"^ Osana, sœur du roi Osred ; ce cercueil se trouvait plus e'ieve que l'autel. Lorsque la concubine voulut

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se relever, elle ne put arracher ses cuisses du bois où eHes étaient attachées. Le peuple étant accouru , eUe fut accabie'e de coups, dépouillée de ses vétetnens, et ne put être de'livrée que par le secours de la Divinité, qui prit pitié de ses larmes et de ses prières.

Giraud le Gallois raconte encore plusieurs autres prodiges qui ne sont pas moins extraordinaires. Nous en rapporterons quelques-uns d'après sa relation. Un soldat nommé Gilbert Hagemell mit au jour, /^er egestionisfenestram, un poulain , en présence d'un grand nombre de témoins : ii fut malade pendant trois ans avant de pouvoir accoucher. Une jument qui s'était accouplée avec un cerf, enfanta en même temps un animal d'une vitesse extraordinaire, qui ressemblait à un cheval par devant et à un cerf par derrière.

Près des rivières d'Avon et de Neth , Giraud entendit raconter une aventure arrivée à un curé nommé Élidore, Ce curé , à l'âge de douze ans , s'était enfui de la maison paternelle. Après être resté deux jours dans une caverne, il aperçut deux petits hommes qui vinrent à lui, et lui dirent: » Voulez-vous venir avec nous ? nous vous conduirons dans » une terre remplie de délices. « Le jeune homme suivit les pygmées par un chemin souterrain et ténébreux , et découvrit un beau pays qui était coupé de bois, de prairies et de rivières , mais qui n'était point éclairé par le soleil. Le jeune Elidore fut conduit devant le roi de cette obscure contrée , qui l'admira long-temps, et le donna au prince Son fils. Les sujets de ce prince étaient d'une petite stature; ils avaient des cheveux blonds et bouclés , qui pendaient sur leurs épaules : ils avaient de petits chevaux, égaux en grandeur à des chiens de chasse. Us ne mangeaient ni viande* ni poisson, et ne vivaient pour la plupart que de lait ; ils ne faisaient jamais de serment, et détestaient le mensonge. Lorsque quelquesuns d'entre eux venaient sur la terre, ils ne pouvaient concevoir l'inconstance , la perfidie , l'ambition des hommes qu'éclaire le soleil. Ils ne paraissaient avoir aucun culte extérieur , aucune pratique de religion, et se bornaient à aimer la vérité.

Le jeune Ëiidore remontait quelquefois sur la terré , et venait voir sa mère, à qui il racontait ses découvertes et ses aventures. Sa mère lui conseilla d'apporter un peu d'or, qu'on trouvait en abondance dans la contrée merveilleuse. 11 voulut obéir , et déroba une balle d'or avec laquelle le fils du roi des Gnomes avait coutume de jouer. Comme il entrait dans la Aiaison paternelle , son |^ied resta attaché au seuil de la porte $ ift balle d'or qu'il apportait alla rouler atrjt piedt

de sa mère , mais fat bientôt reprise par deux pjgmees ^ qui accablèrent le jeune Ëlidore de railleries. Celui-ci , honteux et confus, ayant voulu retourner au pays des Gnomes, ne retrouva plus ie chemin , et le chercha inutilement pendant une année. II finit par se consoler , s'adonna à Fetude, et devint prêtre. <<II avait appris, dit Giraud, la langue des .9 pjgmees , et il en disait plusieurs mots : cette langue res- 9 semblait beaucoup au grec. »

Ce re'cit, qui ressemble aux Mille et une Nuits , et qui pourrait bien avoir donne à Swift l'idée de Gulliver , e&t rapporte très-longuement par Giraud le Gallois, u Le cure' V Èiidore , ajoute notre voyageur , racontait dans sa vieillesse 9 ces aventures merveilleuses , et ne pouvait les repeter sans « verser des larmes. »

Dans les pays de Haverford et de Ros , une multitude innombrable d*habitans suivirent Tarchevéque Baudouin et prirent la croix. Les orateurs de la guerre sainte prêchaient en latin et en français ; et quoique le peuple n'entendit pointées deux langues, il était emu jusqu'aux larmes. Une vieille femme, qui depuis trois ans était aveugle, envoya son fils auprès de l'archevêque Baudouin afin d'obtenir un morceau de la robe du saint prélat. Le jeune homme, n'ayant pu percer la foule qui entourait l'archevêque , apporta à sa mère une motte de terre sur laquelle le pied du pre'dicatcur e'tait empreint. La femme aveugle plaça cette motte de terre sur sa bouche et sur ses yeux , et recouvra la vue.

Les prédicateurs arrivèrent au monastère de Saint-Dogmaè'l, où ils passèrent la nuit, et furent fort bien accueillis par le prince Rys ou Resus. Le lendemain l'archevêque Baudouin prêcha dans une plaine, non loin du pont, en présence de ce même Resus et de ses deux fils , et devant un grand concours des habitans du pays. Plusieurs, persuades par ses discours et par ceux de l'archidiacre de Man, qui l'accompagnait, prirent la croix. Parmi les croises se trouvait un fils unique qui faisait toute la consolation de sa mère, accablée de vieillesse. Cette femme, regardant son fils , s'écria comme par inspiration : u^c vous rends grâces, o Seigneur Jésusn Christ, de m'avoir donne' un fils que vous avez juge digne » de vous servir, n

Une autre femme montra des dispositions bien différentes: elle tenait fortement son mari par sa ceinture et son manteau,

Ï»our l'empêcher d'aller aux pieds de l'archevêque recevoir a croix ; mais , trois jours après , elle entendit une voix ter* rible qui lui cria : «Tu m'as enlevé un serviteur j celui que

n ta aimes le plus te sera aussi enlevé, i» Surprise autantqu'efirayee de cette vision, elle la raconta à son mari, et, s'etant rendormie, elle étouffa son enfant, qu'elle avait imprudemment mis à côteV d'elle dans son lit. Le mari alla aussitôt rapporter à son evéque, et la vision de sa femme, et la vengeance du ciel ; il reçut la croix des mains du prélat, et son épouse la lui attacha elle-même sur l'epauIe. Le peuple éleva, dans l'endroit même de la prédication de Farchevéquo Baudouin , une chapelle où l'on dit qu'il s'opéra par la suite plusieurs miracles en faveur des malades et des infirmes qui s'y rendaient de tous côtes.

H y eut une autre prédication au pont de Saint-Etienne, au nord du pays de Galles. Plusieurs habitans s'y croisèrent encore. A l'entrée de la forêt d'EIlennith , Cyneuric , un des fils de Resus , vint au-devant des prédicateurs , accompagne d'une jeunesse brillante. Ce jeune prince était' blond, grand et beau; il n'avait , suivant la coutume du pays , qu'un léger manteau et une ceinture; il marchait les jambes et les pieds nus. C'était la nature , et non l'art , qui faisait toute sa parure; il avait beaucoup de dignité dans son maintien. Après plusieurs altercations entre lui et ses frères sur l'entreprise de la croisade , l'un d'eux, nomme Malgon, pro* mit avec serment d'aller avec l'archevêque à la cour du roi, et de suivre le conseil que l'un et l'autre lui donneraient.

L'auteur de l'Itinéraire, en parlant de l'e'glise de Lkan* padam Vawr, où les prédicateurs enrôlèrent beaucoup de' monde sous l'etendard de la croix, observe que cette église et beaucoup d'autres de Ilrlande et du pays de Galles ont un abbe laïc ; ce qui lui donne occasion de s'e'Iever contre les vexations que ces abbes faisaient éprouver aux monastères.

Arrives dans l'île de Mon a, l'archevêque et l'archidiacre prêchèrent la croisade , et attirèrent beaucoup de monde. La nombreuse et brillante famille de Rotheric e'tait pendant leurs discours sur un rocher en face. « Quelques efforts que » fissent les prédicateurs , dit l'auteur , pour faire sortir du » miel d\e la pierre, et de l'huile du rocher, ils ne purent » persuader aucun des jeunes gens de cette famille ; mais , trois jours après , comme ceux-ci furent attaques par de» » brigands, qui en tuèrent plusieurs et dispersèrent les autres, n ceux qui avaient échappe à la mort vinrent d'eux-mêmes » prendre la croix qu'ils avaient méprisée, n

Les habitans de l'île de Mona montraient avec respect une pierre qui avait la forme d'une cuisse d'homme, et qui , par une vertu miruculease, retournait d*elle-même , lorsqu'on

la déplaçait, au lieu qu'elle avait d'abord occupe. Le comte Hugues de Chester la fit attacher dans la mer avec de fortes chaînes ; dès le lendemain on la trouva dans ie lieu d'où elle avait ete tirée. Giraud nous apprend que c'est à la source de la rivière Conwej que demeurait l'enchanteur Merlin : il donne, à ce^ sujet, une note curieuse sur les deux Merlin ; 1^'un était d'Ecosse , et l'autre , du pajs de Galles. Ce dernier se nommait Ambroise, et était ne d'un démon , dans la ville 4e Carmardhin , qui lui doit son nom.

Çl Les prédicateurs , étant entres dans la Powisie , enrôlèrent

beaucoup de monde ; mais ils excommunièrent Owen de Cevelioc, le seul des princes du pays de Galles qui ne fut pas venu avec de^ gens au-devant de l'archevêque, a Ce prince , » dit l'auteur, était fort éloquent dans ses discours , et d'une j> grande habileté dans la conduite de ses affaires. Comme il j savait montré un grand attachement au roi d'Angleterre

«h;- 9' Henri II , qui était presque toujours contrarié par les grands,

J9 S avait gagné son amitié. Un jour qu'il était à table avec J9 ce prince, et qu'il lui offrait par honneur, ainsi que c'est » l'usage, un des pains qu'on venait de servir, il le coupa ^ 9 par morceaux qu'il retira à lui , et mangea tout. Henri lui

9) demanda la raison de cette conduite. Owen , souriant, lui 39 répondit : C'est ainsi que je fais honneur à mon seigneur ; n se servant à dessein de ce moyen adroit et subtil pour ren procher au roi l'avarice qui lui faisait retenir long-temps 9 dans ses mains les bénéfices ecclésiastiques qid venaient J9 a vaquer, n

L'auteur rapporte, au sujet de cet Owen de Cevelioc, qu'un jeune homme très-robuste , sollicité de prendre la croix par d'autres jeunes gens que l'évéque de Powisie avait précédemment enrôlés sous cet étendard, leur répondit : «Je » ne me rendrai à vos conseils que lorsque j'aurai vengé, f9 av€C cette lance que je liens en main , la mort de mon « maître, n II voulait parler d'Owen fils de Madoc , brave guerrier , qu'Owen de Cevelioc , son cousin , avait dernière- ' ment tué par trahison. Comme ce jeune homme parlait avec colère et qu'il agitait fortement sa lance, elle se cassa et tomba à terre ; il ne lui resta qu'un tronçon dans la main. Effrayé de ce présage , le jeune homme le regarda comme un ordre de prendre la croix, et il la prit sur-le-champ.

Giraud compte environ trois mille hommes très-vaillans e^ très-robustes enrâlés pendant la mission de Baudouin. li prétend que , si l'entreprise de* la croisade avait été aussi promptement exécutée qu'on avait mis de zèle et de diligence

DEf CBOI0ADKf. 79^1

à la préparer, elle aurait été plus heureuse. « Mab Us revers ^tles AUemaods en Asie, dit-il, les querelles de nos rois; la » mort subite et intempestive du roi de Sicile , qui, plus que » les autres rois , avait si long-temps fourni des secours à la y» Terre-sainte ; les prétentions de nos princes, causées par f9 cette mort; la disette et le besoin qui affligèrent les chreltiens » d'outre-mer , ce qu'ils eurent à souffrir en présence des. f ennemis; tous ces contre-temps furent autant d^obsfacles n au succès de la croisade. Cependant on peut croire que* i> de même que l'or s'e'prouve par le feu, de même Dieu per^ f9 mit que ces choses arrivassent pour fortifier la vertu des f chrétiens par le malheur. »

Après ces reflexions, l'auteur termine son Itinéraire par le portrait de l'archevêque Baudouin : « II était brun, dit-il,, 99 d'un extérieur simple et décent^ d'une taille moyenne, et Tf d'une grosseur proportionnée à sa taille. Il e'tait modeist» ft et sobre, et d'une si grande modération! en toutes choses ,, n que la malignité n'osa jamais lui reprocher rien de honteux. ff II parlait peu , se mettait difficilement en colère, et paraissait ff toujours maître de lui-même. II était prompt à écouter et n lent à parler. Baudouin s'appliqua dès soa enfance à n l'e'tude des lettres. Accoutume de bonne heure à suppor« f ter le joug d'un maître , il parut dans ce monde un modèlej» de mœurs et de conduite. Renonçant aux honneurs de f» l'Eglise, et dédaignant les pompes du siècle, il prit l'habit n de l'ordre de Citeaux. Ses mœurs l'ayant fait remai*quer ff parmi les moines, il fut fait abbe au bout de trois Ans; » peu d'années après, il fut élevé à l'épiscofiat, et devint 9 enfin archevêque. Mais, comme la nature, ainsi que le dit f> Cice'ron , n'a rien produit de parfait , même dans le genre y> simple , Baudouin conserva dans l'élévation cette indul- ^.gence de caractère qu'il avait toujours montrée étant un 9 obscur cénobite. Il ressemblait à une mère oui offre le sein^ M et jamais à un père qui sait corriger. Ce défaut de fermeté n causa des scandales dans le public ; car Baudouin n'eut jar « mais la sévérité pastorale qui lui était nécessaire. Il parut 9- meilleur moine qu'abbé , et meilleur évêque qu'archevêque. » Aussi le pape Urbain, lui écrivant un jour, commença sa » lettre en ces termes: Urbain, serviteur des serviteurs de n Dieu, au meine très-fervent , à tahbé ardent , à Févéque « tiède , à l'archevêque indolent, salut n [Mosacho fer-

VENTISSIMO, ABBATI CALÎDO, EPISCOPO TEPIDO, AB^ ÇHtEPlSCOPO BBMISSO , SALUTBM.]

«Lorsque Baudouin apprh les maus que Saladia avait

yOÎ BIBL10THKQUB

« faits auK oliretiens de la Terre-sainte, il se clroisa, et alîa r» courageusement prêcher la croix dans les provinces voi- 19 si nés et éloignées. II s'embarqua à Marseille , et aborda à n Tyr , d'où il se rendit à notre arme'e , qui faisait le siège n d'Acre. Il trouva les croises sans chef : les uns étaient acca* o blespar le desespoir; les autres, fatigués par une longue n attente : ceux-ci , affliges par le besoin ; ceux-là , languissans » par l'influence du climat. Sa charité s'étendit sur tous ; il re* » leva le courage des croisés en leur donnant des secours ou » en les animant par ^ts discours et par son exemple. »

Histoire de Mathieu Paris , Moine anglais de

Saint'Alban (1).

Mathieu Paris est un historien très-renommé du xiu.* srècle. On ne sait ou il naquit, ni quels furent ses parens. C'est lui-même qui nous apprend qu'il prit l'habit religieux, le 21 janvier 1217, jour de Sainte-Agnès , dans le monastère de Saint-AIbau. On doit croire qu'il y acquit une grande réputation de sainteté, puisqu'il fut appelé en Norve'ge pour y rétablir la sévérité de la discipline monastique, qui s'y était fort relâchée. C'est encore Mathieu Paris qui nous apprend combien il fut aimé du roi Henri III, dont il ne quittait ni le palais, ni la table, ni la personne, et dont il avait entièrement gagné la faveur et \çs bonnes grâces. Ce fut à la sollicitation de ce prince qu'il continua l'histoire d'Angleterre. Son érudition et son intégrité lui avaient fait obtenir une grande considération parmi ses compatriotes , et rechercher des princes étrangers. S. Louis lui confia, comme à son ambassadeur, des lettres pour le roi de Norvège. Ce prince avait beaucoup d'estime pour le moine anglais.

Mathieu Paris a imité le style de Roger de Wendover ; mais il est plus poli et plus pur que l'historien qu'il a pris pour modèle. Il peut être pompté, avec Guillaume de Malmcsburv et Guillaume de Neubridge, parmi les premiers historiographes de son temps et de son pays. Quelques jugemens hardis sur la domination des papes lui ont attiré les éloges de plusieurs écrivains modernes , et l'ont fait regarder, comme un esprit fort. Ces jugemens ne doivent être attribués ni à un

(1) Matthœi Paris , monacbi Aibanensis Angii, Hi^toria major, f oxta «xcmplar LoodiDenae 1640 Verbatim récusa. JLondim, \(aS4 ^in-foL

espiit de critique qui n'existait pas encore , ni à uo esprit de philosophie dont le siècle était bien éloigné , mais à Tànimosité que les vexations de la cour romaine avaient fait naître dans tout le clergé d'Angleterre; car il ne faut pas oublier que Mathieu Paris avait vu le règne de Jean-sans-Terre et celui d'Henri 111 , qui furent une époque d'oppression pour l'Eglise anglicane. Nous ferons cependant observer , d'après Bellarniin et Possevin , que l'histoire de Mathieu Paris , dans l'édition de Londres de 1571 , a été beaucoup altérée par les ennemis de l'Eglise , et qu'on doit par conséquent être en garde contre certains faits et certains jugemens qu'on y trouve. L'histoire de Mathieu Paris renferme beaucoup de faits sur les croisades, et surtout beaucoup de pièces diplomatiques, qui nous font connaître le caractère des personnages , les causes des événemens , et l'esprit de cette époque mémorable. Les préjugés de son temps et de son pays l'ont fait tomber dans beaucoup d'erreurs que nous ferons remarquer. Comme notre extrait est fort étendu , nous le diviserons en plusieurs parties.

Analyse de Mathieu Paris ; PREMIÈRE PARTIE , depuis la premièrecroisadejusqu'auconciledeLyon,Q»Q que dit l'historien sur la première croisade est évidemment pris des historiens contemporains. Le discours qu'il fait tenir au pape Urbain dans le concile de Clermont , est tiré en partie de l'histoire de Guillaume de Malmesbury. « L'Afrique et l'Asie , dit le >» pontife , sont au pouvoir des Sarrasins ; la troisième partie «> du monde , l'Europe j est menacée. Hommes puissans , len vez-vous donc , levez l'étendard de la croix ; rachetez vos » crimes qui ont excité la colère du Ciel ; ayez pitié de vos » frères qui sont à Jérusalem ; vaincus, vous verrez le séjour » de Dieu, vainqueurs, vous verriez le tombeau de son fils. » Mathieu Paris rapporte les événemens de la croisade d'après Robert le Moine, Tudebode, Guillaume de Tyr, etc. Cependant il mêle quelquefois à ses récits des descriptions qui lui sont propres. Voici comment il décrit la bataille dans laquelle l'armée de Kerbogath fut mise en dérouté par les croisés , dans les plaines d'Antioche : « Au milieu du combat , le n chef musulman avait fait mettre le feu aux herbes sèches n qui couvraient la campagne. Son dessein réussit d'abord : » mais le modérateur des vents, dit l'historien, tournant » tout-à-coup le vent contre les païens, les couvrit d'une » épaisse fumée ; ce qui les obUgea de prendre précipitam* p ment la fuite. Les croisés les poursuivirent jusque dans » leur camp. Les Turcs résistèrent avec courage. 11 y eut là, » de part et d'autre , un cruel engagement. Les casques d'at-

» rain rësonnaieat comme des enclumes battues ^ des ëtîn- » celles jaillissaient sous les coups ; les épées grondaient s» comme le tonnerre; les hommes tombaient» ayant le crâne 2> fracassé et la cervelle écrasée ; les cuirasses étaient bri- » sées ; les entrailles sortaient du corps des combattans ren- » versés ; les chevaux , épuisés de fatigue , étaient couverts » de sueur ; les cavaUers n'avaient ni repos ni relâche ; les » bataillons ennemis , pressés les uns sur les autres, se pous- » saient et se repoussaient des mains , des pieds et du corps. » Enfin la victoire flottait incertaine , lorsqu'on vit une ar- » mée invincible descendre du haut des montagnes. Les » guerriers étaient montés sur des chevaux blancs et por- » taient dans leurs mains des étendards blancs. Les chefs » croisés reconnurent aussitôt saint George, saint Démétrius » et saint Mercure. Cette vue jeta la terreur dans l'âme des » Sarrasins, et rendit l'espoir aux chrétiens. Tous ne virent 9 pas ces guerriers , mais seulement ceux à qui Dieu voulut '> révéler son secret. Il le révéla aux Turcs pour leur confu- » sion, et aux chrétiens pour leur annoncer leur triomphe, » Les Turcs , tremblans , s'enfuirent , abandonnant leurs » bagages les plus précieux. Quelques-uns virent aussi des » anges qui volaient dans les airs , et qui jetaient sur les a> Turcs mgitifs des feux allumés. »

Mathieu Paris , qui écrivait dans le treizième siëcle , n'en a pas moins adopte , comme on le voit> les prodiges racon-tés par les écrivains du onzième.

Après avoir retracé le tableau historique des colonies chrétiennes d'Orient , l'historien , sous la date de 1 1 46 , dit quelques mots de la seconde croisade ; il ne parle aussi qu'en passant des prédications de l'abbé de Clairvaux , et ne dit rien de l'assemblée de Yézelai : il attribue, comme les autres historiens , la levée subite du siège de Damas à la corruption ^t à la trahison ; mais il ne nomme pas ceux qui se laissèrent corrompre. S ajoute , en finissant son récit , que le résultat de cette expédition fut de diminuer le zèle qu'on avait pour le pèlerinage des lieux saints.

Le récit qu'il fait des événemens qui suivirent est fort incomplet et souvent inexact. Après avoir dit un mot de la prise a Ascalon en 1 1 54 , il copie , sous la date de 1 1 69 , la lettre que le pape Alexandre écrivit au Soudan d'Icône , pour le presser de céder au désir qu'il avait témoigné d'embrasser la religion chrétienne. Le Soudan , persuadé par les ex-« hortations du souverain pontife, reçut secrètement le bap* tême. Les grands de sa cour , dit Mathieu Paris , connaissant h» excès de Rome, disaient entre eux : « Conunçnt pour^

» ra-t*il sortir de la même source de l'eau douce et de Feau » amëre? Les chrétiens qui sont obliges de puiser à la fon- » taine de justice , n'y trouvent qu'une liqueur empoison- » née. »

On trouve à ce sujet dans les auteurs arabes des détails assez curieux sur les sentimens religieux du sultan d'Icône; l'historien des Attabects rapporte que ce sultan était regardé comme un philosophe; que, pour cela, il s'était attiré la haine de ses propres enfans , et que Nourreddin lui déclara la guerre. C'est le même qui , dans la troisième croisade, écrivit à Frédéric ; sa conduite à cette époque envers les chrétiens ne prouve guëres qu'il fut disposé à embrasser le christianisme.

Mathieu Paris, revenant aux états fondés par les chrétiens en Syrie , arrive à l'année 1177, sans dire im mot des ex-

Séditions d'Egypte ni des commencemens deSaladin. A cette ate , il parle des attaques dirigées contre la Palestine par ce prince, qui se faisait appeler le roi des rois. Il rappelle ensuite l'ambassade du patriarche Héraclius , qui remit au roi d'Angleterre les clefs de Jérusalem et des lettres du pape Lucius. Sans s'étendre beaucoup sur les événemens de cette époque , il raconte la bataille de Tibériade et la prise de Jérusalem par Saladin.

Après avoir parlé de la conférence de Gisors et du grand nonu>re de seigneurs et d'évêques qui prirent la croix en Angleterre , en France et en Allemagne, Mathieu Paris copie la lettre que l'empereur Frédéric écrivit à Saladin , et la réponse qu y fit le sultan. Il raconte , mais sans de grands détails, ce qui se passait alors dans la Terre-Sainte. Sous la date de 1189, Thistorien parle, d'après Roger deHoveden et Bromton , des ambassadeurs que s'envoyèrent mutuellenaent Richard et Philippe-Auguste, pour convenir du temps de leur départpour l'Orient. Il parle aussi, d'après les mêmes auteurs , des travaux des croisés devant Saint- Jean d'Acre. Nous trouvons néanmoins dans son récit un fait que nous n'avons pas lu dans d'autres chroniques. Il rapporte que la destruction des trois plus formidables machines des assiégeans fut due à la trahison de plusieurs des chefs de l'armée chrétienne. Anser de Montréal, l'évêque de Beauvais, le comte Robert son frère , Gui de Dampierre , le landgrave de Thuringe et le comte de Gueldres , avaient reçu , selon Mathieu , de la part de Saladin , trente mille besans et cent marcs d'or. Le landgrave avait reçu , en outre , deux léo-? pard^ et quatre éperviers. Corrompus par les dons du suj-»

tan , ces croisés différèrent l'attaque et laissèrent le temps aux Sarrasins de brûler les machines.

L'arrivée en Palestine des rois de France et d'Angleterre, la prise d'Acre , tous les événemens qui suivirent , sont racontés par Mathieu Paris d'après des auteurs que nous avons analysés. Nous parlerons, d'après l'historien anglais, des événemens qui suivirent la prise d'Acre. Il rsgpporte une lettre de Richard à l'archevêque de Rouen, dans laquelle le roi d'Angleterre rend compte de la bataille d'Âssur et de la marche de l'armée chrétienne vers JafFa : Richard parle de cette victoire, comme d'un événement ordinaire; ce qu'il y a de remarquable , c'est que le roi d'Angleterre ne parle pas de lui-même en racontant une bataille où il se signala par de prodigieux exploits ; voici le texte de cette lettre.

« Richard , par la grâce de Dieu , roi d'Angleterre.

n Yous saurez que le roi de France est retourné dans son

» royaume. Apres que j'eus réparé les ruines d'Acre, je me

» mis en marche vers Joppé , afin d'accomplir mon péleri-

» nage : le duc de Bourgogne et les Français, le comte Henri

» avec ses guerriers , plusieurs comtes et barons , me sui-

» vaient. La distance est grande d'Acre à Joppé. Nous arri-

» vâmes avec beaucoup de peine à Césarée. Saladin perdit

» plus d'un guerrier dans cette marche. C'est dans Joppé

» que le peuple de Dieu devait trouver quelque repos ; nous

» en suivîmes le chemin. Notre avant-garde posa son camp

„ à Assur. Saladin se précipita sur notre arrière-garde; mais

» il fut repoussé seulement par les quatre petits corps que

» nous lui avions opposés et qui le poursuivirent jusque dans

9 une forêt. Saladin éprouva dans ce jour plus de pertes

» qu'il n'en avait supportées pendant les quarante ans qui

}> venaient de s'écouler. Enfin nous arrivâmes à Joppé; nous

„ en fortifiâmes les murs et les fossés ; nous fîmes , en un

,> mot , tout -ce que nous crûmes nécessaire au service de la

» Terre-Sainte. Le lendemain Saladin n'osa point combattre

M les chrétiens , mais il s'attacha à les faire succomber sous

>» les embûches , semblable au lion retiré dans son antre.

» Comme il apprit que nous devions bientôt nous rendre à

» Ascalon, il fit raser la ville , et abandonna la Syrie. Nous

» espérons vous donner bientôt des nouvelles plus rassu-

» rantes. »

Voici comment le chroniqueur rapporte la cause de la haine du roi Richard et du duc d'Autriche :

» Environ vers ce temps , le duc d'Autriche vint dans la » Terre-Sainte pour combattre les infidèles. Comme ses

n maréchaux [marescalli] lui préparaient ce qui iui e'tait « nécessaire pour son iogement, il survint précipitamment » an guerrier de la maison du roi Richard , Normand de ff nation, qui, comme les gens de son pays, était plein de » jactance et de vivacité'. Il prétendit qu'il avait plus de droit 9 àchoisir un logement que les maréchaux du duc d'Autriche, 9 puisqu'il était arrive avant eux : la querelle s'échauffait } » déjà il y avait des cris et du tumulte, lorsque le roi en fut 9 prévenu. Ce prince crédule donna raison au Normand ; il n se mit en colère contre ia maison du duc d'Autriche , et ^ 9 n'imitant pas la modération du Seigneur , qui dit y Je des- » cendrai, et je verrai, il ordonna que Te'tendard du duc, 9 qui était déjà place sur la maison pour indiquer qu'elle y était occupée par un autre, fut enlevé' et jeté dans un 9 cloaque. Lfi duc , ainsi prive' de l'hospitalité' , se rendit 9 auprès du roi pour lui porter plainte ; mais il n'en obtint 9 aucune réparation ; alors il recourut à Dieu , maître de 9 toutes choses , et appela sa vengeance. »

L'historien , racontant le^^motifs qui de'terminèrent Richard à faire ia paix avec Saladin et à retourner dans son royaume , dit comment ce prince devint prisonnier du duc d'Autriche. II ajoute que Henri VI , ayant assemble' les evéques , les ducs et les comtes de l'Empire, fit venir le roi en leur présence, et qu'on l'accusa d'abord d'avoir , par ses conseils et son influence , fait perdre à l'empereur le royaume de Sicile et de laPouilIe, quî^ après la mort de Guillaume, appartenait au monarque allemand par droit héréditaire , et d'avoir favorise et soutenu par ses troupes et par son argent les prétentions de Tancrède. On lui reprocha d'avoir chasse le roi de Chypre, qui e'tait allie à l'empereur, et d'avoir vendu son île à un autre. On l'accusa ensuite d'avoir fait assassiner le marquis de MontfeiTat, et d'avoir tente' de faire assassiner de même le roi de France , auquel il n'avait garde', dans leur commun pèlerinage, aucune fide'iite', comme il s'y e'tait engage' par serment. Enfin on se plaignit de l'affront fait au duc d'Autriche, u Le roi d'Angleterre, dit Mathieu, 9 repondit à chacun de ces chefs d'accusation avec tant de fi clai^te, de pre'cision et d'e'loquence, car il était, remarque J9 l'historien , trcs-e'loquent, qu'il excita l'admiration et le y> respect de l'assemble'e , et dissipa tous les soupçons. Uemn pereur se leva , s'approcha de Richard et l'embrassa. Il le » traita ensuite avec plus de douceur et plus d'e'gards. Cepen-. 9 dant Richard, pour obtenir sa liberté', fut oblige de payer 19 cent quarante mille marcs d'argent. 9

Sous la date de 1195^ le chroniqueur rapporte que le roi Richard envoya des ambassadeurs au pape pour se plaindre de fa captivité' que lui avait fait éprouver ie duc d'Autriche. Ces ambassadeurs s'exprimèrent en ces termes: « Richard roi d'Angleterre, notre maître, salue votre cxcel- » lence , et vient demander justice du duc d'Autriche , qui » l'a afflige d'une longue captivité à son retour de la Terre- » sainte , qui l'a vendu comme un bœuf ou un âne à i'em- » pereur , et qui a exige pour sa rançon des sommes si conff stderables , qu'elles ont e'puise' ses royaumes. S'il avait été J9 prisonnier de Saladin , le sultan ne lui aurait pas fait » éprouver un autre traitement. Il ti'e'tait pas dans les devoirs » d'un roi de le traiter aussi mal ; mais quels devoirs des gens » sans foi peuvent-ils suivre ? Sans doute ils ont assimile cette » captivité d'un si grftild roi à Une victoire importante, eux » qui jamais n'eussent osé le considérer eh face, s'il avait » été à la tête d'une armée. Richard ne croit pas qu'on puisse

V lui imputer comme une dégradation la servitude à laquelle » il a été réduit : elle est une suite de l'inconstance de ia fer- » tun e , qui élève les uus et abaisse les autres. Comme vous avez » ordonné que tous les pèlerins de la Terre-sainte fosae&t » placés sous la protection du saint-siége , de telle manière » qiie si quelqu'un d'entre eux était outragé , vous exeom-

V manieriez le cotlpable, nous Vous prions d'ordonner que » les otages qui restent encore dans les mains du duc d'Au- » triche , comme gage du paiement de ce qui teste de la p raiiçon , soient rendus, ainsi que l'argent que nous iaî avons » déjà payé : sinon , lancez contre lui l'excommunication. « Alors le pape , après avoir trois fois sommé le duc d'Autriche de restituer ce qu'il avait indûment perçu ^ se leva avec les cardinaux, et excommunia le duc et tous ceux qui avaient osé porter la main sur le roi Richard.

Le chroniqueur rapporte en ces termes la fin malheureuse du duc d' Autriche : u L'excommunication ayant été » dénoncée au duc d'Autriche , suivant l'usage , par l'evéque » de Vérone, ie duc méprisa les ordres apostoliques : alors » ses provinces furent frappées de stérilité; son peuple sourie frit la famine et la peste; le Danube sortit de ses limites,

V et dix mille pei'sonnes furent submergées. Comme la fureur » aveuglait le duc, le jugement de Dieu le frappa, he jour de f> Saint-Ëtienne , comme il se mêlait aux jeux de sed ehevaf) liers , son cheval le blessa cruellement à la jambe ; la plaie » devint tout-à-coop noire et enflée : les secours des médecins m ne purent la guérir. Le duc , qui souffrait plus que si te feo

DBS CBOISADiïd. 709

w âe Venter l'avait consume, ne pouvant tfufpporter la douft leur , ordonna qu'on lui coupât ia jambe : mais cette ope-

V ration ne produisit aucun effet ; la cuisse et le reste du corpà

V furent bientôt envahis par ia même maladie. Cependant, 9 reconnaissant ses torts envers le roi Richard , et d'après les » conseils de quelques eVéques, il mit les otages en hberte, ^ promit de rendre l'argent qu'il avait reçu pour la rédemption 19 du roi, et se soumit à toutes les censures ecclésiastiques,

V Les eVéques qui étaient presens à l'excommunication-, l'ad-

• mirent à la communion des fidèles : mais tout fut inutile ; » le duc d'Autriche mourut immédiatement, et son corps, m livre à la vermine, fut laisse long-temps sans Sepulttire. »

A l'occasion d'une lettre que le pape Celestin adressa, en 1195, à l'archevêque de Cantorbe'ry et à ses suflfragans, pour les exhorter à aller au secours- de la Terre-sainte, Mathieu Paris dit que le roi, en ayant eu connaissance, engagea tous ses courtisans à faire le pèlerinage, autant poui* leur propre salut que pour le sien et pour le triomphe de FEglise. Comme il en trouva plusieurs qui ne goûtaient pas ^es exhortations salutaires, il leur répéta plusieurs fois ia pa-' rabole suivante :

ù Un Ve'nitien nommé VitaUs , hômiïie riche et avare, ff étant à la veille de marier sa fille, et voulant doni^ei' un 99 grand repas, alla chasser dans une forêt vaste et déserte, n qui était voisine de la mer. Pendant qu'il parcourait seul n les détours de la forêt, tenant son arc tendu, et épiant 79 quelque bête fauve, il tomba par Hasatd dans une fosse 9 creusée pour y prendre les lions, les ours et les loups. fif Comme l'ouverture en était étroite et ia capacité large et » profonde, il ne put en sortir. II trouva dans cette fosse n deux animaux cruels qui, comme lui, y étaient totnfyés' : 9 c'étaient un lion et un grand serpent. Mais Vitalis, âyaiit » fait le signé de la croix, se préserva- de leur fureur, et, 9 quoiqu'ils fussent méchan» et affamés , il» ne lui fiî*ent

V aucun mal. Il resta toute ia nuit et le jour suivimt, criant, ^ se désespérant, et déplorant son triste sort. Il arriva- qu'un 9 pauvre charbonnier, qui ramassait du bois dans la forêt, » passant par-là, entendit des plaintes et des cris, qui soriv-taient comnfie d'un souterrain. H' suivit la voix et arriva n à l'ouverture de la fosse. Il regarda dedans , et dit : Qui esn^ tu? qui entends-je? A cette question , Vitalis, ravi- au-<lelà » de ce qu'on peut croire, répondit : Je suis le malkeurenx 9' Vitalis de Venise, Je suis tombé diEms ce piège , où je vais'

# être dévoré par des bêtes cruelles. Je dois ni attendre au

SOO BIBLIOTHEQUE

«moins à mourir de faim ou de frayeur; car J'ai ici pour n compagnons un lion et un serpent. Grâce à Dieu, ils tf m'ont épargné jusqu'ici , parce que je me suis prémuni par » le signe de la croix. Il vous est réservé de me sauver , pour » que je sois votre bienfaiteur : car , si vous m'arrache:^ a ici, » je vous donnerai la moitié de mon bien, c^est^à-dire, cinq » cents talens ; j'en possède mille» — Si vous faites ce que vous f> me dites, reprit le pauvre charbonnier, y^ yerai ce que n vous desirez, Vitaiis confirma sa promesse par des sermens » reitere's : il prit Dieu à témoin de ce qu'il disait. Pendant f> qu'ils s'entretenaient ainsi, le lion, par les mouvemens de sa n queue et par des sauts caressans, et le serpent, par les doui » replis de tout son corps , applaudissaient au pauvre charbon' » nier, et "semblaient lui demander avec Vitaiis leur propre V délivrance. Le charbonnier va sur-le-champ à sa cabane et n revient à la hâte, avec une échelle et des cordes. 11 descend n l'échelle dans la fosse. Le lion et le serpent se hâtent de » monter les échelons; et lorsqu'ils sont hors du piège, ils a se roulent aux pieds de leur libérateur , comme pour lui exprimer leur reconnnaissance. Le charbonnier, prenant n la main de Vitaiis, l'aida à sortir, et lui dit en l'embrassant, D Je suis plein de joie d'avoir pu remplir votre vœu ; et il « remit Vitaiis dans son chemin. £n le quittant, il lui de- 19 manda : Quand et oili me paierez-vous ce que vous me devez? » — Dans quatre jours f répondit Vitidis; dans mon palais, à » Venise: il est très-connu, il n'est pas difficile de^ le trouver, » Le pauvre homme retourna à sa cabane pour dmer. Pendant n qu'il était à table, le lion qu'il avait délivre entra, apportant 9 un chevreau. Il le déposa sur la table, d'un air doux et ff caressant, comme le prix du service qu'il avait reçu , et il se n retira sans rugissement, sans colère, et sans faire de mal n à personne. Le pauvre charbonnier le suivit, pour savoir r où était la retraite d'un lion qui montrait tant de douceur. » Pendant le chemin , le lion jouait devant lui et lui léchait 99 les pieds. Le charbonnier retourna à sa cabane pour » achever son dîner. Comme il le finissait, le serpent arriva* t> Il tenait dans sa gueule une pierre précieuse; il la déposa » aux pieds de son libérateur; puis il la reprit et la mit sur xy la table, en se roulant devant lui de mille manières | 9) comme pour lui rendre grâces du bienfait qu'il en avait reçu. II se retira ensuite, sans faire entendre le moindre f> sifflement et sans faire de mal à personne. Le charbonnier n le suivit pour connaître sa retraite. Au bout de deux ou 9 trois jours, le pauvre charbonnier alla à Venise , portant

DES CR0ISADB5. 801

» avec luî la pierre pre'cieuse que le serpent fui avait donnée. » II se rendit chez Vitalis, qu*il trouva à table avec ses amis, n se réjouissant de sa délivrance. Le pauvre charbonnier , le y9 tirant à Fecart, lui dit : Ami, donnez-moi ce que vous me fi devez, Vitalis, le regardant de travers , lui repondit : Que n veuX'tu ? que demandes-tu ? — hes cinq cents talens que vous y> m avez promis pour le service que je vous ai rendu, — Quoi! n tu voudrais gagner si aisément ce que f ai acquis avec tant ff de peine et de temps? et il ordonna à ses gens de le ren- » fermer comme un fou te'meVaire. Le pauvre charbonnier n sortit pre'cipitamment du palais de Vitalis , et alla trouver n les juges, à qui il raconta tout. Comme on avait peine » à le croire, il montra ia pierre pre'cieuse que le serpent f> lui avait apportée , comme une re'compense de son service. n Aussitôt un des citoyens , qui était connaisseur , la lui » acheta fort cher. Le pauvre charbonnier, pour dissiper tous » les doutes sur sa véracité', conduisit quelques citoyens de n Venise "aux retraites du lion et du serpent, qui lui te'moi- » gnèrent encore leur reconnaissance à leur manière. Alors » les juges, convaincus de la ve'rite' du fait, forcèrent Vitalis n à donner ce qu'il avait promis. r>

Cette parabole est un véritable fabliau , qui doit rappeler

3ue Richard reunissait le talent d'un troubadour à la bravoure 'un guerrier, u Ce prince, dit Mathieu Paris, le re'pe'tait soun vent pour faire honte aux ingrats v ; et, dans sa pense'e, les ingrats e'taient sans doute les pe'cheurs endurcis, ou les chre'tiens peu ferVens, qui refusaient^ de payer ce qu'ils devaient à Je'sus-Christ , le Sauveur du monde.

Les Anglais n'ayant eu aucune part à la quatrième croi« sade , les historiens de leur nation ont tous néglige' d'en parler, et Mathieu Paris a imite' leur silence : mais on trouve dans son Histoire, sous la date de 1203 , un re'cit merveilleux qui peut donner une ide'e de l'e'tat des esprits à cette e'poque. II s'agit d'une image de la Vierge qui avait ope're' de nombreux miracles à Sardan en Syrie. Cette image avait e'te' achete'e à Je'rusalem par un moine qui , à travers mille aventures sur- ' prenantes, la porta dans la retraite d'une religieuse. Mathieu Paris ajoute qu'il de'coulait de oette image une liqueur huileuse très-limpide qui gue'rissait les malades. « II arriva par la suite ry des temps, continue l'historien, une chose e'tonnante et qui fi fît l'admiration de tous les assistans. On vit l'image de la *i Vierge montrer des mamelles de chair n [mamillas camis emitterc etmirahiliter carne v es tiri], a Lorsqu'on e'tait en paix n avec les musulmans de Damas, les Templiers envoyaient I. 51

f) chercher de la liqueur qui découlait de Pimage miraculeuse , n pour la distribuer aux pèlerins, afin qu'ils publiassent dans t) toutes les parties du monde les merveilles ope're'es par la 9> mère de Dieu. H arriva même qu'un sultan de Damas, qui » était sur le point de perdre la vue , vint visiter Notre-Dame » de Sardan, et, quoiqu'il fut païen , dit Mathieu Paris, la foi n qu'il avait en Dieu lui fit obtenir sa guerison. II glorifia le » Seigneur avec tous ceux qui étaient avec lui ; et comme » l'une des lampes qui ornaient l'oratoite fut le premier objet j) qui frappa sa vue, il fit vœu de donner tous les ans à la V chapelle de Sardan soixante mesures d'huile pour l'entretien « de ces lampes, d

On s'e'tonnera sans doute de trouver ce récit, et plusieurs autres semblables , dans un historien auquel on a quelquefois donne le nom de philosophe.

Parvenu à i'epoque du sie'ge et de la prise de Daraiette , Mathieu Paris copie tout le re'cit d'Olivier Scholastique : il s'interrompt souvent pour raconter d'autres eVe'nemens qui eurent lieu dans le même temps, soit en France, soit en Angleterre. Cependant Mathieu Paris change quelquefois les expressions d'Olivier; mais ces changemens sont légers et n'empêchent point de reconnaître l'auteur original. Le seul morceau qui paraisse appartenir à Mathieu Paris, est un discours qu'il fait tenir au Soudan du Caire pour engager ses sujets à traiter avec les chre'tiens. Voici ce discours fort étrange , dont il est permis de reVoquer en doute l'authenticité :

tt Le Dieu des chrétiens est grand*, fidèle et puissant dans T) les combats ; nous l'avons tous éprouve , sur-tout dans 9i cette circonstance , où il combat contre nous pour nos n ennemis. Il n'y a point de doute que notre re'sistance ne » soit vaine tant que les fidèles auront son secours. La prise » de Damiette, qui est la clef de toute l'Egypte, est inévitable, 39 et sa conquête tournera à notre détriment et à celui de » notre loi. Nous savons que cette ville fut plusieurs fois » assiégée par les chrétiens ; mais nous n'avons lu nulle part n qu'elle ait ete soumise par eux. Je pense donc qu'il est 39 utile pour nous de rendre au Dieu des chrétiens tout ce qui » est à lui, afin qu'il ne nous enlève pas, avec ce qui lui n appartient , tout ce qui parait être à nous. Comme ce Dieu » est juste et ne désire point le bien d'autruî , si les chré- 9 tiens refusent la paix équitable que nous leur offrirons et j» qui est fort honorable pour eux, ils provoqueront sa haine » par leur avidité ; et comme ce Dieu méprise les superbes, il

f> se retirera dVux , et ils auront pour ennemi celui qu'ils » ont eu pour défenseur. f>

Mathieu rapporte ensuite deux lettres sur la reddition de Damiette en 1221. L'une est de Philippe d'AIbene'e , précepteur du roi d'Angleterre; elle est adresse'e au comte de Chester et de Lincoln : l'autre est du grand maître du Temple Pierre de Montaiguà Marcel, lieutenant du précepteur de cet ordre en Angleterre. Ces deux lettres n'apprenant rien de nouveau sur cet eVenement, nous nous dispenserons de les rapporter ici.

Sous la date de 1228, Mathieu Paris parle d'un grand mouvement qui se fît dans tout l'univers chrétien pour une nouvelle croisade. « Le nombre des croise's fut si grand , n que du royaume d'Angleterre seulement il partit plus de n soixante mille hommes , sans compter les femmes et les n vieillards. Tous, et sur-tout les pauvres, en qui la volonté n divine a coutume de se manifester , prirent la croix avec y> deVotion. Tandis que les peuples faisaient ainsi éclater leur n zèle pour la délivrance des saints lieux , il arriva qu'un » jour, c'était la fête de Saint -Jean -Baptiste, le Seigneur fi se montra dans le firmament , attache sur une croix brillante f) de lumière, ayant le corps perce de clous et d'une lance, n et couvert de sang. Grand nombre de personnes le virent , n entre autres un marchand de poisson , près du bourg qu'on n nomme Wxebrugge, Ce marchand de poisson , dit Mathieu f) Paris , accompagne de son fils , raconta dans tous les lieux où » il allait ce qu'il avait vu. Plusieurs ajoutèrent foi à son rech, 9 d'autres s'en moquèrent ; mais les visions qui eurent lieu » dans le même temps en difFerens endroits, convainquirent f> bientôt ces derniers de la re'alite de celle-là. Le Seigneur 39 daigna se manifester ainsi dans le ciel aux incrédules , n comme il l'avait fait à Olivier lorsque ce saint orateur t) prêchait en Allemagne. Parmi les croises d'Angleterre qui » se mirent en route, on distingua les eVéques de Winchester n et d'Ëxcester, qui furent cinq ans dans leur pèlerinage, n pour le sdut et l'honneur de plusieurs , et sur-tout des » Anglais. 9

A la suite de ce re'cit, Mathieu Paris copie la lettre que ïe pape Grégoire IX adressa à tous les fidèles pour les exhorter à aller au secours delà Terre-sainte. Il raconte ensuite le de'part de l'empereur Fre'deric et son retour soudain , u qui n tourna, dit-il, à la honte et au pre'judice de toute l'entrej9 prise. » Il ajoute que, <^ selon l'opinion de quelques-uns, f> ce fut à cause de ce retour que le Sauveur du monde se

» montra au peuple chre'tien, attache à une croix et couvert 9) de sang, comme pour se plaindre de l'injure que Tempe- » reur lui avait faite. »

L'historien copie la huile d'excommunication que le pape lança alors contre Fre'de'ric, et rapporte une autre lettre assez curieuse , que nous allons faire connaître :

ce Grégoire, évéque , salut, Conside'rez, nous vous en » prions, et voyez s'il est une douleur e'gaïe à notre douleur; » ie fils qu'a nourri l'Église romaine , dans lequel elle croyait » trouver un de'fenseur contre des nations perfides , main- » tenant devient son persécuteur le plus cruel , son ennemi 9 le plus formidable. Nous ne devons point taire les injures » atroces , les pertes e'normes dont ce Fre'de'ric qui se dit yj empereur, a afflige' l'Eglise et les eccle'siastiques; il a com- » battu le saint-sie'ge par lui-même et par les Sarrasins, et, n ce qui est plus détestable encore, il n'a pas hésite' à s'unir T> par un traite' de paix avec le Soudan ; il veut exterminer » les Templiers, qui de'fendent presque seuls la Terre-sainte. n Par l'ordre de Fre'de'ric, la trêve conclue avec les Sarrasins 9 a e'te rompue, et les Sarrasins ont tout envahi; ils ont fait f) un butin immense, et le comte Thomas, familier de l'em- » pereur, a ordonne' de rendre aux Sarrasins tout le butin » que les chevaliers du Temple ont fait dans cette guerre. » Le pape, après d'autres plaintes qui lui sont particulières, appelle la vengeance des princes chre'tiens.

Le chroniqueur parle ensuite de la lettre que Frede'ric adressa à tous les princes de la chrétienté' pour se plaindre de cette bulle : mais il ne la copie pas; il en donne seulement un extrait. Fre'de'ric , comme on sait, se rendit enfin en Palestine, et Mathieu Paris fait le récit de cette expe'dition. Il copie fa lettre que l'empereur adressa au roi d'Angleterre, pour lui annoncer ce qu'il avait fait dans la Terre-sainte. Voici le texte de cette lettre :

« Frédéric, par la grâce de Dieu , empereur des Romains, f> toujours auguste, roi de Jérusalem et de Sicile, à son ami 39 Henri roi d'Angleterre, salut et sincère amitié. Que tous ff se re'jouissent et s'exaltent dans le Seigneur. Nous vous 9) dirons qu'il a donne' la victoire , non point à de grandes » arme'es, mais à un petit nombre de guerriers, afin que sa f) puissance e'clate à tous les yeux , que tous sachent qu'il est n glorieux dans sa majesté' , terrible dans sa magnificence , » admirable dans ses conseils sur les enfans des hommes , 9 changeant à son gre' les temps , et re'unissant ensemble les f> nations diverses. Je ne vous tiendrai pas plus long-temps en

f> suspens I et je passe tout de suite à ce que j'ai à vous an> ff noncer.

ff Pleins d'espe'rance en Dieu et fermement persuades que n Jesus-Christ son fils, au service duquel nous avons consacre n nos vies, ne nous abandonnerait pas dans des contrées V étrangères , nous sommes partis d'Acre pour Joppe, où n nous sommes arrive's heureusement ; nous pensions à rebâtir jt dans cette ville ie château, dont le rétablissement devait n non -seulement faciliter, mais encore abréger et rendre 99 plus sure la route de Jérusalem. Tandis que nous étions 99 à Joppe et que nous re'flechissions sur ce que nous avions 9) à faire , plusieurs messages nous sont venus du Soudan de 99 Babylone, et nous en avons envoyé plusieurs ù ce prince. 99 Le Soudan de Saphet , frère de celui de Babylone , e'tait 99 auprès de Gaza avec une armée considérable , et le Soudan 99 de Damas était campe' à Sichem avec une quantité innom- 99 brable de guerriers. Comme nous traitions de la restitution 9) de la Terre-sainte , Dieu par sa miséricorde a permis que le 99 Soudan de Babylone consentit à nous rendre la sainte Jéru- 99 saiem , ce lieu qu'ont touché les pieds de Jésus-Christ , où les 99 chrétiens peuvent Fadorer en esprit et en vérité. Nous vous yx assurons que cette restitution n'est pas feinte , mais qu'elle 99 est réelle , et qu'elle comprendra aussi la terre qui s'étend 99 jusqu'à la partie maritime de Joppé, afin que les pèlerins 99 puissent aUer au Saint-Sépulcre et en revenir en toute ^sûreté; sous cette condition cependant,. que les Sarrasins 99 de cette partie de la Palestine qui ont une grande véné- 99 ration pour le temple , puissent y aller et en revenir libre- 9 ment. Toutefois , ils s'y rendront sans armes ,. n'habiteront . 99 point dans la cité, et,, une fois leur oraison- finie , se reti- 99 Feront. Outre cela, on nous a restitué Bethléem et tout le 99 pays entre Jérusalem et cette ville ;. la cité de Nazareth ; 99 le territoire de Thoron , pays vaste et fertile , et position j» avantageuse; Sidon avec la plaine et ses dépendances: 9» cette ville doit être d'autant plus utile aux chrétiens y que 99 jusqu'à présent elle a été considérée par les Sarrasins comme 99 une des plus ricbes de la contrée ; car elle était l'entrepôt et 99 le lieu de communication entre Damas et Babylone.

99 II nous est permis de relever le château de Joppé, le x^cbâteau de Césarée,le château de Sidon, et, ce que n'a- 99 vaient jamais obtenu jusqu'ici les chrétiens , le château de 99 Sainte- Marie,, que les chevaliers de l'ordre Teutonique 99 avaient commencéàéleversur les hauteurs d'Acre. Le sultan, 9f jusqu'à la fin de la trêve, qui doit durer dix ans, ne peut

n faire élever de nouvelles forteresses sans notre permission, n L'empereur finit sa lettre en exprimant les sentimens de joie dont son ame est pénétrée.

Mathieu Paris décrit en ces termes le sceau de la lettre écrite par l'empereur Frédéric. H dit que d'un côté l'on voyait sa royale image avec cette légende : Fredericus, Deigratiâ, Romanorum imperator et semper augustus. Cette image-avait sur une épaule cette inscription , Rex Jérusalem , et sur l'autre, Rex Siciliœ, De l'autre côté du sceau était la cité de Rome; et en légende , Aoma^ caput mundi, tenet orbis frena rotundt,

Mathieu ne craint pas de dire que tous les chrétiens de la Palestine reçurent avec une grande joie la nouvefle du traité que Frédéric venait de conclure avec le soudan , parce qu'ils recouvrèrent la liberté de ieur culte et la possession de leurs églises. II accuse les Templiers d'avoir troublé cette allégresise en faisant dire secrètement au Soudan que, l'empereur se proposant d'aller au Beuve du Jourdain , où Je^sus-Christ fut baptisé par S. Jean-Baptiste, il pouvait aisément le surprendre et le faire périr, a Le soudan , ajoute-t-il , indigné d'une pa- V reille proposition , renvoya à l'empereur la lettre qui la y> contenait ; et Frédéric , se félicitant d'avoir échappé à des •9 pièges cachet, dissimula prudemment, et fit les préparatifs n de son retour. 9 On verra dans le volume suivant qu'un auteur arabe rapporte quelque chose de semblable. Mathieu Paris représente les Templiers uniquement occupés d'engloutir comme dans un gouffre les grands revenus que la chrétienté leur fournissait pour défendre la Terre -sainte. o Quand ils surent, ajoute-t-il, que leur perfidie était dévoilée » et qu'elle était devenue la cause d'une étroite amitié entre ^ le Soudan et l'empereur, ils attirèrent dans leur parti le pan triarche de Jérusalem, qui adressa à tous les fidèles une » lettre infamante contre Frédéric. » Mathieu Paris copie cette longue lettre. II prétend que , lorsqu'elle fut connue en Occident, elle fit beaucoup de tort à l'empereur , et lui fit

f)erdre bien des partisans. Le pape s'éleva avec plus de vioenec contre lui , et montra plus d'avidité pour faire de grandes levées d'argent. ,

u Gérold , patriarche de Jérusalem , à tous les fidèles, salut, » Quelle conduite étonnante ou plutôt déplorable l'empereur n n'a-t-il pas tenue en Palestine, depuis le commencement n jusqu'à la fin , au grand détriment de la chose de Dieu et n au grand mépris de la foi? De la plante de ses pieds au f^ sommet de sa tête , on ne pourrait trouver un grain de bon

DES CROISADBi. S07

f> sens. II est venu, charge de Pexcomipunication, sans argent, f) et suivi à peine de quarante chevaliers. II espérait se soutenir n en dépouillant les habitans de la Syrie. D'abord, il débarqua y> en Chypre y et là il s'empara du noble Ibelin et de ses fils, n qu'il avait invites à sa table sous pre'texte de parler des n afiaires de la Terre-sainte. Ensuite il retint presque en cap- 19 tivité le roi, qu'il avait engagé à venir le trouver. Il s'empara j» ainsi par violence et par fraude de tout le royaume. Après f) ces prouesses, il passa en Syrie. Quoiqu'il promit de faire » des merveiUes et que devant des irabécilles il tînt des disr » cours pleins de jactance , il envoya demander la paix au n sultan de Babylone. Cette conduite le rendit méprisable 9 aux yeux du sultan et de ses sujets, principalement lorsy> qu'ils eurent découvert qu'il n'était pas a la tête d'une » armée nombreuse. Sous prétexte de couvrir Joppé , il n marcha vers cette ville avec ses troupes, afin de se rap- 99 procher du sultan, et pour pouvoir plus facilement traiter 99 de la paix ou obtenir une trêve. Que dirai -je de plus? 99 i^près de longs et mystérieux pourparlers, et sans avoir 99 consulté personne, il annonça, un beau jour^ quand on 99 ^y attendait le moins, qu'il avait fait la paix avec le sultan. » Personne ne vit le traité de paix ou l'acte établissant la trêve ; 99 personne ne vit l'empereur prêter le serment d'observer /> les conventions stipulées. Vous verrez , par la teneur de p quelques articles que nous vous envoyons, combien fut J9 grande la malice de l'empereur , combien fut frauduleux 99 le traité qu'il conclut. L'empereur , pour donner du crédit i9 à,sa parole, ne voulut pour garantie que la parole du sultan , » e^m l'obtint. Il dit que la cité sainte lui était rendue. Il s'y 99 rendit avec son armée la veille du dimanche où l'on chante » Oculimei(l), Le dimanche suivant, quoiqu'excommunié, il 99 entra dans la chapelle du Saint-Sépulcre, et, au préjudice J9 évident de la dignité impériale, il mit le diadème sur son ^ front, bien que les Sarrasins gardassent entre leurs mains j9 le temple du Seigneur et le temple de Salomon, et qu'ils 99 proclamassent hautement, comme auparavant, la loi de ^ Mahomet , tout cela à la grande confusion et au grand chaf9 grin des pèlerins. Ce même prince qui avait promis très- ^ souvent de fortifier Jérusalem, sortit de la ville le lende- 99 main , au point du jour , le plus secrètement possible. Les V Hospitfdiers et les Templiers lui promirent de l'aider de 99 toutes leurs forces et de tous leurs conseils., s'il voulait

(1) Introït et nom du troisième dimanche de carême.

» fortifier la ville, comme il Pavait promis : mais l'empereur, » qui ne se souciait pas de re'tablir les affaires , et qui voyait » que la ville, dans Petat où elle avait été rendue, ne pou- » vait être ni conserve'e ni fortifiée, se contenta de la pro- » messe de restitution qu'il avait obtenue , et , le même jour, r> se dirigea rapidement vers Joppe' avec sa famille. Les pclen rins qui étaient entre's avec Fempereur à Jérusalem, voyant 99 son de'part, ne voulurent pas rester après lui. Le dimanche n suivant, où Ton chante hœtare, Hierusalem (1), il arriva rtk Saint-Jean d'Acre : là, pour mieux se'duire le peuple 19 et obtenir sa faveur, il lui donna plus de liberté. Quant 9 au motif qui l'a fait agir ainsi, Dieu le sait, et sa conduite 99 future nous le fera connaître. Comme tous ceux nui étaient « à Jérusalem, grands et petits, après avoir visite le Saintfi Sépulcre , se préparaient à la retraite , parce qu'il n'y avait n point de trêve conclue avec le sultan de Damas, nous crûmes r> que la Terre-sainte allait être abandonnée par tous les pele- 9 rins, et, dans cette conjoncture, nous ouvrîmes l'avis de » faire demander au roi de France, de pieuse mémoire, des y9 aumânes, afin de pouvoir retenir des soldats dont la pré- ^ sence e'tait réclamée par Fintérêt commun. L'empereur, 99 ayant eu connaissance de cette résolution , nous fit dire qu'il 99 était étonné que nous eussions conçu un tel projet danà 99 un temps où il avait conclu une trêve avec le sultan de Ba- 9) bylone. Nous hii répondîmes que le fer était toujours dans 99 la blessure, puisqu'il n'y avait pas de trêve avec le sultan de 99 Damas comme avec celui de Babylone, ajoutant que, mal- 9 gré le sultan de Babylone, celui de Damas pouvait nous » faire encore trop de mal. L'empereur dit qu'il était roi de 99 Jérusalem, et qu'il ne voulait pas souffrir dans ses états de 99 soldats étrangers. A cela nous répliquâmes que , sur les 99 affaires en question et sur toutes celles de même nature, 99 nous étions bien fâchés de ne pouvoir , sans compromettre 99 le salut de nos âmes , obéir à ses volontés , parce qu^I était 99 excommunié. L'empereur ne fit aucune réponse; mais, le 99 jour suivant, il fit assembler hors de la ville, par un crieur 99 public , les pèlerins qui l'habitaient , et il convoqua aussi 99 par des envoyés spéciaux les prélats et les religieux. Place 99 au milieu d'eux, il commença par se plaindre fortement de 99 nous, inventant des faussetés pour nous rendre odieux; 99 ensuite, se tournant contre le maître vénérable des Teni- » pliers , il s'efforça de flétrir sa réputation par de vaines

(1) Introït et nom du quatrième dimanche de carême.

» déclamations , cherchant ainsi à faire retomber sur d^autres y> la responsabilité de ses fautes, et ajoutant que nous entre- T> tenions des troupes dans le dessein de lui nuire. II ordonna ,f9 après cela, à tous les soldats étrangers, de quelque nation » qu'ils fussent, de quitter la Terre-sainte, et prescrivit au f> comte Thomas, quil instituait bailli de toute ia contrée, rf de punir corporellement quiconque serait trouve en contra« » vention , afin que le châtiment du premier eoupabie servît n d'exemple aux autres. Ces ordres donnes , il recommanda y> qu'ils fussent exe'cutes avec la plus grande rigueur, et ne ff voulut écouter aucune observation. Il résolut de poster sur- Tf le-champ des balistaires aux portes de la ville, leur com-^ ft mandant de laisser sortir les Templiers, mais de ne pas ft les laisser rentrer. Ensuite il fit garnit^ de batistes • les f> églises et les autres lieux élevés, et particulièrement ceux f) qui dominaient les communications entre les Templiers f> et nous; et vous saurez que jamais il ne montra tant de n haine et d'animosite contre les Sarrasins. Quant à nous*^ T> voyant la méchanceté manifeste de l'empereur, nous con^ V voquâmes tous les prélats et tous les pèlerins , et nous mey9 naçâmes de l'excommunication tpus-ôeux qui aideraienfle ^prince de leurs conseils ou de leurs Services contre l'Église, >) ou les Templiers, ou les autres religieux de la Terre-sainte; j> L'etopereur, de plus en plus irrite', fit sur-le<;hamp gard«r 79 to ils les passages-, défendant de laisser approcher de nous 79 ou 'de ceux qui nous suivaient aucune espèce de provisions, 9 et plaçant par-tout des balistaires et des sagittaires ,t[ui nous n attaquaient avec animosite, nous, les Templiers et les pej> lerins. Enfin , mettant le comble à sa maiice , il fit arracher » de la chaire de ve'rité des frères Prêcheurs et quelques frères 79 Mineurs qui e'taient venus pour annoncer'Ia parole de Dieu; 99 il les fit traîner par terre et fustiger par Ia ville-^ comme 79 s'ils eussent ete des malfaiteurs. Ensuite, voyant que, par 79 les mesures violentes qu'il avait adoptées, il n'obtenait pas 79 ce qu'il espérait, il fit traiter de la paix. Nous lui rëpon- 79 dîîi^ que nous ne voulions pas entendre îmrler de paix, 79 avant qu'il eut fait éloigner les balistaires et les autres 79 troupes, avant qu'il nous eut rendu nos biens, enfin avant '79 qu'il eut remis toutes choses dans l'e'tat où il les avait trou- 79 ve'es avant son entre'e à Jérusalem. Il finit par ordonner 79 lui-même de faire ce que nous voulions ; mais la chose ne 79 fut pas exe'cute'e : alors nous mîmes un interdit sur la ville. 79 L'empereur , voyant que sa méchanceté ne pouvait plus 79 avoir de succès, résolut de ne pas rester plus long-temps en

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f> Palestine, et, comme s'il eut voulatout détruire, il ordonna n de faire transporter en secret sur ses navires les baiiates n et les machines de guerre qui depuis long-temps étaient 4» ea- dépôt à Saint -Jean d'Acre pour servir à la de'fense «de là Terre-saÎQte , et U en envoya plusieurs au sultan de n Babjlojie comme à>un intime ami. li fit passer une troupe » de soldats en Chypre pour y lever de fo<'4es contributions jg> d'argent, et, ce qui nous parut plus étonnant, il détruisit 9 des galères qu'il pouvait emmener avec lui. L'ayant app • \s , «L BOUS, résolûmes de lui en faire de$ reproches; mais, évitant « ia remontrance et la leç.on , il s'échappa le jour 4e 1^ fête àts «apôtres S. PhHippe et S. Jacques, et, montant sur .une « galère, il së-.ba^-de gagner l'île de Chypre, sans faire ses 39 adieux à personne , abandonnant Joppe et toute la Pales- » tine pour toujours, s'il plait à Pieu. Bientôt les baillis du JT. sultan de Biibyleïne empêchèrent la sortie de Jérusalem , 9 «t plusieufft pelerins: moururent aipsi en route. Voilà ce 7,t|ue fit I!eaiper.e.ur leu Palestine ^ a la p^^e, de» son amc, «r ainsi qu'une -«njinîte ^ choses aus^i odieuses „ que nous « laissons à d'a^liîfts ie soin de faire connaître^. Pws^ ^^ Pi/su A!misericordiei«K ^n-iiido.ucir l'effet! Adieu. « . ■

. Sous la date d^/funee 1234 , Mathieu Paris se plaint amèrement des Icrvecs- d'argent que le pape Grégoire Bx f^e en Angleterre',' sous le prétexte d'une croisade. «Sous.ie « simple titre de nonces, dit-il, il envoya des ageos qui n avaient le j^ouvoir de ventables légats, et qui exigèrent de n l'argentjtaiitot par leurs prédications, tantôt par l'autorité n qu'ils s'arrogeaient, tantôt ei^ suppliant^. tantôt en excojpi- 9 muniant. Ils. Déduisirent un.e infinité de personnes en Aji- ^irgleterjDteàfuir.leur pays et à demander V9MLVoèïi^*> [infinitos •exiùrrèt'red£dfirunt et mendicantes] , «Le pape, ajoute Ma- J9 thieu , écrivit it^ms les fidèks dans des termes trçs-eloquens, 19 qui auraient' d4 pénétrer des cœur^ de pierre, si des actes n évidemment apposés à l'humaàité et à Id ^stice n'avaient » détruit l'efFet/d^ ses paroles. #♦ Màtlieu Paris cite cette longue lettre .du. pape, et dit ensuite comment l'avarice romaine fut un obstacle à l'entreprise. « Le pontife chargea n des frères Prêcheurs et des frères Mineurs de donner la y» croix, et, moyennant une sommé d'argent, de relever de » leur vœu ceux qui se seraient croisés. Les frères Prêcheurs » et Mineurs, qui avaient fait vœu de pauvreté et d'humilité, » se portèrent à un tel degré de faste , pour ne pas dire »> d'arrogance , qu'ils se firent recevoir dans les couvons et n dans les villes avec toute la pompe de l'église, c'est-à-dire,

DES CROISADES. 8ft

M en procession 'solennelle , avec les bannières , les cierges » allumés et les plus beaux orneraens. Us prêchèrent pendant M plusieurs jours de suite , et le lendemain pour de l'argent M ils déliaient de leur vœu ceux qui s'étaient croisés la veille. » En peu de temps , il se Et une levas d'argent si considé- » rable , qu'on ne pouvait savoir dans quel gouffre allaient » s'engloutir toutes les sommes recueillies par les agens du » pape : aussi le zèle des fidèles pour la croisade fut-il bien- » tôt ralenti. On fut surtout scandalisé de voir que l'argent » levé par Etienne , légat du pape , pour faire la guerre à » l'empereur, ne fut ni restitué, ni employé au service de » l'Eglise quand Ja paix fut faite. »

L'année suivante 1 255 , le pape publia de nouvelles lettres pour la croisade. Des frères Prêcheurs et Mineurs furent encore chargés du soin de la prêcher. Jean de Saint-Alban , autrefois diacre de l'église de Saint- Quintin , puis trésorier de l'église de Salisbury , et quelques autres personnages religieux, prêchèrent avec le secours de Dieu, et confirmèrent leurs discours par des signes miraculeux. D'après un ordre apostolique, ils obligèrent les archidiacres et les doyens des provinces à réunir dans chaque paroisse les hommes et les femmes , menaçant de Fanathème tous ceux ui n'assisteraient pas à leurs prédications. Dans le village e Clare^ une femme accablée d'infirmités et ne pouvant marcher s'était fait porter à l'église , dans la crainte de l'excommunication ; elle se trouva tout-à-coup , à la voix du prédicateur, rendue à la santé, et retourna chez elle en glorifiant le Seigneur.

Sous la date de 1256, l'historien rend compte d'un écrit que des Prêcheurs envoyèrent d'Orient à Grégoire IX , sur la vie et la mort de Mahomet , sur ses doctrines religieuses , et sur les croyances des Sarrasins ; il parle de nouvelles prédications pour la croisade , et répète ses plaintes sur les exactions de la cour de Rome. Sous la date de l'année suivante , Mathieu Paris raconte une expédition malheureuse des Templiers du côté d'Antioche. Les TempHers et les Hospitaliers de l'Occident , apprenant cette nouvelle , se préparèrent à aller venger le sang de leurs frères. Les Hospitaliers anglais envoyèrent leur prieur , guerrier célèbre , avec une milice soldée et beaucoup d'argent. Les chevaliers partirent de leur maison de Clerkanvrelle qui était dans Londres , et marchèrent avec fierté vers le pont , les bouchers au bras y les lances levées , précédés d'un étendard , afin de recevoir les bénédictions de ceux qui les verraient passer. Ces nobles guerrriers , inclinant la tête de côté et d'autre ^ se recommandèrent aux prières de tous.

Sous la date de 1238 , Mathieu Paris parle d'une ambas<« sade envoyée au roi de France par les Sarrasins. Cette ambassade annonçait l'invasion des Tartares , qui désolaient toute TAsie, qui avaient pénétré dans la Hongrie, et porté la terreur de leurs aunes jusque dans le nord de l'Europe. « Aussi les habitans de la Gotkie, dit l'historien , qui avaient » coutume de venir en Angleterre au temps de la péche » et de charger leurs vaisseaux , ne parurent-ils point. Q ar-* » riva , ajoute-t-il, que le poisson halec (le hareng) se ven- » dit cette année pour rien , et qu'on en donna de quarante » à cinquante pour une pièce d'argent, dans des contrées » même éloignées de la mer. Le chef de l'ambassade des » Sarrasins , homme puissant et d'une naissance distinguée , , 9 chargé de demander du secours aux rois de l'Occident , en-> » voya un des siens au roi d'Angleterre pour lui dire que , » si Içs Sarrasins ne pouvaient résister a l'impétuosité des » Tartares , tout l'Occident serait exposé à leurs ravages. » Mathieu Paris ajoute que l'envoyé sarrasin exprima dans son discours cette pensée du poète :

Tune tua res agitur , parles cùm proximus ardet.

L'évêque de Winchester , qui , par hasard , était présent et avait pris la croix, dit à Fassemblée : « Laissons ces chiens » se dévorer entre eux. Nous aurons plus facilement raison » des ennemis du Christ qui resteront; nous les tuerons, » nous en purgerons la surface de la terre : alors le monde B sera soumis à la seule Eglise catholique , et il n'y aura plus » qu'un pasteur et qu'une bergerie. »

Nous avons parlé,, dans notre xii®. livre, d*une réunion, à Lyon , en 1 259 , de chefs de croisés qui , tout occupés des préparatifs de leur départ , reçurent ordre d'un nonce du pape de retourner chez eux. Les croisés se récrièrent tous sur cet ordre. Mathieu Paris exprime , dans les termes suivans , les plaintes qu'ils firent entendre : « D'où vient , di- » saient-ils, cette contradiction de la part de la cour de » Rome et du pape ? Ne sont-ce pas ici le but et le lieu » qui depuis long-temps nous ont été assignés par les légats » et les prédicateurs du pontife romain ? Nous nous sommes » préparés au saint pèlerinage d'après leurs discours et leurs » promesses ; nous avons fait provision de vivres et de tout » ce qui pouvait nous être nécessaire dans le voyage ; nous » avons engagé ou vendu nos terres, avec tout notre.mobilier B et nos maisons ; nous avons dit adieu à nos amis et envoyé » devant nous nos trésors dans la Terre-Sainte ; nous avons » annoncé notre arrivée et nous nous sommes mis en route ;

V maintenant , pour empêcher l'entreprise j nos pasteurs f> changent de langage et s'élèvent contre nous !

« Les croises, ajoute Mathieu, se seraient portes à des n violences contre le nonce du pape , si la prudence des » prélats n'eut arrête' ieur fureur. »

Vers le même temps les officiers de l'empereur apportèrent des lettres à ces croisés pour leur persuader de ne pas aller en Palestine sans chef et sans i'avoir lui-même pour guide. Ces envoyés excusèrent l'em|)ereur sur l'impossibilité où il était de partir sur-le-champ. (* Alors , dit l'historien , la condiff tion des pèlerins devint misérable. Ils furent comme du sable t> sans chaux ou comme des pierres sans ciment. Plusieurs

V s'en retournèrent en murmurant et en détestant les discours ff des prélats. D'autres, se rendant au port de Marseille, firent » voile vers la Terre-sainte , avec le désespoir dans l'ame.

V Quelques-uns allèrent en Sicile attendre jusqu'au prin- » temps l'arrivée de quelques chefs; mais d'autres, autorisés n par des lettres de l'empereur , laissèrent l'Italie à gauche » et gagnèrent le port de Brindes. »

Mathieu Paris semble contredire ce qu'il avance ici, lorsque, quelques pages plus loin, et toujours sous la même date, if dit que l'empereur, indigné que les Français eussent méprisé ses conseils, défendit qu'on leur fournit des vivres, soit de la Pouille, soit de l'île de Chjpre, soit de ses autres domaines, ahes Sarrasins, à cette nouvelle, ajoute-t-il, ref> levèrent la tête , et exercèrent impunément contre les chréyf tiens de plus grandes violences, v

L'historien rapporte, sous la date de 1240, deux lettres sur l'expédition que les princes croisés firent vers le territoire de Damas, et sur la défaite qu'ils éprouvèrent près de Gaza. Ces deux lettres , l'une d'un anonyme , et l'autre du comte de Mbntfort adressée à sa femme , n'offrent rien de remarquable.

<t L'empereur Frédéric , ajoute Mathieu Paris, ayant appris ff la défaite près de Gaza, en fut vivement affligé, quoiqu'il 99 eût vu ses conseils méprisés par les pèlerins. Il écrivit aus- » sitôt une lettre terrible aux Sarrasins de Damas et du » Caire, afin qu'ils ne maltraitassent point les nobles chréy> tiens qu'ils avaient en leur pouvoir. Il les menaçait de fondre f> sur eux avec ses aigles redoutables et victorieuses , et de » leur faire sentir les effets de l'indignation des Romains et V de leur empereur, dont les épées s'étaient tant de fois » abreuvées du sang des Orientaux. »>

Le même prince écrivit aussi sur ce sujet une lettre au roi d'Angleterre. « Cette lettre, dit Mathieu, lui concilia

814 BIBLIOTHÈaUB

ff Tesprît de beaucoup de inonde , et lui fît des partisans même ff parn>i le peuple romain. »

L'historien rapporte que le comte Richard partit cette même année pour la Palestine; il traversa la France, et se rendit au couvent de Saint-Gilles. Là , un legat du pape vint lui défendre de passer la mer : le comte méprisa cette défense; et, après en avoir instruit Terapereur, il se dirigea vers Jérusalem, te Pendant ce temps, les Sarrasins d'Orient, f> saisis de crainte , continue Mathieu Paris , eurent recours à 9» leur nécromancie , et, après avoir sacrifie aux démons, leur ff grand-prêtre interrogea l'avenir par des sortile'ges. Il anf> nonça une nouvelle invasion des peuples d'Occident; l'ar- » rive'e d'un jeune he'ros , qui devait être la terreur de l'isla- » misme. Ce jeune héros était Richard de Corn ouailles. L'auyf gure , ajoute l'historien , voyant tous les musulmans cons- » ternes de cette pre'diction , leur dit : Ne pleurez pas ; mais f) priez que les chrétiens offensent par leurs péchés le Christ, V leur Dieu , et quils perde/nt sa faveur comme ils Vont n perdue dernièrement en Egypte, Ces paroles donnèrent n un peu de consolation aux musulmans et diminuèrent 39 leurs craintes, n

Le comte Richard débarqua heureusement à Acre douze jours après la Saint-Michel. Mathieu Paris dit que ce prince fut reçu en grande pompe par le cierge , les chevaliers et le peuple. II entra dans la ville au son des cloches , des tambours et de la musique. Tout le monde , levant les mains au ciel , s'écriait : Benedictus quivenitin nomine Domini ! Trois jours après son arrivée, le comte fit proclamer par un héraut un edit qui invitait les pèlerins à ne point s'en retourner pour cause de manque d'argent, et à rester pour combattre, leur promettant de fournir lui-même à leur entretien.

En parlant de la couronne d'épines que S. Louis reçut de l'empereur Baudouin , l'historien dit que le pieux monarque la paya généreusement à l'empereur, dont les trésors étaient épuises. Mathieu Paris félicite beaucoup la France d'une si précieuse acquisition, u Mais, ajoute-t-il, les joies humaines f) ne sont pas durables ; il vient toujours s'y mêler des sujets n de pleurs. Dans ce même temps, la détestable nation des n Tartares , peuple de Satan , sortit de son pays entoure de » montagnes, et, semblable à des démons échappes du Tarm tare , couvrit la surface de la terre comme des sauterelles. « Ici Mathieu Paris décrit les mœurs , le caractère et les victoires des Tartares, tels que nous les avons décrits nousmême d'après les auteurs contemporains.

Des croisades. 315

Il est difficile de croire à ce que raconte ensuite Mathieu Paris du comte de Bretagne et de quelques autres grands seigneurs croises. II suppose qu'une jalousie inspirée par la réputation toujours croissante du comte Richard porta Ces barons français à traiter avec les Sarrasins et à conclure une trêve secrète de dix années, après avoir reçu de grandes sommes d'argent.

Sous la date de 1241 , Mathieu Paris revient aux irruptions des Tartares, et parle de leurs ravages dans le royaume de Hongrie. Puis il rapporte une conversation que la reine Blanche de France eut- à cette occasion avec son fils, u Où f) étes-vous , mon fils Louis? dit'clle. Le roi, s'approchant, ren pondit à la reine : Que voulez-^ous , ma mère ? Blanche , n poussant de profonds soupirs et fondant en larmes , ne con- V sideVa pas cependant avec la faiblesse d'une femme les dan- T) gers qui menaçaient l'Europe; elle dit : Mon cher fils , que n faut 'il faire après le triste événement dont la terrible f) nouvelle est venue jusqu'à nous ? V invasion des Tartares f) nous menace dune ruine générale, nous et la sainte Eglise, n Le roi, d'une voix plaintive, mais avec une inspiration dity vine, répliqua: O ma mère, que la consolation céleste nous n soutienne; car, s'ils viennent jusqu'à nous y ou nous les reff pousserons dans le Tartare d'où ils sont sortis , ou bien ils n nous enverront au ciel. Ces paroles remarquables et dignes n d'eioge , ajoute l'historien , ranimèrent non-seulement la nof9 blesse de France, mais encore les habitans des pajs voisins, n L'empereur e'crivit aussi sur ce sujet aux princes chrétiens , et notamment au roi d'Angleterre, une longue lettre que Mathieu Paris rapporte en entier. Dans cette lettre, Fre'derîc se plaint du pape , peint les dangers de la chrétienté , et conjure les princes de se reunir pour résister aux entreprises d'un peuple barbare.

L'historien ajoute que cette lettre donna lieu dans le monde a diverses opinions. Il y en eut qui dirent que l'empereur avait suscité ce fléau des Tartares , et que sa lettre avait été publiée pour mieux cacher ses desseins criminels. On l'accusait de vouloir renverser la foi chrétienne et d'aspirer à la monarchie universelle. On voit ici ce qui arrive presque toujours dans les temps de trouble et de discorde, où la défiance empoisonne tout, où chaque parti ne voit d'ennemis que ceux qu'il combat et qu'il a devant lui; et, dans le désordre où se trouvait alors l'Europe, l'invasion des Tartares n'était pas ce qu'on craignait le plus.

L'historien transcrit encore une longue lettre du comte

Richard à ses amis. Le prince y rend compte de son pèlerinage, et de ce qui s^est passe en Palestine pendant son séjour. Les détails dans lesquels il entre, ne roulent guère que sur la trêve qu'il avait conclue avec les SaiTasins, et ne présentent aucun fait ni aucun exploit important. Mathieu Paris ajoute que Richard fit donner une honorable sépulture aux ossemens des gentilshommes chrétiens tués à Gaza et qui n'avaient point encore été ensevelis. Mathieu Paris, après ce récit, suit ie* comte Richard revenant en Angleterre; ce prince ramena avec lui, entre autres merveilles de l'Orient, deux jeunes filles sarrasines d'une taille élégante, qui marchaient sur des globes ou boules placées sur la surface plate d'un pavé ou carreau : elles dansaient toutes deux sur ces boules en frappant des mains , ou en tournant leurs bras de diverses manières , ou en plojant leur corps , tenant en main des cymbales résonnantes , ou des tablettes (des castagnettes peut-être) qu'elles frappaient l'une contre l'autre en s'agitant avec une vitesse prodigieuse.

Mathieu Paris , d'après d'autres historiens anglais , rend compte des querelles qui s'élevèrent entre les Templiers et les Hospitaliers après le départ du comte Richard.

Sous la date de 1243 , il copie une très-longue lettre d'un clerc de l'archevêché de Bordeaux , appelé Ives de Narbonne, sur l'invasion des Tartares. Ives, accuse d'hérésie , s'était vu obligé de se réfugier en Hongrie , où il se trouvait lorsque les Tartares y pénétrèrent. Dans cette lettre qu'il adresse à son archevêque , il peint ces peuplés avec les mêmes couleurs qu& l'empereur Frédéric. L'historien , après l'avoir rapportée, dit qu'elle fit beaucoup d'impression sur les rois et les grands qui la lurent, et qu'elle les aurait portés sans doute à venger l'injure du Christ et de toute l'Eglise, si les diflférens qui existaient entre le pape et l'em-

f>ereur, n'eussent trouble le monde. Il cite ensuite une autre ettre qui donne une idée de l'état oii se trouvaient alors les chrétiens dans la Terre-sainte. Elle est d'un Templier nommé Herman de Périgord, qui écrivait au précepteur du Temple en Angleterre. Après avoir parlé de plusieurs négociations avec le sultan du Caire et quelques autres princes musulmans, cet Herman ajoute que le sultan de Damas a rendu aux chrétiens la ville et une grande partie de la terre de Jérusalem.

'U Ce doit être, dit-il, un grand sujet de joie pour les anges n et pour les hommes , que la sainte cité de Jérusalem soit déf> sorniais habitée par les seuls chrétiens ; que tous les Sarrasins

DES CROISADES. 8l7

fi en soient expulses; que , dans tous les lieux saints purifies n par les prélats des églises et où depuis cinquante-six ans n ie nom de Dieu n'avait pas ete invoque , son saint nom soit

V maintenant béni, et que les divins mystères y soient cele- 39 bres tous les jours. Le chemin est libre et sur pour tous » les fidèles qui voudront visiter ces lieux. »

Herman espère que cet ëtat pourrait se maintenir, si la paix se rétablissait parmi les princes chrétiens ; mais les passions, les haines qui agitent FOccident, la rendent peu probable. « Les colonies chrétiennes , ajoute-t-il , sont abann données à elles-mêmes et aux faibles secours de quelques 9) barons et prélats. Il est vrai que l'ordre du Temple assure ff par ses efforts et son argent la frontière du câte de FE- » gypte ; il se proposé d'e'lever un fort pour de'fendre Je'run salem. Les sultans * de Damas et d'Emesse protègent les i) fidèles; mais, sans l'assistance du Christ et de ceux qui le f> servent, on a peu d'espoir de conserver long-temps les posr> sessions chrétiennes contre un ennemi puissant et habile, n Mathieu Paris observe que cette lettre fit peu d'impire^sion sur l'esprit de plusieurs, à cause de l'infamie [infamia] des Templiers. On les accusait d'animer les chrétiens contre les Sarrasins , parce que l'état de gu^erre entre les musulmans et les fidèles , en augmentant les rapports de l'Occident et de rOrient, procurait de grandes richesses à leur ordre. A cette occasion , l'historien s'élève contre les grands biens et le luxe des ordres militaires. Les Hospitaliers possédaient , à eux seuls, dix-neuf mille manoirs; et les Templiers, neuf miOe.. II ajoute que chacun de ces manoirs pouvait envoyer un chevalier à la Terre-sainte, u Aussi les chrétiens qui savent f} cela pensent-ils que ces deux ordres ont toujours quelque 9> arrière-pensée, et que le loup est cache' sous la peau de

V brebis. Sans leur politique perfide, il n'est pas douteux que » tant de braves chevaliers de l'Occident n'eussent renverse J9 aisément la puissance des infidèles. »

Sous la date de la même année, l'historien copie encore deux lettres : l'une de l'empereur Frédéric , adressée au comte Richard; l'autre du grand-maître des Hospitaliers. Dans ces deux lettres, qui contiennent à peu près le récit des piémes faits, l'empereur et le grand-maitre de l'Hôpital rendent compte de l'invasion des Karismiens. Ces barbares avaient fondu sur le royaume de JeVusalem. Pour eViter la mort, les fidèles de la cite sainte avaient fui vers Joppe; mais, les ruses Karismiens , maîtres de Jérusalem , ayant arbore sur les remparts l'étendard du Christ , les chrétiens , trompes

par ce signe , étaient accourus en foule , et tous araient e'tr e'gorge's.

Dans une autre lettre , écrite par les preiats et les barons de la Terre -sainte aux preiats de France et d'Angleterre, on annonce qu'une nation féroce, sortie des extrémités de rOrient, s'est jete'e sur le royaume de Jérusalem, a Cette con- »tree, tourmentée pendant (on g -temps par ies Sarrasins rf ses voisins , respirait enfin dans ces dernières années. Mais ^ les pèches du peuple chrétien ont attire de loin une nation 9 inconnue et un glaive vengeur : la rage des Tartares a ff rempli tout l'Orient de terreur et de calamités. Poursuivant » indistinctement les incrédules et les fidèles, ils ont chasse f> jusqu'aux extrémités de ses frontières un peuple qui est n venu attaquer le peuple chrétien : car ,- après avoir détruit ff tonte la Perse , ils ont fait la guerre à des hommes plus y mechans qu'eux; ils ont poursuivi ies Karismiens, ies pius f> cruels des hommes , et les ont expulses de leur pays , comme ff des dragons qu'on fait sortir de leurs cavernes. Ce peuple ff incrédule, n'ayant plus de demeure, et ne pouvant , a cause 9 de sa mahce, en obtenir une dans la piupiirt des états sarj» rasîns, n'a trouve que le Soudan du Caire, persécuteur de f> la foi du Christ, qui lui ait offert la terre de promis^n, que » le Très-haut avait donnée à ceux qui croyaient en lui. Les ff K^ismiens, soutenus par ce Soudan, sont venus dans l'héff ritage du Seigneur avec ieurs femmes et leurs enfans et- » plusieurs milliers de cavaliers armes. Leur arrivée a été » si subite, que nos voisins ni nous n'avons pu la preVenir. » Ils sont entres inopinément dans le royaume de Jérusalem f) par les plaines de Saphet et de Tibe'riade. «

Ici l'historien rapporte une lettre e'crite par le cierge de la Palestine , et dans laquelle on parle des rapides progrès des Karismiens dans la Terre-sainte. * Ces barbares ont occupé ff tout le pays depuis Jérusalem jusqu'à Gaza. Dans cette triste f9 position , les chrétiens ont appelé à leur secours les sultans f) de Damas et d'Ëmesse, qui leur étaient unis par un traité. ff Le retard apporte par les musulmans dans l'exécution de leur ff promesse a ouvert tout le pays aux armes des Karismiens, ff qui sont venus mettre le siège devant Jérusalem. Restés ff sÀns défense , les chrétiens de la cite sainte ont fîii dans les ff campagnes , on , maigre la trêve qui existait , les paysans ff sarrasins les ont égorges. Ceux que le glaive des Sarrasins a ff épargnes , ont péri soit dans la cite sainte, soit dans les camf9 pagnes. Les barbares ont décapite les prêtres qui étaient à ff l'autel , disant entre eux : Répandons le sang du peuple

DES CAOI81DE8. 819

y» chrétien dans cenieme lieu oii il fait des libations de vin en 9 r honneur de son Dieu, qu'il dit y asfbir été suspendu en » croix, »

Les prélats et les pasteui^s spirituels de la Terre-Sainte , après avoir décrit les nombreux sacrilèges dont Jérusalem fut souillée, déploreut la défaite de Gaza ; et parlant de ceux qui ont éciiappé au désastre : « Pour nous , disent-ik , sur n qui nos péchés ontfait retomber toute cette calamité, et que » le Seigneur n'a pas jugés dignes du martyre , nous nbus » sommes retirés à Ascalon. Nous avons de tous côtés soUici- » té des secours ; nous ne savons point encore ce que pro- » duiront nos sollicitations et nos prières ; tout ce que nous » savons , c'est que nos maux sont à leur comble ; tout le » pays que nous habitons est rempli de douleurs , de gémis- » semens , de misères. Il n'y a pas un habitant qui ne pleure » la mort d'un des siens. Quoique le passé nous accahle de i> tristesse, l'avenir nous effraie encore davantage; car, » comme tout ce pays de la chrétienté , acquis par la force » du glaive, est privé et dépourvu de tout secoui'S humain et » terrestre , que ses défenseurs sont presque tous anéantis » » que ceux qui restent sont non-seulement en très-petit » nombre , mais encore réduits à l'extrémité , nous avons à M redouter les derniers triomphes des ennemis de la croix , i> dont l'audace et.l'insolence insupportables se sont accrues » par leurs victoires, et qui sont venus camper dans la » plaine d'Acre, sur un espace de deux milles. Us occupent » et parcourent tout le pays sans obstacle et sans résistance, » depuisf Nazareth et Saphet ; ils se le partagent entre eux a comme s'il leur appartenait , et mettent des commandan» » et des magistrats dans les bourgs et les villages des chré- » tiens ; ils perçoivent les impôts. Les paysans et les autres » indigènes se sont révoltés contre les chrétiens , et se sont » tous soumis aux Karismiens. Tous les fidèles de l'Eghse de » Jérusalem et des colonies chrétiennes n'ont plus maintenant que quelques places fortes, qu'ils défendent avec beaucoup de fatigue et de difficulté. On dit que ceux du » Caire, qui sont à Gaza, vont se porter en grand nombre sur n Acrepour assiéger cette ville avec les Karismiens. Nous avons i> reçu , le 22 novembre , des députés et des lettres du châ- » telain et des frères de l'Hôpital qui sont au château de » Scalon, et qui nous informent que l'armée du Caire tient » ce château assiégé ; ils implorent de nous et de la chré- » tienté de prompts secours. Si votre piété vous fait regar- » der avec compassion le triste état de la Terre-Sainte , si la » cause de Jésus-Christ vous touche, adressez au Très-Haut^

820 filBLIOTIlfeQUlS

n nous VOUS en supplions, de ferventes prières pour que celui n qui a consacré cette terre par son sang pour la rédemption i» de tous , daigne y jeter un regard de miséricorde et la » défendre de ses ennemis. Apportez, ô révérends pères, M tout votre zèle à cette œuvre salutaire , afin de mériter » par là une récompense céleste , et tenez pour certain que Y> si au prochain passage du mois de mars cette terre n est » secourue ni par la main du Très-Haut ni par les effors des >» fidèles , elle est entièrement perdue et ruinée. Gomme il >» serait trop long de vous exposer par écrit les besoins et » l'état général de la Palestine, nous vous envoyons le i» vénérable père évêque de Béry te , et le pieux Amoul , de 1» Tordre des frères Prêcheurs , qui vous diront pleinement >» la vérité. Nous vous prions humblement d'accueillir avec » bonté ces députés, qui se sont exposés à de grands dangers » pour l'Eglise de Dieu , en se mettant en mer dans la saison » de l'hiver. Donné à Acre , le 25 novembre 1 244. » Mathieu Paris raconte» sous la date de la même année,

3ue le roi des Tartares signifia au prince d'Antioche, par ivers ambassadeurs , qu'il eût à aoattre les murs de ses villes et places fortes, à lui envoyer tout l'or et l'argent provenant de sa principauté , et en outre trois mille vierges ; autrement , qu'il verrait tout son pays ravagé par le glaive. Le prince, à cette sommation , poussa tm profond soupir, et dit : « "Vive le Seigneur ! vivent ses saints ! jamais je ne N consentirai à ce qu'on me demande : j'aime mieux que le n sort des armes en décide et que le Seigneur prononce, n Les ambassadeurs s'en retournèrent avec cette réponse au-

Srès de leur maître. La même sommation fut faite au roi 'Arménie et à quelques puissans princes sarrasins : on ignore ce qu'ils répondirent.

Sur les nouvelles désastreuses qui arrivaient chaque jour de la Terre-Sainte , le comte Richard d'Angleterre y envoya environ mille livres d'argent ; le roi de France, les Hospitaliers et les Templiers , firent de nouvelles levées d'iionunes et d'argent. Louis IX pria le pape d'envoyer dans son royaume un légat éloquent et sage pour prêcher la croisade.

Analyse de Mathieu Paris. TROISIÈME PARTIE. Depuis le cojicile de Lyon Jusqu'à la fin de la première croisade de saint Louis»

Nous avons parlé longuement dans notre histoire du concile de Lyon , et nous en avons parlé surtout d'après Mathieu Paris. Nous avons fait connaître en même temps les terribles

querelles survenues entre le sacerdoce et Tempire , ainsi que l'agitation et le trouble qne la déposition de Frédéric avait jeté parmi les peuples chrétiens. Au milieu de ces querelles et des préparatifs de la croisade y une fâcheuse discorde fut sur le point d'éclater entre le clergé et la noblesse de France. Une. pièce fort curieuse nous a été conservée à ce sujet par le moine de Saint-Alban, dans la langue même où elfe a été écrite. En voici le texte.

« A tous ceux qui ces lettres verront , nous tous desquels » les seaux pendent en cest présent escript , faisons sçavoir , » que nous par la foi de nos corps avons fiancé et sommes » aliancé , tant nous comme nos noirs à tousiours , à aider » les uns aux autres, et à tous ceux de nos terres et d'autres » terres , qui vouldront être de cette compaignie y à pour- » chasser et à requérir et à deffendre nos droits et les leurs » en bonne foi envers le clergié et pour ce que serait griève » chose nous tous assembler pour cette besoîgne , nous avons » eslu par le commun assent et octroy de nous tous , le duc j» de Burgoigne , le comte Perrun de Bretaigne , le comte » d'Angulesme, et le comte de Saint-Pol, à ce que, si aucuns » de cette communité avoit à faire envers le clergié, tel » aide comme ces quatre devant dits et garderoient qu'un » homme luy deust faire , nous luy ferions , et c'est à sçavoir » que a ce deffendre , pourchasser et requérir , chascun de » cette communité mettra la centiesme part par son serment n de la vaillance d'un an de la terre qu'il tiendra , et chacun n riche homme de ceste compaignie fera lever en denier chasn cun an à son pavoir à la Purification Notre-Dame , et les n délivra où il sera mestier pour cette besoigne, par les » lettres pendantes de ces quatre avant-nommés , ou de ceux *» de eux ; et si aucun avoit tort , et il ne vouloit laisser par rt ces quatre avant-nommés , il ne seroit pas aidé de la com- 9* munité. Et si aucun de cette compaignie estoit excomunié » par tort , cognu par ces quatre , que le clergié luy feist , il 9t ne laisseroit aller son droit ne sa querele pour l'excomue- » niment , ne pour autre chose qu'on luy fasse , si ce n'est >» par l'accord ae ces quatre, ou des deux de ceux, ains pour- » suiveroit sa droiture; et si les deux des quatre moure- " royent, où alloyent hors de la terre, les autres deux qui " demeuroyent, mestroyent autres deux en Ueu de ces deux, » qui auroyent tel pavoir que est a devant divisé ; et s'il ave- » noit que les trois et les quatre allassent h^s de la terre * » ou mourissent, les douze ou les dix des riches de cette j» communité, esliroient autres quatre, qui auront cemesme 19 pavoir que les quatre devant dits ; et si ces quatre , ou au-

» cun de la coininunitë par le commandement de ces quatre^ )> faisent aucune besoigne qui appartinsist à cette commu^ » nité , la communité les deiiureroit. »

On voit qu'il s'agit ici d'une puissante confédération for*mée entre les seigneurs et les barons. Mathieu Paris nous donne en latin une autre pièce qui sert à expliquer la première. Les chefs de la confédération se plaignent de ce que le clergé , oubliant que le royaume a été converti à la foi chrétienne , par la valeur et les armes des guerriers , avait d'abord séduit les peuples par une certaine humilité, et s'avançant avec l'adresse du renard, s'était mis peu -k peu à la place de la noblesse belliqueuse. Les enfans des serfs jugeaient y selon leurs lois , les hommes libres et les enfans des hommes libres , et cela , malgré les coutumes établies et les ancieniies constitutions. » Us nous ont fait, ajoutaient les comtes et les barons , une condition pire que celle que nous fait l'Evangile , lorsqu'il dit : Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César; nous devons en conséquence, faire revivre nos droits , et rétablissant les choses comme elles étaient primitivement , nous défendons à tout clerc ou laïc de traduire qi/i que ce soit deva*it le juge ecclésiastique, si ce n'est pour hérésie , mariage ou usure. » Les seigneurs voulaient «nsi réduire le clergé à la vie contemplative , et ramener le temps des saints et des miracles. Tel est l'esprit de la seconde pièce conservée par Mathieu Paris. Il est évident que la juridiction ecclésiastique l'emportait alors sur celle des comtes et des barons , ce qui privait ces derniers d'une grande partie de leurs richesses, et même de leur pouvoir. La prétention qu'avait la noblesse d'avoir converti les Gaules , pouvait paraître un peu chimérique , et nous montre à la fois l'orgueil et l'ignorance de ces seigneurs pleins de bravoure, toujours disposés à croire que tout s'était fait en France par les armes. Le pape fut très-irrité de la tentative des grands du royaume et s'arma contre eux de toutes les foudres de l'église : il les menaça de les priver , eux et leurs proches , de tout bénéfice ecclésiastique. On doit croire que cette affaire aurait pu aller fort loin dans tout autre temps ; mais la croisade qu'on prêchait alors occupait toutes les pensées , et la plupart des chefs de la confédération ne tardèrent pas à partir pour l'Orient. Il est probable que la noBlesse française fut excitée par les lettres de Frédéric II ; car l'empereu^d' Allemagne écrivait aux princes , qu'il fallait enfin réduire les prêtres h vzVre comme dans la primiti\t église, qualcsfuerunt in ecclesid primitisfd. Le moine de Saint- Alban , qui rapporte une des lettres de Frédéric adressée au

roi d'Angleterre , ne voit pas «ans indignation qu'on veuille réduire le clergé à la pauvreté des premiers temps, et ne troave plus dans le prince allemand qu^un ennemi déclaré de yéglise. Par là , dit-il , Frédéric effaça et éteignit impudemment et imprudemment sa réputation de prudence et de sagesse ; impiidenter et imprudenter extinxit atque delevit.

Mathieu Paris , revenant aux affaires de la Terre-Sainte , rapporte un fait que nous avons déjà rappelé dans notre histoire. Les Sarrasins, informés des préparatifs qu'on faisait contre eux , empoisonnèrent du poivre qu'ils savaient dévoie être envo^^é en Occident ; plusieurs personnes qui ignoraient cette malice , en furent victimes : lorsqu'elle fut découverte , on publia en France et en Angleterre un avis pour ^ mettre les habitans en garde contre cette perfidie. « D'autres, ajoute l'historien , prétendent que d'avides marcliands avaient employé ce moyen , afin de Vendre plus cher le poivre qu'ils gardaient depuis long-temps. » Cette dernière version nous paraît la plus vraisemblable ; on doit croire , en effet , que la cupidité profitait quelquefois de l'ignorance des peuples, et qu'elle tira parti de leur crédulité, comme elle l'a fait dans des siècles plus éclairés.Sous une date antérieure àcelle-ci,Mathieu Paris raconte que le Vieux de la Montagne avait envoyé en France plusieurs de ses Assassins , pour attenter à la vie de Louis IX. Ce fait n'est guère plus croyable que celui qu'on vient de lire.

L'historien anglais, sous la date de 1216, dit que les. Templiers et les Hospitaliers se mirent à faire pénitence et s'occupèrent de racheter ceux de leurs frères qui étaient prisonniers en Egypte. Le sultan accueillit fort mal les ambassadeui's qu'ils envoyèrent au Caire : il leur reprocha leur trahison envers Frédéric , leur esprit de discorde , leur cupidité, leur manque de foi, et jusqu'à leur manque de courage. Il est probable que Mathieu Paris met ici dans 1* bouche du sultan d'Egypte tous les reproches qu'on faisait alors dans la chrétienté aux chevaliers d/s Saint-Jean et du^ Temple.

L'auteur parle ensuite des divisions qui s'élevèrent entre Le sultan du Caire et les Karismiens , lesquels se réunirent au sultan de Damas, contre les Egyptiens. Les divisions qui régnaient entre les Sarrasins firent espérer aux chrétiens des temps plus tranquilles ; mais, il paraît que cet espoir fut bien faible et de peu de durée ^ puisque, quelques pages plus loin , et toujours sous la même date , Mathieu Paris dit que les citoyens d'Acre n'osaient s'éloigner ou sortir de leur ville^ çt qu'ils ne s'attendaient plus q^u'à un siège ou à une sour^

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mission honteuse; qu'ils manquaient de vivres et n'étaient soutenus par aucune espérance. « Frédéric , qui s'était fait » le marteau de l'Eglise , dit l'auteur, ne voulait pas permettre » qu'on leur envoyât aucun secours', persuadé que l'Eglise » romaine n'avait pas eu de moyen plus puissant d'extor- » quer de l'argent aux fidèles que la prédication des croi- » sades. La ville d'Ascalon, à la défense de laquelle le comte » Richard et d'autres seigneurs avaient employé tant de » soins et d'argent , avait delà peine à résister aux fréquentes M attaques d'ennemis acharnés. »

D'autres châteaux et forteresses qui paraissaient inexpugnables , tels que Gr^ . et le château des Pèlerins , étaient plutôt une prison qa un abri pour leurs habitans , qui ne voyaient plus aucun espoir de secours : « car, dit l'historien, » la crainte n'est pas un appui ni un rempart» [formidorum firi.éamentum). Les chrétiens étaient resserrés de tous côtés par des ennemis vainqueurs qui couraient en tous lieux et qui partout enlevaient du butin. Plusieurs aimaient mieux mourir honorablement que de traîner une vie malheureuse; mais d'autres, chancelans dans leur foi , ou plutôt manquant fi leur foi , abandonnèrent le christianisme , et devinrent des ennemis plus dangereux et plus nuisibles que les autres.

Le pape ayant envoyé dans ce temps demander au soudan (lu Caire la paix ou une trêve entre les Sarrasins et les chrétiens , le Soudan lui répondit par une lettre que Mathieu Paris a copiée , et que nous avons rapportée dans notre extrait de Zanfliet.

« Dans cette même année 1247 , continue l'historien , Féî) vêque de Worcester, Guillaume Longue-épée , Geoffroi de » Lucy et plusieurs autres seigneurs d'Angleterre , encouraw gés par l'exemple du roi et des seigneurs de France, pri- ^) rent la croix vers le temps des Rogations. » Guillaume Longue-épée, comme nous l'avons vu dans notre xra*. livre , obtint du pape une partie de l'argent donné par les fidèles qui , après avoir pris la croix , achetaient une dispense pour rester dans leur pays.

Mathieu Paris rapporte que le roi d'Angleterre reçut , le jour de Saint-Edouard , et déposa dans l'église de Westminster , une portion du sang de Jésus -Christ , que lui avaient envoyée des grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital dans im vase de cristal très-beau, scellé du sceau du patriarche de Jérusalem , des archevêques , évêques , abbés et autres prélats et barons de la Terre-Sainte. Il y eut, à cette occasion , une grande cérémonie et une nombreuse assemblée à West-

uiinster. Mathieu Paris dit dans ses additions , que cette portion du sang de Jësus-Ghrist avait été recueillie et conservée par Joseph d'Arimathie, qui lava le coi*ps de Notre^eigneur, et qu'ayant été transmise de père en fils et d'ami en ami,, elle avait étë donnée enfin au patriarche de Jérusalem, comme le trésor de son église. La crainte de la perdre en perdant la Terre-Sainte engagea le clergé à l'envoyer en Angleterre.

Mathieu Paris, qui fut envoyé en Norvège pour rétablir, la discipline dans les couvçns de son ordre , raconte qu'il fut ■ chargé , de la part de saint Louis , de remettre au roi Hacon une lettre par laquelle le monarque français l'engageait à se joindre à lui dans son expédition de la Terre-Sainte. Hacon venait aussi de se croiser. Cette lettre lui causa beaucoup de joie : mais il répondit à Louis IX qu'il connaissait le caractère des Français et celui de son peuple, naturellement impétueux, indiscret, et qui supportait impatiemment l'injure.

Le roi de Norvège ajoutait que s'il s'élevait quelque dispute entre deux peuples également fiers , il en résulterait uu tort irréparable. U convenait donc que chacun allât de soif cAté , et fit ce qui plairait à Dieu.

Le roi de France adressa une lettre à ses baillis et à ses lieutenans pour qu'ils eussent à recevoir honorablement et à fournir de vivres le roi de Norvège ou sa flotte , dans le cas où il aborderait sur Ijes côtes de son royaume. Cette lettre était datée de Saint-Germain- en-Laie , l'an 1 248,

Mathieu Paris rend compte des efforts que firent les grands du royaume de France pour s'opposer au départ de Louis IX. Il rapporte le discours que l'évêque de Paris et la reine Blanche lui tinrent à cette occasion , et la réponse que le roi leur fit. Nous avons fait connaître dans notre xuf. livre les raisons que l'évêque et la reine firent valoir , et celles que Louis IX leur opposa.

L'historien raconte ensuite le départ du roi i son arrivée à Lyon, où il trouva, le pape, et les tentatives inutiles qu'il .fit pour le réconcilier avec Frédéric. Le chroniqueur dit que , lorsque les croisés approchèrent d'Avignon, les habitans de cette ville, ne pouvant supporter les insultes des orgueilleux. Français, qui les appelaient Albigeois , traîtres et empoisonneurs , les attaquèrent dans les chemins détournés , les déf touillèrent, et en tuèrent quelques-uns. Les barons conseil» èrent au roi de France d'assiéger cette ville , ou de leur permettre de l'assiéger eux-mêmes ; mais le roi s'y refusa , et se rendit à Marseille , souffrant beaucoup de dommages^ au

grand dépit des barons, qui eurent bien de la peine à retenir leur indignation.

Pendant son séjour dans Ttle de Chypre, Louis TX envoya le comte de Bar et le seigneur de Beugin à Venise, et d'autres députés dans d'autres villes et tles voisines , demander des provisions. Les Vénitiens firent partir six grands vaisseaux chargés de froment, de vin et de vivres de toute espèce, ainsi que des munitions de guerre et un grand nombre de croisés. Les autres îles et vUles envoyèrent de pareils secours, non-seulement avec l'agrément^ mais à la sollicitation de Frédéric. Ce prince lui-même fournit au roi diverses provisions, (c La reine Blanche , dit l'historien , envoya à l'em- » pereurde grands présens en reconnaissance de ses services, » et déclara que Frédéric avait conservé la vie et l'honneur » de son fils et de toute l'armée chrétienne. Elle écrivit au » pape pour l'engager à s'adoucir envers ce prince; mais le » pape méprisa ses prières , et se montra de plus en plus » opposé à Frédéric. »

Dans ce temps, l'évêque de Tortose, qui était anglais d'origine , vint dans son pays , et raconta au couvent de Reading , où il célébra la grand'messe , que les Karisraiens qui restaient encore dans la Terre-Sainte, s'étaient battus et tués entre eux , par suite de la politique du Soudan du Caire et par l'effet de la vengeance divine. U ajouta que les princes sarrasins qui s'étaient fait la guerre les uns aux autres a cause de l'orgueil de ce même Soudan , instruits de l'approche du roi de France , s'étaient réunis et confédérés , et que ce soudan , qui était ou passait pour être le premier des princes sarrasins d'Orient , avait écrit au roi Louis que tous les princes musulmans l'attendaient pour se mesurer avec lui en

{)laine et en bataille rangée , et qu'ils ne le redoutaient nulemcnt. « Sa lettre était rempUe, disait l'évêque , d'ironie et 3> de jactance. »

Dans cette même année, des seigneurs anglais, savoir, Guillaume Longue-épée , Robert de Vaër , son porte-étendard, et plusieurs autres gentilshommes au nombre de deux cents , se mirent en route pour la Palestine. . Guillaume , après avoir reçu la permission et la bénédiction de sa mère, abbesse de Lacok , partit à la tête de tous les croisés d'Angleterre, n joignit heureusement l'armée des Français, et fut reçu par le roi très-chrétien avec beaucoup de joie et d'honneur. Ce prince le remercia lui et les siens du secours qu'ils lui amenaient. Il supplia les Français d'éviter de donner lieu par leur orgueil ou leur envie à des disputes entre eux et les Anglais , comme du temps du roi Richard. « Mats ,

» ajoute Fhistorien, le diable, qui de tout temps a coutume » de porter envie aux succès des hommes , fomenta encore » la discorde ; car les Français , voyant que les Anglais Fem- » portaient sur eux en plusieurs occasions, furent jaloux de » ces avantages, et témoignèrent leur dépit par des railleries » et des juremens {blasphemcdibus juramerUis). Leur orgueil » excita des rivalités et des haines qui furent cause , comme » on le verra plus loin, que le Seigneur arrêta leurs succès. »

Des frères Prêcheurs apportèrent alors en Angleterre , au rapport de Mathieu Paris , une pierre de marbre blanc sur laquelle était empreint le pied de Jésus-Christ. Les habitans de la Terre-Sainte prétendaient que le Sauveur, près de monter au ciel, avait voulu laisser a ses disciples une preuve de son ascension par cette empreinte divine , comnie on dit qu'il laissa l'empreinte de sa face qu'on appelle Véronique , pour preuve de son séjour sur la terre. Le roi d'Angleterre déposa cette pierre dans l'église de Westminster , comme il y avait auparavant déposé le sang de Jésus-Christ.

A la même date , l'historien parle de l'ambassade que les Tartares envoyèrent à Louis IX. La lettre que les ambassadeurs remirent au roi, écrite en chaldéen , fut traduite en latin et en langue romane. Mathieu Paris l'a insérée dans ses additions , d'après cette dernière version. Le roi de France reçut cette anibassade avec beaucoup de joie ; il envoya au roi des Tartares une chapelle avec des reliques précieuses , et chargea àei frères Prêcheurs et Mineurs d'aller dans le oàys répandre les lumières de la foi.

L'archevêque de Cantorbéry débarqua à la Saint-Mathieu en Angleterre , et y apporta la nouvelle de la victoire des Français en Egypte, et de la prise de Damiette. L'historien renvoie pour les détails aux trois lettres qu'il a insérées dans ses additions. Ces lettres sont du comte d'Artois, de Gui de Melun , et du maître de la milice du Temple. Nous les avons données dans les pièces justificatives du xni^. livre de l'Histoire des croisades.

L'évêque de Marseille et les Templiers reçurent d'autres nouvelles aussi agréables, et les répandirent, « afin d'exciter » les peuples , dit Mathieu Paris , a se croiser et à suivre le » roi de France : mais ces nouvelles étaient autant de fables; » et quand on sut la vérité, l'inquiétude fut plus grande dans » les esprits. Cependant on sut que les Sarrasins et leurs » princes, désolés de la prise de Damiette, avaient offert aux î> chrétiens tout ce que ceux-ct avaient possédé dans la Terre- >» Sainte , pourvu qu'ils rendissent cette ville et ce qu'ils y* avaient déjà pris : mais l'orgueil du comtç d'Artois s'op-

M posa à cet arrangement ; il voulut que les chrétiens re- >» tinssent Damiette et obtinssent de plus Alexandrie. Les » Sarrasins n'y voulurent jamais consentir. » L'historien croit que Dieu fut offensé de ces prétentions : « car , dit-il , » les chrétiens n'avaient pas dû passer la mer dans une autre » intention que celle de recouvrer l'héritage du Christ. Aussi » les Sarrasins se dirent-ils entre eux : Attendons, attendons; » r orgueil et Vanfaiice, que condamne Jésus-Christ leur Dieu, » causeront bientôt leur perte à tous. C'est ce qui arriva. »

Mathieu Paris rapporte , sous la date de 1 250 , que le roi d'Angleterre reçut la croix des mains de l'archevêque de Cantorbéry avec plusieurs seigneurs anglais. Ces croisés , et plusieurs autres du royaume de France , se préparaient à

Sartir lorsque le roi obtint du pape des lettres qui leur oronnaient de suspendre leur voyage jusqu'à ce qu'il pût luimême se mettre à leur tête. Les croisés répondirent qu'il était plus convenable et plus sûr que ceux qui avaient ^pris la croix avant le monarque et qui avaient engagé leurs biens et fait tous leurs préparatifs , se missent les premiers en marche , parce qu'us trouveraient plus aisément des vivres , et que les étrangers , en les voyant , diraient : « Si tant et » de si grands seigneurs précèdent le roi d'Angleterre , que » sera-ce quand il viendra lui-même! Quelle escorte et quelle » suite n'aura-t-il pas ! Par ce moyen , Fhonneur du roi s'aug- » mentera parmi ses voisins , et ses ennemis en concevront » plus de crainte. » Mais les lettres menaçantes du pape , et les prières du roi , qui ressemblaient à des ordres , firent changer de résolution aux croisés , et ils restèrent. « Ce fut » un bonheur pour eux , ajoute Mathieu ; car ils n'auraient » pu arriver à temps pour secourir le roi de France. Depuis » lors, le projet de croisade languit et demeura sans effet. » Quelques pages plus loin , l'historien revient sur ce projet de croisade , et dit que le roi , ainsi qu'un enfant blessé ou maltraité a coutume d'aller se plaindre à sa mère ( sicut puerulus lœsus vel offensus ad matrem querulus solet recurrere ) , se hâta d'envoyer supplier le pape d'empêcher le départ des croisés , en lui disant que les grands de son royaume voulaient aller à Jérusalem malgré lui , et refusaient d'attendre leur roi , qui s'était croisé. Henri ne se contenta pas de cette démarche auprès du pape ; il envoya des gardes à Douvres et dans d'autres ports , avec ordre d'empêcher qu'aucun croisé ne s'embarquât.

Sous la date de 1251 , Mathieu raconte que le souverain pontife fit prêcher dans le Brabant et dans la Flandre , une croisade contre .Conrad, empereur d'Allemagne. Le papeac-

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cordait plus de privilèges à ceux qui se croisaient contre le prince allemand qu'aux pëlerins qui marchaient pour secourir Jérusalem. Le chrétien qui prenait les armes contre Conrad obtenait la rémission despëchës non-seulement pour lui-même, mais encore pour tous ses parens. Pendant ce temps-là , Louis IX écrivit de Gésarée à sa mère , à ses frères et à tous les Français , pour leur demander des trésors et des vivres. Blanche convoqua, à ce sujet, les grands du royaume. « La noblesse, dit Mathieu, exprima alors des sentimens » d'indignation contre le chef de l'Eglise , qui , pour étendre » ses domaines , se disposait à frapper un empire chrétien , » au lieu de secourir l'armée de saint Louis , en proie à la » misère et à la mort. » Comme on continuait toujours i

Srécher la croisade , la reine Blanche fit confisquer au profit e la couronne les biens de ceux qui avaient obéi à la voix du souverain pontife. « Que ceux qui combattent pour le » pape , vivent au frais du pape ; qu'ils partent sans retour , » disait la reine; les comtes et les barons en .firent autant à l'égard de leurs vassaux , et cette mesure sévère arrêta les effets des prédications apostoliques. Les frères Prêcheurs et Mineurs reçurent des reproches de la part des seigneurs français ; « c'est à nos frais , leur disaient ceux-ci , que vous » êtes nourris et vêtus ; c'est nous qui réparons vos églises » et vos maisons , quand elles tombent en ruine ; et le pape » que fait- il pour vous? en quoi vous est-il utile? il vous î> tourmente , il vous persécute , il fait de vous ses maltô- » tiers, et vous rend odieux à vos bienfaiteurs. Vous avez » raison , leur répondaient les Prêcheurs et Mineurs , mais )> il faut que nous obéissions au pape. » Le chroniqueur ajoute que la paix ne tarda pas à se rétablir entre Rome et l'Allemagne.

L'historien fait ensuite le récit de ce qui se passait en Egypte. Nous ne le suivrons point dans ce récit , où il confond les dates et les événemens , et n'écrit que d'après les rumeurs, incertaines de la renommée. Il peint la détresse de l'armée chrétienne , et dit que le désespoir fit chanceler la foi de plusieurs. Les croisés disaient entre eux : « Le Seigneur » est aevenu notre ennemi ; et lui qu'on appelle le Dieu des » armées , ayant été plusieurs fois vaincu , est devenu un » objet de mépris. Cependant, ajoute Mathieu, on envoya de » grandes sommes d'argent au roi de France. » Ces sommes d'argent consistaient en talens , en sterlings et en pièces de Cologne , et non en deniers parisis ou tournois. Onze chariots longs, tratnés chacun par quatre forts chevaux et quelques bêtes de somme, portèrent ce trésor jusqu'à la mer , ôi^ des

vaisseaux génois devaient le recevoir et le conduire avec des vivres à Louis IX. Chaque chariot portait deux grands tonneaux garnis de cercles de fer , et faits exprès pour conlenir l'argent dont on vient de parler. « Ces trésors, dit l'historien, » provenaient des biens de l'Eglise qu'on avait mise àcontri^ » bution depuis trois ans. » On verra plus loin à quoi servirent toutes ces richesses.

Mathieu Paris s'étend beaucoup sur les discordes qui s'élevèrent entre les Anglais et les Français. Son récit en cette occasion n'est pas exempt de partiaUté , et doi): être lu avec quelque défiance. « Les Français, dit-il, poussés par leur » orgueil naturel , se moquaient de Guillaume Longue-épée » et des siens , qu'ils avaient pris en haine , quoique le roi » de France, qui était très-pieux, leur en eût fait une défense » expresse. Il leur disait ; O Français, quelle fureur vous » aninie ? Qu'as^ons-nous cherché en venant si loin ? Pour- » guoi poursuii^ez-^ous celui qui s'est mis sous ma protection, » ce pèlerin qui, comme vous, combat fidèlement pour Dieu? » Ces paroles ne pouvaient toucher l'esprit des Français et » les empêcher de mépriser et de poursuivre les Anglais. Es 1» ne se souvenaient plus de cette leçon du poète :

» Omnîsque superbus » Impatiens consortis erit.

» Or voici quelle était la cause des querelles qui s'élevèrent. » Guillaume Longue-épée s'était, par hasard et àl'insçu des » Français , rendu maître d'une tour fortifiée , voisine d'A- » lexandrie, et qui était remplie de dames, toutes épouses de » quelques seigneurs musulmans. Ce succès aventureux avait i> rendu son nom célèbre dans tout l'Orient. Comme il avait » acquis beaucoup de trésors en combattant et qu'il avait en- » richi tous ceux de sa suite, ce que les Français, malgré » leur nombre et leurs forces , n'avaient pas fait, ceux-ci ne » parlaient de Guillaume, qu'avec envie ; ils le haïssaient , et » ne pouvaient s'entretenir avec lui sans lui faire outrage.

» Guillaume , dans une autre occasion , ayant appris par » des espions intelligens , que des marchands orientaux » très-riches se dirigeaient imprudemment et presque sans » escorte du côté d'Alexandrie , où ils espéraient faire d'heu- )» reuses af^ires , partit de nuit avec tous ses gens , et , fon- » dant avec l'impétuosité de la foudre sur les marchands » » qui ne s'attendaient à rien , il les tua, dispersa leur faible » escorte, en fit quelques-uns pri^sonniers, et se rendit maître » de toute la caravane. Il y trouva des chameaux , des mulets » et des ânes .. chargés d'étoffes de soie , d'épiceries ,^ d'oj; et

» d'atgent; des chariots traînés par des bœufs et des buffles * » et des vivres nécessaires tant pour les animaux que pour les n bommes. Guillaume retourna à l'armée triomphant et )> chargé de richesses. Les Français, qui étaient restés en » repos, et qui manquaient de beaucoup de choses, le voyant » arriver, se sentirent stimulés par l'envie et par Tavarice : ils »> se portèrent sur lui , et , comme des voleurs , lui enle- » vèrent tout ce qu'il avait acquis par son courage. Ils » Taccusèrent, pour justifier leur action, d'avoir, contre » redit du roi et les reglemens des princes , manqué à la dis- » cipline militaire en s'éloignant témérairement de l'armée. n Guillaume promit de faire distribuer les vivres aux croisés » qui en manquaient : mais les Français , n'écoutant rien , » s'approprièrent tout en l'accablant d'outrages. Guillaume, » amèrement contristé, alla porter ses plaintes au roi. Il lui >» dit que le comte d'Artois , son frère , était à la tête de ceux j> qui avaient ainsi usé de violence envers lui. Le roi, qui avait )> l'esprit et le visage d'un saint , lui répondit à voix basse : » Guillaume^ Guillaume, le Seigneur, qui connaît tout, sait » l'affront et le dommage qu'on "vous a faits. Je crains fort » que notre orgueil ne nous cof fonde. F'ous voyez dans quels » dangers je me trouve engage avec mes grands , et combien » il me serait foneste de les offenser. Pendant que le roi » parlait ainsi , le comte d'Artois arriva comme un furieux y )> et, sans saluer le prince ni ceux qui étaient autour de lui, il » s'écria d'une voix altérée par la colère : Qu'est-ce donc y M seigneur? Prétendez-vous défendre cet Anglais et repous^ » ser vos Français ? Au mépris de vous et de toute l'armée , » conduit par son propre mouvement , il a, contre nos dé- » crets , foit pendant la nuit un butin clandestin ^ et son nom M s'est déjà répandu dans tout l'Orient aux dépens du vôtre et » de celui des Français, Le roi très-chrétien, se tournant alors » vers Guillaume , lui dit tout bas : J^ous l'entendez, mon » ami; la division peut se mettre aisément dans l'armée : ce » qu'à Dieu ne plaise ! Il faut donc, dans la circonstance cri- }i tique où nous nous trouvons, supporter patiemment ces M choses et de plus fâcheuses encore. — F^ous n'êtes donc pas » roi, reprit Guillaume , puisque vous ne pouvez faire justice » des vôtres, et punir ceux qui sont coupables. Et, le cœur » profondément blessé , il ajouta : Je ne sers plus un roi » pareil; je ne m'attache plus à un tel maître. Guillaume se » retira ensuite, plein de colère. Il se rendit à Acre, où il » resta quelques jours avec ses compagnons d'armes, se » plaignant à tous ceux qui y demeuraient de l'affront qu'il j» avait reçu. Tous le plaignirent, surtout les prélats, et

» blâmèrent les Français. Les personnes sensées et qui » avaient l'expérience de la guerre, eurent un triste pressen- » timent de ce qui devait arriver, et dirent que de pareils ex- » ces devaient attirer la colère de Dieu. On rapporte que le » comte d'Artois dit alors en riant : Voilà t armée des Pran- » çais bien pureee de ces hommes à queue. » ( Depuis la mort de Thomas Bekket, on disait, en Europe, que tous les Anglais naissaient avec une queue comme les quadrupèdes. ) » Cette plaisanterie blessa les Anglais. Guillaume résolut de M demeurer à Acre avec les Hospitaliers et les Teaipliers. » Peu de temps après , néanmoins , il céda à la sollicitation » de saint Louis , et rejoignit l'armée chrétienne en Egypte. »

Après ce récit, Mathieu Paris parle avec étendue de la terreur des Sarrasins , des nouvelles qui se répandirent en Occident sur les conquêtes des chrétiens , et des mesures que prit le sultan du Caire pour réparer ou venger ses défaites. Tout ce que dit l'historien à ce sujet, mérite peu de confiance et ne fixera point notre attention. Entre autres choses invraisemblables , il fait dire au sultan que le Seigneur Dieu Jésus-Christ , qui aime la modestie et l'humilité , confondra l'orgueil des chrétiens et lui donnera la victoire. On doit remarquer ici que , toutes les fois que Mathieu Paris fait parler les musulmans , il leur prête les sentimens et le langage des chrétiens. Parmi les moyens employés par le sultan du Caire pour relever le courage et exciter l'émulation de ses soldats , on ne doit pas oublier celle-ci : il leur promit pour chaque tête de chrétien dix talens ; il en promit cinq à celui qui lui apporterait une main , et deux à celui qui lui apporterait un pied d'un guerrier chrétien.

Ce que dit Mathieu Paris de la bataille de Mansourah et de la défaite de l'armée chrétienne, nous a paru rempli de grossières erreurs. Il place cette bataille après Pâques, tandis qu'au rapport de Join ville elle se livra au carême prenant. Il suppose qu'une partie de l'armée passa le Thanis sur des bateaux plats, tandis qu'aucun historien ne parle de cette circonstance. Il fait entrer les croisés à Mansourah , avant de raconter la violente querelle qui s'éleva entre le comte d'Artois , les Templiers et Guillaume Longue-épée. Voici d'ailleurs son récit, qui commence par une lettre apportée par un pèlerin à Richard de Cornouaille.

« Le roi très-chrétien , des Français , après avoir délibéré » avec son conseil, se mit en marche vers le Caire, et dis- ]» persa d'abord tout ceux qui s'opposèrent à son passage ; » après avoir traversé une branche du Nil , sur des bateaux » plats 2 et dans un lieu indiqué par un Sarrasin converti ,

» Robert , comte d'Artois , ayant pris avec lai beaucoup de » nobles, parmi lesquels était Guillaume Longue-epëe , se » porta en avant sans que le roi en sût rien. Son dessein » était de triompher seul pour tous et d'avoir tout l'honneur » de la victoire ; car le comte d'Artois était superbe , arro- » gant, et avide d'une vaine gloire. Ils trouvèrent sur le » rivage , des Sarrasins qu'ils passèrent au fil de l'épee. Plein » d'audace , Robert s'avança inconsidérément vers un petit » bourg qu'on appelait Mansour, qu'il se proposait d'atta- » quer et de détruire : mais il fut répoussé à coups de » pierres , après avoir égorgé un grand nombre d'habitans ; » et comme on se réunit pour savoir ce qu'on devait faire , » le comte Robert persuada aux siens qu'il fallait avancer^ » S'adressant au maître de la milice du Temple, qui était » avec lui, et en présence de Guillaume : Poursuwons les » ennemis, dit-il, afin qu'il soit dit que nous les as^ns mis » en fuite. Puisque le succès est certain , Jbrçons-les à se » rendre, Confions^nous à notre courage : le troisième corps n d'armée des Français nous suit; et, dans tous les cas, » l'armée de mon frère nous soutiendra. Le maître de la milice » du Temple , homme prudent et sage , répondit : O comte » magnifique , nous connaissons tout votre courage et votre » dévouement a l'honneur de Dieu et de l'Eglise ; cependant » nous vous supplions de mettre un frein à vos résolutions , n et de ne pas vous lii>rer à tous les hasards d'une expédition » incertaine. Nous sommes fatigués des traK^aux de la guerre, » cous^erts de blessures, et tourmentés par la soif et la faim, » Quant à nous, l'honneur et la gloire nous soutiennent en-' » core; mais nos ch&^aux expirent. Retournons auprès du roi w notre maître, qui louera plutôt une modeste prudence qu'un » succès imprudent. Nous poursuivrons notre marche après » que nous nous serons fortifiés. Le jeune prince répondit avec » colère : O trahison accoutumée des Templiers! 6 résH)lte w ordinaire des Hospitaliers! ô perfidie long-temps cachée y » qui se montre maintenant à découvert ! Il est donc reconnu M aujourd'hui que toute la terre d'Orient serait conquise » depuis bien des années, si les chevaliers du Temple, si les » chevaliers de l' Hôpital et autres qui se disent religieux , n'y >» avaient mis obstacle par leur malveillance criminelle! Le 5) comte d'Artois termina sa violente apostrophe en repro- » chant aux Templiers et aux Hospitaliers d'abuser des croi- » sades pour accroître leurs revenus , de trahir les guerriers M chrétiens , et d'employer jusqu'au poison pour faire mourir » les pèlerins qu'ils voulaient dépouiller.

» Les grands-mattres du Temple et de l'Hôpital i ainsi que

» leurs chevaliers , vivement pënétrés de ces reproches , rë- » pondirent ainsi : Esi-^e donc pour perdre nos âmes par » des trahisons , est-ce pour reni*erser l'Église du Christ, que » nous avons pris l'habit de religion et que nous axKins aban- » donné notre patrie et nos familles ? Loin de nous une pareille » intention, qui n'est jamais entrée dans l'esprit d'aucun chré- M tien! Et le maître du Temple, s*adressant au porte-enseigne, » s'écria : Lestez, déployez l'étendard; allons combattre; » allons mourir : unis, nous serions invincibles ; divisés, nous » sommes comme le sable sans chaux, et nous serons disperses » comme la poussière, parce que nous manquons du ciment » de la charité,

» Guillaume Longue-épée , qui redoutait les effets de la » discorde, voulut apaiser Fesprit fougueux du comte d'Artois » et calmer la colère du maître du Temple. La désolation, » dit-il , suivant la parole du Seigneur, sera le résultat de » nos divisions, Sérénissime comte, croyons^en ce brave » guerrier : dès long-temps il habite ce pays ; il comuut les » forces et les ruses des Sarrasins ; il est instruit par une » longue expérience. Nous sommes jeunes et étrangers; nous » ignorons les dangers de l'Orient : autant l'Orient est éloigné » de l'Occident, autant les Orientaux différent des Occin » dentaux. Se tournant alors vers le maître du Temple^ » Guillaume essaya par des paroles douces et flatteuses dV » paiser son indignation. Le comte d'Artois l'interrompit , » et , mêlant les injures et les juremens à son discours , il » dit : Voilà bien le langage des timides porte-queues l Que » l'armée chrétienne serait heureuse, si elle était délivrée des » queues et de ceux qui les portent! Guillaume , vivement o£- » fensé , répondit : Je m'offrirai sans crainte à tous les dangers » de la mort; et j'irai si loin, que vous ne pourrez atteindie la » queue de mon cJieval, A ces mots , tous les chevaliers , le >» casque en tête , et levant leurs étendards , se précipitèrent » contre les ennemis , qui couvraient de tous côtés la plaine , » les collines et les vallées. »

Mathieu Paris décrit ensuite les dispositions des musulmans , et met un discours dans la bouche du sultan (le sultan n'était point encore arrivé à son armée ). A peine les chrétiens avaient-ils commencé le combat , qu'ils se trouvèrent environnés par l'ennemi , comme une île est environnée des eaux de la mer. Ce fut alors que le comte d'Artois se repentit de n'avoir pas écouté les conseils des hommes d'un âge mûr, éclairés par l'expérience. Ayant aperçu Guillaume Longue-épée engagé au milieu d'un épais bataillon d'ennemis, et soutenant seul le poids du combat, il s'écria impu-

demment et imprudemment {impudenter et impmdenter) : « O Guillaume, Dieu combat contre nous; nous ne pouvons » plus résister. Fuyez , tandis quç votre cheval peut encore » vous porter. » Guillaume répliqua en peu de mots, autant que le tumulte pouvait le permettre : « A Dieu ne plaise que » le fils de mon père fuie jamais devant un Sarrasin ! j'aime » mieux mourir , mourir glorieusement , que de vivre misé- » rablement. » Le comte d'Artois , voyant qu'il allait être enveloppé de toutes parts , et que la fuite lui deviendrait impossible , tourne bride , et , piquant son cheval , se porte rapidement vers le fleuve , où il entre tout armé , espérant le traverser à la nage. Embarrassé par son armure, il fut bientôt submergé et périt dans les ondes. Mathieu Paris ajoute que ce prince mérita de n'être regretté de personnel à cause de son arrogance et du honteux exemple qu'il avait 'donné en prenant lâchement la fuite.

Ce récit renferme des détails invraisemblables. D'après Join ville , on doit croire que le comte d'Artois mourut dans Mansourah. Il est probable que les guerriers dont il est ici question ne tinrent pas les longs discours que leur prête 1 historien anglais. Mathieu fait mourir Guillaume Longueépée les armes à la main. « La nuit qui précéda le combat » de Mansourah , dit-il , la mère de Guillaume , abbesse de » Lacok, vit en songe le ciel ouvert et un guerrier qui y mon- » tait, couvert de son armure. Aux couleurs de son bou- » clier , elle fut étonnée et demanda qui il était. — C'est » Guillaume ton/ils, lui répondit une voix qu'elle distingua » parfaitement. L'abbesse se ressouvint de cette nuit, et » l'événement vérifia peu de temps après la vision qu'elle » avait eue. » Mathieu Paris ajoute à son récit qu'il ne se sauva du combat de Mansourah que deux Templiers, un Hospitalier, et un homme du commun {una contemptibilis persona). Cet homme , traversant nu le fleuve à la nage, alla annoncer au roi et au reste de l'armée cet événement , déplorable dans tous les siècles {cunctis seculis deplorandum) ,

Le roi de France, en recevant la nouvelle de cette défaite, fut pénétré d'une profonde douleur , des larmes abondantes coûtèrent de ses yeux, ^joignit les mains , porta ses regards Ters le ciel, et d'une voix entrecoupée de sanglots il dit :* « Que la volonté de Dieu soit faite, que son nom soit béni. » n appela auprès de lui les seigneurs français , et leur tint ce discours : « Amis et compagnons fidèles de mes travaux et » de mes dangers , que faut-il faire dans cette circonstance » déplorable? Si nous nous retirons après avoir éprouvé une 9 semblable perte , nos ennemis, croyant avoir triomphé de

' » nous tous, se réjouiront plus de notre fuite que du carnage » de nos frères. Hs se sentiront excités davantage à nous » combattre et à nous poursuivre ; et comme ils sont plus 7* agiles que nous , ils mettront bientôt le trouble dans nos » rangs , et , à la honte de l'Eglise universelle , à Topprobre » ineffaçable de la France, ils nous extermineront tous. In- )> voquons donc le Seigneur , que nos péchés ont sans doute » offensé; attaquons ensuite avec confiance nos ennemis » teints du sang de mon frère ; vengeons sur eux le sang de }> nos amis quils ont répandu. Qui pourrait désormais » supporter tranquillement une si grande injure faite au » Christ? »

A ces paroles du roi , tous les Français s'arment et se disposent au combat comme un seul homme, quasi *virumis universL Chacun, se rappelant la mort de son ami ou de son parent , gémit, soupire , verse des torrens de larmes, et tous paraissent plus accablés de leur douleur que de la faim qui les presse.

Mathieu Paris ne décrit point les combats qui eurent lieu après la bataille de M ansourah , ni la disette et les maladies qui désolèrent l'armée chrétienne. Il se contente de dire que tous les vaisseaux des chrétiens qui remontaient le Nil, furent pris par les Sarrasins, ce qui plongea l'armée dans une grande désolation. Dans un discours qu'il adressa à ses soldats, le sultan du Caire comparait les croisés à des hermaphrodites et à des femmes ; il s'étonnait de voir de pareils hommes tenter la conquête d'une contrée que fécondait le f[e\r<re sorti du paradis ;\e% soldats chrétiens, s'étant mis en marche , rencontraient partout les cadavres de leurs frères, auxquels on avait enlevé la tête , les mains et les pieds, pour en obtenir un salaire. Ace spectacle, les Francs s'arrachaient les cheveux, se déchiraient les vêtemens, poussaient des cris de douleur, de telle sorte que leurs ennemis auraient pu en prendre pitié : bientôt on voit accourir les Sarrasins; on donne le signal du combat : les soldats chrétiens , accablés

Ear le désespoir, parla faim, manquant de chevaux, succoment au premier choc ; le roi de France lui-même , avec ses deux frères , et quelques seigneurs qui combattaient à ses côtés , tombe entre les mains des infidèles , à l'opprobre éternel du nom français et à la honte de toute l'église chrétienne. « On ne voit point , dit à ce sujet Mathieu Paris, » dans les annales de l'histoire, qu'un roi de France ait » été pris ou vaincu, surtout par les infidèles, excepté » celui-ci, qui, s'il eût pu du moins échapper seul à la » défaite générale, aurait fourni aux chrétiens un motif de

DES GHOISADES. 837

» consolation et leur aurait épargne un sujet de honte. » C'est pour cela que David prie Dieu dans ses psaumes de •» sauver la personne du roi ( Domine salvum foc regem ) , » parce que le salut du peuple dépend du salut du prince. » L'historien anglais observe que, le jour où le roi dq France fut fait prisonnier, le comte Richard dînait avec le pape , et que de même que le Soudan du Caire prenait le roi, de même le souverain pontife s'efforçait de surprendre le comte et de le faire céder à sa volonté. Le chroniqueur rapporte sous la même date une lettre adressée à Richard de Cornouailles par son chancelier, qui avait envoyé un messager à la reine Blanche. Cette lettre est une relation des faits que nous avons vus , mais dépouillée de tout esprit d'exagération. Le roi , étant au pouvoir de l'ennemi , poursuit Mathieu , les guerriers du sultan se mirent à couper les mains , les pieds et la tête des chrétiens restés sur le champ de bataille^ pour les présenter à leur maître. L'historieu croit que plus ces martyrs de Dieu souffrirent d'affronts, plus grande dut être leur récompense dans le ciel. Le Soudan proposa à son conseil de traîner le roi captif dans les contrées les plus reculées de l'Orient , pour qu'il y fût à tous les infidèles un sujet de triomphe et de joie , et qu'on le présentât ensuite au calife , afin que tous les adorateurs de Mahomet conçussent par l'humiliation de ce prince l'espérance de confondre un jour tous les autres chrétiens : mais , comme les Sarrasins désiraient ardemment de reprendre Damiette , on changea de résolution ; car on craignit que le roi ne mourût de chagrin. Ce prince fut en effet deux jours sans voidoir prendre de nourriture, et désira de mourir, « S'il fût mort , dit Mathieu , les chrétiens assiégés dans » Damiette auraient pu , pendant un an au moins , soutenir » les assauts de toutes les forces de l'O rient par mer et par » terre, et auraient pu ensuite être délivrés par le secoure » des chrétiens d'Occident ; car Damiette était défendue du » côté de la terre par des tours, des murs et des avant-murs, » et du côté de la mer par une flotte invincible. Les prini> cipaux et les plus sages d'entre les Sarrasins pensèrent » donc qu'il valait mieux traiter sans délai de la restitution » de Damiette , et de la délivrance du roi , pour laquelle on M démanderait cent mille livres d'or. Louis ÛC, en entendant 3> cette proposition , baissa la tête , et dit d'une voix sup- » pliante : Le Tout-puissant sait que je suis venu de France » loi, non pour acquérir des terres et de l'argent, niais seu-^ p lement pour gagner vos âmes à Dieu, Ce n'est pas pour y mon a^cpUage , mais pour le vôtre , que J'ai entrepiis cq

85S niULIOTUÈQUE

» dangereux voyage. Je possède, tout pécliewr et indigne » que j'en suis, des régions assez fertiles , tempérées' et sa- » lubres; que la confusion que féprous^ de tant de ma- » mères pour le Christ que j'ai ojjênsé, "vous suffise. P^ous » pouvez me tuer et m* arracher de l'argent; mais jamais je » ne rendrai Damiette, que j'ai acquise par un miracle de » Dieu. Pendant que les Sarrasins traitaient avec le roi, un » d'eux^ plein de malice et de ruse, leur dit : Pourquoi hén sitezr-vous? Nous obtiendrons Damiette et l'argent, bon gié » malgré ce petit roi captif Tf acpve^ le conseil de ce Sarrasin, » les ëmirs lormèrent une aruiée à peu près aussi nombreuse » que ceUe des chrétiens avant leui's désastres. On prit les » armes , les boucliers et les étendards des vaincus > et sous » ce déguisement la troupe musulmane marcha vers Da- » miette , dans l'espoir qu'elle y serait reçue comme une » armée de Français, et qu'à son entrée elle immolerait tous » ceux qui se présenteraient. Pendant que ces Sarrasins M déguisés approchaient de la ville, les sentinelles des chré- » tiens , qui du haut des tours et dos remparts les regar- » daient venir, les prirent d'abord pour des Français à » leur armure et à leurs enseignes : mais , quand les enne- » mis furent plus près, on les prit pour ce qu'ils étaient ; car •n ils portaient leurs boucliers d'une manière oblique et sans » ordre , et marchaient en troupes plutôt comme des Sarra- » sins que comme des Français. Lorsqu'ils furent aux portes » de la ville , leurs visages noirs , leur longue barbe et leur » langage barbare, indiquèrent manifestement des ennemis » qui accouraient pour prendre la place.

» La garnison de Damiette , voyant qu'ils étaient couverts » des dépouilles des chrétiens , et certaine alors de la défaite » de l'armée, remplit toute la viUe de lugubres gémissemens » et s'occupa de se défendre, déclarant que , lors même que » toute l'armée chrétienne aurait péri avec le roi , elle sou- )> tiendi^ait constamment tous les assauts des Sarrasins d'O- » rient jusqu'à ce qu'il lui arrivât du secours. Néanmoins » cette garnison n'osa faire de sortie , surtout dans Tétai » d'afiQiction et de deuil où elle se trouvait : car qui pourrait » raconter les vives douleurs que ressentirent les chrétiens 3» renfermés dans Damiette , quand ils aperçurent l'es enne- » mis du Christ qui se paraient avec orgueil et dérision des » armes et des étendards de l'armée de la ci-oix.

» D'un autre côté, les Sarrasins , frustrés dans leurs espé- » rances, en revinrent aux négociations, et conunencèrent à » traiter le roi avec plus de douceur. Ils lui accordèrent, » comme il l'avait demandé , la permission de se faire servir.

DES GHOISADCS. 859

j» surtout pour préparer sa nourriture , par ceux qui étaient » captifs avec lui ; car le roi craignait que , selon leur cou- » tume , les Sarrasins n'empoisonnassent ses mets* Il y avait )» déjà plus d'un mois qu'il était prisonnier , et pendant ce » temps ils l'avaient sollicité avec de terribles menaces de » rendre Damiette ; mais le roi ne voulut y consentir à au- » cune condition. Ils exigeaient qu'il payât, sans en rien di- » minuer , toute la somme qu'ils avaient demandée , le me- » naçant de le tourmenter tous les jours jusqu'à le faire » mourir , ou de l'envoyer au calife auquel il serait présenté » sans aucun espoir de rachat, et à la confusion de la loi » chrétienne. » (Les captifs qui étaient envoyés au calife de Bagdad, ne pouvaient plus être rachetés. )

Ici Mathieu Paris raconte d'une manière fort obscure le traité fait avec les Sarrasins , et la reddition de Damiette. « Après la conclusion du traité, le roi envoya, avec quelques » émirs, quatre de ses chevaliers chargés de lettres scellées » de son sceau au légat, au duc de Bourgogne et autres chefs » de la garnison , pour leur signifier de remettre aux Sarra- » sins, suivant les conditions souscrites, la ville de Damiette. » Lorsque ces commissaires furent arrivés aux portes de la » place et eurent annoncé leur missioçi , les seigneurs chré- » tiens de la garnison , affligés plus qu'on ne peut le dire , « hésitèrent long-temps sur ce qu'ils devaient faire. Ils re- V doutaient la perfidie des ennemis : ils craignaient que le » roi , après avoir remis Damiette , ne fût dans peu empoi- » sonné avec ceux qu'il avait auprès de lui; car les Sarrasins » connaissent ce genre de trahison. Mais, une fois qu'ils fu- » rent assurés qu'il ne courait plus aucun danger , alors , de » l'avis du légat , de la reine et des autres amis du roi , qui » s'intéressaient à sa vie, ils remirent les clefs delà ville, non » sans pousser de douloureux soupirs. Quand les soldats de » la garnison en furent instruits , le dépit et la colère qu'ils » en ressentirent les portèrent à détruire tout ce qui restait » de vivres : il brisèrent les tonneaux d'huile et de vin, jetè- », rent ou brûlèrent le blé, l'orge et les viandes salées, fis ne » pouvaient supporter l'idée que les ennemis de la foi profi- » tassent de ces provisions qu'ils avaient conservées pendant » la disette , et pensaient qu'il aurait mieux valu que Da- » miette ne fût pas rendue aux Sarrasins. »

Nous devons faire remarquer que tout ce récit de Mathieu Paris ne ressemble guère dans ses détails à celui des historiens français et arabes. Ce que dit ensuite l'auteur y ressemble moins encore. Nous ne répéterons point ici des aétails qui ne sont que des erreurs grossières ; nous nous bornerons

à traduire le passage dans lequel Mathieu Paris décrit la d£solation que la nouvelle de tant de désastres causa en France et dans tout rOccident :

« La reine Blanche et les grands du royaume , ne pouvant » et ne voulant pas croire le rapport de ceux qui arrivaient » d'Orient , les firent pendre » ( et Mathieu Paris assure que ce furent là autant de martyrs). « Enfin , lorsque le nomnre » de ceux qui rapportaient ces nouvelles fut ëi grand et » que les lettres furent si authentiques, qu'il ne fut plus » possible de douter , toute la France fut plongée dans la » douleur et la confusion. Les ecclésiastiques et les guerriers » montrèrent une égale tristesse , et ne voidaient recevoir » aucune consolation. Partout des pères et des mères dé* » ploraient la perte de leurs enfans ; des pupilles et des or- » phelins , celle de leurs parens ; des frères , celle de leurs » frères ; des amis , celle de leurs amis. Les femmes négli- » gèrent leur parure; ellesrejetèrentles guirlandes de fleurs : u on renonça aux chansons ; les instrumens de musique res- » tèrent suspendus. Toute espèce de jcne fut convertie en » deuil et en lamentation. Ce qu'il y eut de pis , c'est qu'on » accusa le Seigneur d'injustice , et que l'excès de la douleur » se manifesta par des blasphèmes. La foi de plusieurs chan- » cela. Venise et plusieurs villes de l'ItaUe où habitent des » demi-chrétiens , seraient tombées dans l'apostasie si elles j) n'avaient été fortifiées par les consolations des évêques et » des hommes religieux. Ceux-ci affirmaient que les croisés u tués en Orient régnaient dans le ciel comme des martyrs , » et qu'ils ne voudraient pas , pour l'or de tout le nqionde , » être encore dans cette vallée de larmes. Ces discours con- » solèrent quelques esprits, mais non pas tous. »

Pour qu'il ne manquât rien aux misères de cette croisade , des Vénitiens , des Pisans et des Génois se mirent à courir la Méditerranée , pour attaquer et dépouiller les pèlerins français qui revenaient dans leur pays. Ils se vantaient d'être les premiers entrés dans Damiette , et se plaignaient d'en avoir été chassés par le roi de France ; on avait de plus refusé de recevoir à l'armée chrétienne plus de mille balistaires qu'on leur avait demandés , en leur promettant une solde , et pour la construction desquels ils avaient vendu leurs terres et leurs maisons. Mathieu Paris ne dit point quels ravages exercèrent ces nouveaux pirates. A peu près dans le mêrae temps, on envoya à Louis IX une assez grande quantité d'argent; mais le vaisseau qui le portait périt dans une tempête. Quand Louis l'eut appris , il se contenta de dire : Ni ce malheur^ ni toiUc autre disgrâce ne rne sépareront point de la

charité du Christ, Mathieu Paris compare ici la résignation du roi à celle de Job ; il ajoute que les infidèles , pleins de compassion , ne pouvaient se lasser d'admirer la constance du roi très-cnrétien. L'historien anglais est le seul qui rapporte ce qu'on vient de lire ; il est aussi^le seul qui nous fasse connaître une circonstance très-singulière et trèsremarquable de cette époque. Nous le laisserons parler luimême , en abrégeant un peu son récit. « En ce temps, 1 252^ » le nom du roi des Français commençait à perdre son éclat , 3» et à tomber dans le mépris des grands et du peuple , sor- » dere et intrà nobiles et vulgares exosum vilescere, Louis IX » perdait ainsi quelque chose de sa renommée; i°. parce » qu'il avait été honteusement vaincu en Egypte par les infi- » dèles y et qu'il avait fait partager à toute la noblesse fran- » çaise la honte de sa défaite ; 2^. parce que , sans le consen- » tement de son peuple , sine Francorum assensu, il avait » oflFert au roi d'Angleterre , si celui-ci prenait la croix et 3» venait le secourir en Orient^ de lui céder la Normandie et » toutes les provinces en deçà de la mer , reprises sur les I» Anglais. La proposition de restituer la Normandie et les » autres provinces , fut faite dans un conseil auquel assis- » tait la reine Blanche.

«c ^ Dieu ne plaise , répondirent les grands du royaume ^ » que la France malheureuse s'avilisse à ce point, quoi- » qu'elle soit déjà bien dégradée , per n?gw/f/w nostnan igna- » vum et victum. Oui , cette France est assez foulée , assez » diffamée, assez ruinée ; et si la reine Blanche , poussée par » la tendresse maternelle , et cédant à une faiblesse natu- » reUe à son sexe , consentait à un pareil traité , pour adou- » cir le sort de son fils et le délivrer , le peuple de France ,

» Francorum unwersitas, n'y consentirait pas Alors de

» violens murmures et de grandes plaintes ( murmur horri-^ » biie et grunnitus ) se firent entendre dans l'assemblée ; les » comtes et les barons ne comprenaient pas comment le roi » pouvait avoir eu un pareil dessein , sans consulter son » baronnage ; les deux frères du monarque , les comtes de » Poitiers et de Provence commencèrent à le mépriser et à » le prendre en haine. ( Ipsum spemere et odio habere^ cum » contemptu ), De plus, ils refusèrent de secourir Louis IX, » comme ils l'avaient promis. La seule reine Blanche resta D fidèle à la cause de son fils , car la tendresse d'une mère j> et sa douce piété ne lui permettaient pas de faire autre- » ment. . . Le roi d'Angleterre, ayant su ce qui s'était dit et ce » qui avait été décidé dans le conseil , renonça à l'espérance » qu'il avait de recouvrer la Normandie et les autres pro-

» vinces d'au-delà delà mer. On lui rapporta que les barons » de France avaient déclaré, avec un horrible jurement , que » s'il voulait rentrer dans les domaines qu'il réclamait , il lui » faudrait passer à travers les pointes et les débris de mille 3 lances , à travers mille glaives ensanglantés , per mille Ion- » cearum mucrones, et post earwnfroffnenta , perioiidem ^Of- » dios cruerUandos , transitumfaeere miUtarem. En apprenant » tout cela , le roi d'Angleterre fut saisi d^effroi, et la chose « est facile à concevoir ; rvon mirandum ! »

Ce n'est pas ici le lieu d'exprimer toutes les pensées oue pourrait faire naître ce passage de Mathieu Paris. U est trèsprobable que le séjour prolongé de Louis IX en Orient, après sa défaite , avait mécontenté les grands du royaume , jus-

3u'au point de leur faire oublier un moment le respect qu'on oit toujours auiihalheur. Nous aimons à croire , cependant, que le récit de l'auteur anglais est exagéré, au moins dans les expressions , et que la fierté patriotique , l'esprit d'indé«* pendance-de la noblesse française ne se mêla point, en cette occasion , au sentiment du mépris et de la haine. Tandis que les grands du royaume de France délibéraient ainsi , le roi d'Angleterre faisait assembler, dans l'église de Westminster, les bourgeois de Londres , depuis le plus petit jusqu'au plm grand. U chargea plusieurs prélats de prêcher la croisade. Mais, aurappc rtdeMathieuParis, cette prédication n'eut point de succès , a cause des extorsions et des fraudes de la cour romaine, dans la levée des décimes, Richard de Gray^ Jean, son frère , et Jean de Plexete^ furent les seuls qui se présentèrent pour demander la croix. Le roi les embrassa et les appela ses frères, traitant, en même temps, les bourgeois ^e Londres de "vUs mercenaires , parce qu'ils ne se croisaient point. Cette Conduite présomptueuse du roi était encouragée par la cour de Rome ; le souverain pontife l'avait autorisé à lever , pen-« dant trois ans , im décime sur le clergé et sur le peuple; et «i cet iinpôt, ajoute le chroniqueur, avait pu être levé, il aurait produit à la couronne plus de six cent mille livres, au grand détriment du royaume. Aussi on disait tout bas ( ce que les âmes pieuses auront peine à croire ), que le roi d'Angleterre n'avait pris la croix que dans l'espoir, qu'à l'aide d'un tel argument, tali argumento, il pourrait dépouiller son peuple. Cependant Henri III jura qu'il partirait pour l'Orient , de la Saint- Jean-Baptiste , en trois ans , à moins qu'il n'en fût empêché par la mort , la maladie , ou tout autre cause grave. En faisant son serment , il posa sa main sur sa

f>oitrine, à la manière des clercs, puis il baisa FÉvangile, i a manière des laïcs. Cependant; il ne put persuader ceux

qui ëtaient présens ; car le souvenir des sermeiis passés ne permettait guère de croire à celui-ci.

L'historien parle très-longuement du mouvemenl des pastouraux , et revient plusieurs fois sur la levée des décimes , ordonnée par le pape , pour la guerre déclarée à Frédéric II. L'historien cite, à ce sujet, un exemple de vexation qui prouve que' les plus pauvres du clergé français n'étaient pas plus épargnés que les autres. Nous terminerons cet extrait , en racontant, d'après l'auteur anglais, une circonstance assez curieuse de cette époque , que nous n'avons vue dans aucune autre chronique. Ce fait étrange nous montrera quelle était la position de Louis IX en Palestine , après sa captivité , et ce qu'on devait attendre des débris d'une armée indisciplinée.

« Dans ce temps de tribulation, dit-il, que le rof de France » passait sans gloire dans la Terre-Sainte , et lorsqu'il était I» a Césarée , un noble chevalier français vint le trouver , et » lui dit : Sei^eur, nous languissons ici dans un repos inutile » et honteux, yéccordez-moi, je vous pris , la permission d'ac-

• guérir quelque honneur et quelques asfontages parmi les inft-^ B dèles avec lesquels vous n êtes uni ni par des traités ni par » aucun lien d'amitié, Fous sai^ez que tout ce qu'un chevalier » peut obtenir de ^rieux et d'avantageux est autant d'ajouté » à ses mérites de\^anl Dieu. Le roi lui répondit avec bonté : » jàUez, et que le Seigneur vous ramène sain et sauf. Le che- 9 valier , ayant réuni une petite troupe , et encouragé par » l'exemple de Guillaume Longue-épée , qui avait lait de » semblables excursions , partit pour les pays habités par » les Sarrasins les plus acharnés contre les chrétiens. Il fondit » tout-à-coup sur eux , les vainquit et les dispersa». Il revint

• ensuite triomphant et chargés d'un grand butin^ii^uelques » courtisans, envieux de ses succès, dirent au voi : Sei- 9 gneur, ce chevalier a gagné beaucoup d'argert. La justice veut » que, vous, qui en manquez déjà, vous lui en demandiez une » bonne part; car c'est par votre faveur qu'il est parti secrète^ » ment de l'armée, et qu'il a ainsi manqué aux Lois de la dis^ » cipline militaire. Le chevalier , appelé devant le roi , fut p vivement accusé par ces envieux, et il fut décidé qu'il don- » nerait au roi une forte partie de ce qu'il avait gagné. Le » chevalier dit alors : Seigneur, tout ce que je possède est à » vous, et ma personne aussi. Cependant il me parait très-juste » que celui qui a acquis des biens au péril de sa tête et de sa » vie, en jouisse luir-même., C'est pour vous flatter et vous 9 plaire, que des courtisans timides et oisifs vous- ont tenu le }» discours que je viens d'entendre. Un des courtisans, s'avan-

844 BIBLIOTHÈQUS

» çant d'un air plein de colère , et accablant dlnjuf es le chen valier , lui dit : Poiis en asfez menti par n)Otre gueule puante

« ( PER MEDIUM GULiE TVJE FOETEIVTIS ) , VOUS Çui OCCUSCZ de là'

» cheté et de trahison ceux qui sont auprès du roi; vous êtes ^ un méchant chevalier. A ces mots , un jeune homme plein » d'audace , et fils du chevalier accusé , ne pouyant plus re- » tenir son indignation , s'dcria : De par Dieu, vous êtes un f> loche et un indigne, vous qui osez parler ainsi en présence n de mon père; tirant aussitôt un po^nard qu'il portait, il » l'enfonça dans le ventre du courtisan , et» sortant plein de » fureur, il alla se réfugier dans une église. A ce spectacle , » le père , pénétré de douleur , se jeta aux pieds du roi , et » lui dit : ù'est maintauuU, seigneur, que j'ai besoin de votre » clémence royale. Daignerez-^-vous pardonner une action si » violente? Pour moi, je suis prêt à me soumettre humblement » à votre jugement. Le roi lui accorda un sauf-conduit pour «> aller chercher son fils. Pendant que le chevalier y allait , » des satellites arrachèrent subitement ce fils de l'asile où il >> s'était retiré, et le j/endirent sans forme de procès. Lorsque » le père arriva avec son sauf-conduit, il vit son fils suspendu » et mort. Ses ennemis l'avaient exposé sur le chemin par où ** ce père devait passer , afin qu'un pareil spectacle pût ajou- '' ter à sa douleiu*. Le chevalier revint auprès du roi, et, ^ pouvant à peine parler, il lui dit : Quoi donc, seigneur, vous » as^z laisse pendre mon fils sans jugement? Oà est donc le * respect pour l'Eglise ? Oà est la justice de la cour de France? ^ Je vous abandonne tout ce qui me revient de mes pères et tout ** ce que je viens de gagner. Et , sans attendre de réponse du ^ roi , le chevalier monta à cheval et se rendit auprès d'un ^ prince sarrasin , à qui il confia tout ce qui venait de lui ar- ^ rivera iJLe prince lui dit : Pous vous retirez auprès de moi, je ^ ne vous abandonnerai jamais : vous trouverez ici refuge et *> protection. Depuis ce moment, ce chevalier fut attaché à » l'armée des Sarrasins, et, d'ami devenu ennemi, il ne cessa » de faire beaucoup de tort au roi et à ses troupes , jusqu'à -» ce qu'il eût tué ceux qui avait pendu son fils. »

L'auteur cite un autre fait d'un TempUer nommé Ferrand, qui passa du côté des Sarrasins quarante ans auparavant , parce qu'on lui avait enlevé un cheval auquel il tenait beaucoup ; la désertion de ce chevalier mécontent fut cause que l'armée chrétienne , conduite par le légat Pelage et le roi de Brienne , tomba dans les fers des infidèles , et rendit Damiette au vainqueur. Nous ne garantirons point l'authenticité de ce dernier fait, car les chroniques contemporaines ne nous en offrent aucune trace.

Nous ne suivrons point le continuateur de Mathieu Paris , qui va jusqu'à Tannée 1 270 , et qui parle de la seconde croisade de saint Louis et de sa mort. Son récit , sous ce rapport . n'est qu'une nomenclature des faits et des événemens qui se trouvent mieux et plus longuement racontes dans plusieurs autres chroniques contemporaines.

Vie et Gestes d'Henri II , roi d'Angleterre , par Benoît^ abbé de Peterborough (1).

Benoit^ auteur de cette Vie , ëtait abbé de Peterborough , ou du bourg de Saint-Pierre , sur la Nine , au comté de Northampton. C'est le savant Thomas Hearne qui le premier a publié cette Vie de Henri II. Benoît en a fait une histoire très-étendue , en rapportant les événemens les plus remarquables qui se passaient non-seulement en Angleterre et en France , mais encore en Orient , en Italie , en Germanie et en Espagne ^ depuis Vannée 1170 jusqu'en 1191. Il y a mis tant de précision et d'exactitude , que rarement il a oublié de marquer l'année et le jour de chacun de ces événemens. n a encore un mérite de plus , c'est de rapporter en entier des pièces diplomatiques touchant les intérêts des princes. Nous présenterons une analyse de ce que son ouvrage peut offrir de relatif à notre sujet.

Des extraits de cette Vie ont été imprimés dans le tome XVn du recueil des Historiens de France , et c'est d'après ces extraits que nous avons fait le nôtre.

Sous la date de 1181 , l'auteur parle de l'entrevue que le roi de France Philippe eut avec le roi d'Angleterre , près du château de Nonancourt , au gué qu'on appelle de Saint-Remi, Des Templiers et des Hospitaliers de Jérusalem vinrent présenter à ces deux rois des lettres du pape Alexandre. Les Î)rinces , après les avoir lues , gémirent sur les malheurs de a Terre-Sainte, et promirent qu'avec l'aide de Dieu ils iraient bientôt au secours de Jérusalem.

Trois ans après, c'est-à-dire en 1184, Baudoin le Lépreux , roi de Jérusalem , les Templiers et les Hospitaliers , et tous les grands du royaume , voyant qu'ils ne pouvaient résister à Saladln s'ils ne recevaient un prompt secours des

(i) Bencdicti Pelroburgcnsis abballs Yi|a et Gcsta Hcnrici II Angliaî régis : cdidit Thomas Hearne. Oxonii, 1735 , 2 vol. 1/1-8".

rois et des princes chrétiens, envoyèrent à Henri, roi d'Angleterre , Héraclius , patriarche de Jérusalem y et les maîtres du Temple et de l'Hôpital. Ceux-ci étaient chargés de lui demander une prompte assistance, « comme à celui, dit M Benoît , de qui dépendait le royaume de Jérusalem par » droit héréditaire de ses prédécesseurs, w L'auteur , pour établir ce droit, remonte à la première croisade, et dit w qu'a- M près la conquêfe de Jérusalem les princes croisés élurent » jjour roi Robert , duc de Normandie , qui refusa cette di- » gnité, et qui, par un juste jugement de Dieu, ajoute Bew noît, après avoir été vaincu a Tinchebrai en Normandie, où » il était retourné , fut privé de la vue , et retenu en prison » par Henri son frère. »

Avant de passer en Angleterre , le patriarche Héraclius et le grand-maître des Templiers se rendirent à Rome pour demander des lettres au pape Lucius. Celui-ci adressa la suivante au roi d'Angleterre : « Vous devez marcher sur les » traces de vos prédécesseurs , qui n'ont pas craint d'arra- » cher des gueules du prince des ténèbres la patrie de » Notre-Seigneur Jésus-Christ , vous devez secourir Jérusa- » lem, si vous ne voulez pas qu'au jour redoutable du juge- » ment, vous soyez accusé par votre propre conscience, » et que vous receviez votre sentence d'excommunication » de la part de celui qu'on ne trompe point. »

Lorsqu'Héraclius et le grand-maître du Temple arrivèrent en Angleterre, Henri H vint au-devant d'eux jusqu'à la ville qu'on appelle Reading, Le patriarche se jeta aux genoux du roi^ fondant en larmes, et le salua au nom du roi de Jérusalem et de tout le pays d'outre-mer ; puis il adressa au monarque ces pai'oles : « roi , mon maître , Notre-Sei- » gneur Jésus-Christ vous appelle , et la voix du peuple de n Dieu vous exhorte à la défense de la terre de Jérusalem. » Voici les clefs du royaume {claves regni) que le roi et les » princes de cette terre m'ont chargé devons remettre, parce » que vous êtes le seul dans lequel , après Dieu , ils mettent >» leur confiance et l'espérance de leur salut. Venez donc, » Seigneur , et ne tardez pas ; arrachez-nous des mains de » nos ennemis et de ceux qui nous poursuivent : car Saladin '> le prince des ennemis de la croix , et toute la nation des ** païens^ se vantent insolemment d'envahir bientôt la terre '» de Jérusalem ; ce dont nous préserve le ciel ! » Après ce discours , le roi d'Angleterre prit Héraclius par la main , le releva, et lui dit : « Que Notre-Seigneur Jésus-Christ, roi » tout-puissant , soit le défenseur de votre peuple , «et qu'il yt éloigne de lui le feu de sa colère et nous ferons' ce que

D£S CUOISADEg. 847

y* nous pourrons , avec l'aide de celui à qui tout honneur » et toute gloire appartiennent. » Le roi reçut ensuite les clefs du royaume de Jérusalem , celles du Saint-Sépulcre et rétendard royal ; puis il les rendit au patriarche , comme pour lui en confier le dépôt.

Le roi d'Ecosse , tous les évêques et barons d'Angleterre , s'assemblèrent à Londres le premier dimanche de la quadragésime , pour délibérer sur les secours à porter dans la Terre-Sainte. Après une longue discussion, le roi et son conseil s'arrêtèrent à l'idée qu'on ne pouvait rien faire sans consulter le roi de France. Peu de temps après , Henri passa la mer, eut une conférence avec Philippe , et les deux rois convinrent qu'ils fourniraient à la Terre-Sainte des secours en hommes et en argent. Le patriarche espérait qu'il rame-» lierait avec lui en Orient le roi d'Angleterre ou un de ses fils : il retourna en Palestine, désolé de n'avoir point obtenu ' ce qu'il espérait.

Benoit de Peterborough dit qu'il y eut, cette année 1 1 85, en Angleterre , une éclipse de soleil , et un tremblement de terre si violent , que les pierres se fendirent et les maisons de pierre tombèrent. L'église métropolitaine de Lincoln fut renversée de fond en comble.

L'auteur parle , à la même date , de Robert de Saint- Alban , qui déserta la maison du Temple et se retira auprès de Saladin : nous avons rapporté ce fait dans notre analyse de Roger de Hoveden. On a vu que ce transfuge fut comblé d'honneur par Saladin, que le sultan lui fit épouser une princesse de sa famille ; ce qui nous donne lieu de faire ici une observation générale. La plupart des chrétiens qui passaient chez les musulmans y étaient toujours très-bien accueillis : plusieurs acquéraient des richesses et obtenaient de grands emplois. Il n'en était pas de même des musulmans qui passaient chez les chrétiens ; et nous ne voyons nulle part qu'aucun transfuge sarrasin ait jamais été reçu , même comme simple soldat, dans une armée chrétienne.

<i Ce fut dans le même temps que mourut Guillaume de » M ontferrat , comte de JafFa , qui avait épousé Sibylle, sœur » de Baudouin et fille d'Amauri. Après la mort de Guillaume» » Baudouin reçut sa sœur dans sa maison, pour la garder » avec sa mère n ( recepit sororem siiam in domo sud custodiendam ciim matresua)» « Baudouin avait alors la lèpre et V ne pouvait plus faire beaucoup de choses pour son peuple, w II avait sous ses ordres un grand nombre de chevaliers, » parmi lesquels se trouvait Gui de Lusignan. Ce Gui de » Lusignan était d'une belle figure ; il avait de la bravoure ;

3» le roi Tavâit adinis parmi ses familiers les plus intimes. » Mous ne faisons que traduire ici Benott de Peterborough. Ce qui suit est fort curieux , et nous le traduirons de même littéralement : « La comtesse de JafTa, dit-il, sœur du roi, i> ayant remarqué la beauté de Gui, voulut en faire son mari; » mais n'osant point avouer son désir au Toi son frère , elle » se livra secrètement à son amour pour Gui , et celui-ci cou- » cha avec elle » {ipse dormwitcum illd), « Le roi l'ayant su, » voulut faire lapider Gui de Lusignan; mais après beaucoup » de menaces et de rigueurs, à la prière et d'après le con- » seil des Templiers, il fit grâce de la vie à Tim et à l'autre » {utrique vitam donavit). « A la fin, comme il n'avait point de » plus proche héritier que sa sœur , il lui permit de prendre x> Gui pour mari , et donna à ce deiiiier le comté de Jafia , le » tout à condition que l'enfant qu'avait eu Sibylle de Guil- » laume de Montferrat hériterait du royaume.

w Baudouin le Lépreux étant mort, et le fils de Guillaume » de Montferrat l'ayant suivi peu de temps après au tom- » beau, les TempUers , les Hospitaliers, les comtes , les ba- » rons, le clergé et le peuple, choisirent pour reine la M comtesse de Jaffa ; mais il y mirent pour condition, qu'elle » ferait divorce avec Gui de Lusignan. Tous rendaient n justice à la bravoure du comte , mais ils ne le trouvaient » pas d'une noblesse assez illustre pour être l'époux de la fille » des rois. La comtesse , se voyant obligée d adopter cette » condition , déclara qu'elle consentait au divorce , mais à » la condition qu'elle prendrait ensuite le mari qu'elle vou^ » drait. Les choses étant ainsi convenues et les paroles » données. Sibylle se fit conduire au temple, et reçut le » diadème des mains du patriarche. Pendant cette cérémo- » nie , tout le monde priait Dieu à genoux , pour que le » choix de la reine tombât sur un prince qui pût défendre » le royaume. Alors la reine , invoquant l'Esprit saint , dit à » haute voix : Mol Sibylle je choisis pour roi et pour mari » Gui de Lusignan, qui Jiit jusqu'ici mon époux. Je le re- » connais comme un homme plein de loyauté, plein de toute » sorte de mérites, et capable de bien gouifemer le royaume n avec l'aide de Dieu, Je sais d'ailleurs que, lui vivant, » je ne peux pas , selon Dieu, en prendre un autre; car j» l'Ecriture a dit : Ce que Dieu a uni , l'homme ne peut le » séparer. Plusieurs des barons furent indignés de ce qu'ils » venaient d'entendre : mais les TempUers et les Hospita^ » tiers , voyant qu'il n'y avait aucun moyen d'empêcher la )» reine de faire ainsi , prirent le parti de reconnaître Gui de » Lusignan. Celui*ci, a peine couronné, fit une trêve de

» trois aD6 avec Saladin , quoiqu'il sût qu'un grand nombre » de croises dussent arriver d'Angleterre et de plusieurs » autres pays d'Occident , d'après la mission d'Héraclius. « Tous ces croisés arrivèrent en effet ; la plupart s'en retour- » nèrent comme ils étaient venus. »

Benoît de Peterborough parle ici de l'alliance du comte de Tripoli avec Saladin , ce qui amena une nouvelle guerre et de grandes calamités. Arrivé à la bataille de Tibériade, 1187, il copie la lettre que les Génois établis alors dans la Terre-Sainte écrivirent au pape. Les Génois disaient dans cette lettre que le roi de Jérusalem livra bataille d'après l'avis du comte de Tripoli, et déterminé par les supplications des députés de Tibériade, qui étaient venus lui demander des secours. Ils ajoutent que le comte, qui était le chef et le guide de l'armée chrétienne , la conduisit dans un lieu diffi-* cile et couvert de rochers. La milice du Temple s'avança la'

Eremière contre l'ennemi ; le reste de l'armée resta immo^ ile, méprisant l'ordre du roi. Les Templiers perdirent beaucoup des leurs , sans pouvoir avancer. Les musulmans allumèrent un vaste incendie autour de l'armée, qui manquait de tout et périssait de soif. Ce fut alors que six guerriers chrétiens , quittant l'armée du roi et poussés par un esprit diabolique , se retirèrent auprès de Saladin , et , s'étant raits musulmans, instruisirent l'ennemi de l'état de l'armée chrétienne et des dispositions des chefs ; ce qui fit que Saladin redoubla de confiance et de force , et se jeta avec toutes ses troupes sur les chrétiens , que la difficulté des lieux empêchait de combattre. Les Génois parlent ensuite de la croix , du roi de Jérusalem fait prisonnier , de l'ordre donné par Saladin , après la bataille , de décapiter tous les Templiers et les Hospitaliers. Ils finissent par conjurer le pape d'exciter la chrétienté à secourir la Terre-Sainte.

Après cette lettre des Génois , Benoît de Peterborough en publie une autre du grand-maître du Temple, nommé Tliierri, qui s'était échappé de la bataille de Tibériade. Cette lettre ,' qui renferme peu de détails , annonce les progrès de Saladin , dont les troupes , comme des fourmis innombrables , couvraient la face de la terre depuis Tyr jusqu'à Jérusalem' et jusqu'à Gaza.

Le célèbre Pierre de Blois , qui se trouvait alors en Sicile, écrivit à Henri II , et sa lettre a été recueillie par Benoît. « Nous avons su , dit-il , les malheurs de la Terre-Sainte. » Le roi de Sicile , en apprenant ces tristes nouvelles , s'est » couvert d'un cilice, et pendant trois jours, rempli de deuil, » se dérobant aux regards des hommes , a juré , avec une^

850 BIDLIOlilÈQUB

» dévotion pleine de sollicitude » d'aller au secours de la » terre de Jësus-Christ. Tous les cardinaux entre eux , du V consentement du pape, ont fermement promis que, renon- » çant à tous les biens et à toutes les délices de ce monde, » ils prêcheraient la croix non-seulement par leurs paroles,^ 3» mais par leurs œuvres et leurs exemples. Us ont déclaré x> qu'ils prendraient la croix de Jésus-Christ, qu'ils parcour- » raient les provinces en mendiant , et précéderaient tous >» les autres croisés à Jérusalem. » Le conseil de l'Eglise avait arrêté que la paix serait faite pour sept ans entre tout les princes chrétiens, et que celui qui contreviendrait à cette décision , encourrait la malédiction de Dieu, du souverain pontife et des prélats de l'Eglise universelle. Les cardinaux s'étaient en outre engagés à ne recevoir aucun présent de ceux que les affaires amèneraient à la cour de Rome , et de se contenter pour eux de ce qui serait strictement nécessaire aux premiers besoins de la vie , ajoutant qu'ils ne monteraient plus à cheval tant que la terre qu'avaient tou^ chée les pieds du Sauveur , serait foulée sous les pieds des inipies.

Viennent ensuite, toujours à la date de la même année, les lettres éloquentes de Grégoire YIIl , adressées aux fidèles

Sour les exhorter à la croisade. (Yoyezle résumé des actes es papes dans les croisades , coU. de Muratori). L'auteur dit peu de choses d'après lui-même sur la prise de Jérusalem par Saladin ; il se contente de citer ces paroles de Jérémie : « La reine des cités est soumise au tribut; elle a » pleuré , elle s'est désolée pendant la nuit, et ses larmes ont » coulé sur ses joues. Il ne reste plus personne pour la coih » soler parmi ceux qu'elle chérissait. Ses amis mêmes l'ont » méprisée , et sont devenus ses ennemis. Tous ses persécay> teurs se sont réunis , et l'ont accablée dans sa détresse • 3» ( apprehenderwUeani inter angustias) . » Benoit donne le nom de toutes les villes et châteaux qui tombèrent au pouvoir de Saladin après la bataille de Tibériade. Il donne en même temps quelques détails sur la défense de Tyr.

En 1 1 88 , Guillaume, archevêque de Tyr, arriva en France» où il prêcha la croisade en présence de PhiUppe, d'Henri H, des princes et des barons des deux royaumes. « 11 prêcha » d'une manière si admirable , dit notre chroniquew , qu'il y» les détermina tous à prendre la croix , et que ceux qui » étaient ennemis devinrent amis, n A la même époque, Benoit rapporte une lettre du patriarche d'Antioche au roi d'Angleterre , et la réponse de ce prince. Le patriarche parle de la dévastation des colonies chrétiennes , et scdlicite k$

Des CROISADES. 851

secours da roi. « C'est Dieu qui vous a fait ce que vous }> êtes , lui dit-il ; combattez donc pour lui maintenant. >i Henri y dans sa réponse , s'adresse au patriarche d'Antioche, et à celui de Jérusalem, ce même Héraclius qui était venu en Europe. Il cite dans sa lettre ce verset d'Isaïe : Jérusalem^ lève les yeux y et regarde autour de toi; tous ceux qui sont <is semblés viennent à ton secours, « Moi et mon fils , dit le » monarque en terminant sa lettre , oubliant la gloire du » monde et toutes ses voluptés , nous irons bientôt avec rt toutes nos forces vous visiter et vous secourir. »

C'est alors qu'Henri II fit , sur la levée de la dime dans ^es états , un règlement que rapporte Benoît , et que nous avons fait connaître à l'article de Gervais.

Le même auteur parle, comme Bromton et Roger de Hoveden, des mesures qui furent prises en Angleterre pour la levée de la dime: Benoît rapporte h ce sujet un fait particulier qui mérite d'être connu. « Un frère du Temple, » nommé Gilbert de Hogestan, que le roi avait adjoint aux » clercs choisis pour recevoir les dîmes , vola une grande » partie des deniers qu'on avait reçus. Ses compagnons s'é- » tonnaient que l'argent dont ils étaient dépositaires dimi- » nuât chaque jour. De vives querelles s'élevèrent parmi » eux : or il arriva qu'un jour ils faisaient le compte de leur » argent ; Gilbert , tandis que les autres avaient les yeux » ailleurs , saisit une grande qi^antité de deniers qu'il mit ^> dans son sein , ainsi que dans ses poches, qui étaient fort •» grandes , selon l'usage de son ordre. Mais celui qui scrute » les cœurs ne voulut pas que cette iniquité fut plus long- » temps cachée sous le voile de la religion , et permit que » l'un des collecteurs vît ce qui se passait. C'est une honte » pour nous tous, s'écria- t-il, de voir diminuer l'argent que » nous recevons; cela ne peut venir que de Vun de nous : nous » devons tous nous fouiUer, On fit ce que celui-ci avait pro- » posé; on fouilla tout le monde; et lorsqu'on en vint à Gil- » bert. il se jeta à genoux la face contre terre , rendant les » deniers et demandant pardon. Le roi fut informé de ce î) qui s'était passé : mais, quoique Gilbert, dit notre auteur, » méritât d'être suspendu à un gibet, le monarque, hésitant » à punir un homme qui avait été son familier , le livra au » maître des TempHers de la maison de Londres , qui , d'a- » près les lois de son ordre, fit mettre le coupable aux fers, » et lui infligea plusieurs autres peines. »

La chronique que nous analysons parle très-longuement des divisions et des guerres qui éclatèrent à cette époque entre Henri H et Philippe-Auguste , entre Henri et ses propres

852 BIBLIOTnÈQUE'

fils. Elle peint d'une manière assez remarquable la défiance que Richard, comte de Poitou, inspirait à son père. « La paix » ayant été faite, dit Benoît, Richard fit un long séjour auprès » de Philippe, roi de France , qui pendant tout ce temps le » combla d'honneurs. Ces deux princes se voyaient chaque » jour ; ils mangeaient à la même table et au même plat » ( ad unum catinum) ; « la nuit un Ht différent ne les séparait M point. (On se souvient que dans l'analyse de Mathieu » Paris , nous avons vu que le moine de Saint- Alban parta- » geait la table et la couche de Henri III ; c'était une ma- » nière de parler pour exprimer une intimité d'affection.) » Le roi de France aimait Richard comme son cœur » {quasi aniniamsuam), « L'amitié qu'ils avaient l'un pour Fauti-c > était si grande^ qu'elle frappa d'étonnement le roi d'Angle- » terre , qui , ne sachant encore ce que c'était , et voulant » se précautionner contre toute espèce de surprise , différa » d'exécuter le dessein qu'il avait conçu depuis long-temps » de repasser la mer, jusqu'à ce que le temps lui eût fait 1» connaître ce qu'il avait à craindre d'une union formée si » subitement. » Nous ne suivrons point la chronique dans ce qu'elle dit de la guerre que se firent, la même année , le comte de Poitou et le comte de Toulouse , guerre qui devint générale.

Pendant que les princes chrétiens étaient préoccupés de leurs guerres particulières , il arrivait chaque jour des nouvelles de la Terre-Sainte. Benoît copie une seconde lettre du grand-précepteur du Temple, adressée à Henri. Tierry annonçait dans cette lettre que Saladin avait fait descendre la croix qui était sur l'église du Temple , et que cette croix avait été battue de verges et promenée dans les rues de Jérusalem. Il ajoutait que le sultan avait accordé la garde du Sépulcre aux Syriens , jusqu'au quatrième jour après la fêté de Saint- Michel , et qu'il avait permis à dix Hospitaliers de rester Eendant un an dans leur hospice pour la garde des malades, e grand-précepteur du Temple parlait ensuite de quelques villes et châteaux qui avaient résisté aux armes de Saladin, et de quelques avantages remportés sur les musulmans au siège de Tyr. « Saladin, dit-il, affligé d'un échec éprouvé » par les siens , avait fait brûler sa flotte , et , pour montrer 91 sa douleur , après avoir fait couper les oreilles et la queue » de son cheval , il s'était promené sur ce cheval au milieu » de toute son armée. » On voit par cette lettre que les chrétiens .d'outre-mer commençaient à reprendre courage; mais, comme il arrive dans toutes les circonstances malheureuses, le désespoir avait d'abord fait exagérer les calamités des co-

i)ES CROISADES. 855

lonies chrétiennes ; une lueur d'espérance porta bientôt les esprits à exagérel* les défaites de l'ennemi. Âpres la lettre du Templier , Benoît de Peterborough transcrit une autre lettre que le roi de France avait reçue des ambassadeurs envoyés auprès d'Isaac , empereur de G>nstantinople. Cette lettre commence ainsi : « Sachez que l'armée du roi Saladin a été » battue devant Antioche , et que Raymond , prince de cette » ville , fait chaque jour des courses jusqu'aux portes d'Alep. » L'amiral Margarit a pris Jafifa , et a tué tous les Turcs qui » s'y trouvaient au nombre de cinq mille. Huit émirs ont été » faits prisonniers ; il a pris aussi Gibelet , et a tout passé au » fil de l'épée. » Les ambassadeurs parlent ensuite des enneinis que Saladin avait trouvés parmi les musulmans, et même dans sa famille. Cette partie de la lettre, qui paraît un tissu de fables , n'est point aisée à comprendre , et les auteurs de la lettre ne deviennent pas plus intelligibles en parlant d'une prophétie répandue à Constantinople , laquelle annonçait , comme cîwse certaine et indubitable^ que les Francs délivreraient bientôt la Terre-Sainte. Les députés annoncent de l^us qu'un si grand nombre de Turcs ont été pris sôus les murs de Tyr , que deux infidèles se vendaient pour un besan. Une prophétie des musulmans portait qu'avant trois ans une partie des Turcs serait tuée par le glaive , l'autre fuirait au-delà de l'Arabie déserte, ultra Arahiarn siccam, la troisième partie serait baptisée. « Nous savons , ajoutent les ambassadeurs , » que Saladin ne peut pas trouver un Turc qui ose bâtir dans » la terre de prpmission, ni y conduire sa famille, par la » crainte de l'arrivée des Francs. Ces envoyés mettent aussi » quelque espoir dans cent mille bons Arméniens qui h a- » bitent la terre d'Icône , et dans vingt-cinq émirs , qui sont » tous prêts à marcher à la défense de la chrétienté et à la » délivrance de la Terre-Sainte. »

Dans leur correspondance , ils n'épargnent point l'empereur Isaac et les Grecs. D'après leur rapport, les; envoyés de Saladin étaient beaucoup mieux reçus à Constantinople que ceux des Latins. Saladin avait abandonné toutes les églises delà Palestine à l'empereur, pour y faire observer ie rit grec. Le sultan avait envoyé son idole dans la ville de Constantin , pour qu'elle y fût adorée ; cette idole , prise parles Génois, avait été portée, à Tyr. L'empereur avait promis cent, vaisseaux à Saladin , et cèluirci avs^t ani^oncé à Isaac qu'il lui donnerait toute la Terre-Sainte; s'il empêchait les Francs d'arriver en Asie : la croisade était si mal vue à Constantinople , que si quelqu'un y prenait la croi^, on le mettait sur-le-champ en prison.

Cette lettre n'offre aucun fait dont T histoire puisse profiter; mais elle montre très-bien Vesprit des peuples livres a Fagita- :tion et à la crainte. Nous avons vécu aussi dans les jours des grands événemens, et plus d'une fois nous avons vu avec quelle facilité se répandent les mensonges de la renommée dans les populations troublées et inquiètes. Le chroniqueur, après avoir copié la lettre des ambassadeurs français , nous dit que Jes nouvelles arrivées ainsi de Constantinople remplirent de joie le peuple chrétien , et lui firent croire que la colère de Dieu s'était apaisée. On faisait sans cesse des prières dans toutes les églises pour la délivi-ance de la terre de Jérusalem , pour celle de tous les chrétiens qui étaient captifs chez les Sarrasins.

Benoît revient ici sur les querelles élevées entre les rois de France et d'Angleterre, et donne quelques détails sur l'expédition de Frédéric. Il parle ensuite longuement de la mort de Henri, et du couronnement de Richard. Les deux rois de France et d'Angleterre convinrent de se trouver à Vé- -zelai , afin de s'entendre sur leur voyage de Jérusalem. Alors :1e siège de Saint- Jean-d' Acre était commencé, et Benoît interroitipt le récit de ce qui se passait en Europe, pour -raconter les premiers combats des Sarrasins et des chrétiens pendant ce siège mémorable. Tout ce que dit l'auteur sur •ce siège, se trouve encore dans Roger de Hoveden et dans Bromton. On trouve aussi dans les mêmes auteurs la convention que firent à Yézelai Richard et PhiHppe , ainsi que l'itinéraire de ces deux princes se rendant à la Terre-Sainte. Avant de partir de Chinon, Richard avait fait le règlement qu'on va lire.

RiGHikiiD, roi, par la grâce de Dieu, à tous ses hommes allant par mer à Jérusalem, salut.

« Sachez que, sur l'avis de mon conseil, j'ai fait les sta- 3» tuts que voici :

» 1°. Celui qui aura tué un homme sur le vaisseau, sera :% lié avec le mort et jeté à la mer. S'il l'a tué à terre, ' 3» il sera lié avec le mort et enterré vivant avec lui.

» 2°. Si quelqu'un est convaincu d'avoir tiré, son couteau » nom* en frapper un autre , ou s'il en a frappé un autre » lusq^^u sang , qu'il ait le poing coupé; s'il l'a frappé d'us 3> bâton , sans effusion de sang , qu'il soit plongé trois fois » dans la mer ; si quelqu'un fait un outrage ou dit une in- » jure à son compagnon , s'il le maudit , qu'il paie autant » d'onces d'argent qu'il aura renouvelé de fois son insulte.

» 3**. Tout homme convaincu de vol sera tondu comme » un serf , et de la poix bouillante sera versée sur sa tête , » qu'on couvrira d'un duvet de plumes , afin qu'il soit re— » connu; ensuite il sera jeté sur la première terre où les* M vaisseaux aborderont. Fait à Cliinon. »

Cette législation doit étonner aujourd'hui par son laconisme et par son caractère de barbarie : elle montre l'esprit de discorde qui animait les croisés anglais. Les statuts qu'on. vient de lire ne purent pas toujours prévenir les désordres, et des disputes violentes éclatèrent plusieurs fois dans le pé-^ lerinage. Nous avons parlé assez longuement du séjour des croisés à Messine , d'après Roger de Hoveden , Bromton et Gautier Vinisauf. On trouve , sur ce séjour , peu de choses- Bouvelles dans Benoît. Notre chroniqueur donne le traité qui fut conclu entre Richard et le roi Tancrède, ainsi qu» la lettre par laquelle Richard annonça au pape les conditions de ce même traité.

On sera peut-être curieux de voir quelles avaient été le» demandes de Richard. Il exigeait de Tancrède qu'on lui donnât pour sa sœur Jeanne., veuve de Guillaume, un siège d'or , selon la coutume des reines de son pays ; une table d'or de douze pieds de long et d'un pied et demi de large , un pavillon de soie où deux cents guerriers pourraient se mettre a table, quatre-vingts coupes d'argent, quatre-vingts disques d'argent , soixante charges de froment , soixante d'orge , soixante de vin , deux cents navires armés , avec tout leur appareil, et des vivres pour deux ans. Tout cela se réduisit à vingt mille onces d'or , que donna Tancrède pour la dot de Jeanne, et pareille somme pour le mariage de sa fille à lui Tancrède , avec le prince Arthur , neveu du roi d'Angleterre.

Nous ne répéterons point ce qu'on a vu ailleurs de la conquête de l'île de Chypre par Richard , du combat livré à un vaisseau sarrasin , de l'arrivée des deux rois devant Acre et de la continuation du siège. Roger de Hoveden , Bromton et Benoît ont tous trois, à quelques légères diflerenceé près, les mêmes détails. Il est probable qu'on avait fait un journal sur les heux , et que ces trois auteurs l'ont copié.

La chronique de Benoît donne le nom àHamaldia à la maladie qu'eurent alors les rois de France et d'Angleterre. Du Cange explique le mot ^amaldia par celui A^alopecia, alopécie i maladie qui fait tomber le poil et les cheveux , et à laquelle les renards sont sujets. L'auteur anglais se prononce, comme Gauthier Yinisauf , contre le marquis de Tyr , qui fit faire à Philippe beaucoup de choses contre Dieu et contre sa

propre gloire. Ce fut par les conseils du marquis , que le roi de France demanda la moitié de l'île de Chypre. Richard y consentait , si , de son côté , PhiUppe lui cédait la moitié de ce qu'il avait eu dans la succession du comte de Flandre et du comte de Saint-Omer , qui étaient morts au siège d'Acre.

Benoît est loin de faire connaître les exploits de Richard, apVès la prise d'Acre , comme l'a fait Gauthier Yinisauf. Sans suivre cette partie de son récit , nous nous contenterons de donner un extrait de deux lettres écrites par Richard après la bataille d'Arsur , et qui se trouve également dans Roger de Hoveden. On ne sait point à qui la première était adressée.

« Sachez , dit-il dans cette première lettre , qu'après la 3» prise de Ptolémais, et après la retraite du roi de France, qui n trahit son serment et renonça honteusement à son péleri- }» nage , nous primes le chemin de Jaffa. »

Richard parle ensuite de la bataille d'Arsur, dans laquelle les chrétiens perdirent Jacques d'Avesnes, homme excellent et chéri de toute l'armée. Ce fut alors que Saladin , qui avait

{lerdu ses principaux émirs et la plus grande partie de ses brces, se mit à détruire les villes de la Palestine. Richard, à la fin de sa lettre , dit qu'il fut blessé au coté gauche , par une flèche , cum quodam pilo, trois jours avant la bataille : mais la blessure n'avait pas été profonde; car, ajoute-t-il, fgraJdâ Dei, jam ad samtatem pervenimus. « Sachez, dit-il » comme ia2iv post-scriptum y que , par la grâce de Dieu, vers » le vingtième jour après la Nativité de Notre-Seigneur, nous » espérons recouvrer la ville de Jérusalem et le sépulcre de 3» Jésus-^Christ ; alors nous reviendrons dans nos états. » La lettre est datée du i". octobre 1191.

La seconde lettre de Richard est adressée à l'abbé de Clairvaux. Elle a pour objet d'engager cet abbé à presser les princes et les peuples de venir achever la délivrance de la Terre-Sainte.

f( Après la perte de Jérusalem » ( nous donnons ici l'esprit de la lettre de Richard ) , « la chrétienté toute entière s est 3> levée, et nous avons conquis la ville d'Acre sur les mu- -» sulmans. Les conditions du traité n'ayant pas été exécu- » téeS; nous avons fait mourir deux mille six cents Sarrasins, » comme il convenait {ut decuit), » Ce qu'il y a de remar-

3uable dans cette lettre , c'est que Richard n'y parle point e lui ni de ce qu'il fit à la bataille d'Arsur. « Saladin, » dit-il , ayant fait une irruption sur les chrétiens , la inisé- » ricovdc de Dieu nous favorisant , il a été repousse par les » quatre corps de bataille qui lui étaient opposés. Les chré-

DKS CROISADES. 857

» tiens avaient poursuivi Fenneini pendant une lieue; et le » choc fut tel, que Saladin , dans quarante années de » guerre, n'en avait jamais vu de pareil. » Richard, comme dans sa première lettre, donne dans celle-ci de vifs regrets à la perte de Jacques d'Avesnes.

Après cette bataille, Saladin n'osait plus attaquer les chrétiens en face ; mais il cherchait à les surprendre , semblable i) un lion qui sort de son antre pour tomber sur un troupeau de brebis. Il détruisit Ascalon et toutes les villes de Syrie , ce qui donnait à Richard Tespoir de recouvrer bientôt l'héritage du Seigneur.

« L'héritage du Seigneur , poursuit-il , est en partie recou- » vré , et^ pour le reconquérir tout entier , nous avons sup- » porté la chaleur du jour et du climat ; nous avons employé » non-seulement tous nos trésors , mais toutes nos forces de » corps et d'âme. Nous déclarons donc à votre fraternité y » qu'après la solennité de Pâques nous ne pouvons rester w en Syrie. Le duc de Bourgogne avec ses Français , le comte » Henri avec les siens , et les autres comtes et barons , qui se )) sont ruinés au service de Dieu, retourneront dans leurs » foyers , à moins que , par l'effet de vos prédications , nous w ne recevions des hommes pour habiter et défendre la M Terre-Sainte , de l'argent pour payer les dépenses de la » guerre sacrée. Ainsi nous nous jetons aux pieds de votre « sainteté; nous vous adressons nos prières, les yeux en •» larmes , pour que , selon votre devoir et votre honneur , ï> vous redoubliez d'efforts auprès des princes et de la no- » blesse de toute la chrétienté ; nous désirons que le peuplé » de Dieu vienne servir la cause du Dieu vivant, et que l'hé- » ritage du Seigneur, recouvré par nos travaux, trouve, » après la solennité de la Pâque , de nouveaux défenseurs. »

Cette lettre est datée de Jopp(5 , le i®'. octobre 1191.

Benoit de Peterborough ne porte plus son attention que sur le royaume d'Angleterre, troublé par le prince Jean. Comme le chancelier Guillaume de Longchamp, que Richard avait placé à la tête de la régence , avait été chassé du royaume, le pape Célestin écrivit aux archevêques et évêques anglais pour se plaindre de cette violation des lois envers un prince qui employait ses forces et exposait sa vie pour le recouvrement de la Terre-Sainte. Le souverain pontife menaçait dans sa lettre d'excommunier tous ceux qui chercheraient à usurper la puissance en Angleterre , et qui mépriseraient les lois et les droits de Richard. Les menaces du pape firent moins d'effet sur les évêques que les promesses

858 frifruorufe^QUB

chi prince Jean et de ses compHces. NuUus episcoporwn cccecutus est mandatum domini papœ,

Lft chonitjue ne parle plus que des affaires d'Angleterre.

ACTES DE RYMER (i)..

Les Actes de Rymer, considérés comme recueil de pièces historiques , sont estimés de tous les sayans , et recherchés; à cause de leur authenticité. Sous le rapport des croisades , ce recueil peut nous faire connaître la part que les rois d'Angleterre ont prise aux guerres saintes. Les pièces diplomatiques offrent d'ailleurs pour l'histoire des documens pré* deux : outre qu'elles appuient le récit des chroniques , et qu'elles servent souvent à éclaircir des points historiques importants , ces pièces y émanées des rois , des harons , des prélats et des chevaliers , sont des monumens qui peuvent mieux nous faire connaître l'esprit général et les opinions des siècles qui virent les croisades. On ne verra pas sans intérêt toutes les lettres adressées par les papes aux rois d'An-^ Sleterre, et celles que ces princes écrivirent dans l'intention ie concourir aux vues des papes , pour les intéresser au sort des colonies chrétiennes aOrienC Comme on trouve dans la collection de Rymer quelques-unes des pièces que nous avons rapportées dans l'analyse des chroniques anglaises « nous nous dispenserons de rendre compte de ces pièces,^ quand nous les rencontrerons en parcourant ce recueil.

La première pièce du recueil qui ait rapport à notre su-« jet, est au tome l^, , p. 16; c'est la convention faite entre Henri, roi d'Angleterre, et Louis, roi de France, par laquelle l'un et l'autre s'obligent à aller à la croisade. Les deux princes , obéissant à l'inspiration de Dieu, promettent d'aller au service du Christ, outre-mer , et d'exécuter en tout point la convention première qu'ils ont passée entre eux pour la croisade» En conséquence , ils font trêve à toutes leurs

, ( i) Fœdera , conventiones, lîtterse , et cujuscumqu& gcnerts aeta publica inter reges Anglise et alios quosvis imperatorcs , reges , pontifices, etc.« in luccm missa de mandato nupcrse remnse (Aanse;) accnraotibus Thomà Rymer et Roberto Sanderson, //a^ee Cbm/V/j , 174^ et ann, seqq.^iis vol. in^foL

DES CROIftADEjJ. 859

quereDes, et renoncent à toutes leurs prétentions. Apre» avoir nomme des arbitres pour régler leurs différends relatifs à quelques fîefs, Henri et Louis conviennent que si Tun d'entre eux entreprend le saint pèlerinage avant l'autre, celui qui demeurera protégera et gardera le royaume du monarque absent comme le sien propre. Les dernières clauses du traité ont pour but d^assurer la paix dans les états des deux princes. Rd^er de Hoveden a copié le traité dont nous venons de donner l'analyse ; Orderic Yital s'est borné à l'indiquer. Il fût conclu en 1177,

Sous la date de 1 1 82 , Rymer donne le testament de Henri II, roi d'Angleterre, par lequel ce prince accorde à Tordre du Temple de Jérusalem cinq mille marcs d'argent , autant à l'ordre de l'Hôpital, et, indépendamment de ces legs, cinq mille autres marcs d'argent aux maîtres de ces deux ordres pour la défense commune de la terre de Jérusalem. Henri accorde de plus cinq mille marcs pour les autres maisons religieuses , pour les lépreux, les reclus et les ermites de tous les pays ; cet argent devait être distribué par le patriarche de Jérusalem, et d'après l'approbation des évêques et des maîtres du Temple et de l'Hôpital. Il n'est pas inutile de faire remarquer que , dans le testament par lequel le prince règle les plus grands intérêts , les legs pieux envers les pauvres et les ordres religieux de la Terre-Sainte précèdent toutes les autres dispositions.

A la même date est un acte portant pour titre : Confirma'tion de la paix faite entre les Templiers et les Hospitaliers. Cet acte est du pape Alexandre YH ; il est du 4 des nones d'août. Le saint-père , après avoir exprimé toute la peine qu'il a ressentie en apprenant les longues querelles qui ont divisé les Hospitaliers et les Templiers, témoigne la joie cpi'il éprouve de la réconciliation de ces deux ordres , qui long-temps ont soutenu par un effort commun la sainte cause de Jésus-Christ. En conséquence, il approuve le traité conclu entre les deux ordres. Cet acte se trouve répété par Rymer à la suite de la confirmation du pape. Dans ce traité, les Templiers et les Hospitaliers conviennent dene plus conserver aucun ressentiment de leurs querelles passées : si de nouvelles dissensions s'élèvent entre eux, ils choisiront respectivement trois membres de leur communauté, pour les terminer amiablement; si ces membres eux-mêmes ne peuvent s'accorder, ils choisiront des amis communs ; enfin , dans le cas où ceuxci ne pourraient amener les parties à conclure la paix , les parties en appelleront en diligence à la sagesse du pape.

A la suite de cet acte , et sous l'année M 89 , sont deux

d60 BIBLIOTHÈQUE

autres actes que nous allons copier. Le premier a pour titre : Lettre de Philippe, roi de France , à Richard, roi d'An^le^ terre, sur le projet d'aller à la Terre-Sainte,

tt Yotre amitié saura que nous brûlons du désir d'aller au y secours de la terre de Jérusalem , et que nous faisons les » vœux les plus ardens pour y servir Dieu.

» Nous savons depuis long-temps de vous-même, et nous » l'apprenons aujourd'hui par le rapport de vos ambassa- » deurs , que vous avez aussi le projet et la volonté d'aller )> à Jérusalem. Ceux qui vous portent de notre part ces letv très-patentes t pourront s'en assurer , et vous pourrez » nous le confirmer par les vôtres. Ces mêmes ambassa- 3» deurs , en vous remettant nos lettres » vous donneront » à leur tour des gages de notre volonté. »

Le second est ainsi conçu :

<c Richard, roi d'Angleterre, et Philippe, roi de France, sur » le point d'entreprendre le voyage de Jérusalem, convieny> nent entre eux des articles suivans :

» Art. 1^**. Philippe, parla grâce de Dieu, roi de France, » et Richard , par la même grâce , roi d'Angleterre , duc de V Normandie et d'Aquitaine , et comte d'Anjou , à tous les » fidèles à qui ces lettres parviendront , salut en Notre-Sei- » gneur. Yous saurez qu'il est fermement décidé entre nous, » de l'avis des prélats de l'Eglise et des seigneurs de nos » états, que nous ferons ensemble, sous la conduite du Seî- » gneur, le voyage de Jérusalem.

» 2. Chacun de nous promet à l'autre de lui garder bonne » foi et bonne amitié; moi Philippe, roi de France, à Richard, » roi d'Angleterre, comme à un ami fidèle ; et moi Richard, » roi d'Angleterre, à Philippe, roi de France, comme à mon » seigneur et mon ami.

» 5. C'est pourquoi nous statuons que tous les croisés des » pays qui nous sont soumis , nous précéderont après l'oc- » tave de . Pâques , ou nous accompagneront après cette » époque , à moins que nous ne les en dispensions.

» 4. Mais , si quelques-uns restent de leur propre volonté, » leur personne sera soumise à Texcommunication , et leur » terre à l'interdit , d'après l'autorité des prélats des deux » pays.

» 5. Nous voulons aussi , et nous statuons et ordonnons y> que ceux qui présideront à pos états, se secourent mu- » tuellement , s'il en est besoin.

» 6. Les biens de ceux qui feront le voyage avec ou avant » nous , seront intacts comme les nôtres ; et si quelqu'un y » fait du dommage, nos justiciers et nos baillis les feront

DES CfiOISADES. 861

» punir autant qu'ils pourront , d'après la coutume de nos » pays.

» 7. Mais si quelqu'un de nos ëtats nous fait la guerre D en notre absence ^ ou la fait a quelqu'un de nos domaines, » et s'il n'offre point de réparation, qu'il soit d'abord excomu munie ; et si , quarante jours après l'excommunication , il » n'a point fait satisfaction , que lui et ses héritiers soient » expropriés de leur fief pour toujours et que ses vassaux » passent dans la propriété et le domaine du seigneur le plus » proche.

V 8. Si» en autre, quelqu'un passe dans les états de l'un j» de nous deux , sans avoir fait réparation , qu'il ne soit » pas reçu dans le pays où il voudra se retirer , et s'il y est 9 trouvé « qu'il soit livré aux justiciers du pays où il a délin- » que.

» 9. Nous voulons et ordonnons que nos. justiciers et nos » baillis soient tenus et obHgés d'observer ce qui vient d'être » dit, jusqu'à notre retour, et cela sous la foi du serment » et de la fidélité qu'ils nous ont promise. Ces actes ont été » passés à Monancourt , le 50 décembre. »

Dans une lettre de l'année 1 1 92 , que Henri YI écrit au roi de France, l'empereur lui annonce l'heureuse nouille de^la captivité de Richard. Ce perturbateur du repos de l'empire, et du royaume de France était tombé , par la volonté de Dieu , dans les mains du duc Léopold , qui l'avait fidèlement remis à l'empereur. Henri ne doute pas que cette nouvelle n'apporte la joie dans l'âme du roi de France , son illustre allié.

Sous la date de 1 192, on lit une lettre du Yieuxde la Montagne, adressée à Léopold, duc d'Autriche , pour disculper Richard , roi d'Angleterre , de la mort du marquis de Montferrat. Nous avons donné cette lettre page 749 de ce volume. Quoique Rymer l'ait adoptée , nous ne persistons pas moins dans nos doutes sur l'authenticité de cette lettre. U est en effet assez curieux de voir le souverain de Messiat dater sa lettre du pontificat d'Alexandre et adopter la formule des lettrespatentes des souverains du moyen âge. Nous ne voulons pas dire cependant que le prince des assassins n'ait point écrit au duc Léopold; mais il est à croire que la lettre telle qu'elle est imprimée a été au moins changée ou altérée par quelque moine du moyen âge , qui a cru , en la revêtant des formes adoptées pour les pièces diplomatiques de la chrétienté , lui donner un caractère d'authenticité plus grand aux yeux de ses contemporains.

Rymer a recueilli plusieurs lettres adressées par la reine

Eléonore au saint-përe , pour émouvoir sa pitié en faveur de Richard. Ces lettres, scellées du sceau de la reine, sont Vouvrage de Pierre de Blois ; comme elles sont fort longues , nous nous bornerons à en donner un extrait.

PftEsnÈRE Lettre de la reuve Éléoivore. « La reine des Anj» ^lais , duchesse de Normandie, comtesse d* Anjou, h son » ré\^rend père et son maître , le pape Célestin. J'avais résolu 3> de garder le silence, de peur que dans l'abondance du » cœur et au fort de ma douleur , il ne m'échappât contre le 3» prince des prêtres quelque expression ^ui me fit accuser D d'insolence et de présomption ; car la douleur , lorsqu'elle V se laisse aUer à son impétuosité , ne diffère pas beaucoup » du délire : elle ne connaît point de maître , ne craint point » d'ami , ne défère à personne , n'épargne qui que ce soit , 3> pas même des personnes telles que vous.

» Qu'on ne s'étonne donc pas si la violence de mon affiic.-' » tion me rend moins retenue dans mes paroles ; car je dé- » plore une perte publique ; la tristesse m'est devenue fami- » liëre; elle s'est enracinée dans mon cœur; elle ne peut plus » trouver de consolation ; les flèches du Seigneur ont percé » mon sein; elles ont épuisé mes forces. Les nations troun blées , les peuples déchirés , les provinces désolées , toute » l'Eglise de l'Occident dans les larmes , vous supplient avec » un cœur contrit et humilié , vous que Dieu a placé sur les » nations et sur les royaumes avec toute la plénitude de la » puissance.

M Que les cris des affligés pénètrent , je vous en prie , jus- » qu'à vos oreilles; car nos calamités se sont multipliées sans » nombre

» Dans leurs affaires difficiles, les enfans d'Israël consultaient » Moïse, dont vous remplissez parmi nous les' fonctions; dans » leurs malheurs , ils avaient recours au tabernacle de l'al- » liance. Notre roi est en prison; il est opprimé de toutes parts : » voyez l'état ou plutôt la chute du royaume , la malice dtes » temps, la cruauté du tyran, qui, dans le foyer de l'avarice, » forge incessamment des armes d'iniquité contre le roi ; il » Ta fait prisonnier pendant le saint pèlerinage , lorsqu'il M était sous la protection du Dieu du ciel, lorsqu'il défendait >» l'Eglise .romaine ; il le retient chargé de chaînes ; il le tue » par ses terreurs ; car ce tyran méprise Dieu et ses jugen mens redoutables; il couve sa proie, personne ne peut » échapper à ses mains.

» Si l'Eglise romaine garde le silence sur de si grandes

M injures faites au Christ; si elle y applaudit, que Dieu s'élève, » qu'il juge notre cause; qu'il regarde son Christ! Où est » le zèle d'Elie contre Achab , de Jean contre Hérode , d'Am- » broise contre Valens , d'Alexandre III , qui , comme nous » l'ayons appris et vu , sépara de la conmiunion romaine » avec toute l'autorité du siège apostolique et d'une manière » solemnelle et terrible, Frédéric, père de ce prince (le duc M d'Autriche ) ; mais ce tyran se joue des clés apostoliques ; » la loi de Dieu n'est pour lui qu'un vain mot.

» Mais vous devez vous armer du glaive spirituel avec » d'autant plus de fermeté qu'il s'agit de la parole de Dieu ; » car il est écrit : Qui vous méprise me méprise. C'est pour- >» quoi, si vous ne voulez pas poursuivre 1 injure de l'Eglise » romaine^ vous ne devez ptisdu moins dissimuler l'opprobre » de Pierre et l'injure du Christ.

p Que l'élévation d'un prince sécuUer ne vous arrête pas. » Moab est superbe ; mais son. orgueil est plus grand que sa M force. Le nom du Seigneur est, au contraire, la force n même.

» Ce qui afflige 'publiquement l'Eglise , ce qui excite le M murmure des peuples et ne contribue pas peu^ ^ dimi- » nuer leur estime pour vous, c'est qu'au milieu de tant de i> plaintes et de tant de larmes des provinces , vous n'ayez » pas envoyé un seul nonce à ces princes.

» Souvent , pour des causes peu importantes , vos cardi- » naux sont envoyés avec de grands pouvoirs dans des con- » trées barbares, et pour une cause si difficile , si déplorable » et d'un intérêt si général, vous n'avez pas. encore envoyé j> un sous-diacre , un accolyte

» Notre attente repose sur une espérance certaine ; . elle i> s'est fortifiée par une ferme confiance. L'Eglise prie sans » cesse Dieu pour lui (mon fils), et Dieu, qui écoute dans .1» le temps qui lui convient et qui aide au jour du salut , en- » tendra les prières des cœurs humbles et ne dédaignera pas » leurs vœux »

Seconde Lettre. « Étéorvore, etc.

» La distance qui me sépare de vous , m'empêche de vous )> parler en personne ; cependant il faut que j'épanche un » peu ma douleur; et qui m'accordera d'écrire mes discours ? » Je suis tout, entière tourmentée au dedans et au dehors : » voilà pourquoi mes paroles sont, pleines de tristesse. Au » dehors , des. craintes ; au dedans des combats ; je n'ai pas

» un seul moment pour respirer des tribulations qui-m'ac- » câblent. Je suis dessëcbée par le chagrin ; mes chairs sont » consumées ; la peau de mon visage est collée sur mes os. » Mes années s'écoulent dans les gémissemens. Plût à Dieu » qu'elles fussent terminées !- Plût à Dieu que tout le sang de » mon corps éteint , que ma cervelle , que la moelle de mes n o6 , fussent dissoutes en larmes , et que tout entière je » fondisse en pleurs ! Mes entrailles sont arrachées ; j'ai » perdu le bâton de ma vieillesse et la lumière de mes yeux. » Ah ! si Dieu voulait remplir mes vceux , il me condamnei> rait à une cécité perpétuelle , afin que je ne visse plus les » maux de mon peuple. O mon fils , qui m'accordera de » mourir pour toi? Mère de miséricorde ! regardez les mi- » sères d'une mère, ou, si votre' fils, qui est la source inéj> puisable de la miséricorde, demande compte au fils des » péchés de sa mère, qu'il punisse celle-là seule qui a péché; 3> qu'il ne se joue pas des peines de l'innocent ; puisqu'il a » commencé, qu'il me brise , qu'il lève sa main , qu'il me » fasse mourir ; dans la douleur dont il m'accable , je serai y> consolée s'il ne m'épargne pas. Malheureuse , et n'excitant y> la pitié de personne, pourquoi, femme de deux rois, » suis-je arrivée à cette funeste vieillesse qui me couvre » d'ignominie ? J'étais aussi mère de deux rois.

» Ma postérité m'est enlevée; elle est loin de moi. Le jeune » roi et le comte de Bretagne dorment dans la poussière ; » leur malheureuse mère est forcée de vivre pour être tour- ^ mentée sans cesse de leur souvenir. Deux fils me restaient 3» pour me consoler ; mais ils restent pour ajouter aujour- >» d'hui à mon supplice : le roi Richard est dans les fers ; son » frère Jean ravage son royaume par le fer et par le feu. Le » Seigneur s'-est montré en tout cruel envers moi; sa main s'est y> appesantie sur ma tête. Oui, sa colère me poursuit, puis-

V que mes deux fils se combattent entre eux , si toutefois on » peut employer l'expression de combat lorsqu'un d'eux est

V retenu dans les fers , et que l'autre ,• Ajoutant à sa dou- » leur , veut usurper son royaume par une cruelle tyrannie.

» Heureux ceux qui n'ont point éprouvé les vicissitudes de » cette vie , et qui , par une mort prématurée , ont prévenu ^ les événemens inopinés d'une condition incertaine ! Que » fais-je? malheureuse, pourquoi demeuré- je? pourquoi ne » vais-je pas voir celui que mon âme chérit et qui gémit » dans les fers et le besoin ? Domment une mère a-t-^le pu » oublier si long-temps le fruit de ses entrailles ? la tendresse M ainollit le cœur des tigres pour leurs petits*

» Je flotte dans l'incertitude : si je pars , si j'abandonne » le royaume de mon fils , ravagé de tous côtés par la guerre » civile , il sera , dans mon absence , privé de conseils et de » consolations. Si je reste, je ne verrai point la face tant » désirée de mon fus ; personne ne travaillera avec zèle à sa » délivrance, et, ce que je crains encore plus, ce pauvre » prince sera tourmenté pour payer une rançon impossible *» à trouver. Ne pouvant supporter tant d'afflictions , il mourra » facilement dans les supplices. tyran impie et cruel, qui » n'as pas craint de porter des mains sacrilèges sur l'oint du M Seigneur! Ni l'onction royale , ni le respect pour une vie M sainte , ni la crainte de Dieu , n'ont pu te détourner d'une » si grande inhumanité.

» Mais le prince des apôtres règne et commande encore » sur le siège apostolique ; il y est établi comme un juge se- » vère. saint-père, tirez donc contre les hommes malfaisans » le glaive de Pierre , placé à cet e£fet sur les nations et sur w les royaumes. La croix du .Christ est supérieure aux aigles » de César , le glaive de Pierre au glaive de Constantin , le » siège apostolique au trône impérial. Yotre puissance vient

» de Dieu et non des hommes Vous direz

>» peut-être que cette puissance s'étend sur les âmies et non » sur les corps ; soit : mais il me suffit que vous liiez les âmes » de ceux qui tiennent mon fils lié dans une prison........ »>

Troisième LETTRE. « Êléonore, etc.

« Je vous ai souvent écrit et souvent j'ai offert le sacrifice » de mon cœur avec un esprit contrit et humilié. Puisque » j'ai commencé, je parlerai encore à mon seigneur, quoi- » que je ne sois que cendre et que poussière. ........ J'ai

» long-temps attendu que quelqu'un adoucît la douleur d'une » mère et me dtt : Ton fils Joseph vit; il a été tiré de la ci-^ » terne; une bête cruelle ne l'a point dévoré,

» bête méchante , plus cruelle que les tigres , qui as livré » et vendu à l'empereur mon fils chargé de fers , soldat du ») Christ, oint du Seigneur, pèlerin de Jésus crucifié. Un » ennemi plus dur lui a été donné ; de la prison il est tombé M dans un labyrinthe; de Scyllail a été jeté dans Cbaribde. » Depuis Judas Iscariote, il ne s'est point trouvé d'honmie » semblable , qui violât ainsi la loi du Très-haut , qui livrât » le juste avec autant de malice

» Père de douleur et de miséricorde , délivrez , je vous en n prie , l'innooent de la gueule dû lion , des mains de la bête.

» La justice, l'équité » la craintç de Dîçu, la foi, la rcligi(^i\

)* etrhonneur ont disparu. Levez-vous, seigneur; pourquoi M dormez-vous ? Levez-vous , ne me repoussez pas pour » toujours.

» Souverain pontife , si la douleur d'une malheureuse pé- » cheresse ne vous touche pas , soyez sensible au moins aux » cris des pauvres , aux gëmissemens des prisonniers , au » sang des victimes , à la spoliation des églises , à l'oppression 3> générale des saints. Les ennemis de l'Eglise se sont rendus » plus forts par leurs prévarications ; ils ont ajouté des ini- » quités à leurs iniquités ; leur orgueil va toujours croissant; » non-seulement ils ont comblé la mesure de l'impiété de » leurs pères , ils l'ont même surpassée. Ils ont mérité d'être

» frappés d'anathème ou plutôt d'être fulminés

» é . * Protégez mon fils du

» bouclier de votre bonne volonté ; que le fils de l'iniquité » ne nuise pas plus long-temps à l'innocent. L'innocence de » mon fils est attestée par ceux qui sont près de lui comme » par ceux qui en sont loin. Vous ne pouvez trouver d'excuse )) dans ses péchés ; quelle excuse , en effet , pourrait pallier » votre négligence et votre incurie , lorsque tout le monde » sait que vous avez le pouvoir de délivrer mon fils et que

» vous n'en avez pas la volonté

» ••••••éé

» Daignez vous rappeler l'amitié que vous portait le roi mon » mari , père de ce roi , et combien il vous fut fidèle. Sou- » venez-vous du dévouement que vous montra son succes- » seur. N'oubliez point avec quelle sollicitude j'ai moi-même » avancé par son moyen les affaires de vos légats et les vôtres

» aussi Eh ! bien , j'éprouve aujourd'hui que

» les promesses de vos cardinaux n'ont été que de vaiaes » paroles. Les arbres ne se connaissent ni à leurs feuilles ni » à leurs fleurs , mais à leurs fruits : nous avons connu de » même vos cardinaux. Que ne rougissent-ils d'avoir fait ce » qu'on rougit de rapporter. Le tyran a eu pour fauteurs de » sa niahce ceux qui auraient dû s'en montrer les vengeurs. » Je vous ai aimé , non de bouche ni en paroles , mais en » actions et en vérité : est-ce qu'on me rend le n^al pour le M bien et la haine pour l'amour ?

poui

» Mais pourquoi m'arrêter à toutes ces choses ? Je cours j) vers un but incertain; je frappe les airs de mes plaintes . » et elles s'évanouissent dans les airs; l'obstination du tyran » est plus dure que le diamant. Je sais que rien ne peut coi^ M rigcr celui que Dieu abandonne : mes discours tombent

DES cnoisiiOES. 867

» à terre et reriennent à tnoi sans effet; ils n*ont aucuri succès

V auprès de ceux à qui ils sont adresses.

» Trois fois vous avez promis d'envoyer des lëgats , et ils * n'ont point été envoyés ; de sorte qu'ils sont plutôt ligatî » que legati. Si mon fils était dans la prospérité , ils se se- » raient hâtés de courir au simple appel qu'il leur aurait fait, » parce qu'ils auraient espéré de sa munificence et du trésor » public de son royaume de larges récompenses de leur lé- » gation. Et quelle récompense peut être plus glorieuse pour » eux que de rendre la lioerté à un roi captif, là paix aux » peuples , le repos aux hommes religieux, et la joie à tous ?

» Est-ce là la promesse que vous m'avez

» faite à Châteauroux avec tant de protestations d'amitié et » de bonne foi ? Que vous a servi de donner des paroles à » des personnes simples et de tromper les vœux des innocens 3» en leur inspirant une vaine confiance ?

» Vous seul me forcez à désespérer , vous qui , après Dieu , » étiez ma seule espérance et celle de mon peuple. Malheur » à qui se fie aux promesses de l'homme ! Où donc est main- » tenant mon attente? en vous, Seigneur, qui êtes mon » Dieu , qui voyez mes maux , sur qui se portent les regards » de votre servante. roi des rois, maître des maîtres de » la terre ; regardez la face de votre oint ; rendez l'empire » à votre serviteur ; sauvez le fils de votre servante ; ne pu- » nissez pas sur lui les fautes de son père ou la maHce de

V sa mère.

» Les rois et les princes de la terre se sont réunis contre » mon fils , contre l'oint du Seigneur : l'un le retient dans les » fers , l'autre dévaste ses domaines par de cruelles hosti- » lités , et , pour me servir d'une expression vulgaire , l'un » le tond , l'autre l'épile {epilat) ; l'un lui tient le pied , l'autrç » l'écorche. Le pontife voit cela et garde le glaive de Pierre » dans le fourreau. Le temps de la dissension prédit par Pa^ » pôtre n'est pas loin ; le moment fatal arrive où la tunique » du Christ sera déchirée , où les filets de Pierre seront » rompus , où l'unité catholique sera dissoute

Lettre de Pierre de Blois à Vctrchevêque de Mayence sur la

captivité de Richard*

« Le duc d'Autriche , homme de sang et d'un cœur cruel , 3» n'a pas craint de porter ses mains sacrilèges sur l'oint du » Seigneur et de charger de chaînes de fer des pieds chaussés » dans l'évangile de la paix ( pedes calcatos in evangelio » pacis). Que Dieu, terrible dans ses jugemens , le détruise ^

868 BIRLIOTIIÈQUE *

u'il lebannisse de son tabernacle; qu'il le chasse delà terre es vivans, puisque ce prince ne s'est pas souvenu des lois de » la miséricorde, et qu'il a persécuté un innocent, un pèlerin » encore au service du Christ et placé à la tête delà république » chrétienne , lorsque ce pèlerin retournait dans son pays , » après avoir supporté tous les maux , épuisé toutes les » sueurs et toutes les dépenses de la guerre , et qu'il allait , » par sa prudence et par ses conseils , préparer , sous des » auspices plus heureux, un second pèlerinage.

» Rois, qui jugez la terre, écoutez: rappelez-vous si jamais » depuis le berceau de l'Eglise naissante , un roi paisible , » fidèle , innocent , un pèlerin , fut fait prisonnier avec tant » de perfidie , fut retenu avec tant de malice , vendu avec » tant de cruauté , affligé avec tant d'indignité , accablé lui » et ses peuples par une exaction si avide et si détestable ? î) Où est la loi de nature, l'équité, le respect pour les pé- » lerins? Les ennemis même du Christ ont gardé cette loi, » puisqu'ils ont accordé à la sépulture des p^erins le champ » du potier , qui fut le prix de la vente du Christ. »

Pierre de Blois compare le duc d'Autriche à Judas Iscariote, le traite de ministre de Satan , de précurseur de l'Antéchrist; lui attribue les maux qui pèsent sur le monde , et s'écrie :

« « Tous ces malheurs ont pris naissance dans la Germanie. )) Princes du nord , oui c'est de vous que nous vient tout le » mal

» avarice , rouille des âmes ! ô cupidité , teigne des » cœurs ! tu as tellement aveuglé les hommes , qu'ils oublient » leur salut et leur réputation. L'argent sera consommé; mais » la tache de la trahison ne sera pas effacée ; l'énormité d'un » si grand crime passera à la postérité; cette iniquité sera » écrite avec un ongle de diamant (ungue adamantino) , Les j) enfans de perdition toucheront un argent qui ne sera point » tiré du fisc ni du trésor royal, mais du patrimoine du Christ, » de la substance des pauvres, des larmes des veuves, de » la nouriture des religieux , de l'aliment des pupilles , de la >> dot des vierges, des dépouilles des églises, des croix et î> des vases sacrés. Tous les deniers qu'ils vont amasser sont 5) autant de malédictions qu'ils accumuleront sur leurs têtes, )) autant de tourmens interminables qu'ils entasseront pour » eux au jour terrible de la colère. »

Pierre de Blois termine sa lettre par une exhortation à tous les princes pour qu'ils prennent la défense de Richard et obtiennent sa liberté.

Lettre de Richard, roi d'Angleterre , à la reine jSleonore et à ses hauts justiciers d'Angleterre,

« Richard, par la grâce de Dieu , roi d'Angleterre , etc.

» Nous vous faisons savoir qu'après que nos chers et féaux » Hubert, archevêque de Salisbury et Guillaume, notre pro- » tonotaire, nous eurent quittés , Guillaume, évêque d'Ely, » vint nous trouver , et se faisant l'intermédiaire entre nous » et l'empereur, il en vint jusqu'à ce point qu'il obtint notre » translation du château aeTrivelle, où nous étions déte- » nus, jusqu'à Haguenau, où nous fûmes honorablement » reçus par le roi et toute sa cour : là^ l'empereur et Timpé- » ratrice nous comblèrent de présens^ et ce qui est très-im- » portant, nous avons contracté avec eux un traité de paix et w d'amitié , par lequel nous devons nous défendre mutuelle- » ment contre tout ce qui pourrait blesser nos droits. Je M dois rester auprès de l'empereur jusqu'à ce que je lui aie » acquitté soixante-dix mille marcs d'argent : c'est pour- » quoi nous vous prions , par la foi que vous nous devez , de » mettre tous vos soins à la levée de cette somme et de don- » ner l'exemple aux autres justiciers de l'Angleterre ; em- » pressez-vous d'inviter les églises à contribuer au prix de î) cette rançon, et promettez-leur par serment, que les » sommes qu'elles avanceront leur seront restituées. Réunis- » sez aussi les barons qui doivent servir d'otages , afin que » notre chancelier, lorsqu'il retournera en Angleterre, les M trouve tous auprès de notre mère , et qu'il puisse ainsi M accomplir le traité juré. Nous vous prions de faire en sorte )) que l'absence des otages ne retarde pas notre délivrance , )) et de ne rien négliger pour hâter la fin de notre captivité.

» Que l'argent soit remis à notre mère, ou à la personne w qu'elle désignera : ceux qui s'empresseront de nous souJa- M ger dans nos misères, nous trouveront toujours leurs » amis dans le malheur; et nous serons plusreconnaissans » de ce qu'on fera pour nous pendant notre absence , que }> d'un service plus grand qu'on nous rendrait si nous étions » présens.

» Nous voulons que notre mère nous fasse connaître ce » que chaque baron fera pour nous , afin que nous puissions » savoir la somme de gratitude que nous devrons à chacun » d'eux.

M Donné à Haguenau, le treizième des calendes de mai. »

Lettre de Richard , à Hubert, archa^égue de Cantorbéry.

« Richard , etc.

» Comme nous sommes certains que vous désirez vive- » ment notre délivrance, et quelle vous comblera de joie, » nous vous prévenons que Tempereur a fixé le jour de » notre mise en liberté, pour la première lune après le » vingtième jour de la naissance du Sauveur , et le jour sui- 5) vant nous serons couronné roi du royaume de Provence, » dont l'empereur nous a donné Tinvestiture; c'est pourquoi » nous vous ferons passer les lettres-patentes que Fempereur 3> adresse à nos barons et à nos amis. Vous qui m'aimez aîi- » dessus de tout, consolez- vous et prenez patience. Donné » à Spire, le 22 septembre. »

^Lettre de V empereur Henri, aux grands d'An^terre^ sur la

délivrance du roi Richard,

« Henri , roi des Romains , etc.

» Nous vous faisons savoir que nous avons indiqué pour » la délivrance du roi Richard , notre ami et votre souve- » rain, un jour fixe qui sera la seconde fête après la nativité » de Notre Seigneur , soit à Spire ou à Worms , et dans sept » jours nous poserons sur sa tête la couronne de Provence ; » tenez cela pour certain et indubitable; notre intention est » de conserver avec Richard les liaisons d'une tendre amitié » et de l'honorer en toute occasion. »

roi

Forme de composition entre l'empereur Henri et Richard,

d* Angleterre.

« Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit.

3> Voici la forme de composition entre le seigneur empe- » reur toujours auguste , et Richard , roi d'Angleterre.

» L'empereur donnera mission à des envoyés qui , con- » jointement avec ceux du roi Richard , se rendront à Lon- » dres pour y recevoir cent mille marcs d'argent pur au poids » de Cologne ; cet argent sera placé dans des vases scellés » du sceau du roi, et pendant tout le temps qu'il restera dans » le royaume , il sera au risque de Richard ; de manière que » s'il vient à se perdre pour une cause quelconque , il pé- M rira pour le roi ; mais lorsque cet argent sera entré dans » les terres de l'empereur , alors s'il vient à périr , il sera 3» perdu pour lui « et ni Richard ni ses otages ne seront plus » tenus ae payer.

» Le roi d* Angleterre donnera en outre à F empereur et au » duc d'Autriche, cinquante mille marcs d'argent, pour Tac- » quittement de laquelle somme il remettra des otages , sa- » voir : soixante à Fempereur , qui doit recevoir sur cette » somme trente mille marcs , et sept au duc d'Autriche , » qui doit en recevoir vingt mille.

» Lorsque les premiers cent mille marcs nous seront ac- » quittés , le roi sera Ubre.

w Si le roi accomplit la promesse qu'il avait faite autrefois » à Fempereur Henri touchant le duc de Saxe, Fempereur, » renvoyant le roi libre , payera pour lui au duc d'Autriche » vingt mille marcs sur les cinquante mille , et le roi ne sera » plus tenu de donner sept otages au duc d'Autriche, ni » soixante à Fempereur.

» Lors donc que le roi aura accompli la promesse con- » cernant le duc de Saxe et paye les cent mille marcs , il sera » libre.

» Le roi promet en son âme et conscience de donner en. » mariage au fils du duc d'Autriche sa nièce , fille du comte » de Bretagne , dans les sept mois après sa délivrance , et de » la faire conduire jusqu'aux frontières d'Allemagne ; si le » duc d'Autriche la remse, le roi sera dégagé de sa pro- » messe.

» Si la promesse faite au duc de Saxe n'était pas accom- » plie , le roi devrait payer les cinquante mille marcs d'ar- » gent, qui seront alors dus dans les sept mois qui suivraient X) le retour du roi dans son royaume.

» Toutes les conventions seront observées et exécu- » téeSy etc. »

Lettre du pape Innocent III au roi de France, afin de le porter

h faire la guerre aux Sarrasins.

ti Jésus-Christ , le médiateur du genre humain , a légué la » paix pour héritage à ses disciples ; c'est pourquoi , nous » qui remplissons l'office du Christ, nous voulons que les » discordes des princes cessent, parce que ces discordes leur » sont aussi funestes à eux-mêmes qu'aux églises , aux pau- » vres de leurs domaines , et plus encore à tout le peuple » chrétien.

» Aux tristes et anciens bruits qui nous viennent d'outre- » mer , d'autres s'y réunissent encore ; on dit que les Aile- M mands débarqués à Acre se sont emparés sans résistance 9f du château de Béryte ; mais que les Sarrasins , d'un autre » côté, se sont portés sur Joppe, l'ont pris de force, et l'ont

» détruit de fond en comble^ après y avoir tué plusieurs » milliers de chrétiens ; on dit que les Allemands ayant appris » la mort de Tempereur, sont remontés sur leurs vaisseaux, n sans attendre la saison du passage , et que les Sarrasins , » qui avaient levé une armée nombreuse pour leur résister, » exercent tant de ravages sur les terres des chrétiens , que » ceux-ci ne peuvent sans danger sortir de leurs villes ni » y rester sans crainte : au dehors le glaive les menace ; au » dedans la peur les tourmente. » A la suite de cette lettre est le traité conclu entre le roi de France et Richard.

On trouve en l'année 1208, une charte du roi d'Angleterre par laquelle le roi donne un sauf-conduit à Pierre Gérard , envoyé par Henri , empereur de Constantinople . vers le roi d'Angleterre , pour s'occuper des affaires d'outre-mer.

Viennent ensuite deux lettres écrites par Innocent III , dont l'objet est de faire rendre à Richard la somme d'argent que celui-ci avait été contraint de donner au duc d'Autriche, pour prix de sa rançon. La première est adressée au fils du duc d'Autriche. Le pontife lui rappelle le crime de son père , crime qui a fait à l'église romaine une blessure profonde ; il lui dit que le duc d'Autriche , sur son lit de mort , s'était repenti de sa tyrannie , qu'il avait juré de restituer au roi d'Angleterre l'or qu'il lui avait arraché. Innocent déclare au prince que s'il ne se hâte d'exécuter les dernières volontés de son père , il va autoriser l'archevêque de Salisbury à lancer sur lui l'excommunication , et à frapper d'interdit tous ses domaines. La seconde lettre est adressée à l'archevêque de Magdebourg. Le pape, après avoir rappelé les exploits glorieux qui ont signalé le pèlerinage de Richard en Palestine , ordonne au prélat de Magdebourg de ne rien négliger pour que le roi d'Angleterre reçoive au plutôt satisfaction. Puisque c'est le duc de Souabe qui a hérité des trésors de l'empereur Henri , c'est à lui à faire restitution au roi d'Angleterre : « Si le duc de Souabe refuse de se rendre à votre V invitation , dit le pape à l'archevêque de Magdebourg , qu'il » sache que nous ne pourrons passer sous silence une si » grande injustice , et que nous ferons contre lui et contre » ses terres ce qui est juste et ce qui est de droit. »

Rien n'est plus curieux que la lettre suivante du roi Jean.

Lettre de Jean, roi d'Angleterre, au pape Innocent, sur l'im" possibilité où il se trouve de faire son pèlerinage à la Terre-Sainte, à cause de la résistance des barons du royaume,

« Au seigneur pape salut , et respect avec dévotion dû à » un si grand père et à un si grand seigneur.

» Nous remercions votre sainteté des lettres qu'elle a bien M voulu nous adresser ainsi qu'à nos ëvêques et aux grands » de notre royaume. Sachez, très-saint-père, que nos ba- » rons ne veulent nullement entendre parler de vos lettres , w et que l'archevêque de Cantorbéry et ses suffragans ont » cessé de demander l'exécution de vos ordonnances. Pour » nous, qui n'avons rien oublié de ce qui s'est déjà passé, M nous persistons à dire que notre terre est le patrimoine » de saint Pierre , que nous la tenons du bienheureux » Pierre, de l'église romaine et de vous. Nous avons ajout^^ » que nous étions croisés, et que nous demandions le bienfait » du privilège des croisés , de peur que notre royaume ne fût » troublé , et que l'argent que nous destinions à la Terre- » Sainte , ne fût employé à de mauvais usages ; nous avons » appelé quelques-uns de nos princes contre les perturba - » teurs de la paix publique. Toutefois , comme nous avons » été croisés , voulant marcher en tout dans l'humilité et la » mansuétude, nous avons dit à nos barons que nous vou- » lions abolir les mauvaises coutumes qu'il a plu à chacun » d'introduire dans notre temps, et que nous voulions mAtne » extirper les usages dangereux qu'avait approuvés le roiltli-

» chard notre frère

» Pour ce qui regarde i:o ut es les longues querelles des liber- » tés , nous avons proposé à nos barons de choisir eux-mêmes » quatre personnes , et nous quatre , de soumettre l'affaire » à votre sainteté, et d'avoir pour agréable ce que vous au- » rez vous-même statué , mais ils s'y sont refusés. Le jour de' » vendredi, veille de l'Ascension, le frère Guillaume, votre » familier , est venu nous remettre des lettres de votre sain- » teté , touchant notre pèlerinage ; vous nous invitiez à vous )> donner quelque chose de certain sur cette affaire. Nous M répondons dévotement à votre sainteté , que , comme nous » sommes tourmentés par nos méchans barons, que nous )) ne pouvons trouver chez eux le bien de !a paix et que nous » ne pouvons pas même nous mettre d'accord , nous ne sau- 5) rions vous annoncer rien de positif au sujet de notre voyage. » Une foule de croisés , des princes et des nobles des contrées )) les plus lointaines, nous ont fait demander de se joindre à » nous , par leurs lettres et leurs ambassadeurs ; à cause des M inconvéniens que nous venons de vous signaler ci-dessus , » nous n'avons pu encore leur faire des réponses positives. » En outre, révérend père, en présence du frère Guillaume , » votre familier , fit de plusieurs autres frères , nous avon s » proposé à nos barons de s'en rapporter à votre jugement , » pour ce qui regarde toutes les concessions qu'ils nous de-

3) mandent; parce que c'est vous qui jouissez de la plénitude 3» du pouvoir; mais nos barons ne veulent rien. entendre de » touit cela. C'est pourquoi, père pieux, nous avons jugé » convenable de soumettre toutes ces choses à votre domina- » tion , afin que , selon votre bonté accoutumée , vous or- » donniez ce qu'il nous convient de faire. »

Yoici un extrait de la bulle d'Honorius , dans laquelle ce pontife annonce au roi d'Angleterre que Frédéric a fait vœu de prendre la croix , et presse le monarque anglais de suivre cet exemple ( 1 224 ) .

« Honorius, éveque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son » très-cher fils en Jésus -Christ Henri, roi d'Angleterre, sa- » lut et bénédiction apostolique. Le Seigneur, juste dans » toutes ses voies , qui rend à chacun selon ses œuvres , a » relevé l'espoir des chrétiens d'outre-mer par des événe- » mens prospères , et l'a ensuite abattu par des calamités. » comme le bonheur semblait sourire aux adorateurs du » Christ ! ô comme l'aurore des jours de victoire semblait » briller à leurs yeux ! lorsque l'armée des croisés , atta- » quant l'Egypte , s'empara de la tour , passa le grand fleuve, » jeta la terreur parmi les musulmans et alla presser d'un » siège terrible cette ville de Damiette , qu'on regardait » comme le rempart de l'Egypte ! Tout semblait se faire par » un miracle , lorsque le Seigneur , qui choisit ce qu'il y a ^ de faible dans le monde pour écraser les puissans , livra » la grande cité à nos bataillons dont les rangs commen- » çaient déjà à s'éclaircir ! le monde chrétien portait alors » sans frayeur des regards vers l'avenir. Mais dans cette

2, suite de jours heureux, les vainqueurs, oubliant le nom „ du Seigneur , ont répudié , après leur triomphe , le livre

3, des vertus , et des vices de toute espèce sont venus souiller M le peuple de Jésus-Christ. C'est pourquoi le Seigneur , pro- » voqué par nos crimes, a changé sa grâce en colère, les sons » de notre lyre en accens plaintifs {citharam in luctum) , et

„ notre joie en tristesse Cependant quoique nos

„ iniquités nous aient séparés de notre Dieu, son oreille n'est » pas irritée jusqu'à refuser de nous entendre; il ne renfer- » mera point sa miséricorde dans sa colère, au point de >, laisser blasphémer son nom chez les nations de la terre ; » bientôt il se lèvera puissant , il jugera sa cause et relèvera » ceux qu'il avait humiliés. Yoilà que, par son inspiration, » comme nous le croyons fermement , notre très-cher Fré- » déric , illustre empereur des Romains , toujours auguste . » et roi de Sicile, après avoir terminé glorieusement un » grand nombre d'affaires difficiles, s'est rendu dans la Cain-

f> panîe, pour traiter avec nous sur les moyens de secourir w la Terre-Sainte. C'est là qu'il a juré de partir pour l'Orient, » dans deux ans , à la fête de Saint-Jean-Baptiste , en pré- »> sence du patriarche et du roi de Jérusalem, du grand- » maître de l'Hôpital , du précepteur du Temple , du grand- » maître de Tordre Teutonique, etc., etc. ; c'est là aussi qu'il » a fait le serment d'épouser la fille du roi de Jérusalem. Nous » sommes autorisé à croire que tout ceci est l'ouvrage du. » Seigneur, et pour que l'entreprise de Frédéric réponde aux » vœux des fidèles , le fils du roi des rois vous enflammera » vous et tous les monarques d'Europe , afin que vous aidiez » l'empereur à rétablir les affaires de Jésus-Christ. Oui , » prince , la Terre-Sainte implore votre secours ; elle de- » mande pour appui la puissance de votre maison. Elle n'a » pas oublié ce Richard d'illustre mémoire , qui était devenu » si redoutable aux musulmans , que son nom seul dans les » combats suffisait quelquefois pour mettre les barbares en » déroute. L'ennemi redoutera en vous le sang de Richard, » si le petit-fils ressuscite dans sa personne la puissance de » son aïeul. Vous héritez du trône d'un croisé , il vous con- » vient d'être vous-même roi pèlerin. La nation qui vous est » soumise se lèvera avec vous. Ce n'est point sans honte » qu'oubliant la cause de Jésus-Christ, elle a abandonné le » ceinturon des camps , qu'elle laisse rouiller ses armes et »» refuse son âme à la victoire ; qu'elle parte pour l'Orient. n Nous avons des couronnes pour les vainqueurs , et le ciel » leur prépare une autre gloire

Lettre d'Honorius, au roi Henri, qui a pour but d'empêcher que les impôts ne soient extorqués aux croisés d'Angle-' terre {\22^).

« Comme il est non-seulement impie mais encore dérain sonnable d'exiger des impôts de ceux qui , dociles à la voix » du Christ à qui tout appartient, sont près d'abandonner » leurs biens et leur famille pour aller recouvrer l'héritage i> du fils de Dieu , nous invitons votre excellence à ne pas « permettre que dans votre royaimie les impôts soient ex- N torques aux pèlerins , et à sévir contre les auteurs de ces » extorsions ; en outre , comme le Seigneur étant le maître » et le bienfaiteur de tous , personne ne doit échapper à la » contribution , que votre sérénité décrète que chaque maiu son payera tous les mois , pendant trois ans au moins , un » tournois ou une somme équivalente j cette dîme, qui est à la

H portée de toutes les fortunes , sera d'un grand secours pour » la Terre-Sainte. Nous demandons la levée de cette inérae a> dîme à tous les rois et princes chrétiens; nous ne rougissons a> point de solliciter en faveur de celui pour lequel nous M sommes prêts à tout sacrifier.

(A. D. 1211.) Lettre du pape Innocent. « Innocent, etc.

n Nous avons reçu les lettres que vous nous avez envoyé » et par lesquelles vous nous annoncez la trêve conclue entre M vous et le roi de France. Comme, par l'effet de cette trêve , » vous pourrez vous occuper incessamment de la guerre sainte, » nous vous prions de ne point détourner vos regards de M cette grande entreprise. »

( A. D. 1 227. ) Lettre de Henri III au soudan de Damas.

« Le roi à Coradin , illustre Soudan de Damas , salut : » Soudan , nous vous rendons grâces des présens que » vous nous avez envoyés par Josselin de Mauléon ; nous en » sommes fort reconnaissant ; mais nous demandons à Yotre » Sérénité une plus grande marque d'amitié , celle de déli- » vrer tous les prisonniers chrétiens que vous tenez dans les » fers , et de nous les envoyer : nous ferons pour vous ce que » vous ferez pour nous. »

On trouve à Tannée 1258, une lettre conçue en ces. termes :

» Le roi à Bertrand de Cryoyl.

» Nous vous renvoyons le Sarrasin que vous nous avez » envoyé par Nicolas de Methlon pour que vous le reteniez » dans le château de Cantorbéry , et que vous lui fournissiez » honorablement tout ce qui lui est nécessaire , jusqu'à ce » que nous ayons pris conseil à cet égard de Richard , comte » de Cornouailles. Yous ferez attention que ce Sarrasin ne » sorte pas du château , que personne ne puisse le voir ni lui h parler, afin qu'il ne puisse pas connaître l'état de notre » royaume ni rien y tramer par lui-même ou par d'autres. »

A la date de 1 258 est une lettre du roi d'Angleterre , adressée à tous les évêques et archidiacres de l'archevêché de Cantorbéry , pour leur ordonner d'apporter la plus grande diligence à recueillir l'argent provenant du rachat des vœux des croisés, et destiné au secours de la Terre- Sainte.

Par une charte de l'année 1211 , le roi ordonne de rcce-

voir tout l'argent qui a étc vote pour secourir la Terre-Sainte et de le faire transporter à Jérusalem.

En 1244, le pape Innocent déplore dans une lettre le triste état de la Terre-Sainte : nous n'en parlerons point , parce que, soit par l'expression, soit par les faits, elle ressemble à toutes celles que nous avons déjà rapportées. En 1 245 , Innocent publia une bulle adressée au roi d'Angleterre , qui était conçue en ces termes : « Que votre excely> lence sache , par la teneur des présentes , que les privilèges » des croisés ne vont pas jusqu'à les dispenser de se confor- » mer aux coutumes du pays ; ils sont obligés de les suivre » comme les autres citoyens. »

(A. D. 1252. ) Bulles d'Innocent. Par la première, le pape ordonne de réunir et de placer sous une surveillance spéciale les deniers destinés à la Terre-Sainte ; la seconde a pour objet de renouveler les privilèges de l'église romaine en faveur des pèlerins ; par la troisième , le pape place le roi d'Angleterre sous la protection du saint-siége, des qu'il partira pour la Terre-Sainte ; par la quatrième, il accorde au roi d'Angleterre , afîn qu'il les applique à tous les besoins de son voyage d'outre-mer, les sommes mal acquises, soit qu'elles proviennent des usures ou de choses volées; dans une autre bulle , le pape ordonne que l'on fasse des prières publiques pour le roi d'Angleterre, tant qu'il restera outre mer; enfin par une dernière, il veut qu'on ne nuise en aucune manière ni à sa personne, ni à ses possessions pendant son pèlerinage.

Ou trouve à la suite de ces bulles une lettre de Henri III (A. D. 1255) relative à son pèlerinage; elle est conçue en ces termes :

« Henri, etc. , à Innocent, etc.

» Votre sainteté n'ignore pas que mon père Jean , en » mourant, m'a placé sous la protection du saint-siége ; qu'à » cette époque elle me déchargea pour .un certain temps » du vœu que j'avais fait de prendre la croix; maintenant , » plein du souvenir de mes vœux, je souhaite accomplir mon » pèlerinage; je désire donc que votre Sainteté fasse prêcher » le voyage d'outre-mer que je promets de faire dans » trois ans à la fête de Saint-Jean-Baptiste; exhortez les » princes chrétiens à seconder nos efforts et à se joindre à » nous pour délivrer la terre de Jésus-Christ ; car , comme » nous ne sommes pas assez fort tout seul . il serait utile que » les autres princes se joignissent à nous. »

Par deux lettres de cette même année 1255, le roi promet à Pierre de Savoyc , qui consent à le suivre à la Terre- Sainte , d'abord dix mille marcs d'argent , puis encore cinq

mille cinq cents marcs, et de lui fournir tous les moyens nécessaires pour accomplir son pèlerinage.

Dans deux autres lettres (A. D. 1255), le roi annonce à ses barons Tépoque de son départ , et fixe le lieu du rendez-vous à Marseille ; il pourvoit aussi au gouvernement de ses possessions continentales pendant son absence.

Le pape (A. D. 1255), touché des efforts du roi, excommunie , par une bulle datée de la 5^. des calendes d'août , tous ceux qui pourraient troubler la paix du royaume d'An* gleterre après le départ de Henri.

En 1255, le pape Alexandre convertit le vœu fait par Henri d'entreprendre son pèlerinage d'outre-mer en la promesse d'aller combattre les Sarrasins en Afrique.

On trouve àla date de 1260 deux lettres, datées de Ptolémaïs, sur le triste état de la Terre-Sainte envahie par les Tartares , et désolée ensuite par le Soudan d'Egypte : l'une est du grandmaître des Templiers ; l'autre , de l'évêque de Bethléem , des grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital, etc. EUes sont adressées au roi d'Angleterre , et ont pour objet de demander de prompts secours.

A la date de 1 289 , on lit deux lettres du roi d'Angleterre adressées au pape. Par l'une, le roi s'engage à faire dans trois ans le voyage de la Terre-Sainte, comme le souverain pontife l'a statué ; par l'autre , le prince s'oblige à rendre les décimes qui lui ont été accordés, si par sa faute le passage n'a pas lieu.

Sous la même date , le pape Nicolas écrit au roi d'Angleterre de lui envoyer deux frères Prêcheurs , qui lui exposeront le triste état où se trouve la Terre-Sainte ; il le presse de ne pas différer le secours qu'il a promis , parce que le moindre délai causerait la ruine entière de ce pays.

Sous la date de 1 290 , on lit la déclaration suivante du roi concernant la dîme qu'il a reçue pour secourir la Terre- Sainte.

« Au nom du Seigneur , ainsi soit-il.

» En présence de moi, notaire, et des témoins soussi- » gnés , le prud'homme maître Guillaume de Grenefeld , » chanoine d'Yorck et conseiller clerc de l'illustre roi d'An- » gleterre , en présence duquel ledit roi a écrit ses paroles » 9 a sa requête spéciale , de sa part et pour sa part , a fait la » déclaration dans la forme suivante :

» Au nom de Dieu , ainsi soit-il.

5» Le saint-père en Jésus-Christ , le seigneur Nicolas , qna- » trième pape de ce nom par la Providence divine y ayant » accorde à nous Edouard, par la grâce de Dieu, roi d'Angle-

» terre, seigneur d'Hibernie et duc d'Aquitaine, la dtme levée » d'abord en Angleterre , en Ecosse , dans le pays de Galles » et dans l'Hibernie , par l'autorité du concile de Lyon pour » la durée de six ans , et aussi la dime et subventions à le- » ver également pendant six ans pour le secours de la Terre- » Sainte dans les autres royaumes , les lettres qui contien- » nent cette concession étant présentées sous cette forme ou » condition :

» Après que nous aurons fixé le terme du passage selon » qu'il conviendra à notre grandeur , et que l'affaire en que»- » tion l'exigera ; devant vous, vénérables pères , les évêques » et aussi nos chers et fidèles Y. , duc de Bretagne et comte » de Richemont, G., comte de Gloucester, H., comte de » Lincoln , W. , comte de Penbroke , J. , de Jean , W. , Le- » timer , maître G. , de Montford , doyen de Londres , frère » G. , de Hottum, maître J. , de Lacy, chancelier de Cîteaux;

» Et en outre devant vous , frère R. , évêque de Grossola- » nei(, nonce du siège apostolique, et autres conseillers;

» De plus devant vous , maître Jean de Cadame > notaire » public par l'autorité apostolique ;

» Déclarons et disons que nous avons intention, après T» avoir levé tous les obstacles légitimes , de passer au secours » de la Terre-Sainte dans le terme fixé pour le passage gêné- » rai , selon qu'il conviendra à notre état , et que l'exigera » l'affaire en question, selon aussi notre pouvoir et nos » forces.

» Conformément à notre déclaration , nous recevons hum- » blement et dévotement ladite concession des dîmes et sub- » ventions à nous accordées par le saint-siége.

» La déclaration souscrite a été faite par maître Guillaume, » Tan de N.-S. 1290 , indiction 4®. , la 3®. année du pontifi- » cat du seigneur pape Nicolas IV , le 4®. jour du mois d'oc- 3» tobre , dans le palais dudit seigneur roi , en présence des x> nobles hommes Raynault de Grey , Nicolas de Segrave , y> Bogeno de Knoville , et autres témoins susdits ; et moi Jean » Erturi de Cadame , notaire public par l'autorité du siège » apostolique , j'ai été présent , j'ai signé , et pour donner » plus d'authenticité aux présentes , je les ai rédigées dans » cette forme publique avec la marque de mon sceau. »

A l'année 1291 , le pape Nicolas adresse au roi Edouard une bulle en réponse à plusieurs demandes que ce prince lui avait faites concernant les dîmes et l'affaire de la Terre- Sainte. Nous avons vu plus haut qu'Edouard demandait les dîmes de tous les pays et royaumes dont les princes n'iraient pas à la Terre-Sainte* Le pape lui répond , à l'égard des

dîmes du royaume de France , que l'église n'en recevait rien, et qu'elle ne pouvait rien lui en donner ; il fait la même réponse à l'égard de celles de Castille. Quant à celles d'Allemagne et des pays du Nord, le pontife fait observer encore qu'il en revenait bien peu de chose à l'église ; mais pour celles d'Angleterre , d'Ecosse , de Galles et d'Hibernie , elles lui avaient été accordées toutes entières pour le secours de la Terre-Sainte , et le pape pense qu'elles pouvaient suffire au roi. Cependant le souverain pontife déclare que l'église avait veillé et veillerait encore à ce que les dhnes et subventions , dont il est parlé plus haut , puissent être appliquées aux besoins de l'expédition , et il presse de nouveau le roi d'Angleterre de se livrer promptement et tout entier aux préparatifs de la guerre sainte. Sa bulle, datée de Rome, est du 2 des ides de février.

Le 1 7 des calendes d'avril de la même année , le même pape accorde à Edouard un troisième terme de six années ,

{)our l'entreprise de cette croisade, et l'autorise à lever tous es ans les mmes d'Angleterre , d'Ecosse , de Galles et d'Hibernie.

Par une autre bulle du 1 5 des calendes du même mois , Nicolas , approuvant le dessein du roi d'Angleterre de faire le voyage de la Terre-Sainte , renouvelle la concession des dîmes d'Angleterre, d'Ecosse, etc. A la suite de cette bulle on en lit une troisième du même jour, dont l'objet est la ratification de la croisade. Le pape , en vertu du pouvoir qu'il tient die la miséricorde de Dieu et de l'autorité des saints apôtres Pierre et Paul , accorde au roi et à ceux qui le suivront le pardon des péchés , et les immunités et privilèges que ses prédécesseurs avaient coutume d'accorder aux croisés. Le même jour , 1 5 des calendes d'avril , le souverain pontife publia d'autres bulles; l'une par laquelle il fixe à la nativité de Saint-Jean-Baptiste de l'année 1 293 , le terme d'un passage général, et autorise la publication de la croisade dans tout le royaume d'Ecosse ; l'autre qui ordonne la publication dans tout le monde d'un passage général , et accorde des indulgences , des immunités , des privilèges aux croisés et à ceux qui se croiseront. La troisième bulle prélève cent mille marcs sur les dîmes d'Angleterre , d'Ecosse , etc. , pour être donnés au roi en deux payemens égaux. Le pape charge de ce prélèvement Guillaume de Montfort, doyen de l'église de Saint- Paul-de-Londres , et Piobert de Newmarket , de l'ordre des frères Prêcheurs, et Jean de Bekingham, de l'ordre des frères Mineurs. La quatrième bulle est adressée à Raoul Baudak, archidiacre de Middlessex , et à Geoffroi de Nesan , caniérier

DES CROISADES. SSI

du pape , qu'il autorise à travailler à la levée de la moitié de la somme qu'il accorde par la bulle précédente. La cinquième bulle a pour objet d'exhorter tous les ecclésiastiques d'Ecosse à accorder au roi d'Angleterre la dîme de tous leurs biens. La sixième est adressée au doyen de l'église de Dublin , pour demander à l'église d'Hibernie la même concession en faveur du roi. La septième et la huitième bulles, outre les dîmes déjà accordées , attribuent au roi d'Angleterre tous les revenus casuels pendant six ans en Angleterre , en Ecosse , en Irlande, etc.; toutes ces bulles sont datées de Viterbe.

Sous l'année 1292, le roi d'Angleterre remercie André, roi de Hongrie , des offres qu'il lui a faites pour le secours de la Terre-Sainte, Sa lettre est datée de Bervick sur la Twed en Ecosse , la veille de la Saint-Jean.

A la date de 1 300 , le pape Boniface YIII écrit au roi d'Angleterre une lettre pleine de joie sur les nouvelles arrivée* d'Orient , qui annonçaient que le kan des Tartares , et les rois d'Arménie et de Géorgie s'étaient ligués contre le sultan, du Caire. Le pontife exhorte le roi à profiter d'une si belle occasion pour recouvrer la Terre-Sainte, en exécutant l'en-^ treprise si vainement annoncée d'un passage général. Cette lettre est datée de Latran , le 7 des ides d'avril.

L'année suivante , le même pontife accorda , le 4 des calendes de mars , au même roi , la dîme que son prédécesseur Nicolas lui avait accordée pour le secours de la Terre-Sainte: et le même jour il lui adressa une longue bulle , pour l'exhorter à ne pas laisser échapper l'occasion de recouvrer les saints lieux. Il lui reproche sa condescendance pour le roi de France , qu'il peint comme un jeune homme séduit par de mauvais conseils et par la malice des flatteurs.

En 1 306 , le pape Clément accorda , par une bulle datée de Bordeaux, aux calendes d'août, les dîmes des revenus ecclésiastiques, pendant deux ans, pour le secours de là Terre-Sainte. Cette bulle était adressée à tout le clergé d'Angleterre , d'Ecosse , de Galles et d'Irlande. Par deu3t autres bulles, datées du 4 des nones d'août, le pape ordonnait qu'on prélevât deux mille Hvres sterling sur ces dîmes pour Marguerite , reine d'Angleterre.

Le même pontife , le 4 des calendes de décembre , adressa une nouvelle bulle au roi , pour l'exhorter à faire la paix avec le roi de France , et à tourner ses armes vers la Terre-Sainte. Le 1 1 des calendes de janvier , ce pontife , en annonçant au roi sa convalescence , renouvelle ses exhortations à l'égard de la croisaoe.

Le 1 7 des calendes de février de l'année 1 307 , Clément

adressa directement aux collecteurs des dhnes une bulle 9 dans laquelle il les rendait responsables de la quatrième partie de ces mêmes dîmes , réservée à la chambre apostolique, n en adressa une autre , pour le même objet , au roi lui-

même.

Sous la date de cette même année , on lit trois lettres du roi adressées à Robert de Kendale, connétable de son château de Douvres et gardien des cinq ports , pour qu'il prépare les choses nécessaires au passage d'outre-mer. Ces lettres , datées de Langele, sont du 14 novembre. Une autre , du 25 du même mois , est écrite au vicomte de Kent : elle lui ordonne de faire construire autant de ponts et de claies que Robert de Kendale en aura commandés pour le passage d'outre-mer.

Sous la date de 1 309, le roi d'Angleterre écrit, le 25 mai, à Foulques de Yilaret, grand-maître de l'ordre de Saint- Jean-de-Jérusalem , qu'il accorde aux chevaliers de son ordre la permission d'exporter de son royaume et des autre» terres de sa domination , des chevaux et autres animaux , de l'or , de l'argent , et tout ce qui est nécessaire pour le passage d'outre-mer.

Tome II. Sous la date de 1312, on lit un sauf-conduit accordé par le roi d'Angleterre à Jean de Bonkill , de l'ordre de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel , partant pour la Terre- Sainte. Le roi recommande ce pèlerin à tous ses amis et à tous ses fidèles. Il prie les uns et ordonne aux autres de le préserver de toute insulte et de tout obstacle , etc. Ce saufconduit est daté de Westminster, le 3 de juillet.

En 1 51 7 , le roi d'Angleterre adressa des lettre-patentes à tous ses sujets, pour leur annoncer qu'il avait donnëpauvoîr aux évêques Jean de Norwick et Jean de Clarence , etc. , de faire tout ce qu'ils jugeraient convenable pour les préparatifs de son passage dans la Terre-Sainte. Ces lettres sont du 4 janvier.

Le 1 2 du même mois , le roi de France , instruit que le roi d'Angleterre voulait lui faire hommage et l'entretenir d,'un projet de passage dans la Terre-Sainte , lui adresse des lettres dans lesquelles il le prie de lui indiquer le temps et le lieu où ils pourront avoir une entrevue sur ce double sujet.

Le pape Jean XXI adressa , le 5 des calendes d'avril de la même année , une bulle au roi d'Angleterre , pour lui rap-

Seler le vœu qu'il avait fait d'aller en Palestine , et lui accorer la dîme des revenus ecclésiastiques d'Angleterre , d'Ecosse , de Galles et d'Hibernie pendant un an. La' veille , le souverain pontife avait délivré une bulle adressée aux archevêques, évêques, etc., d'Angleterre, à l'effet de faire

cette levée des dîmes en faveur du roi. Le même jour, il en avait délivré une autre adressée aux archevêques de Cantorbéry et dTorck , par laquelle il excommuniait tous les ennemis du roi qui apporteraient quelqu'obstacle à ses préparatifs pour son expédition de la Terre-Sainte.

A Tannée 1 532 , on lit des lettres-patentes du roi Edouard, qui nomme des ambassadeurs chargés d'aller en France conférer avec Philippe sur un voyage dans la Terre-Sainte et sur d'autres affaires qui y ont rapport. Ces lettres sont du 26 d'avril.

En 1 354 , Edouard publia d'autres lettres-patentes qui nommaient des ambassadeurs chargés d'aller en France traiter d'une entrevue des deux rois et des affaires de la Terre- Sainte. Ces lettres , datées de Westminster, étaient du 1 3 de septembre.

L'année suivante et le 18 de juillet, le roi d'Angleterre publia encore de nouvelles lettres-patentes pour le même objet. Le 6 juillet de l'année 1356, il en publia encore d'autres, toujours pour le même objet.

Sous la date de 13 45 , on lit une bulle du pape Clément , adressée au roi d'Angleterre en réponse aux lettres deceprince et aux propositions de ses ambassadeurs , et dans laquelle le pontife l'exhorte à faire la paix avec le roi de France , pour tourner ses armes contre les iafidèles qui occupaient la Terre-Sainte.

Tome DI. Sous la date de 1375, le pape Grégoire écrit à Edouard, roi d'Angleterre , pour l'exhorter à fournir des subsides dans la guerre contre les Turcs. Il lui dit qu'il s'agit de défendre la ville de Constantinople de la domination die ces infidèles, et que, si cette entreprise réussit, elle facilitera les moyens de faire un passage général dans la Terre-Sainte , et d'opérer aussi la réunion des schismatiques grecs à l'église romaine. La lettre de Grégoire est datée d'Avignon, du 6 des ides de décembre.

Le même jour, ce pontife en écrivit une autre au même roi, pour lui annoncer qu'ayant ordonné que cinq cents chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem iraient faire la guerre contre les Turcs , il en avait choisi trente de l'Angleterre , qui devaient faire partie de ce nombre , et il priait le roi de leur donner la permission de sortir de son royamne et de leur prêter secours et assistance.

Sous la date de 1 399 , le duc d'Yorck , régent du royaume d'Angleterre , s'adresse au vénérable Thomas , évêque de , pour la levée d'un subside destiné à

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l'empereur de Constantinople , meuacé par les Turcs. Cette lettre est datée de Westminster , le 22 de juin.

En 1401 , le roi d'Angleterre écrit à l'archevêque de Cantorbéry que , d'après les bulles du souverain pontife , qui sollicite les secours de toute la chrétienté contre le perfide Bajazet , il convint qu^ tous les collecteurs chargés de lever l^rgent destiné à la croisade » se hâtent de faire cette levée. Le roi veut en outre qu'on établisse dans les églises des troncs ou des boites pour recevoir l'argent des fidèles. Cette lettre est de Westminster, du 11 janvier.

Le tome lY n'offrant aucun acte relatif à notre objet , nous passons au tome Y.

Tome Y. Sous la date de 1 500 , on lit une lettre du roi d'Angleterre , adressée à l'éveque d'Yorck et à Adrien , protonotaire apostolique» qu'il charge de pouvoirs auprès de la cour de Rome, pour traiter avec les plénipotentiaires des autres princes chrétiens des moyens de réprimer la férocité des Turcs. Cettie lettre est datée de Westminster, le 1 de février.

TosiE Yl. Dans l'année 1517 , le pape Léon X , instruit que les rois et princes devaient se réunir pour traiter des affaires de la chrétienté, chargea Nicolas de Sconberg d'Allemagne , de l'ordre des Précheura^, de soliciter auprès d'eux une ligue contre les Tu^^s , dont la domination devenait de jour en jour plu^ menaçante. Sa bulle est datée de Saint-Pierre^e-Rom^, aux nones de janvier.

Dans la même année , le pa^e écrivit au roi d'Angleterre, et l'engagea à eii^loyer son crédit auprès des princes chrétiens pour obtenir dfeux du secours contre les ennemis de l'Eglise. Il lui parle dans cette lettre des pouvoirs qu'il a donnés à ce sujet à Nicolas Sconberg. Sa lettre est aussi datée de Saint-Pierre-de^Rome.

Le même pontife s'adressa au cardinal d'Yorck pour ordonner la levée de la dîme sur toutes les églises uAdgleterre , afin de venir au secours de la chrétienté. Cette bulle, datée de Saint-Pierrenle-Rome , est du 9 des calendes de septembre de la même année.

Le coUége des cardinaux adressa au roi d'Angleterre et aux évêques , prêtres et diacres , une lettre pour demander du secours contre les Tures. Cette lettre était datée du 8 janvier 1517.

£n 1518, le pape Léon adresse au cardinal d'Yorck, légat du saint-siége en Angleterre , une bulle pour solliciter le roi de faire la paix et une trêve de cinq ans entre

DES CROISABES. SSj

toiis les princes ctirétieus , afin qu'ils tournent leurs armes contre les Turcs. Cette bulle est de Saint-Pierre-de-Rome, le 16 des calendes de iuin.

Au mois de septembre de la même, année, il en adressa une autre au même cardinal , pour le même sujet , et pour demander la levée d'une armée contre les Turcs.

La veille des calendes de janvier de cette même année » le pape Léon déclara , par une nouvelle bulle , son adhésion à la ligue formée, entre les princes chrétiens pour arrêter les Turcs. Cette buUe renferme le traité fait entre les puissances : les confédérés y sont désignés de la ma-^ nière suivante :

Du côté du roi d'Angleterre , les rois et reines de Poi*^ tugal, de Hongrie, deNavare; Marguerite, archiduchesse d'Autriche , jBue de l'empereur ; le doge et la seigneui*ie de Venise , le duc d'Urbin , les ducs de Clëves et de Juliers ; la magnifique maison de.Médicis et la seigneurie de Florence; le duc de; ^Ferrare :• la communauté et société de l'Anse teutoniquéV les -Hêïvétiçns ou Suisses.

Du côté du roi.de France, le roi d'Ecosse, le roi de Portugal , le roi d6 Hongrie , le'^roi de Navarre , le duc et la seigneurie dé Venise» la- seigneurie de Florence et l'illustre maison de Médicis^, le duc deSouabe, le duc de Lorraine, le duc de Gueldre, le duc de Ferrare, le duc d'Urbin , le marquis de Mantoue , le marquis de Montferrat, le marquis de Saluées et les Helvétiens.

En 1 525 , le pape Adrien YI publia une bulle adressée à tous les princes chrétiens , pour les exhorter à faire une irève de trois ans , afin de préparer une expédition contre les Turcs. Cette bulle, datée de Saint-Pierre, est de la veille des calendes de mai.

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