CHRONIQUES ARMÉNIENNES
Dans le tome IX des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, on trouve une notice sur deux manuscrits arméniens, dont l'un contient l'ouvrage de Mesrob- Eretz sur saint Nersès-le-Grand , patriarche d'Arménie, et l'autre une partie de l'histoire de Mathieu d'Edesse. Cet article, fort étendu , est de M. Chahan de Cirbied, arménien et professeur de langue arménienne. Nous profiterons de la traduction de ce savant étranger , pour faire connaître ce que les deux auteurs arméniens ont rapporté de curieux relativement aux croisades. On trouvera, dans les morceaux que nous citerons , des négligences de style , peut-être même des fautes ; mais nous n'avons pas voulu nous permettre de corriger , en quoi que ce fût , un travail qui ne nous appartenait point.
Vie et Histoire de saint Nersès-le-Grand , patriarche d* Arménie, par Mesrob-Eretz. L'auteur rapporte une prophétie qui annonçait l'extinction dflfcacerdoce et de la royauté dans la famille des Arsacides , la venue des Sarrasins , l'expédition des croisés , et la délivrance de l'Arménie par les Romains. « La vaillante nation des Romains , dit l'historien » (au feuillet 50) , viendra en Asie, à la tête de nombreuses » troupes ; elle sauvera la Terre-Sainte et les peuples chré- » tiens d'Orient. » Au feuillet 51 , on lit ce qui suit : « Les » légions peu nombreuses des soldats arméniens se rassem- » bleront et se réuniront alors avec les forces de la vaillante
d nation des Romains.... qui, après d'éclatantes victoires, » s'empareront de la ville de Tauriz et du territoire de cette » ville que bâtit Tiridate, roi d'Arménie, pour se venger » contre la Perse de la mort de son père Khosrov; ils arra- » cheront de la main des barbares toutes les provinces dont » la description a été faite par l'ordre de César-Auguste. »
Cette prophétie finit par ces mots : « La nation des Ro- » mains dominera sur toutes ces contrées par ses armes , » pendant l'espace de quarante-trois années. » Saint Nersès fit ces prédictions aux derniers momens de sa vie ; il mourut, empoisonné par le roi lîab. vers l'an 584 de J. C. Mesrob -Eretz descendait d'une famille patriarcale , et vivait dans le dixième siècle; il acheva son ouvrage l'an 967, et le dédia à Vahan Mamigonien , seigneur de la province de Daron.
Histoire d'Arménie, par Mathieu d'Edesse. — Mathieu d'Edesse , ainsi appelé du nom d'Edesse , sa patrie , appartient au douzième siècle de notre ère. Tout ce qu'on sait sur cet auteur, c'est qu'il périt lors de la prise d'Edesse par Zengui, en 11 44. Mathieu a commencé son histoire vers la fin du dixième siècle, et l'a continuée jusqu'aux événemens de son temps; malheureusement le manuscrit de la Bibliothèque du Roi n'est pas complet, et s'arrête à l'année 1 11 1 . La bibliothèque des Arméniens, établis à Venise, possède un manuscrit qui s'étend vingt ans au-delà. La Bibliothèque du Roi conserve une traduction en latin de la partie de Mathieu d'Edesse que M. Cirbied a fait connaître, et dont nous allons rendre compte : cette traduction est faite depuis près d'un siècle.
Avant d'entrer en matières , Mathieu expose dans une préface les moyens dont il s'est servi pour composer son histoire. « C'est après avoir senti tout le poids d'une entre- » prise qui paraissait au-dessus de nos forces , dit l'auteur » arménien, que nous noufllommes engages à rassembler » et à vérifier tous les faits. Avant de composer notre ouït vrage , nous avons mis à contribution un grand nombre » de mémoires historiques relatifs aux temps malheureux » qui nous ont précédés. Nous nous sommes aussi quel- » quefois entretenus avec nous-mêmes des calamités que » des peuples barbares et corrompus, tels que les Persans, » les Turcs et les Grecs leurs semblables , ont causées dans » l'Arménie pendant le dernier siècle. C'est après ces con-
» sidérations que nous nous sommes décidés à suivre le fil i> de nos recherches , et à tracer la suite de ces événemens , » que nbus regardons comme des choses assez importantes
» pour les faire connaître En nous consacrant à ce
» travail, nous nous sommes donné toutes les peines ima- » ginables, et nous avons été obligés, pour nous livrer à » ces pénibles recherches , d'abandonner tous les agrémens » de la vie, et même le soin de nos affaires particulières, » afin d'exécuter la résolution que nous avions formée. »
Les détails que nous allons faire connaître touchant l'ex-
Ï, édition de Zimiscès en Palesti^ , ne se trouvent point dans es notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. M. Martin a publié en 1 SI 1 la traduction d'un récit de l'expédition de Zimiscès dans la Palestine , tiré de Mathieu d'Edesse ; cette traduction a été collationnée sur le texte original , par M. Chahan de Cirbied. L'expédition de l'empereur Zimiscès , qui fut comme la première croisade dirigée contre les oppresseurs de Jérusalem , eut lieu en 972 de l'ère chrétienne. Voici un extrait du récit de Mathieu d'Edesse.
Temelicus Melchi , général des troupes grecques , s'était avancé contre les Turcs , et avait remporté sur eux plusieurs victoires. Arrivée sur les bords du Tigre , l'armée impériale , surprise par un ouragan terrible , tomba entre les mains des infidèles, et près de cinquante mille chrétiens périrent sous le glaive. Temelicus et quarante de ses officiers furent chargés de chaînes , et envoyés ensuite au calife de Bagdad ; après une assez longue captivité , le général, indigné de l'oubli où on le laissait lui et les siens, écrivit à Zimiscès pour lui demander des secours et lui reprocher d'abandonner les prisonniers grecs dans des terres de malédiction. L'empereur de Gonstantinople résolut de venger le trépas des guerriers chrétiens , et se hâta de lever des armées. Les princes de l'Arménie se préparèrent à marcher avec Zimiscès. Bientôt les troupes chrétiennes se mirent en route; le pays qu'elles traversèrent fut inondé de sang, et leur passage fut marqué par la destruction de trois cents villes ou forteresses. Zimiscès poursuivit sa marche triomphante jusqu'au pays de Jérusalem ; il écrivit à Achod , roi d'Arménie , une lettre que nous allons copier.
nilJLIOTIIÈQUE
A Achod Clutliin , roi des rois de la grande Arménie, notre
allié jidèle et chéri.
«Roi des rois, cette lettre va vous apprendre les grandes merveilles que Dieu a daigné opérer en notre faveur. Les victoires que nous avons remportées sont étonnantes et presque incroyables. Le dieu de miséricorde agit pour ses enfans dans le courant de cette année , par l'instrument de notre puissance. Nous avons voulu faire part de ces heureuses nouvelles à Y. M. , fotre fils chéri Alchod Pacratide (I) , parce que nous savons que vous partagerez notre joie, comme chrétien et comme ami de notre empire.
» Vous serez charmé d'apprendre les salutaires effets de la protection de Jésus-Christ, et de vous convaincre que Dieu est toujours venu au secours des chrétiens. C'est lui qui a rendu les Persans tributaires de notre empire. Vous saurez
2 m- nous avons arraché de la main des Turcs les reliques e saint Jacques de Nisibe qui se trouvaient dans cette ville , que nous les avons mis à contribution , et leur avons emmené beaucoup de prisonniers. L'émir Ali Mo muni , prince des Africains appelés Makrs , arabes , eut l'audace de venir au devant de nous, à la tête d'une armée nombreuse. Les deux armées en présence , on se battit aussitôt avec tant de bravoure et d'opiniâtreté , que l'affaire devenait très-incertaine, et que nous nous vîmes un moment en grand danger. Mais enfin nous avons vaincu par l'assistance divine , et nous les avons obligés de prendre, comme les autres , ignominieusement la fuite. Nous avons pénétré dans leurs pays , nous avons pris plusieurs cantons , et passé les habitans au fil de l'épée, après quoi nous sommes entrés en quartiers d'hiver. Au commencement du mois d'avril , notre armée ayant la cavalerie en tête , est entrée dans le pays des Phéniciens , dans la Palestine et dans les terres cananéennes. Nous n'avons fait grâce à aucun des Africains qui s'étaient rassemblés dans les environs de Damas.
» Partis de là avec notre armée, nous avons marché du
(1) Pacraltde : c'était le nom de la dynastie qui régnait à celte époque en Arménie.
coté d'Antiocbe , parcourant les divers cantons de notre royaume que nous avons reconquis , et où nous avons fait un grand nombre de prisonniers. Nous avons ensuite dirigjé « nos pas vers la ville de Hès. Ses habitans , nos tributaires , nous ont bien reçus. De là quelques paysans de ces cantons nous ont conduits jusqu'à la ville de Yadelvocka , qui s'appelle aussi Iléliopolis ou ville du Soléil ( 1 ). Cette cité , très-renommée et fort riche , n'était point disposée à nous recevoir. Sa garnison sortit pour nous attaquer. Nos troupes l'eurent bientôt repoussée , et lui tuèrent beaucoup de monde. Après quelques jours de siège , la ville s'est rendue. Nous c avons fait prisonniers quantité d'babitans, hommes, femmes et enians, que nous avons emmenés avec un butin considérable et beaucoup de bétail. Nous avons continué notre marche vers la ville de Damas que nous avions l'intention d'assiéger. Mais son gouverneur , vieillard expérimenté et prudent , nous envoya une députation chargée de nous offrir de riches présens, et de nous prier de ne point faire subir à la ville qu'il commandait le sort de Vadelvocka , de ne point emmener les habitans en captivité , et d'empêcher quon ne dévastât leurs campagnes. Ils nous firent présent d'un grand nombre de mulets choisis et de superbes chevaux couverts d'or et d'argent. Après avoir levé sur eux une contribution de 4,000 tahegans (2) en or arabe , nous leur accordâmes un détachement de nos troupes pour garder leur ville, et ils contractèrent par écrit l'engagement de demeurer toujours soumis à notre empire. Nous confiâmes le commandement de DamaSv à un nommé Tourq , natif de Bagdad, homme de grand mérite , qui , accompagné de cinq cents cavaliers , était passé à notre service, et avait embrassé la religion chrétienne. Il nous avait déjà servi utilement en diverses circonstances. Dans leur transaction, les habitans de Damas s'engagèrent aussi à nous payer exactement un tribut annuel. Flattés de faire partie, de notre empire , ils promirent de se battre contre nos ennemis. En récompense de cette bonne conduite , nous n'avons pas laissé plus long-temps leur ville en état de guerre. Nous partîmes
(i) C'est la ville nommée par les Arabes Baalbec.
(a) Tahégan. Celait le nom d'une monnaie arménienne. Il y avait des tahegans dor et des tahegans d'argent.
donc pour Tibériade , lieu où Notre S. J.-C. opéra le miracle des cent cinquante-trois poissons. Lorsque nous nous disposions d'assiéger cette ville , les habitans imitèrent ceux de Damas ; ils se soumirent , nous apportèrent de riches présens, et nous payèrent 50,000 tahégans. Ils nous demandèrent également de nos troupes pour former la garnison de leur ville , et promirent dé rester constamment soumis à notre empire , et de nous payer le tribut annuel. En conséquence , nous ne fîmes point de prisonniers chez eux ; nous avons quitté ce canton sans y commettre le moindre dégât , parce que c'est la patrie de plusieurs des saints apôtres. Nous avons tenu la même conduite envers la ville de Nazareth , où la Sainte-Vierge Marie, mère de Dieu, reçut l'annonce de la part de l'ange.
« Ensuite nous nous rendîmes sur le Mont - Thabor , dans l'endroit même où Jésus - Christ , notre Dieu , fut transfiguré. Pendant que nous étions là , des habitans de Ramla et de Jérusalem vinrent implorer notre clémence , nous demander d'être gardés par nos troupes , et se donner entièrement à nous. Nous leur avons accordé l'ob jet de leurs demandes ; mais nous avons voulu que le saint-sépulcre fût délivré de la main profane des Turcs , et nous avons mis des garnisons dans tous les cantons nouvellement soumis à notre domination. Nous avons agi de même avec les habitans de Beniata qui s'appelle aussi Decapots , avec ceux de Gehesareth et d'Iracé qui se nomme aussi Ptolémaïs. Ils s'engagèrent par un acte solennel à nous rester soumis et à nous payer tribut. Nous arrivâmes à Césarée , qui est sur le bord de la mer ; ses habitans se donnèrent entièrement à nous. Si les Africains , dans la consternation où ils étaient , et pour échapper à notre poursuite , ne se fussent retirés dans des forteresses sur le bord de la mer, nous serions entrés dans la sainte ville de Jérusalem, et nous aurions fait à Dieu nos prières sur les saints lieux mêmes ; mais comme ils s'étaient sauvés vers les côtes de la mer , nous avons gagné la partie supérieure du pays dont nous nous sommes emparés, et nous y avons mis des garnisons de troupes grecques. Nous avons pris d'assaut toutes les villes qui refusaient de se soumettre.
» Eu avançant vers les côtes jusqu'à la ville de Wridon , citée fameuse et très-fortifiée , qui s'appelle aujourd'hui Béruth , nous avons rencontré l'armée des Africains. Nous leur avons livré combat , nous en avons fait un carnage affreux ,
et mille «d'entre eux ont été faits prisonniers. Ils ne furent pas plus épargnés que Mousni Emir Ali Moumni. Nous avons mis des troupes dans Wridon , puis nous avons pris la route de Sidon. Les Sidoniens, informés de nos victoires , ont envoyé au-devant de nous les personnes les plus âgées de la ville pour nous offrir leur soumission , une forte contribution , et nous promettre fidélité. Nous avons accepté le tribut et leur soumission. Nous avons mis garnison impériale chez eux, et nous sommes allés pour réduire la forteresse de Biblos , plus ancienne et plus fortifiée. Nous l'avons prise après quelques heures de combat. Ses habitans ont été faits prisonniers, et nous en avons enlevé un riche butin.
Nous avons traversé plusieurs vijles maritimes , en passant par un défilé si étroit que jamais cavalerie n'avait ose s'y engager ; car ce chemin est si tortueux et si difficile , qu'on en trouverait difficilement un plus mauvais. Là, nous avons trouvé plusieurs belles villes et grands châteaux dont la garde avait été confiée à des Africains. Nous avons pris d'assaut toutes ces villes et forteresses , et nous avons fait prisonniers tous les habitans. Avant d'arriver à la ville de Tripoli , nous avons envoyé un corps de cavalerie , composé de Tymatzv et de Dochkhamadatzy , pour s'emparer du défilé qui s'appelle Karered , où nous savions que s'étaient retirés ces scélérats d'Africains. J'avais fait placer, de côté et d'autre, des troupes en embuscades pour s'emparer d'eux. Mes ordres furent bien exécutés. Dès qu'ils aperçurent notre avant-garde, 2,000 Africains vinrent l'attaquer ; mais bientôt mes troupes en firent une horrible boucherie , et le reste fut fait prisonnier. Nous en agissions ainsi partout où nous passions. Nous ne saurions dissimuler que nous avons presque entièrement détruit les environs de Tripoli , tué les bestiaux , dévasté les vignes , et coupé les arbres. D'autres Africains eurent encore l'audace de venir nous attaquer ; mais ils ne tardèi ent pas à éprouver le sort de. leurs compatriotes; ils furent tous taillés en pièces.
» Nous primes ensuite la ville de Djovel, qu'on nomme Gabaon , et Celles de Palana , de Séon , et même la ville célèbre d'Oursav , de sorte que depuis Remla et Césarée , il ne restait plus rien à conquérir. La mer* et la terre se soumirent également à nous, par l'assistance divine. Jusqu'à Babylone même, tous les peuples sont nos sujets et nos tributaires. Nous avons employé sept mois à parcourir ces contrées avec nos troupes. Nous avons ruiné quantité de villes et de villages qui s'étaient montrés rebelles.
» L'émir Ali Moumni , enfermé dans Babylone, n'a plus
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osé en sortir pour lever de nouvelles troupes contre nous. Si nous n'eussions pas rencontré des terres stériles et sans eau , comme Y. M. sait qu'il s'en trouve aux environs de Ba~ bylone , nous eussions conduit jusqu'à cette ville nos armées victorieuses.
» Du côté de l'Egypte, nous n'avons laissé aucun ennemi. Par la grâce de Dieu , tous ces peuples nous sont fidèles et soumis. À présent , toute la Phénicie , la Palestine et la Syrie font partie de notre empire , et ne gémissent plus sous la servitude des Turcs. Les habitans du Mont-Liban sont sous notre obéissance. Nous avons fait prisonniers quantité de Turcs que nous y avons trouvés , et nous les avons incorporés clans nos troupes. Nous avons traité , avec beaucoup d'bumanité et de douceur, les habitans d'Assyrie. Nous en avons emmené environ vingt mille hommes que nous avons transportés à Gabaojn. Voilà les victoires que le Dieu des chrétiens nous a fait remporter : bienfait signalé qu'il accorde à notre empire et qu'il refuse à d'autres. Nous avons trouvé dans la ville de Gabaon les saintes chaussures avec lesquelles J. C. voyagea sur la terre. Dans le courant du mois de septembre , nous • avons retiré nos troupes dans la ville d'Antioche , et puis nous avons voulu donner à V. M. ces détails qui F étonneront sans doute , et l'engageront à rendre des actions de grâce à la Divinité. Vous connaîtrez, par cette lettre, les faveurs que Dieu nous a accordées , et l'étendue du pouvoir qu'il a mis entre nos mains, par la vertu de la sainte croix. A présent le nom de Dieu est loué partout : et notre royaume devient florissant par l'assistance divine. Nous ne cessons de l'en remercier et de le louer ; c'est par lui seul que nous avons pu soumettre tant de pays , et c'est à lui que nous adres-v serons toujours nos louanges. »
Sous la date de l'an 1037 de Jésus-Christ, Mathieu parle d'une éclipse totale de soleil , pareille à celle qui eut lieu au moment de la mort de Jésus-Christ, et accompagnée d'un violent tremblement de terre. L'effroi s'empara de tous les cœurs et tous crurent la fin du monde prochaine. Quand le
Ï>hénomène eut cessé , le roi d'Arménie , nommé Jean , et e patriarche Pierre , envoyèrent consulter le docteur Jean Gozeren, homme pieux et savant dans l'astronomie et l'histoire de la nature. Le docteur répondit qu'on était menacé des plus affreux malheurs , de troubles civils et religieux , d'une grande corruption de mœurs, d'une invasion terrible des Turcs ou peuples venus des déserts de Scy thie , enfin que ce signe présageait l'arrivée de la vaillante nation, des
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Francs qui devait conquérir Jérusalem et toutes les provinces chrétiennes. Jean Gozeren ajouta que les Francs resteraient long-temps maîtres de ces contrées , et qu'à leur approche les Persans et tous les infidèles avec eux s'enfuiraient dans leur pays.
D'après Mathieu d'Edesse , l'année 1096 vit s'accomplir la prophétie de saint Nersès et celle du docteur Jean; « J'en » fus témoin oculaire, ajoute l'historien. En cette année, » poursuit l'auteur , la porte des Latins fut ouverte 9 et » les occidentaux sortirent de leur pays; alors tout s'agita » en Espagne , en Italie , en un mot , depuis l'Afrique » jusqu'à l'extrémité du pays des Francs. De formidables ar- » mées et des soldats aussi nombreux que les sables de la » mer se mirent en marche , conduits par tous les princes et » généraux francs. Chacun des chefs s'empressait d'aller » secourir les chrétiens , et de délivrer du joug des Sarra- » sins le saint -sépulcre où Dieu fut enseveli.
» Ces hommes, tous issus du sang des rois, tous recoin^ » mandables par leur piété et leurs éminentes qualités , et « élevés dans l'exercice de la religion, étaient : Godefroi, » prince distingué par son courage , et parent des rois d'oc- » cident ; Baudouin , son frère ; Bohémond , qu'on appelait » le grand comte; Tancrède, fils de la sœur de Bohémond; » le comte de Saint-Gilles , prince redoutable et couvert de » gloire; Robert, prince des Normands; un autre Bauy> don in ; et enfin le comte Josselin , prince vaillant et » brave. »
Le chroniqueur d'Arménie suit les armées chrétiennes , nombreuses comme les étoiles du ciel, à travers la Hongrie , la Bulgarie et la Grèce , jusqu'aux portes de Constantinople, et continue ainsi sa narration : « Cependant l'empereur » conclut un traité de paix avec tous les princes occiden- » taux, leur fit de grands présens en or et en argent , et les » mena dans l'église de Sainte-Sophie , où ils promirent » et jurèrent de lui rendre toutes les provinces .que les «Persans (les. Turcs) avaient enlevées a son empire, se » réservant de garder pour eux-mêmes les autres conquêtes » qu'ils feraient sur les Sarrasins et les Persans. Ce traité » fut, de plus, confirmé par les liens indissolubles d'un » serment prononcé sur la croix et sur l'évangile. Les d Francs reçurent de l'empereur des troupes auxiliaires ; )> puis ils s'embarquèrent et arrivèrent à Nicée. La bataille >» fut sanglante , car les deux armées combattirent avec une v bravoure égale. Les deux corps de bataille se joignirent » aveç furie ; on voyait» de part et d'autre, briller les cas-
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» nues, on entendait le choc des cuirasses qui se heurtaient, >» de tous côtés on tirait de l'arc , les troupes des infidèles » se tenaient serrées , la terre était ébranlée des cris per- » çans dont l'air retentissait , et les chevaux effrayés recu- » laient au bruit des flèches qui se choquaient; les deux ar- » mées étant également composées de soldats d'élite et d'une » valeur extraordinaire. Un brave s'acharnait sur un autre » brave , et , tels que de jeunes lions , ils se battaient avec » fureur ; enfin cette grande et terrible journée fut comme » le prélude des sanglantes batailles qui se livrèrent dans » la suite. Quoique l'armée du sultan fut de six cent mille » hommes , les croisés remportèrent la victoire , et firent » un tel carnage , que toutes les campagnes étaient couver- » tes de cadavres; ils firent aussi cent mille prisonniers, » et un butin immense en or et en argent.
» Trois jours après , le sultan revint attaquer les Francs » avec deux autres armées très-nombreuses. Ce combat fut » encore plus sanglant que le premier ; les chrétiens , com- » battant avec la même fureur, firent une horrible bouche- » rie des Persans , en prirent un grand nombre , et les n contraignirent d'abandonner tout- à-fait le pays. Après » cela , ils remirent Nicée entre les mains d'Alexis.
» Quand les Persans furent instruits de l'arrivée des » Francs qui étaient campés dans leur voisinage , ils réu- » nirent toutes les forces qu'ils avaient dans cette contrée » pour leur résister , et les attaquèrent. Les croisés rem- » portèrent sur eux une victoire sanglante ; le fruit de » cette victoire fut la "prise de Nicée , assiégée immédiate— » ment après le combat , et où les vainqueurs égorgèrent » tout ce qu'ils trouvèrent d'infidèles. Ceux-ci appelèrent » alors à leur secours le sultan Kilidj-Arslan , qui était oc- » cupé à faire le siège de Mélitène ; aussitôt qu'il apprit ces » désastres , il rassembla une nombreuse armée et marcha » contre les Francs qui étaient encore dans les environs de » Nicée. »
« L'an 546 de l'ère arménienne (1097 de 'Jésus-Christ ) , pendant que les patriarches Vahram et Basile gouvernaient l'église d'Arménie et qu'Alexis régnait sur les Grecs , les Francs continuèrent leur marche au nombre de cinq cent mille; ils donnèrent, par des lettres, avis de leur marche à Thoros , prince d'Edesse , et au grand prince d'Arménie , Constantin , fils de Rupen , qui possédait alors le montTaurus, depuis Kobidar ( place forte); dans la province deMaraba, avec plusieurs autres petites contrées. Les croisés '^vant franchi les endroits inaccessibles du mont Taurus ,
traversèrent la Cihcie par Troade , autrement appelée Atwbarze de Troade, et enfin arrivèrent devant Antioche. L'armée dressa ses tentes dans la vaste plaine où est située cette ville, et contraignit Aghousien (Accien, ou Baghi- Sian selon Alboulfeda ) à se renfermer dans les murs d'Antiocbe avec ses troupes; on forma ensuite le siège de la ville , et il dura dix mois , pendant lesquels on la serra de fort près. » Mathieu d'Edesse , après avoir parlé de plusieurs victoires remportées sur les infidèles , dit quelques mots sur la misère des pèlerins qui assiégeaient Antioche. « Les princes arméniens Constantin , fils de Rupen ; le second prince , appelé Pasouni ; et le troisième , appelé Oschïn, qui possédaient chacun une province du côté du mont Taurus , s'empressèrent alors de fournir en abondance aux croisés toute sorte de provisions de guerre et de bouche. Les monastères arméniens de Siav-liar , c'està-dire du Mont-Noir , et tous les chrétiens du pays , imitant la conduite louable et généreuse de leurs princes , firent des envois considérables de vivres au camp des Francs, qu'ils regardaient comme des frères et de véritables amis. Par le manaue de vivres , une maladie épidémique s'était répandue dans l'armée , et la septième partie des troupes avait succombé ; mais le Dieu de miséricorde ne les abandonna point, et il en eut soin comme des Israélites dans le désert. »
Notre chroniqueur s'est beaucoup étendu sur les événemens qui précédèrent et accompagnèrent la prise d'Edesse par Baudouin ; comme il devait être bien informé , nous allons rapporter textuellement son récit. D'ailleurs , tous nos historiens occidentaux ont raconté différemment cet épisode de la première croisade ; et il est curieux de comparer leur narration avec celle d'un témoin oculaire. « L'an 547 de l'ère arménienne ( 1 098 de J. C. ) , dit Mathieu , le comte Baudouin vint avec une centaine de cavaliers à Tell-Bascher (ville située sur l'Euphrate) , gt s'empara sans coup férir de cette ville. Le prince Thoros , qui commandait alors à Edesse pour l'empereur grec, reçut avec joie la nouvelle de l'heureux succès du comte; il en conçut de l'amitié pour lui , et le pria de venir le joindre avec des troupes, pour augmenter ses forces, et aller faire ensemble la guerre aux Sarrasins , et particulièrement aux émirs voisins qui^'oppriinaient. Baudouin se rendit à l'invitation du prince , et alla le joindre avec une soixantaine de cavaliers. Le gouverneur et les habit an s d'Edesse le reçurent avec de grandes démonstrations d'ami-
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tic, et s'empressèrent de lui procurer tous les agrémens possibles; ensuite ils conclurent ensemble un traité d'alliance, et dans le même temps Constantin, prince des Arméniens, qui était à Gargara, et qui avait été aussi appelé au secours d'Edesse, entra dans cette ville. Ces deux princes , à la tête des troupes que Thoros venait de lever dans la ville et la province d'Edesse, marchèrent bientôt contre l'émir Baldoukh , qui fut contraint de s'enfermer dahs Samosate. (Voyez ici Guillaume de Tyr, livre IV, chap. 4.) Alors les troupes chrétiennes pillèrent les maisons situées hors de la ville, et les Turcs furent obligés de rester spectateurs oisifs de ce pillage ; mais quand ils virent crue les chrétiens étaient occupés à partager le butin, ils urent une vigoureuse sortie avec trois cents cavaliers , et , réunis aux habitans des faubourgs, ils fondirent avec fureur sur les ennemis , en tuèrent environ deux mille , et les forcèrent de prendre précipitamment la fuite. Le prince Constantin et le comte Baudouin coururent jusqu'à Edesse, auprès du prince Thoros : cette défaite arriva la deuxième semaine de carême.
» L'amitié et la bonne intelligence qui unissaient le comte Baudouin et le prince d'Edesse , se changèrent bientôt en haine. Le comte conçut le projet de s'emparer de la ville ; et les habitans , qui auraient dû avoir beaucoup de reconnaissance pour Thoros , par lequel ils avaient été plusieurs fois délivrés du joug des barbares , et qui les avait gouvernés avec une grande douceur, ne le payèrent pourtant que % d'ingratitude. Us résolurent donc de se réunir à Baudouin, et de lui donner le gouvernement de leur pays , en faisant mourir Thoros. En conséquence , environ quarante personnes de la ville se rendirent pendant la nuit auprès du comte, qui était le frère de Godefroi , et concertèrent avec lui les moyens d'exécuter leur projet. Le prince Constantin et le reste des habitans consentirent également à cette trahison. Ceci s^passait un jour de dimanche. Cependant , Thoros 5 instruit des desseins hostiles qu'on méditait contre lui , se renferma dans la citadelle et tenta de se défendre. Mais le lendemain, les habitans se rassemblèrent en foule , pillèrent les maisons des principaux personnages attachés au prince, donnèrent l'assaut à la forteresse et s'emparèrent de la partie inférieure. Le prince , voyant alors qu'il ne pouvait plus résister, ni même espérer êe sauver sa vie , leur promit de rendre la ville et les forts, à condition qu'ils ne tenteraient plus rien contre lui ni contre sa famille , et qu'ils le laisseraient se retirer à Mclitcnc. Les habitans , ainsi que le
comte, s'engagèrent par leur signature et par un serment prêté sur l'évangile et la sainte croix , aux noms des apôtres, des prophètes et de tous les saints, à l'exécution entière de ces conditions. Le jour suivant, qui était la fête des quarante martyrs , le comte Baudouin et les principaux
{personnages de la ville s'emparèrent de la forteresse ; mais es habita us , qui étaient des hommes parjures et perfides, se jetèrent sur le prince les armes à la main, le précipitèrent du haut des remparts, et eurent la cruauté de mettre son corps en mille pièces , après l'avoir traîné dans les rues ; ils remirent ensuite les clefs de la ville entre les mains du comte Baudouin. » #
En racontant la prise d'Antioche , Mathieu ne parle ni de Phirous ni de sa trahison ; il dit seulement qu'un des principaux seigneurs qui se trouvaient dans la cité , envoya , durant la nuit, un homme de confiance à Bohémond et aux autres chefs croisés , pour leur proposer la reddition de la ville , moyennant la promesse de lui assurer la possession de ses biens patrimoniaux. Cette convention ayant été signée , et l'exécution en ayant été assurée de part et d'autre , les pèlerins entrèrent de nuit dans Antioche. « Le lendemain , dès le lever de l'aurore , poursuit notre auteur , les Francs sonnèrent de la trompette ; les musulmans , qui étaient dans la ville , furent saisis d'effroi , et cherchèrent à se sauver ; mais les croisés tombèrent sur eux avec impétuosité et en firent un horrible carnage. L'émir Aghousien, en se sauvant précipitamment des mains des vainqueurs , fut pris par les habitans des villages voisins, qui le hachèrent en mille pièces. Ce fut de cette manière qu'on fit la conquête d'Antioche , à laquelle les Arméniens contribuèrent beaucoup. Cependant, un certain nombre de troupes infidèles trouvèrent moyen , au milieu du tumulte et du massacre, de se mettre à couvert dans un fort de la ville ; ils s'y défendirent avec vigueur pendant trois jours, et forcèrent ainsi les chrétiens à regarder leur conquête comme incertaine et précaire. Dans ce même temps, les troupes persanes commencèrent à investir de toutes parts la ville , qui depuis long-temps manquait de vivres. Les habitans , exténués de besoin , ne pouvaient plus supporter la situation où ils se trouvaient : forcés par les circonstances , ils firent donc au général ennemi la proposition de lui rendre la ville , à condition qu'il laisserait les croisés s'en retourner dans leur pays avec leurs bagages et leurs biens. (Ce dernier fait n'est rapporté que par Mathieu d'Edesse. ) Mais avant l'exécution de cet arrangement , qui
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aurait été funeste aux chrétiens , l'apôtre saint Pierre apparut en songe à un franc très-pieux et très-dévot; il lui annonça que pour vaincre les ennemis de la sainte religion , il fallait être muni de la lance avec laquelle les Juifs avaient percé le côté de Jésus-Christ , et que cette lance était placée devant le saint autel. C'estparelle, lui dit saint André, que vous devez battre vos ennemis , et vous remporterez sur eux une victoire complète, comme J.-C. Va remportée sur Satan. Le saint apôtre lui apparut une seconde fois , et dès le lendemain matin , le bruit de cette vision parvint aux oreilles de Godefroi et de Bohémond; de proche en proche, tous les habitons tn furent instruits; alors tout le monde se mit en mouvement : les uns allaient en procession à l'église pour faire des prières ; d'autres couraient en foule à la recherche de cette arme précieuse, qui se trouva précisément devant l'autel de l'église de Saint-Pierre. Pendant que tout le peuple était transporté d'une joie inexprimable par cette miraculeuse découverte, quelques-uns des principaux officiers de l'armée ennemie vinrent , de la part du général persan , demander la reddition de la ville, ou la bataille. Bohémond et les autres chefs de l'armée répondirent avec fermeté qu'ils étaient prêts à combattre, et qu'ils acceptaient la bataille pour le lendemain. »
L'historien d'Arménie raconte brièvement l'éclatante victoire remportée sur les armées du sultan de Mossoul, la marche des chrétiens vers Jérusalem , et la conquête de la ville sainte. Il dit que pendant le siège de cette cité, Godefroi était armé de l'épée qui servit à Vespasien pour conquérir la capitale de la Judée. Après avoir parlé de la bataille d'Ascalon, Mathieu rapporte que le comte de Saint-Gilles retourna en Occident , emportant avec lui la lance de Jésus- Christ, trouvée à Antioche ; mais qu'avant d'entrer en Europe, il remit cette relique à Alexis, empereur des Grecs. Le chroniqueur dit encore plus bas que le comte Raymond revint ensuite d'Europe en Asie. Nos lecteurs savent que Raymond fit un voyage à Constantinople , mais qu'il ne retourna jamais dans le pays des Francs.
Mathieu d'Edesse ne parle point de l'élection de Godefroi au trône de Jérusalem. Sous la date de 1 1 00 , il raconte en ces termes la mort du duc de Lorraine : « Godefroi fit un voyage à Césarée , ville située sur la mer (1), pour
(i) On lit par erreur, dans le texte, Césarée de Philippe. Cette ville, autrement appelée Pane'as , est située vers les sources du Jourdain.
y avoir une entrevue avec quelques chefs musulmans, qui s'y étaient rendus sous prétexte de conclure un traité de paix , mais en effet pour tâcher d'ôter la vie à ce prince par une lâche trahison. Ces infidèles donnèrent un magnifique repas à Godefroi et à toute sa suite ; les plats qu'on leur servit étaient empoisonnés ; ils en mangèrent sans défiance , et peu de jours après, on vit mourir Godefroi et quarante de ceux qui l'avaient suivi. Le corps de ce prince , qui ne mourut qu'à son retour à Jérusalem , fut enterré près du Calvaire. »
Après avoir indiqué l'élection de Baudouin , l'historien raconte que l'émir Danischmend ayant marché contre Melitène, cité alors gouvernée par Khourel ( 1 ) , celui-ci fit demander du secours à Bohémond ; il assurait au prince de Tarente qu'il lui rendrait la ville de préférence à Danischmend. Bohémond , suivi de Richard, (2) son neveu . s'avança contre l'émir, qui, déjà instruit de son approche, envoya un corps de troupes dans la plaine de Mélitène , afin de placer une embuscade sur le passage des Francs, tandis que lui-même marchait directement contre eux avec le reste de son armée. Cependant les chrétiens s'étaient mis en campagne précipitamment et sans s'être munis de provisions ; pour comble de malheur, les soldats, qui jusqu'alors avaient été des guerriers invincibles, se livrèrent tout-à-coup à une mollesse telle , qu'ils ne voulaient plus porter aucun fardeau , et qu'ils se faisaient accompagner par des domestiques qui portaient leurs bagages ; semblables à des femmes , ils ne s'occupaient qu'à soigner leur parure ; on les voyait même , à l'approche du combat , se promener sans armes , comme s'ils fussent déjà des prisonniers de guerre. Danischmend , qui s'était préparé à l'action , fondit à i'improviste sur les Francs et les Arméniens , qui étaient venus à leur secours , et en fit un terrible carnage. Bohémond et Richard furent faits prisonniers ; les prélats arméniens , Cyprien , évêque d'Antioche , et Grégoire , évêque de Marrah, tous les deux attachés à la personne de Bohémond, restèrent sur le champ de bataille. « Cette défaite , poursuit le chroniqueur, frappa de crainte tous les chrétiens de l'Asie , et la Perse fut au comble de la joie par la prise de Bohémond, que le peuple regardait comme le roi des Francs, puisque son nom por-
(1) Ce gouverneur est appelé Gabriel par Guillaume de Tyr, et Gave, ras par Albert .fi' Ai x.
(2) 11 faut sans doute lire Roger. Yoyei le rc'eit d'Ordéric-Vilal.
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lait la terreur jusqu'au fond du Khorassan. » Lorsque le comte Baudouin et tous les Francs furent informes de cette défaite , ils rassemblèrent à Antioche une nombreuse arme'e, et marchèrent contre Danischmend, afin de le combattre et de lui arracher ses prisonniers; mais déjà il avait fait charger de fer Bohémond et Richard , et les avait fait conduire à Nigsar (l'ancienne Nicéphore). A cette nouvelle , les croisés abandonnèrent leur projet, et Baudouin retourna à Edesse. Mathieu dit que ce prince fit ensuite éprouver de grandes vexations aux Edessiens pour tirer d'eux beaucoup d'or et d'argent. Le chroniqueur pense que ce fut surtout à cause de leur débauche et de leur irreligion, que les Francs éprouvèrent tous ces revers.
L'historien , qui semble avoir confondu Raymond de Saint-Gilles avec les chefs de l'expédition de 1 101 , rapporte que Raymond retourna d'Europe avec une armée de cent mille hommes. Nous avons dit tout à l'heure que Raymond s'était rendu à Constantinople , mais qu'il ne revint point en Occident ; il se trouvait a Bysance à l'époque de l'arrivée des croisés conduits par Guillaume , comte de Poitiers , Hugues-le-Grand , comte de Vermandois , etc. Le comte de Toulouse fut le médiateur entre ces princes et l'empereur Alexis ; et quand les pèlerins s'éloignèrent de Constantinople , il se mit en marche avec eux pour leur servir de guide. Voici les détails que donne Mathieu sur l'armée de Guillaume , comte de Poitiers , qu'il appelle le grand comte Bedvin : « Le grand comte partit de l'Europe avec trois cent mille hommes; et après avoir traversé les terres des Romains et des Grecs , il arriva bientôt à Constantinople. Dans l'entrevue qu'il eut avec l'empereur grec , il se conduisit avec beaucoup de fierté, et il tint des discours remplis d'arrogance. Son orgueil était si démesuré, qu'il ne voulut pas même donner à Alexis le titre ^empereur ou de roi; il l'appelait simplement consul, parce qu'il était jeune et n'avait
Î>as plus de vingt ans. Ce langage et son air épouvantèrent 'empereur, la maison impériale et les principaux de la cour. Cependant ils invitèrent le comte à entrer dans la ville ; ils lui firent l'accueil le plus distingué , lui accordèrent les moyens nécessaires pour passer en Asie avec ses troupes , et lui donnèrent des cavaliers pour les guider. L'empereur grec n'avait pas d'autres motifs en lui accordant tous ces honneurs, que de cacher la trahison qu'il machinait pour faire périr l'armée des croisés. En effet, il avait donné ordre à tous les officiers de ne conduire les Francs que par des déserts ou des chemins très-difficiles. Ainsi, ils erraient
quelquefois pendant une quinzaine de jours dans les mêmes lieux , rencontrant toujours des montagnes et des sables , et ne trouvant jamais une goutte d'eau : ce qu'on leur donnait à boire ne paraissait point naturel et avait un goût sale ; et le pain que les conducteurs grecs leur fournissaient , ëtait empoisonné avec de la ebaux , qu'on mettait dans la pâte. Ce genre de nourriture , bien loin de donner des forces , détruisait au contraire , peu à peu , la santé des soldats , et les tenait dans un état d'assoupissement : aussi , vit-on bientôt les maladies porter le ravage dans toute l'armée. Tels furent les moyens qu'employa l'empereur des Grecs pour détruire l'armée des Francs, et se venger des parjures qu'il leur reprochait. »
L'armée du comte de Poitiers fut mise en déroute dans la plaine d'Aulus , et Guillaume se sauva à Antioche avec quatre cents cavaliers. « Là, dit Mathieu, il commença à s'occuper des moyens de se venger des Persans et des Grecs , mais inutilement, puisque son armée de trois cent mille hommes avait été entièrement détruite, une partie ayant été tuée, et l'autre faite prisonnière. »
Sous la date de 1 1 04 , l'auteur, au sujet de l'arrivée en Europe du prince de Tarente , nous raconte la fable suivante : « Bohémond , à son arrivée en Occident , logeait chez une dame , veuve d'un homme appelé Etienne Bol, qui était très-riche et d'une illustre naissance. Au bout de quelques jours , cette dame conçut une si vive passion pour le comte , qu'elle voulut l'épouser. Bohémond refusa son offre avec beaucoup de politesse , et en lui observant qu'il avait promis aux chefs des croisés de retourner bientôt en Asie, pour défendre les chrétiens contre les attaques des infidèles. Malgré ces objections, la dame persista dans son dessein, et comme elle était assez puissante pour le contraindre d'accepter sa main , elle le fît charger de fer et précipiter dans une étroite prison. Quelques jours après , il consentit à satisfaire ses désirs; il fut en conséquence remis en liberté, et l'épousa aussitôt. Il mourut cinq ans après cette aventure , laissant deux enfans mâles , et il ne revint plus en Asie. » Nous n'avons pas besoin de dire ici qu'à son retour en Europe, Bohémond épousa Constance, fille de Philippe Ier., roi de France , et femme séparée de Hugues , comte de Champagne. Il mourut en 1 1 1 1 , ne laissant qu'un seul fils en bas âge.
Après avoir rapporté la mort de Saint-Gilles , comte de Tripoli , le chroniqueur raconte que les habitans $AU-
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Itista (1) , fatiguas des vexations et des cruautës des .troupes chrétiennes qui étaient dans leur ville , songèrent à s'en délivrer ; pour cela , ils appelèrent les Turcs à leur secours , et les reçurent secrètement dans leur ville. Un combat fut livré entre eux et les soldats chrétiens , et ceux-ci périrent au nombre de trois cents. « Ce fut ainsi , dit Mathieu , que Dieu les punit des injustices et des cruautés qu'ils avaient commises. Ils avaient dévasté les jardins et les champs, i>rûlé les arbres et les vignes *, rendu les campagnes stériles et désertes. On ne voyait plus ni joie , ni satisfaction parmi les habit ans ; l'amitié , la confiance et la sincérité étaient étouffées dans tous les cœurs , parce que les chefs les contraignaient à se trahir mutuellement. Outre cela , ces soldats étrangers s'étaient emparés des biens ecclésiastiques ; ils avaient fait fermer les égUses, et chargé de fers les ministres des autels ; enfin , ils ne reconnaissaient plus ni justice, ni religion , et on ne les regardait que comme des 'hommes impies et sans mœurs. Leurs premiers chefs , qui étaient des hommes d'un grand mérite , n'existaient plus , et ceux qui les avaient remplacés étaient au contraire des hommes vils , avares et tout- à-fait méprisables. »
La suite de l'histoire de Mathieu d'Edesse, qui va jusqu'en 1111, n'offre plus rien que nous puissions rapporter dans cette analyse. Nous ne garantirons point l'exactitude de tous les faits <me nous venons de citer ; mais nous ne pouvions guère nous dispenser de donner de l'étendue à cet article. Nous formons des vœux pour que les voyageurs, amis des sciences , puissent découvrir , dans les bibliothèques d'Arménie, des chroniques plus abondantes et plus complètes sur les colonies chrétiennes en Asie.Nous regretterons, en finissant, que l'ouvrage de Mathieu d'Edesse n'ait pas été publié tout entier. Sans doute, les savans pères du monastère arménien de Venise feront entrer l'histoire de Mathieu dans l'édition des chroniques arméniennes qu'ils préparent en ce moment , et dont il a paru trois volumes.
(i) C'est la ville appelée aujourd'hui, par les Arme'niens , Albsdam , et par les Turcs Elbisdan ou Elbosdan ; elle est située sur le bortl de* sources du bras gauche du Seyhan.
Élégie de la ville d' Edesse,
Poëmc prosopopctique en huit chants , sur la prise cVEdesse, qui fut* lieu en ii 44, le a3 décembre, jour de samedi, et la troisième heure, après le lever du soleil ; par Ner$ès.lf, patriarche (V Anne nie , surnommé le Gracieux.
Ce poërae, composé en 1 1 52, et imprimé récemment, par les soins de feu le docteur Zohrab () ), n:a jamais été traduit en français ; nous sommes les premiers à le faire connaître , et nous espérons que l'extrait que nous allons en donner pourra <*tre de quelque intérêt, pour nos lecteurs. La cité d'Edessé est personnifiée dans ce poëme; elle citante ellemême ses revers et ses humiliations , et après avoir exhalé ses soupirs et ses plaintes , elle espère des jours meilleurs en songeant à la valeur et à la piété des Francs.
Dans le premier chant de l'élégie , Edesse. s'adresse à, Jérusalem, cité chérie du ciel, qui. a donné naissance; aux prophètes et au Sauveur des hommes, à Rome , capitale du monde , siège des pontifes , dépositaire des clefs du paradis, vigne d'abondance, nouvel Êden arrosé par le sang des martyrs; elle s'adresse à la ville de. Constantin , placée sur les confins de l'Europe et de l'Asie , fameuse par ses rois et ses pontifes. Edesse , détrônée et captive , confie le récit de ses malheurs aux cités d'Egypte, sl l'opulente Alexandrie , qui vit s'élever comme des palmiers ces élus de Dieu , enfans de la solitude , voués à la pénitence. Les pieux cénobites, répandus dans ces contrées, étaient nombreux comme les cèdres du Liban,; on aurait djt des anges descendus sur la terre. Edesse n'oublie point sa sœur Antioche , résidence de l'évaagéliste Mathieu , séjour des apôtres du, Christ, et lui reproche de l'avoir abandonnée dans les jours de péril. (Le 1 11 1 11 C 6 d'Antioche refusa, de secourir Edesse , menacée par Nourreddin; voyez notre cinquième livre.) « Dans l'éclat de ma prospérité, lui dit-elle , tu étais hère de mon alliance et de mon voisinage, mais aux mauvais jours, tu voulus que je succombasse. Pourquoi m'abandonner aux mains des Baroares ! Ilâtc-toi pendant qu'il en est temps, de me secourir dans ma misère,, et de défendre ma cause qui sera aussi la tienne. »
^i) Paris, t8a8, un petit volume in-oX
Dans le second chant, Edesse s'adresse à la grande Arménie. Cette contrée a perdu ses rois et sa vieille splendeur; l'église d'Arménie , qui avait brillé d'un éclat si pur , a succombe sous les coups des hordes sarrasin.es ; ses enfans, comme les enfans d'Edesse , sont pauvres et orphelins. Toutes ces grandeurs ont disparu comme un songe; elles ont passé comme les fleurs éphémères , ou comme les les flots d'une eau jallissante. Edesse invite l'Arménie à rassembler ses nymphes éplorées, pour chanter tant d'infortunes, tandis qu*elle-même va convoquer tout te genre humain, répandu sur les quatre coins du monde .'Voici le début du chant troisième : « Rabitans de la terre, hommes et femmes, jeunes et vieux, suspendez un moment vos jeux et vos plaisirs , je m'adresse à vous ! Rois et guerriers , princes et seigneurs , oubliez les délices de vos palais ; lévites et pontifes , cénobites des déserts , docteurs sublimes , vierges innocentes , écoutez mes gémissemens et mes malheurs! pleurez le sort d'Edesse , devenue veuve et orpheline ; c'est une femme qui vous parle , laissez toucher vos cœurs. J'ai renoncé à mon voile et à mes robes de parure; j'ai livré aux flammes cette belle chevelure qui flottait sur mes épaules ; je veux meurtrir mon sein et ensanglanter mon corps. Retirée dans une obscure retraite , je finirai mes jours au milieu du deuil et des larmes. La robe noire remplacera chez moi les vêtemens de pourpre. J'ai été déshonorée aux yeux de l'univers , et je suis devenu un objet de pitié pour les passans. » Après avoir rappelé ses beaux jours, ces jours où elle était assise comme une reine sur un trône éclatant , après avoir célébré les vieux créneaux et les murailles qui étaient comme sa couronne, les eaux limpides qui arrosaient ses plaines , la magnificence de ses palais et de ses temples , qui la rendait semblable à une ville céleste, bMie sur la terre, Edesse s'élève contre la nation barbare qui a osé porter la main sur elle, et lui ravir son héritage. En commençant le chant quatrième , elle déplore les égaremens de son peuple ; ses enfans se son t laissé entraîner dans le champ des passions par l'esprit de ténèbres , et Dieu pour les punir a envoyé contre eux les Sarrasins. La ville raconte en ces termes les assauts qu'on lui livra. « Les légions innombrables des Arabes , des Persans et des Syriens , vinrent se rassembler autour de moi , qui étais déjà comme un cadavre sans défense. Pour m'épouvanter , les barbares mirent en œuvre toutes les ruses de guerre qu'ils purent imaginer. Ils élevaient des tranchées, et lançaient sur moi d'énormes pierres , à l'aide de
leurs catapultes. Boucliers, haches, cimeterres, dards, flèches et balistes , tout fut employé contre moi. Cependant, comme les premiers moyens ne leur réussissaient pas , ils eurent recours à une autre ruse pour pénétrer dans mon sein. Ils se mirent, comme les rats, à creuser la terre, afin d'élever des collines et des montagnes auprès de mes remparts ; ils croyaient par là pouvoir brûler les édifices qui ornaient mon enceinte. Mais ils échouèrent dans leurs projets ; les infidèles m'invitaient à cesser une opiniâtre et inutile résistance. Mes braves défenseurs jurèrent alors de ne point se rendre , et de verser jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Ils s'excitèrent les uns les autres à braver les périls et à ne point se laisser séduire par des promesses. » Ici la ville d'Edesse fait prononcer à ces héros un fort long discours sur la gloire et le bonheur de la vie à venir. « Rappellez-vous, disaient-ils entre eux, l'exemple des Machabées et de tous ceux
r* ont immolé leur vie pour la défense de la patrie ou de la ... Le chef de la légion des chérubins est au milieu de nous ; il porte dans sa main la couronne destinée aux braves... Si nous sommes vainqueurs, des guirlandes de fleurs , des chants de triomphe nous attendent; si nous sommes vaincus , Dieu nous recevra dans les palais célestes qu'il a préparés pour ceux qui méprisent la vie pour lui. » Tandis que les guerriers chrétiens parlaient ainsi , ils résistaient à tous les efforts des sarrasins ; les princes et les seigneurs se confondaient alors avec le peuple , tous étaient égaux , tous n'avaient qu'une seule volonté , qn'une seule âme ; tandis qu'à la voix des clers et des évêque, ils combattaient avec ardeur , ( c'est toujours la ville d'Edesse qui parle ) , ils attendaient les secours de la nation , qu'on appelle vaillante (la nation des Francs) ; mais ces secours n'arrivèrent pas. » Ici la ville d'Edesse exprime ses pressentimens et fait entendre une voix plus lugubre; elle raconte dans le Chant cinquième les terribles progrès de son ennemi qui s'ouvrait un chemin dans la place. » Au moment où le soleil commençait à briller sur l'horizon, dit-elle, je crus être entourée d'une sombre nuit, ou d'une épaisse fumée semblable à celle oui s'éleva des ruines de Sodome. Mes murailles étaient déjà renversées , et je tremblais. Mes guerriers , toujours intrépides , refusèrent de prendre la fuite ; ils demandèrent la victoire ou la mort , et tombèrent sur les barbares comme la foudre. Le clergé avait ses habits sacerdotaux , et s'avançait tout arme contre l'ennemi. Les vénérables évéques , la croix à la
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main , bénissaient le peuple , et l'animaient au combat en lui promettant des récompenses et les palmes de la victoire. Les infidèles avaient des crieurs qui menaçaient les lâches et les traîtres , et qui promettaient aux braves des trésors et des dignités. C'était alors qu'il fallait voir mes guerriers invincibles se battant à l'entrée de la cité , corps à corps avec les ennemis... Une multitude de barbares et de Juifs inondait les environs de la ville. » Bientôt on livra un assaut général, et les Sarrasins parvinrent à se rendre maîtres d'Edesse. Combien fut alors tragique la scène des combats! Tout ce qui se présente devant l'ennemi , est passé au fil de l'épée. Le glaive des Sarrasins n'épargna ni les enfans à la mamelle ni les vieillards à l'agonie. Les petits garçons se jetaient dans les bras de leurs mères ; de petites filles se cachaient sous les vêtemens de leurs parens éperdus. Les uns priaient Dieu , les autres fondaient en larmes , tous s'embrassaient avant de mourir ; les morts restaient dans les places publiques , étendus pêle mêle et livrés aux chiens; les vainqueurs se partageaient les femmes et les richesses du peuple dispersé. Tout le clergé périt; l'archevêque latin mourut en montrant le courage de Machabéc ou du pontife Cléasar. L'évêque arménien se sauva par miracle , mais tous ceux qui le suivaient furent tués. Le poète Nersès n'a pas la force d'achever cet horrible tableau , et termine là son cinquième chant. Dans le chant sixième , la ville d'Edesse parle de la citadelle tombée au pouvoir des Barbares, du massacre de la garnison, du, pillage et de la désolation générale ; les bijoux des femmes , les meubles précieux, les ornemens sacerdotaux et les richesses des églises , devinrent la proie des soldats de l'islamisme; ils renversèrent les autels, mirent en pièces les ehefs-d'œuvres de l'art; leurs prêtres montèrent au haut des clochers, pour faire entendre ces paroles profanes : « 0 Mahomet, prophète du ciel, nous t'apprenons que nous venons de remporter aujourd'hui une victoire signalée en ton nom et que nous avons repris une terre qui t'appartenait. Nous avons détruit ce peuple qui adorait la pierre , et nous avons versé le sang chrétien , pour obéir à ta loi. Et toi , grande ville de la Mecque, nous t'apprenons la nouvelle que nous venons de convertir à la pierre noire de ton temple , cette nation égarée par son attachement ;\ Jésus et à la croix. » Après cette proclamation , commencèrent les festins, les orgies et les scènes de débauches; les Turcs se baignaient dans le sang de leurs victimes , ils leur
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irradiaient le cœur , pour le dévorer ; ils faisaient raser et empaler des têtes , pour les envoyer jusque dans le Korasan; le temple dédié à saint Jean-Baptiste, les autres églises , devinrent la demeure des payens , ou furent converties en étables à l'usage des chevaux , des chameaux et des ânes. Les Turcs réservèrent les plus belles captives pour le roi de Perse et le calife de Bagdad , l'apôtre de la foi musulmane. Au milieu de son récit, la ville d'Edesse déplore les calamités de son peuple, trop long-temps adonné au luxe, aux plaisirs, mais livré à la domination d'un peuple plus dissolu que les chrétiens. » 0 successeur de Mahomet, écrivaient les Sarrasins à leur calife , nous venons de supprimer le culte de la croix et de renverser la puissance des trinitaires ; rappelle-nous dans la prière de vendredi. » Ainsi ils se vantaient d'avoir fait quelque chose pour le culte de leur Dieu, et se livraient à toutes sortes de scanles. Le sixième chant de l'élégie arménienne se termine par des reproches adressés aux habitans d'Edesse, qui n'avaient point pratiqué l'évangile ; Dieu n'exige pas seulement la foi, mais les actions ; la croyance est un automate, que la vertu seule peut animer.
Le septième chant commence par des imprécations contre les vainqueurs d'Edesse; la matrone des cités leur reproche leurs barbaries , et les menace des malédictions de Dieu ; elle croit voir l'ange exterminateur les chasser à coup de hache dans l'abîme infernal; d'un côté, elle montre les Barbares condamnés au feu avec leurMahomet,et de l'autre les enfans du Christ, les défenseurs de la foi , jouissant des félicités éternelles,Edesse parle à ses défenseurs qui sont montés au ciel, elle les invite a jouir de leur gloire, du bonheur du diadème, et du cortège des anges qui paraîtra à l'orient le jour du jugement universel. Dans le huitième et dernier chant , la cité plaintive s'adresse à ses enfans qui ont survécu et les invite à se réunir contre leur ennemi; elle leur annonce que les Francs reviendront en Asie, et pousseront leurs conquêtes jusqu'au Korasan. Alors les chrétiens seront délivrés et les églises rétablies : les chrétiens captifs reviendront dans leurs pays, montés sur des chars ae triomphe et sur des chevaux superbes. Edesse reprendra ses habits de fête , et préparera pour le retour de ses enfans , des festins, des danses et des cérémonies nuptiales.
En terminant son élégie, le patriarche Nersès implore l'indulgence des lecteurs en faveur d'un poème qu'il n'a
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composé que pour consoler ses frères, et pour les porter à la pratique du bien.
Nous avons fait cet extrait d'après une traduction littérale de M. Cirbied , qui nous a été communiquée en manuscrit. Cette production arménienne offre peu d'intérêt , comme ouvrage littéraire. L'idée de faire parler la ville d'Edesse a sans doute quelque chose de poétique, mais cette fiction se prolonge trop long-temps , et la monotonie qu'elle répand sur le poëme n'est rachetée ni par l'éclat des images ni par l'originalité du style. Au reste nous ne considérons ici l'élégie de Nersès que comme un ouvrage renfermant des faits qui appartiennent à l'histoire des Croisades , et, sous ce rapport, nous n'avons pu l'oublier dans notre recueil. On peut consulter, pour le siège et la ruine d'Edesse, Guillaume de Tyr et la chronique syriaque d'Aboulfarage , analysée dans la quatrième partie de la Bibliothèque des Croisades , paragraphes 16 et 18.