PREMIÈRE COLLECTION
Ecrivains de V Histoire germanique , par Burcard
Gotthelf Struve (1 ).
Le premier volume de ce Recueil contient plusieurs chroniques où les croisades ne sont pour ainsi dire qu'indiquées,
(i) Rcrum Gefmanicorura scriptores, etc., curante Burcardo Gotlelfio Sti m io Argentoretij 1717, 3 vol. in-fol.
et sur lesquelles nous ne pouvons nous arrêter : tels sont la chronique de Mathieu , maréchal de Bappeinheim ; une autre chronique d'Autriche , qui paraît faire partie de ce premier ouvrage , et l'extrait de l'ancienne chronique de Ratisbonne, que Struve croit être d'Hermann, abbé d'Altabé. On trouve dans cet extrait , sous la date de 1 096 , un petit récit du départ des premiers croisés , intitulé : expédition étonnante et inouie {mira et inaudita expeditio), « Il partit, dit » l'auteur, de diverses provinces et de divers états une » infinité d'hommes, qui étaient comme poussés par un mou- » vement de l'âme (motu mentis compuncti) à combattre les » persécuteurs de Jérusalem. C'étaient non-seulement des » guerriers., mais des évêques et des abbés , des clercs et des » moines , des pères de famille qui abandonnaient leurs » affaires , leurs femmes et leurs eufans. Tous , se confiant » dans leur nombre, forcèrent en plusieurs villes les Juifs à » se faire baptiser, ou les tuèrent. Quelques-uns de ces Juifs » se tuèrent eux-mêmes. La multitude des pèlerins s'aug- « mentant sur la route , ils s'éloignèrent grandement de leur >» but; car ils commencèrent dans la Hongrie et les proviuces » adjacentes à vivre de pillage et à se livrer à des excès. » (Il paraît, suivant l'auteur, que les pèlerins ne s'étaient pas éloignés de leur but en tuant les Juifs , car il ne leur en fait aucun reproche ; selon lui , ils ne commirent des excès que lorsqu'ils pillèrent les Hongrois). Voyez ce que dit à ce sujet Fabbé Ekkard (collection amplissime de Martène. } « Les barbares, qui ne purent les supporter, les massacrèrent » ou les noyèrent , et réduisirent en servitude les femmes » et les enfans qui les suivaient. Aux premières heures de la » nuit, les Hongrois, sortant de leurs demeures , tombèrent » sur les pèlerins qui dévastaient les lieux d'alentour et fai- » saient ainsi des choses si contraires au but de leur péleri- » nage. Ce jour-là ils eu tuèrent une multitude innombrable; » le reste se dispersa. »
La chronique remarque que le 7 des ides d'août , il y eut une éclipse de lune qui fut plus forte que de coutume. Du reste , l'auteur ne fait qu'indiquer la prise de Nicée , d'Antioche et de Jérusalem.
Sous le même titre de cette chronique de Ratisbonne , vient une partie de celle des monastères de Saint-Ulric et.de Saint-Afre (l) ; il y est question , mais sans aucun détail, de l'expédition de Frédéric Ier , des préparatifs de la croisade
(t) Alla pars chronicœ roonasterii SS Ulricict Afr«E, p. Sog.
de l'empereur Henri , en 1 1 95 , de celle de 1217, de la prise de Damiette , l'année suivante , de la reddition de cette place trois ans plus tard, du concile de Lyon en 1245 et de la première croisade de saint Louis. L'auteur s'est un peu plus étendu sur le concile de Lyon , et l'éditeur a rapporté en note divers passages d'auteurs contemporains qui accusent ou justifient Frédéric du crime de blasphème. Il fait remarquer que ce chef d'accusation ne fut point porté dans la sentence d'excommunication prononcée au concile, mais bien dans une lettre du pape écrite après le concile.
Les Annales de Henri S tenon (1), moine d'Altahé, offrent sur la mort de saint Louis, en 1272, quelques détails déjà connus ; elles en ajoutent d'autres que nous allons rapporter sur les événemens <jui suivirent l'arrivée de Charles , roi de Sicile , en Afrique :
« Quoique les Sarrasins, disent- elles , fussent en plus » grand nombre que les chrétiens , ils n'osaient cependant » se mesurer avec eux dans un combat général, mais ils » leur causaient beaucoup d'incommodités par des einbû- » ches et des moyens qu'on n'a pas coutume d'employer à j» la guerre. En voici un cntr'autres : Ce pays est très-sa- >» bloneux , et dans les temps de sécheresse il est couvert >» de poussière. Les Sarrasins placèrent plusieurs milliers » d'hommes sur une montagne voisine du camp des croisés , j> et lorsque le vent soufflait de ce côté , les Sarrasins « remuaient le sable et la poussière qui incommodaient fort » les chrétiens. Mais enfin , quand la pluie eut abattu la » poussière , les chrétiens, qui avaient diverses machines do « guerre , résolurent d'attaquer Tunis par terre et par eau, >» Les Sarrasins , voyant leurs dispositions , fuient saisis de v crainte et traitèrent avec eux. »
Après avoir rapporté le traité de paix qui fut conclu , et que nous avons fait connaître dans l'histoire des croisades , les annales parlent de l'arrivée du prince Edouard , d'abord sur les côtes d'Afrique , ensuite à Saint-Jean d'Acre , de l'assassinat tenté sur sa personne , etc. Elles donnent peu do détails sur le concile ae Lyon , tenu en 1274, et sur la ruine d'Acre en 1291.
A l'occasion de la mort de l'évêque de Salzbourg , arrivée en 1305, les annales copient des lettres du pape Nicolas IV, datées de 1292, par lesquelles le souverain pontife ordonnait à ce prélat de faire tenir des conciles provinciaux, oi\ Ton aviserait aux moyens de venir au secours de la Terre-
(i) Annales Hcnrici Steronis monachi Altahae in ferions , p. 555,
Sainte. En parlant du concile tenu à Vienne en 131 1 , elle** disent que « le pape Clément V chargea les frères hospitaliers » de Saint-Jean de Jérusalem de faire prêcher la croisade dans » toute la chrétienté. Plusieurs milliers de chrétiens se croi- » sèrent; mais lorsqu'ils furent arrivés au palais du pape » . (ad curiam papas) % ce pontife les dégagea de leur serment , » et leur ordonna de retourner chez eux. »
Les deux chroniques du premier volume de Stfuve qui méritent de fixer plus particulièrement notre attention , et qui demandent une plus longue analyse, sont les annales du moine Godefroy , et le récit de l'expédition de Frédéric Ier. en Asie, par Tagenon.
Annales de Gode f roi , moine de Saint-Pantalèon , a
Cologne (1).
L'auteur de ces Annales vivait du temps de l'empereur Frédéric II. Son ouvrage contient un récit abrégé des croisades qui ont eu lieu pendant le règne des deux empereurs Frédéric Ier. et Frédéric II. Le style de cet historien est comme celui de la plupart des chroniques du temps ; il ne s'anime jamais , soit qu'il raconte des événemens extraordinaires ou des événemens malheureux , et son récit n'est parfois interrompu que par des réflexions pieuses qui n'annoncent guères que la résignation d'un bon chrétien. Nous devons dire néanmoins qu'il est en général remarquable par son exactitude , et qu'il nous a conservé un grand nombre de nièces diplomatiques, qui sont d'une grande utilité pour 1 histoire.
Godefroi , dont la chronique commence à Tannée 1 1 62 , ne parle de la Terre-Sainte qu'à la date de 1 173. Il nous apprend que Henri , duc de Saxe , se rendit à Jérusalem , suivi de cinq cents chevaliers. Le chroniqueur se borne à dire que le noble pèlerin allemand obtint d'un prince musulman la liberté de plusieurs captifs chrétiens. Dans la même année, le roi du Caire (Babyloniœ) envoya une ambassade à Frédéric Ier. pour lui demander sa fille en mariage ; il promettait de se faire chrétien avec tous ses sujets; Frédéric accueillit les ambassadeurs musulmans, et les retint en Occident pendant plusieurs mois , leur permettant de visiter les villes de son empire, et d'observer les mœurs et les usages de ses peuples. Les historiens arabes par-
(i) Godefridi monachî Sancti Pantaleonîs apud coloniam Agrippintn* Annales , etc. » ( t. I , p. 335 ).
lent de cette ambassade, mais il est difficile de croire que le sultan du Caire ait promis de se faire chrétien , lui et ses sujets, surtout lorsqu'on voit dans la même chronique, 1 1 74, des ambassadeurs de Je'rusalem venir à la rencontre de Frédéric aux pieds des Apennins , lui offrant plusieurs présens , des pommes d'or remplies de musc , et sollicitant de puissans secours contre les attaques et les menaces continuelles des païens, qui voulaient détruire l'empire chrétien d'Orient.
Godefroi ne parle plus des colonies chrétiennes qu'à l'année Il 87, où il raconte la bataille de Tibériade et l'invasion de Saladin. « Cette année, dit-il, la voix de la tourterelle » {vox turturis) vint frapper de ses sons lamentables les » frontières des chrétiens et les extrémités du monde, m L'auteur rappelle ici la lettre adressée par le précepteur du temple au pape Urbain, et il ajoute qu'une lettre semblable fut écrite à Frédéric, empereur des Romains. A la nouvelle des derniers désastres de la Terre-Sainte , le pape envoya en France , et dans les pays au-delà des Alpes , Henri d'Albano , cardinal évêque , avec un député du royaume de Jérusalem , afin d'exhorter tout homme en état de porter les armes à entreprendre le pèlerinage d'outre-mer pour l'amour du Christ et la délivrance de la croix. Dans cette année, 11 87, on vit au temps de la moisson de petits globes de feu se succéder rapidement et raser la terre, ce que plusieurs regain dèrent comme le pronostic d'une expédition à Jérusalem. Dans le même temps, il y eut une éclipse de soleil qui dura depuis la sixième heure jusqu'à la huitième. L'année suivante , quelques-uns affirmèrent avoir vu trois lunes dans une même nuit ; sur ces trois lunes on avait remarqué une tache blanche traversée au milicu< par le signe de la croix. Au dimanche de lœtare de la même année, il se, réunit à Mayçnce une assemblée solennelle de tous, les princes d'Allemagne , des principaux du clergé , de la noblesse et du peuple. L'empereur et le roi des Romains son fila l'avaient nommée d'avance la diète ou la cour de Jésus-Christ {curia Chrisli). Le cardinal Henri d'Albano, légat du pape, y assista. Frédéric ayant demandé à cette assemblée s'il lui convenait de prendre la croix sur-le-champ ou d'attendre l'année suivante , on lui répondit par acclamation qu'il ne devait point différer de se croiser ; il reçut donc la croix des mains de l'évêque de Wurtzbourg ; tous les assistans applaudirent à cette sainte détermination en versant des larmes de joie. L'évêque de Mastreicht , le comte de Gueldrç, et d'autres qu'on n'ayait pu mettre d'accord aupa-
ravant , se réconcilièrent alors , sans autre médiateur que l'esprit de Dieu , et plusieurs d'entre eux firent le serment de marcher contre les infidèles.
L'empereur envoya l'archevêque de Mayence auprès du roi de Hongrie pour préparer la route des croisés , et pourvoir à l'approvisionnement de l'armée chrétienne. A son retour , l'archevêque dit qu'il avait été réglé qu'on donnerait par jour aux Hongrois un marc pour la nourriture de cent chevaux , et autant pour quatre gros bœufs. On voit par ce récit de Godefroi, qu'on ne manqua point de prévoyance dans cette troisième croisade comme dans celles qui avaient précédé ; ce qu'on va lire prouve que Frédéric n'avait négligé aucun des moyens de la prudence humaine, et que des négociateurs habiles avaient partout devancé les soldats* Vers le temps de l'Ascension, Henri, comte de Hollande, fut envoyé par l'empereur d'Allemagne auprès de Saladin. Frédéric déclarait au sultan du Caire qu'il allait rompre l'alliance naguère Contractée avec lui, qu'il ne pouvait plus être son ami, et que tout l'empire romain se lèverait pour lui faire la guerre , s'il n'abandonnait promptement Jérusalem et la To/re-Sainte , s'il ne rendait la Croix du Seigneur, qu'il avait enlevée, et s'il ne se hâtait de donner satisfaction pour tous les chrétiens qu'il avait tués ou faits prisonniers* Cette ambassade , que les chroniqueurs rapportent avec une grande simplicité, mais sur laquelle ils ne donnent aucun détail, est un des plus beaux spectacles des temps de la chevalerie. Il ne nous reste que ta lettre de Frédéric et la réponse de Saladin, qui ont été recueillies par plusieurs chroniques contemporaines. (Voyez Gauthier VinisaUf). Frédéric fit partir en même temps Godefroi de Vissembach, et le chargea d'aller auprès du sultan d'Icône , son ancien allié , pour le prévenir du passage des croisés Teutons a travers l'Asie mineure. Le sultan répondit d'une manière très-favorable , mais l'événement ne tarda pas à prouver que ses paroles n'étaient pas sincères. Une ambassade fut envoyée aussi à l'empereur grec Isaac , qui , rempli , selon sa coutume , du poison de la malice, n'accueillit ni ne congédia les ambassadeurs comme il convenait. (Voyez pour eette ambassade la lettre de l'évêque de Passaw , la relation de Tagenon et celle de l'anonyme. )
L'empereur écrivit avant Noël aux princes de l'empire qui s'étaient croisés, pour les avertir de se rendre à Ratisbonne le jour de Saint-George, et de se tenir prêts à partii*, parce qu'ils devaient de là Se mettre en marche contre Saladin ; depuis Noël jusqu'à la mi-carême, des troupes de
DES chois a m: s.
croisés à pied et à cheval , aussi nombreuses que les étoile* et le sable de la mer, couvrirent les grandes routes et tous les bords du Rhin ; Godefroi remarque ici qu'il n'y eut qu'un très-petit nombre de croises qui purent passer la mer, le roi de Sicile ayant défendu , sur la demande de l'empereur, que les pèlerins s'embarquassent dans ses ports , parce que les vivres leur auraient manqué, et que les premiers qui auraient passé n'auraient pu rien entreprendre avant l'arrivée des princes et de l'empereur lui-même ; cependant le même chroniqueur nous dit daus un autre endroit de son histoire qu'on avait construit à Cologne quatre vaisseaux qui portaient chacun quinze cents hommes , pourvus d'armes de toute espèce et de vivres pour trois ans. Il ajoute qu'à la mi-carême , des vaisseaux , arrivant de toutes parts et se réunissant ensemble , déployèrent leurs voiles et mirent en nier. Après dix jours d'une navigation heureuse (nous suivons toujours notre chroniqueur), ils abordèrent à la terre de Saint- Jacques en Calice. Ils étaient au nombre de soixante et portaient plus de dix mille guerriers. Les croisés montés sur cette flotte , ayant débarqué sur un terrain aride, se mirent en marche pour aller prier saint Jacques. Mais le bruit s'étant répandu dans le pays qu'ils voulaient enlever de force le chef de ce saint , les habitans de Coinostelle se rassemblèrent pour leur interdire l'entrée du eu où reposait l'apôtre ; il y eut à cette occasion quelques
{►élerins de tués ; mais par l'intervention d'hommes prudens, e tumulte s'apaisa. La (lotte, remettant à la voile, se dirigea vers les côtes d'Afrique , où les croisés s'emparèrent d'une ville populeuse nommée Albur, qu'ils livrèrent au pillage $ et dont les habitans furent massacrés ; la flotte arriva ensuite dans la Terre-Sainte.
Godefroi , revenant à l'armée qui devait marcher sous les ordres de l'empereur, rapporte que le jour de Noël on vit arriver mille fantassins et cinq cents cavaliers , envoyés par le sultan d'Icône. Le prince musulman envoyait ce grand nombre de guerriers auprès de Frédéric , afin d'inspirer plus de confiance. U promettait d'être lui et les siens aux ordres de l'empereur et de son armée. (Le sultan d'Icône, dont il est ici question , est mentionné par l'historien des Attabecks , qui l'appelle Kilig-Arslan. Nourredin l'ayant accusé de suivre la secte des philosoplies , il fut obligé de renouveler sa profession de foi musulmane. L'historien arabe Boheddinlui reproche d'avoir été l'ami des Allemands, et d'avoir favorisé leurs expéditions. Il fut à la fin dépouillé par ses fils de son autorité. Ces circonstances paraissent
avoir été ignorées de tous les chroniqueurs d'Occident. Voyea les auteurs arabes.) Dans le même temps qu'arrivaient les ambassadeurs d'Icône (nous reprenons le récit de Godefroi), vinrent des envoyés du roi de Servie , qui faisait les mêmes promesses. Frédéric accueillit ces ambassadeurs avec la plus grande magnificence , glorifiant Dieu de l'honneur que lui faisaient des princes qu'il n'avait jamais entendu nommer.
La chronique de Godefroi parle assez longuement du départ de l'empereur et de son armée. D'après son récit, cette armée était de trente mille hommes , dont quinze mille cavaliers d'élite. Frédéric passa les fêtes de la Pentecôte à Presbourg, et tint dans cette ville une diète où la paix publique fut jurée. Dans cette assemblée, on fit des lois contre tous ceux qui violeraient la paix et la justice ; on s'occupa aussi de faire des réglemens sévères pour maintenir l'ordre et la discipline parmi les pèlerins. Le roi de Hongrie, venu au-devant de l'armée qui allait 'traverser ses états , offrit à l'empereur une tente d'un grand travail , que trois chariots pouvaient à peine transporter ; le monarque hongrois prit toutes les mesures nécessaires pour que les croise's ne manquassent point de vivres sur leur route. Quand l'armée arriva à la ville de Saint-Georges ( Strigonium ou Grau), elle trouva un vaste édifice tout rempli de farine ; chacun , dife le moine Godefroi, pouvait en prendre à discrétion. Arnold de Lubec , qui rapporte le même fait, dit que l'empereur fié distribuer toute cette farine au pauvre peuple , pauperi po^ pido. Notre chroniqueur est du petit nombre des historiens de cette époque qui ne négligent point de parler des mesures qu'on prenait alors pour assurer la subsistance et la marche d'une armée. 11 nous apprend que Frédéric séjourna huit jours kBrcuideis ou Brandusiiim, pour se procurer des voitures de transport etautres choses nécessaires pour la route. Peu de temps après , l'empereur tint à Belgrade une cour de justice, où deux gentilshommes d'Alsace furent condamnés a être décapités, pour avoir manqué aux lois de l'hospitalité. Cette sévérité ne satisfit point les Bulgares , qui exercèrent toutes sortes de barbarie envers les pèlerins. Ils empalèrent un habitant d'Aix-la-Chapelle qu'ils avaient fait prisonnier. Godefroi ajoute que cinq de ces barbares furent pris et pendus. Ce fut ainsi qu'on traversa la Bulgarie.
Nous ne suivrons point notre chroniqueur dans tout ce qu'il dit des querelles qui s'élevèrent alors entre l'empereur grec et l'empereur Frédéric ; nous dirons seulement qu'avant d'entrer dans la Grèce, l'empereur d'Allemagne avait envoyé à Coustautinople Rupert de Nassau et Waleram, avec
cinq cents cavaliers , pour demander le libre passage à travers les terres de l'empire grec. Ces députés furent d'abord bien accueillis; mais comme par leur nombre ils ressemblaient moins à une ambassade qu'à une armée , ils inspirèrent des défiances , peut-être des alarmes ; le huitième jour de leui? arrivée, ils furent mis en prison. Cependant l'armée des» croisés s'avançait toujours ; arrivé sous les murs de Nicopo» lis, Frédéric reçut des ambassadeurs de la part d'Isaac, qui lui mandait qu'il se portait bien , et rien de plus ; une autre ambassade vint lui dire qu'après Dieu , l'empereur grec était lo roi des rois ; une troisième députation lui déclara que s'il voulait remettre l'empire romain dans les mains du roi de Grèce , on lui donnerait sûreté pour traverser le pays. L'empereur répondit : « J'irai avec le Christ et mes frères qui » m'accompagnent pour la délivrance de la croix , et j'ai la » confiance que je n'aurai pas besoin de faire un pareil » traité », et il renvoya en paix les ambassadeurs. Les croisés entrèrent alors dans la ville de Philipopolis , et les commissaires de l'empereur distribuèrent les logemens comme il convenait à chacun. On peut voir par là quel était l'ordre établi dans l'armée des pèlerins. Comme des Arméniens apportaient chaque jour des provisions , Frédéric ordonna de les respecter, et quelques-uns d'entre eux ayant été dépouillés, les coupables furent décapités en présence de l'armée et du peuple. « Frédéric , dit à ce sujet Godefroi , était si sé- » vère dans ses jugemens , qu'il n'avait égard ni à la qualité » des personnes , ni aux prières de qui que ce fût ; car il » savait que c'est nuire aux bons que d'épargner les mé- » chans , et que la facilité du pardon est un encouragement » à mal faire. »
Quand l'empereur grec sut que les croisés étaient entrés dans Andrinople , dans Dimotique , et qu'ils ravageaient ses villes et ses provinces , il envoya demander la paix ; il remit en liberté les ambassadeurs allemands ; ceux-ci , de retour à l'armée de Frédéric, furent reçus comme des hommes qu'on croyait morts et qui venaient de ressusciter. L'empereur Isaac envoya trois cents galères de plus qu'il n'avait promis , tant il était impatient de placer la mer entre lui et les pèlerins. Le passage dura sept jours ; lorsqu'il se fut assuré que tout le monde était embarqué , Frédéric monta sur le vaisseau royal, et quand il se vit sur l'autre rive au milieu des siens , il s'écria : O mes frères , soyez pleins de Jorce et de confiance , car toute la terre est maintenant entre nos mains. Fratres confortamini et confiditc, omnis terra in manu nostra est.
Lorsque les croisés entrèrent sur les terres des Turcs, l'empereur défendit de les attaquer ; mais voyant que son armée se mutinait contre lui , à cause des aggressions multipliées des barbares, il donna le signal de la guerre. Godefroi décrit la marche des croisés à travers des contrées désertes , des régions inconnues , tourmentés par les Turcs , qui tantôt fondaient sur eux comme des nuées de sauterelles , et tantôt , de la cime des montagnes , faisaient rouler sur les chemins des pierres dont ils avaient rempli des chariots. Ce
3u'il y a de plus remarquable dans le récit de ces périls et e ces combats , c'est que les chétiens Savaient pour guide qu'un prisonnier turc , auquel ils avaient laissé la vie à condition qu'il conduirait l'année. On se rappelle à ce su jet que dans la première croisade les Grecs venaient de toutes parts au-devant des pèlerins , et que leurs secours aidèrent beaucoup les croisés dans leur marche. Depuis cette époque, le nom seul des Francs et des Latins faisait fuir la population grecque, qui ne se montrait plus à l'aspect des soldats de la croix , et voilà pourquoi le passage des armées chrétiennes à travers l'Asie mineure devint dans la suite si périlleux, si diffice, qu'on fut obligé d'y rononcer. Un grand combat, poursuit Godefroi , fut livré le second jour de la Pentecôte sur le chemin d'Icône. Les croisés, espérant en Dieu, invoquant saint Georges, en vinrent trois fois aux mains avec les ennemis , et en firent un grand carnage» « Dieu voulut (nous citons le chroniqueur allemand) se » manisfester ce jour-là ; car les guerriers chrétiens virent » saint Georges avec une multitude de cavaliers vêtus de >» blanc , montés sur des chevaux blancs. Quelques-uns as- » surèrent par serment que saint Georges avait renversé » d'un coup de lance le fils du prince d'Icône , qui commau- » dait l'armée des infidèles. » Ce fut à la suite de cette bataille que les chrétiens entrèrent dans ïconc. On doit regretter ici que la chronique de Godefroi nous donne si peu de notions sur les nations turques qui combattirent les chrétiens : nous croyons devoir renvoyer nos lecteurs à la chronique de Ricobaldo , qui fait connaître les peuplades barbares qui habitaient à cette époque l'Asie mineure ; { voyez les extraits de Muratori.) Au reste, les Turcs n'étaient pas les seuls qui redoutassent le passage des chrétiens sur leur territoire. Lorsque les croisés marchaient vers Antioche , Léon d'Arménie vint leur offrir une grande quantité de vivres , non par luananité ni par affection pour les nôtres , mais pour leur ôter la pensée de venir en clierchcr dans son pays. Avant de parler avec Godefroi de la mort de
Frédéric , qu'il nous soit permis de faire une réflexion qui frappera sans doute l'esprit de nos lecteurs. En lisant les chroniques qui parlent de l'expédition des Allemands , on «'étonne des précautions prises contre les dangers et les maux inséparables d'une guerre lointaine , et cependant aucune armée ne fut jamais plus malheureuse, et ne périt
Cus misérablement. La seule croisade qui ait réussi , c'est première , c'est précisément celle pour laquelle on n'avait rien prévu. Si on interrogeait à cet égard nos vieux chroniqueurs , ils ne manqueraient pas de répondre que la Providence l'a voulu ainsi et que Dieu s'est réservé par là toute la gloire des triomphes remportés sur les infidèles. Nous avouons humblement que nous n'avons pas aujourd'hui de meilleurs explications à donner. Godefroi raconte brièvement la fin déplorable de Frédéric, qui voulut se baigner dans le Selef , et mourut frappé dans l'eau d'une mort subite ; « ainsi, ajoute l'historien, l'ordonna celui qui ôte la vie aux » princes ; cette mort fut d'autant plus étonnante que la ri- » vière n'était pas profonde, et qu'on pouvait la passer à >» gué; mais Dieu, au pouvoir de qui personne ne peut ré- » sister , et sous lequel fléchissent ceux qui portent le » monde, fit ce qui lui plut, et le fit avec justice, suivant » ses volontés inflexibles et immuables, mais non avec mi- » séricorde, s'il est permis de le dire, eu égard à l'état de » l'église sainte et à la dévastation journalière de la terre » de promission. » Après cette réflexion toute religieuse, Godefroi essaye de décrire la douleur qu'il éprouve lui-même , et qu'éprouvèrent les croisés ; mais la plume lui tombe des mains (stylus noster déficit) , l'expression lui manque (sermo mutits est) t pour rendre le désespoir d'une armée menacée de tous les maux de la guerre et qui n'avait plus de chef.
Après la mort de l'empereur , l'armée reconnut pour chef, Frédéric, duc de Souabe, plein de courage et de prudence ; elle s'avança jusqu'à Antioche où elle se reposa pendant liuit semaines; elle alla ensuite jusqu'à Tripoli et à Tyr ; mais elle n'y arriva qu'en éprouvant beaucoup de perte. De Tyr , elle se rendit à Acre , où le duc Frédéric mourut ; on peut juger de la piété de ce prince, par la réponse qu'il fit aux médecins, qui, pour le guérir, lui conseillaient d'user des plaisirs de l'amour. « J'aime mieux mourir, dit-il , que » de souiller mon corps dans le saint pèlerinage. Beaucoup » de croisés allemands , que Godefroi appelle les pauvres élu »> Cfuist, ayant perdu leurs chefs , et ne sachant plus que de- » venir, s'en allèrent à Caïphas, d'où ils furent obligés de » revenir au camp des chrétiens. Enfin désolés , et sem-
» blables à des brebis sans pasteur , ils se dispersèrent. Cha- » cun reprit le chemin de son pays , à commencer par les » gens les plus sensés ; ainsi , par la volonté de Dieu , » sans lequel rien de bien ne s'entreprend, rien de saint » ne s'achève, cette armée si florissante se dissipa comme » l'ombre. » Godefroi , qui décrit de la sorte la fin de celte puissance qui avait fait trembler l'Asie, ne dit presque rien de la prise de Saint-Jean d'Acre ; il remarque seulement qu'au dernier assaut les rois de France et d'Angleterre avaient promis un sol à celui qui ferait tomber une pierre des fortifications de la ville, et que les remparts ne tardèrent pas à s'écrouler. Notre chroniqueur parle comme Gautier Yinisauf de la vieillesse étonnante de l'émir Karacous, qui vivait, dit-il, du temps de Godefroi de Bouillon , et qui , lorsqu'il fut fait prisonnier dans la ville d'Acre , avait 260 ans. Nous nous contenterons de faire observer que les historiens arabes ne rapportent rien de semblable. Godefroi ne parle plus de la troisième croisade.
On a droit de s'étonner qu'un historien allemand ne dise
Îiresque rien des expéditions entreprises sous le règne de Ienri YI , et qu'il se contente de rapporter i°. la lettre que ce prince adressa aux archevêques, abbés et prélats des églises d'Allemagne, pourjeur annoncer que dans une assemblée tenue àBari, il avait résolu d'envoyer dans la Terre- Sainte quinze cents chevaliers et autant de sergens à ses dépens, promettant de donner à chaque chevaliers, trente onces d or et des provisions pour une année. Cette lettre était datée de Trani, le 2 des ides d'avril 1 195 ; 2°. la lettre que le duc de Lorraine adressa à l'archevêque de Cologne sur l'expédition dont il était le chef, et dans laquelle se trouvaient l'évêque de M ayence , le landgrave , le comte palatin et plusieurs autres princes croisés. Ces deux lettres se trouvent aux pièces justificatives du tome m de l'histoire des croisades.
Mais sous la date de 1 205 , le moine Godefroi rapporte deux lettres importantes relatives à la prise de Constantin nople par les Latins. La première est adressée au duc de Brabant par le comte de Saint-Paul , un des chefs de l'expédition; la deuxième est du comte Baudouin , élu empereur, à l'archevêque de Cologne ; c'est la même que celle que ce prince adressa au pape. Comme nous n'avons sur ce grand événement qu'un très- petit nombre de documens, savoir : 1°. les mémoires de Yillehardhouin ; i°. l'historien Nicétas, dont l'analyse se trouve dans la collection des historiens grecs^ et 3°. la chronique de Gunthen, également analysée
dans la collection de Ganisius , tome II de la Bibliothèque des croisades ; nous allons donner quelqu'é tendue à la lettre du comte de Saint-Paul.
« Vous saurez , dit le comte de Saint-Paul au duc de Bra- » bant , qu'Alexis , fils d'Isaac , empereur de Constantinople, » et détrôné par son frère , qui lui a fait crever les yeux , est » venu uous trouver a Corfou ; que là , il nous a tous prié » à genoux et en répandant des larmes d'aller à Constantino- » pie et de lui prêter secours pour chasser son oncle du trône » qu'il avait usurpé par un si grand crime. Cette demande » excita parmi nous une grande dissention et un violent » tumulte. Tous criaient qu'il fallait aller à Acre. Vingt tout » au plus furent d'avis de l'expédition de Constantinople ; » de ce nombre étaient le marquis de Monferrat, le comte de 9 Flandre, le comte Louis et d'autres dont je tais les noms pour » le moment. Us prouvèrent évidemment à toute l'armée que » la route de Jérusalem était inutile et dangereuse pour tous, » parce qu'ils étaient pauvres , sans provisions , et qu'il n'y » avait personne parmi eux qui eût à sa solde des chevaliers » et des sergens , ou qui pût faire transporter des pierriers » ni autres machines de guerre ; enfin , on se rangea avec » beaucoup de peine à notre avis (il paraît que le comte de » Saint-Paul était aussi de cet avis, car il dit nobis acquierunt), » mais à condition qu'on ne resterait pas plus d'un mois à » Constantinople , à moins que ce ne fût volontairement. II » fut répondu qu'il n'était pas nécessaire de publier cette » condition , parce que les Grecs nous craindraient moins » lorsqu'ils la connaîtraient. Cependant il fallut donner une » promesse publique d'un seul mois de séjour. Le jeune » empereur promit de son côté qu'il donnerait à toute l'ar- » mée des vivres pour une année entière , et qu'il entretien- » drait à ses frais dix mille soldats , pendant cette annéè > » pour le secours de la Terre- Sainte. Il promit de plus que, « tant qu'il vivrait, il aurait cinq cents chevaliers a sa solde » dans ce pays ; qu'il donnerait au doge de "Venise cent mille » marcs d argent, et autant à toute notre armée. Tout étant
* ainsi réglé pour l'utilité commune , nous montâmes sur
* nos vaisseaux ; au bout de huit jours , nous abordâmes » au port Bucceaviœ. (Nous laissons en latin les noms géo- » graphiques qui sont ici défigurés). On compte cent lieues » de cet endroit jusqu'à Constantinople ; mais on arrive » promptement à cette ville en traversant un détroit. Nous » passâmes le bras de Saint-Georges et nous prîmes terre » vers Iconium, port à une lieue de Constantinople. Nous » fûmes là fort étonnés de ce qu'aucun des amis , des pa-
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m rens du jeune empereur, qui était avec nous , ni même » personne de leur part, ne vînt nous faire connaître l'état » de la ville. L'empereur qui occupait le trône envoya aus- » sitôt des députés au doge de Venise , au marquis, au comte » de Flandre , au comte Louis et à nous. Nous tînmes un >» conseil secret , et nous déclarâmes que nous n'écouterions, » point les députés de l'empereur, si auparavant il n'abdi- » quait le trône; qu'autrement nous ne voulions entendre » ni lui, ni ses députés. Nous craignions que les Grecs ne » tentassent ou ne séduisissent les nôtres par des présens. » Pendant ce temps , l'armée de l'empereur était sur le ri- » vage opposé , en mesure de nous disputer le passage, A » la vue de ces troupes , nous courûmes faire la confession >» de nos péchés , nous confiant dans la seule miséricorde de » Dieu; ensuite , nous disposâmes nos troupes et nous mon-* " tâmes tous armés sur nos vaisseaux , qui étaient au nom- » bre de cent , sans compter les barques. Lorsque, conduits » par Dieu, nous fûmes à l'autre bord, tous les Grecs, qui » étaient venus pour nous interdire le passage , s'éloignèrent >» si vite , qu'aucune de nos flèches ne pût les atteindre. >» Nous marchâmes vers une tour très-fortifiée qu'on nomme » Galatha, à laquelle était attachée une grosse chaîne de » fer qui , posée sur des bois mis en travers de la mer, allait «jusqu'aux murs de la ville. Les vaisseaux, les galères m et les barges de la ville étaient joints ensemble par les » côtés , le long de cette chaîne , pour nous défendre 1 entrée » du port. Ji y avait dans la tour des sergens anglais , pisans, « de Louvain , de Hollande , qui entraient et sortaient quand >» ils voulaient et comme ils voulaient, pour tirer sur les » nôtres. Nous nous entretînmes avec le doge de Venise au » sujet de cette tour, et nous lui dîmes qu'elle ne pouvait » être prise que par des mineurs et des pierriers. 11 nous » répondit qu'il ferait avancer ses vaisseaux le long de la » chaîne ; que , tandis qu'il ferait dresser toutes ses machi- » nés de guerre , nous eussions à faire dresser les nôtres sur » terre , et que la tour ainsi assiégée de tous côtés serait » facilement prise avec le secours de Dieu et celui de nos » armes. Pendant qu'on faisait ces dispositions, les sergens » cachés dans la tour faisaient sur nos guerriers des sor- 1> ties qui les incommodaient beaucoup. Le troisième jour , p lorsque nos tentes furent dressées, les ennemis firent ■» une sortie et attaquèrent des chevaliers et des gens de » pied. Mais, Pierre de Brayevel, arrivant avec quelques * chevaliers et sergens , se précipita sur eux avec tant d'im- » pétuosités, qu'ils ne purent résister ni rentrer dans la.
DES CROISADI'S. 15
» tour. Quelques-uns d'entre eux, pressas par nos soldats, » se jetèrent dans la mer, où ils furent noyés ; d'autres fu- » rent tués , d'autres faits prisonniers. Aussitôt, la tour, par » le secours admirable de Dieu , fut prise sans aucun instruit ment de guerre ; la chaîne fut rompue. Les vaisseaux de la » ville se retirèrent presqu'en même temps , laissant aux » nôtres la libre entrée du port. On prit des galères , des « barques et des barges. Ayant alors disposé nos vaisseaux » et nos gens pour le combat , nous nous avançâmes le long » du rivage jusqu'à un pont de pierre distant d'une lieue de » la tour. Ce pont , fort long et semblable au petit pont de » Paris , était si étroit , que trois cavaliers pouvaient à peine » y marcher de front. On ne pouvait passer d'un autre côté >• à cause des bas-fonds , à moins de faire plusieurs détours. » Si nous nous éloignions trop de notre flotte , nous cour- » rions de grands dangers. Arrivés à ce pont , nous le pasn sâmes , grâce à Dieu, sans obstacle, et nous allâmes dres- » ser nos tentes entre le palais de l'empereur et le palais h Boimond. Nous étions si près du palais qu'on appelle Bla- » q nr mes, que nos flèches tombaient sur les toits et même » dans l'intérieur et par les fenêtres, et que celles des Grecs » tombaient sur nos tentes. Nous renfermâmes notre^camp » avec de gros poteaux que nous couvrîmes de claies, puis » nous dressâmes nos machines de guerre et nos pierriers » devant les murs. Le doge de Venise construisit sur chacun » de ses vaisseaux avec des antennes un pont de cent pieds » de hauteur. Quatre cavaliers pouvaient marcher de front » sur chaque pont. Chaque vaisseau de transport avait son » mangoneau dressé. »
Le comte de Saint-Paul parle ici de plusieurs sorties que firent les Grecs , et dans lesquelles ils eurent toujours le dessous ; puis il continue en ces termes :
t Nous n'avions pas plus de deux mille sergens à pied ; » tout le reste était placé à la garde de nos machines. Lors- » que nous vîmes les ennemis fuir, nous ne voulûmes pas » les poursuivre; nous craignîmes des ruses ou des embû- » ches pour notre camp, pour nos machines ou pour les » tours que les Vénitiens avaient prises. L'empereur, rc- » tournant de nuit dans son palais , assura que le lendemain » il nous livrerait combat, et la même nuit il s'enfuit secrè- » tement de la ville. Le jeudi nous devions combattre , » comme il l'avait promis ; dès le matin , la ville , grâce à » Dieu, nous fut rendue. Le siège finit ainsi au bout de huit. » jours. Alors l'empereur Isaac et l'impératrice son épouse, » sœur du roi de Hongrie, qui avaient été long-temps rete-
16 BïftLtOTflfcQtJE
» niis dans les horreurs d'une prison , nous envoyèrent ren- » dre des actions de grâce pour les avoir délivrés et les » avoir remis sur le trône; ils nous prièrent de venir le len- » demain dans leur palais comme dans le nôtre , et d'ame- >» ner avec nous leur fils, si long-temps désiré. Nous y allâ- » mes et mangeâmes à leur table, avec de grandes marques » d'honneur et de grands témoignages de joie de part et » d'autre. Je veux que vous sachiez que nous avons telle- » ment avancé l'affaire de la réconciliation , que l'Église » d'Orient, dont Gonstantinoplc est la métropole, reconnaît » avec l'empereur et tout l'empire qu'elle est fille de l'Église » romaine , et qu'elle veut lifi obéir comme autrefois en » se soumettant au pontife romain. Le patriarche de cette » même Église , qui aspire et applaudit à cette réconcilia- » tion , ira à Rome recevoir le pal Hum des mains du souve- » rain pontife ; il l'a promis par serment à l'empereur. Tant » et de si grands avantages et l'espoir des biens qui en résuln teront , nous ont fait prendre la résolution de passer l'hi- » ver dans cette ville. Nous l'avons fait annoncer à nos frères, » qui nous attendent outre-mer, afin qu'apprenant le sujet * de notre joie , que nous désirons leur faire partager, ils » soient soutenus par une sainte espérance , et supportent » patiemment notre séjour à Constantinople. »
La deuxième lettre est comme une suite au récit de la précédente. Le comte de Flandres, après avoir exprimé à l'archevêque de Cologne tout son étonnement et sa reconnaissance pour les bienfaits dont la clémence divine l'a comblé, commence son récit en ces termes :
« Si nous nous en ressouvenons bien , nous avons conduit » notre récit dans nos précédentes lettres jusqu'au moment » où , après la prise de la ville , la fuite du tyran et le cou- » ronnement du fils d'Isaac , nous promîmes de rester » tout l'hiver, afiu de soumettre tout ce qui paraîtrait ré- » sister au nouvel empereur. Maintenant nous allons vous n raconter tout ce qui nous est arrivé depuis , en vous fai- 7t sant remarquer avant tout que s'il est vrai de dire que ce » que nous avions fait pour les Grecs n'était point l'ouvrage » des hommes, mais celui de Dieu, on doit croire aussi que » la perfidie accoutumée des Grecs n'est point l'ouvrage des » hommes, mais des démons. Pour que la différence de nos » mœurs ne fût point une cause de discorde entre les Grec9 » et nous, nous sortîmes de la ville à la prière de l'empe- » reur, et nous allâmes camper au port qui est au côté op- » posé. Ce prince , à qui nous avions rendu de si grand» » services , soit malice naturelle , soit séduction , s'est tout-
» à-coup éloigné de nous. Il s'est montré parjure et men- >» teur aans toutes les promesses qu'il nous avait faites ,
* lui , son père , le patriache et tous les seigneurs. Il a >■ violé tous ses sermens. Enfin , privé de notre secours , r il a médité inutilement des combats contre nous; il a » cberché à brûler la flotte qui l'avait amené et élevé
* sur le trône. Mais Dieu , qui nous protégeait , a trompé >» ses vœux cruels. Sa condition est devenue pire en » tout; ceux de son parti ont été tués, brûlés ou pillés. » Menacé de la guerre au dehors , tourmenté de craintes >» au dedans, il s'est Vu encore opposer un rival par les Grecs » eux-mêmes , qui sentaient bien qu'il ne pouvait avoir au- » cun refuge auprès de nous. Cependant, comme nous »» étions son unique espoir, il envoya à notre camp un n nommé Mursufle , son parent , en qui il se confiait davan- » tage , à cause du bien qu'il lui avait fait. Mursufle nous » promit de sa part et avec serment de nous remettre le » palais de Blaquernes jusqu'à ce qu'on nous eût tout rendu. » Le marquis va pour recevoir ce palais , Alexis se joue de » lui, et, méprisant les otages qu'il a donnés, ne craint » point de recourir à ses parjures ordinaires. La nuit sui— » vante , Mursufle , trompant son maître et nous , révèle au *> peuple le dessein secret de nous livrer le palais, et lui » fait entendre que, si cela a lieu, sa liberté est à jamais » perdue , et qu'il n'y a d'autre moyen de s'y opposer qu'en » chassant Alexis. Par cette trahison, il s'élève dans la ville »♦ un troisième empereur. Mursufle porte des mains sacri- » lèges sur son maître pendant qu'il dormait, et le jette »» dans une prison noire. Il y fait mettre aussi un nommé » Nicolas (Canabe), qui avait pris tout récemment la pour- » pre à Sainte-Sophie , et qui lui fut livré par ceux-là même » qui l'avaient salué empereur. Peu de jours après , Isaac , » qui, plus que tous les autres, avait éloigné son fils de » nous , étant mort, le traître Mursufle renouvelle la guerre » contre nous, aux acclamations du clergé et du peuple » grec , qui se montraient altérés de notre sang. La ville est » aussitôt garnie de machines et de fortifications dont le » nombre n'avait jamais paru aussi grand. j>
Baudouin fait ici la description des préparatifs des Grecs pour défendre leur ville , ensuite il ajoute :
a Le perfide empereur nous attaque par mer et par terre ; » mais Dieu , qui nous protégeait , rendit ses efforts inutiles. n Mille guerriers étant sortis du camp pour aller fourrager » au loin , l'empereur se porta contre eux avec une grande » multitude. Au premier choc , sa troupe fut entièrement
» dissipée. Plusieurs furent tués ou pris sans aucune perte* a des nôtres; lui-même, fuyant honteusement , jeta son „ bouclier et ses armes , et nous abandonna son étendard w impérial et une image de la Yierge, qu'il faisait porter de- „ vant lui , et que nos soldats vainqueurs destinèrent à „ l'ordre de Cîteaux. Il essaia ensuite de brûler nos vais- „ seaux. Pendant le silence de la nuit, il envoya six galères » qui étaient en feu ; les voiles de ces galères , déployées „ par le haut , étaient serrées par le bas et attachées à la „ proue ; le vent du midi , soufflant alors avec violence , les „ poussa sur notre flotte; mais, grâce à Dieu et au travail „ de nos gens, notre flotte fut préservée , car nos rameurs , „ ayant attachés ensemble les vaisseaux incendiés au moyen ^ de chaînes fixées avec des clous, les tirèrent en pleine „ mer, et nous fûmes ainsi délivrés du péril imminent de la „ mort. Nous provoquâmes à notre tour les ennemis au 9 combat, et, passant le pont et le fleuve qui nous séparaient B des Grecs , nous restâmes long-temps en ordre de bataille yt devant la porte de la ville royale et du palais impérial w qu'on nomme Blaquernes , ayant à notre tete le signe vi- „ vi fiant de la croix, et prêts à recevoir les Grecs, s'il leur n plaisait de sortir. Nos gens de pied tuèrent un noble per- „ sonnage qui sortit en effet pour livrer un combat. De ren tour dans notre camp , nous provoquâmes ainsi les Grecs sur terre et sur mer ; mais le Seigneur nous accorda toujours la victoire. Le perfide empereur nous envoya des députés pour traiter de la paix. Il demanda et obtint un entretien avec le doge. (Nicétas et Baudouin sont les seuls qui parlent de cette entrevue). Le doge lui ayant objecté qu'il n'y avait aucune sûreté à faire la paix avec un homme M qui , violant la foi du serment , avait renfermé son maître „ dans une prison et lui avait ôté l'empire , lui conseilla de „ remettre Alexis sur le trône , de lui demander humble- „ ment pardon , promettant de s'interposer lui-même pour „ Mursufle , et d'attribuer à la jeunesse et au manque de „ réflexion tout ce qu'il avait fait contre nous , s'il voulait „ revenir à de meilleurs sentimens. Mais Mursufle ne ré- » pondit que par de vaines paroles , parce qu'il n'avait rien » de raisonnable à répondre; à l'égard de l'obéissance due au „ pontife de Rome, etdu secours qu'Alexis avait promis pour >» la Terre-Sainte, il les rejeta si loin , qu'il aimait mieux , h dit-il, perdre la vie et que la Grèce fût détruite, que de » voir l'Église d'Orient soumise aux pontifes latins. La nuit » suivante, Mursufle étrangla secrètement avec un lacet et » dans sa prison le malheureux Alexis, avec lequel il avait
>» dfné le jour même ; et de la clef qu'il tenait en main il lui » brisa avec une cruauté' inouie les flancs et les côtes (Il » est probable que Mursufle tua Alexis avant de se déclarer » empereur ). Il feignit ensuite que la mort d'Alexis était due >» a un accident , et , pour couvrir son crime , il lui fit ren- » dre publiquement les honneurs de la sépulture accordés » aux empereurs. »
Le comte de Flandre, après avoir raconté le dernier assaut livré à la Tille par les Latins, décrit dans les termes suivans la prise de Constantinople :
« Les nôtres se précipitant, une multitude infinie céda à >» un petit nombre ; les Grecs abandonnèrent leurs remparts » et nos soldats ouvrirent audacieusement les portes aux » chevaliers. L'empereur, qui se tenait, non loin, sous sa » tente , les armes à la main , les voyant entrer, sortit aus- » sitôt de son pavillon et s'enfuit. Les nôtres s'occupent à » tuer ; la ville populeuse est prise. Ceux qui échappent à » 1 épée du vainqueur se réfugient dans les palais. Les croi- » ses , après avoir fait un grand carnage des Grecs , se ral- » lient , et vers le soir ils quittent les armes pour délibérer » sur 1 attaque des palais qu'ils feront le lendemain. L'em- >' pereur de son côté, rallie les siens; il les exhorte au combat pour le jour suivant , en les assurant qu'ils ont • maintenant en leur pouvoir les croisés renfermés dans leurs murs. Mais pendant la nuit, l'empereur vaincu prend secrètement la fuite. Le peuple , à cette nouvelle , s'occupe d élire un empereur, et le matin, tandis qu'il procède à la nomination d un certain Constantin , nos cens de nied „ !?ns attendre l'ordre des chefs, courent aux armes; les jj GZeCS> prenant la fuite , les palais les mieux fortifiés sont » ^donnes ; toute la ville est occupée dans un moment Un pille, on enlevé une quantité innombrable de chen y.aux ' d or. et d'argent, d'étoffes de soie, d'habits précieux n de Piei'reries ^ de toutes les choses que les hommes ren gardent comme des richesses. îi s'en trouva là en si grande ^ abondance , que tous le pays des Latins paraissait n'en u avoir jamais autant possédé. Ceux qui naguères nous 9 avaient ; refusé le peu que nous leur avions demandé w n0US ^.donnèrent alors tout ce qu'ils avaient ; nous pouvons dire en toute assurance qu'aucune histoire ne racontera jamais au sujet des événemens de la euerre des choses plus merveilleuses que celles qui nous sont arril " vces. m -
Baudouin fait ensuite le récit de la manière dont il a ete élu et proclame empereur. Il parle de la joie que le»
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Grecs ont montrée dans cette occasion ; puis il ajoute :
« Il y avait aussi des hahitans de la Terre-Sainte , ecclé- » siastiques et militaires , qui témoignaient une joie encore j» plus vive que les autres , et qui disaient qu'on devait ren- » dre à Dieu des actions de grâces plus grandes que si la cité » sainte avait été restituée aux chrétiens , puisqu'à la liontc éternelle des payens, ennemis de la croix, de l'église romaine et de Jérusalem , la ville royale qui avait été si long-temps et si puissamment contraire à Rome et à la ville sainte , s'était soumise et dévouée.
Le nouvel empereur décrit ensuite dans ces termes la beauté du pays qu'il est appelé à gouverner :
« Dieu nous a donné une terre abondante en toutes sortes » de biens , en froment , en vin et en huile ; riche en fruits ; >, remplie de forêts et de pâturages , de sources et de riviè- » res ; agréable à habiter et d'une température qu'aucune *» autre contrée du monde n'égale. »
Enfin , Baudouin termine sa lettre en disant qu'il espère que cette conquête sera très-utile pour assurer le succès de l'expédition de la Terre-Sainte , et en invitant l'archevêque de Cologne à presser par ses conseils et ses exhortations tous ceux de son diocèse qui voudront participer à la gloire et au triomphe des croisés, de venir se joindre à eux.
Le moine Godefroy, sous la date de 1212, parle en peu de mots de la croisade des enfans et des femmes. Sous celle de 121 S , avant de raconter l'expédition du roi de Hongrie et de Léopold , duc d'Autriche , il fait le récit de celle de Lisbonne , sous les ordres de Guillaume de Hollande et du comte George de Widc. La flotte , que commandaient ces princes , partit d'Ulerdinghen sur la Meuse au mois de juin , et après avoir relâché sur les côtes d'Angleterre , de Bretagne et du royaume de Léon , elle fut portée par une tempête sur cjlles de Portugal , et entra dans le port de Lisbonne le 6 des noncs de juillet. Pendant que les croisés y attendaient d'autres vaisseaux qui devaient les rejoindre , l'évêque de Talavera , des Templiers , des Hospitaliers , et d'autres seigneurs du pays vinrent les trouver et les prièrent de se réunir à eux pour attaquer une forteresse qui était la clef et l'avant-mur des infidèles de toute l'Espagne. Les croisés, considérant que la saison ne permettait pas de se mettre en mer, aimèrent mieux en attendant combattre les ennemis de la foi en Portugal, que de rester dans un repos peu glorieux. Mais les Frisons ne furent pas de cet avis ; ils s'éloignèrent le lendemain avec plus quatre-vingts navires. Le 5 des calendes d'août , les comtes assiégèrent le château. Les
rois de SéviUe , de Cordoue , de Jaen et de Badajoz vinrent camper à une lieue des chrétiens, dans l'intention de leur faire lever le siège. Mais Dieu , dit le moine Godefroy, daigna encourager les siens par trois miracles. Le jour de la Nativité, au soir, l'étendard triomphal de la Sainte-Croix apparut dans les airs , en signe de victoire. Au milieu de ta nuit, Pierre, maître de la milice du temple , vint au secours des chrétiens, et une troupe de guerriers vêtus de blanc fut envoyée du ciel. Le lendemain matin , les rois sarrasins rangèrent leurs troupes en bataille à l'Orient; les chrétiens, plus faibles par le nombre, en firent autant à l'Occident. Les boucliers dorés réfléchissaient les rayons du soleil , les montagnes resplendissaient de leur éclat , et les cœurs des infidèles étaient saisis de crainte. Les rois de Jaen et de Cordoue succombèrent dans le combat; plus de quatorze mille Sarrasins furent tués ; le nombre des prisonniers fut considérable. Vers la fête des onze mille vierges, les mineurs des croisés firent tomber une tour du château. Enfin , les iufidèles rendirent la place et se livrèrent aux chrétiens , eux et leurs biens. Ils lurent tous vendus au nombre de deux mille cinquante, tant hommes que femmes et enfans. Les pèlerins remirent le château aux chevaliers de l'épéc. Après la Toussaint, l'armée des croisés retourna à Lisbonne, où elle passa l'hiver faisant bonne vie , botiam ducens *vitam.
Le moine Godefroy rend compte ensuite de l'expédition du roi de Hongrie à Bethsaïde et du siège du château situé sur le mont Thabor. Son récit paraît copié sur celui d'Olivier Scholastique, qu'on trouvera plus loin. Ce qu'il dit du château des pèlerins, construit par les Templiers et les Hospitaliers , mérite d'être connu.
« Les Templiers , aidés de quelques pèlerins et des hos- » pitaliers de l'ordre Teutonique, commencèrent à construire » le château du Fils de Dieu, qu'on appelait autrefois Dé* » troit, et que quelques-uns nomment aujourd'hui le Cluî- » tcau des pèlerins; il est situé dans le diocèse de Césarée , » entre Caïphas et Césarée, sur un promontoire grand et » élevé, naturellement fortifié par des rochers vers l'Occi- » dent , le Sud et le Nord. Depuis long-temps il y avait sur » un petit espace de terre à l'Orient une tour construite » par les Templiers , et possédée par eux en temps de guerre » comme en temps de paix. Elle avait été élevée à cause des n brigands qui inquiétaient les pèlerins sur le chemin étroit » par où ils passaient pour aller à Jérusalem. Ce fut pour » cela qu'il fut appelé uélroit. Lorsque les Templiers forti- » fièrent et achevèrent le château de Césarée, et qu'ils creu-
» s ai en t à grands frais le revers de la montagne , ils arrivé- » rent à un premier fondement où parut un mur antique. » Ils trouvèrent aussi un grand vase de terre rempli d'une » monnaie d'argent inconnue aux modernes. Creusant en- »> suite la partie antérieure de la montagne , ils trouvèrent » un autre mur plus petit que le premier, puis découvrirent » neuf fontaines qui donnaient de l'eau en abondance. Le » Seigneur leur fournit là une grande quantité de pierres » et de ciment. Devant la fontaine du château , ils construi- » sirent deux tours avec des pierres carrées d'une telle di-
* mension , que deux bubales pouvaient à peine en traîner
* une sur un chariot. Chaque tour a plus de cent pieds de » haut sur soixante de large , et deux voûtes qui la termi- » nent. Un nouveau mur fut élevé entre ces deux tours. On
i » construisit au-dedans un escalier d'un travail étonnant ; *> des cavaliers armés pouvaient le monter et le descendre. » Le Soudan vint avec une multitude de Sarrasins pour s'op- » poser à ces travaux , mais il fut repoussé par la vertu du » Très-Haut. Ce château a un bon port , des viviers , des » salines, des pâturages, des champs fertiles. Q n'est pas » éloigné du Thabor. On croit que ce qui détermina les » Sarrasins à détruire le château du mont Thabor, c'est » qu'ils ne pouvaient semer ni moissonner en sûreté, à cause » du voisinage du château du Fils de Dieu. » (Les ruines de ce château subsistent encore aujourd'hui. )
Dans son récit du siège de Damiète , le moine Godefroi donne quelques détails qu'on trouvera plus développés dans celui d'Olivier Scholastique , et dans le mémorial des podestats de Rheggio.
Godefroi ne parle qu'en passant de l'expédition de Frédé. rie II en Palestine , et ne dit presque rien des démêlés de ce prince avec la cour de Rome. Sous la date de 1232, il rapporte que le Soudan du Caire envoya à l'empereur une tente d'un travail admirable. Les figures du soleil et de la lune y parcouraient , au moyen d'une mécanique merveilleuse , les révolutions de ces deux astres , indiquant d'une manière infaillible les heures du jour et de la nuit. La valeur de cette tente passait, dit-on, vingt mille marcs. Elle fut déposée à Yenosa , dans le trésor royal. Aux approches de Pâques , Frédéric invita à un festin les ambassadeurs du Soudan et ceux du vieux de la montagne ; plusieurs évêques et seigneurs d'Allemagne y assistèrent. Les Annales de Godefroi finissent à l'année 1257.
Expédition de l'empereur Frédéric en Asie , contre les Turcs; par Tagenon j doyen de Passaw. (1)
Tagenon, doyen de Passaw, ville épiséopale située au confluent du Danube et de l'Inn , accompagna son évêque Dietpold ou Théobald , dans l'expédition que l'empereur Frédéric Ier. entreprit contre les Sarrasins. Ce fut par Tordre de cet évêque qu'il en fît le récit. C'est à proprement parler un journal , dans lequel on trouve plusieurs détails intéressans sur cette malheureuse expédition. Tagenon l'a rendu plus précieux , en y insérant la lettre que Dietpold lui-même adressa de Philippopolis au duc d'Autriche, et celle que l'empereur écrivit au même prince , de son camp d'Anarinople. L'auteur de cette relation fut victime lui-même de l'expédition qu'il raconte, et mourut à Tripoli en 1 191 . Il commence sa narration par l'assemblée que Frédéric tint à Ratisbonne en 1 1 89. Dix-sept évêques et tous les princes de l'empire se trouvèrent à cette assemblée ; l'empereur demeura tout le carême et les fêtes de Pâques à Ratisbonne; en quittant cette ville il descendit par eau jusqu'à Passaw : là , l'évêque , accompagné de quelques-uns de ses chanoines , s'engagea à partager les travaux de l'entreprise , et dans la même année il adressa de Grèce au duc d'Autriche la lettre suivante , que Tagenon copie : cette pièce forme une grande partie de son récit. « Dietpold , par la grâce de » Dieu , humble ministre de l'église de Passaw, à son ami » Léopold, illustre duc d'Autriche, salut et amour sincère. » De même que nous désirons vous faire part de ce qui est » agréable et doux à notre cœur , de même nous croyons » devoir vous instruire de ce qui est arrivé de moins heu- » reux à notre armée. Sachez donc que le 4 des calendes de » juin nous sommes entrés en Bulgarie , où nous avons es- » suyé de grandes contrariétés de la part des habitans. Ils » ont blessé de leurs traits plusieurs des nôtres ; et nous » avons fait pendre tous ceux d'entre eux qui sont tombés » dans nos mains.
» Le 1 0 des calendes d'août nous arrivâmes à Nissa , où » le comte de Servie vint à notre rencontre avec un grand » appareil. L'empereur le reçut honorablement; après plu-
(i) Tagcnonîs Dccani pataviensis dcscriplio expeditionis Asîaticœ contra Turcas Frcdcric imp. Struv. rcrum Gci m. script. Tom. I, p. 4°7«
» sieurs conférences , il lui fît de riches prësens et en reçut » de lui. Tous les seigneurs de l'armée furent également » honorés des présens du comte, qui leur tfcnna du vin, des » animaux , etc.
» Le 5 des calendes du même mois nous entrâmes dans le w premier défila ; nous y éprouvâmes une grande perte de » provisions. Un brave chevalier de Hais y rut tué. L'armée » commença à être attaquée de maladies; les uns de la fièvre » tierce , les autres de la fièvre quarte ; quelques-uns de >' la dyssenterie. La veille des noues, nous arrivâmes au se- »> cond défilé , qui était défendu par des amas de pierres >» et de bois et par la nature du lieu. Nous y rencontrâmes >' une grande troupe de larrons et de voleurs que le duc » de Brandeis , qui nous avait précédé , y avait réunis à » dessein. Ils inquiétèrent beaucoup notre avant-garde, que » commandait le duc de Souabe. Se portant ensuite sur » notre corps et sur celui du duc de Méranie , ils blessèrent » plusieurs, des nôtres, enlevèrent beaucoup de bagages. >• Vers le soir , nous trouvant sur les derrières du corps du » duc de Méranie avec le duc lui-même et douze autres » guerriers couverts de cuirasses , nous fûmes tout-à-coup » attaqués par les deux fils du comte de Brandeis , escortes » de cent hommes , qui montrèrent beaucoup d'audace et » de résolution. Nous combattîmes long-temps avec le trait » etl'épée; grâce àDieu, nous les mîmes en fuite et nous en » blessâmes plus de quarante. Nous fîmes vingt-quatre pri- » sonniersque nous attachâmes à la queue de nos chevaux et » que nous conduisîmes ainsi au camp , où ils furent pendus » par les pieds. Nous ne rencontrâmes presque personne à a Stralits; les lia bit ans du pays s'étaient, par ordre du » duc de Brandeis, retirés sur les montagnes, où ils avaient » emporté leurs provisions. Notre armée souffrit beaucoup » en cet endroit de la disette du vin.
» Le 1 7 des calendes de septembre , nous arrivâmes au » troisième défilé. 11 était tellement défendu , que le pas- » sage nous parut devoir être très-difficile. Les éclaireurs » du duc de Souabe y virent plus de cinq cents Grecs armés. » Cependant Une nous arriva aucun mal ; caries Grecs, à la » vue des soldats de l'empereur et du duc de Souabe, prirent » aussitôt la fuite. Le pain, le vin et les fruits nouveaux que » nous trouvâmes là en abondance réparèrent les forces » de notre armée. Un comte de Hongrie , nommé Lectophore , » qui avait été envoyé à Constantinople de la part de Fré- » dérifi , revint nous trouver à Cirnicc ( ou Circuicen ) , » avec l'ambassadeur de l'empereur grec. Ce prince, s'inti-
» tulant fastueusement ange de Dieu , auteur de notte foi, et » empereur des Romains , envoyait sa grâce à notre empe- » reur , en lui disant qu'il avait appris par les rois de France » et d'Angleterre et par le duc de Brandeis , que lui » Frédéric était entré dans la Grèce avec l'intention d'ex- » tirper et d'éteindre la race des Grecs, et de donner l'eni- » pire à son fils le duc de Souabe ; il ajoutait qu'il voyait » avec peine et défiance l'amitié qui s'était établie entre x notre empereur et le comte de Servie , et que si Frédéric » voulait envoyer des otages pris dans l'armée , au choix des s Grecs , il accorderait la liberté du passage par le détroit , » et la permission d'acheter des vivres. Enfin il demandait » la moitié des conquêtes que notre armée ferait sur les » Sarrasins. Ces demandes émurent vivement l'empereur » et les princes. Cependant, vu le lieu et la circonstance , » ils répondirent avec beaucoup de modération que quand » on leur aurait rendu leurs envoyés qui dépouillés, de tout, » étaient alors exposés aux insultes et à la risée des députés » de Saladin et inhumainement traités dans les prisons de » Constantinople , ils pourraient consentir aux propositions » de l'empereur grec , autant qu'elles s'accorderaient avec » Thoiyieur de Dieu et de l'empire. »
Après avoir suivi l'armée chrétienne à Philippopolis , Dietpold raconte qu'étant venu camper non loin de la ville , le frère de l'empereur grec fut mis en fuite par les guerriers de Jésus-Christ. Il parle des périls auxquels les croisés étaient exposés sans cesse à cause de la perfidie des Grecs. Frédéric , qui avait appris à se défier de l'empereur de Constantinople, ne voulut point consentir aux conditions que celui-ci lui proposait au sujet du passage dans ses terres. « Le prince allemand , qui avait d'abord parlé avec ména- » gernent , poursuit Dietpold , afin d'obtenir le retour de ses » ambassadeurs, parla en maître quand ses députés lui eu- » rent été rendus. Il dit que si l'empereur grec voulait lui » donner pour otages son fils, son frère et son oncle , qui » dirigeaient tous ses conseils , son chancelier, son inaré- » chai , son maître-d'hôtel , comme garans de la paix , de la » sûreté et de la liberté des marchés sur terre et pen- * dant la traversée du canal, il choisirait de son coté dans ■ son armée- ceux que l'empereur grec désignerait , et leur » ferait jurer que ce n'était ni à mauvaise intention, ni par » ambition qu'il était venu dans la Grèce. Nous ignorons » encore ce que le prince grec répondra. »
L'évêque de Passaw décrit les transports d'allégresse avec lesquels les ambassadeurs chrétiens furent reçus dans
le camp. Plus de trois mille chevaliers étaient allés au-devant d'eux. Lorsque les députés parurent en présence de l'empereur, celui-ci les embrassa et prononça ces paroles , les yeux mouillés de larmes : Je remis grâces à Dieu, car mes en/ans qui étaient morts sont ressuscites; ils étaient perdus et je les ai retrouvés.
« Le lendemain, continue Dietpold, l'évêque a raconté » en pleurant aux seigneurs de l'armée les malheurs de sa >» captivité; son récit a arraché des larmes. Les députés » grecs ont ensuite rempli leur mission ; mais l'empereur, * comme nous l'avons rapporté plus haut , leur a répondu » en peu de mots qu'il ne voulait autre chose que les otages » qu'il avait demandés , ce qui a troublé et effrayé les dé- » putes. Comme le prince grec, dans les trois lettres qu'il » a adressées à notre empereur, a affecté de taire son nom » et son titre, Frédéric, en présence des députés et des » seigneurs de notre armée, prenant le ton et le langage » qui convenaient à sa dignité, a dit :
Nous ne pouvons assez nous étonner et nous regardons comme une insulte que notre frère n'ait pas mis dans ses lettres notre nom de Frédéric, qui est connu de plusieurs rois, princes et provinces. Son prédécesseur Manuel, de pieuse mémoire , lors même que nous étions ennemis, nous désigna toujours expressément dans ses lettres par notre nom , et n'omit jamais aucune de nos dignités. JYous faisions de même à son égard. Notre ancêtre, l'heureux Cliarles, de sainte mémoire, obtint par ses victoires la monarchie de Rome, qui pendant plus de cinq cents ans est arrivée jusqu'à nous sans interruption. Nous la possédons depuis trente-huit ans par la volonté de Dieu et par la libre élection des princes du saint empire. C'est en effet dans la ville de Rome , qui est appelée la maîtresse et la capitale du monde , que nous avons reçu à l'autel de saint Pierre , prince des apôtres, la couronne et l'empire de toute la chrétienté, et que nous avons été solennellement sacré par le pape Adrien , successeur de Pierre. Depuis ce temps , notre nom y est célèbre et glorieux. Sachez donc que nous ne recevrons plus les lettres de votre maître si elles ne contiemient expressément le nom et les titres de notre majesté, car nous l'avons appelé et nous l'appelons encore par son nom. Il se donne celui de saint. Admirable sainteté que celle qui fait jeter en prison et qui réduit presqu'a la mort, par la faim et la nudité , des hommes honorables et religieux, des envoyés reçus d'abord comme des messagers de paix, et dans la bouche desquels il ne s'est trouvé ni iniquité, ni mensonge. Dieu nous présen e d'une pareille sainteté.
« Les députés grecs se sont retirés après avoir entendu » ces paroles. Que vous dirai-je de plus ? Toute la Macédoine » et la Thrace jusqu'aux murs de Constantinople nous sont » soumises ; les villes et les châteaux de ce pays sont dans nos » mains. Les Arméniens nous sont fidèles. Notre empereur » a l'intention de passer l'hiver à Philippopoiis , et le duc de » Souabe à Berrhoa. L'armée est séparée en trois quartiers. »> Les Grecs nous appellent hérétiques. Les prêtres et les » moines nous persécutent en paroles et en actions. Mais » tout nous abonde ; nos compagnons d'armes se portent » bien. »
Ici finit la lettre de l'évêque de Passaw, qui avait été sans doute rédigée par Tagenon. Ce dernier, continuant son récit, nous apprend que l'empereur laissa une garnison à Philippopoiis et se rendit à Andrinople, Les pèlerins, voyant que les Grecs ne tenaient pas leurs promesses , entrèrent de force dans les villes de Nicopolis, d'Antronopolis, et autres cités, après en avoir chassé les habitans: ils se rendirent maîtres de quelques forteresses, dont Dimotique était la principale. Enfin , ils attaquèrent toutes les places maritimes, jusqu'à ce que l'empereur grec se vît forcé de donner neuf cents otages.
L'auteur copie la lettre que Frédéric adressa d' Andrinople à Léopold, duc d'Autriche, et dans laquelle ce prince se plaint de la mauvaise foi des Grecs , et du traitement qu'ils ont fait à ses ambassadeurs. Il lui annonce qu'il est dans l'intention de passer l'hiver à Philippopoiis et à Andrinople ; il se recommande à ses prières , lui et l'armée de la croix , et le charge enfin de faire passer au pape des lettres qu'il lui envoie.
Tagenon copie encore une lettre que Sibylle, reine de Jérusalem, adressait à l'empereur Frédéric , pour le prémunir contre la perfidie de l'empereur de Constantinople. Cette princesse informait l'empereur des Romains des liaisons dTsaac avec Saladin ; elle lui disait que le sultan avait envoyé au prince grec six cents muids de farine empoisonnée, et un grand vase rempli d'un poison si actif, qu'un homme, qu'il avait fait venir^pour éprouver la force de ce poison , avait été étouffé par la seule odeur à l'ouverture du vase. Ces funestes présens devaient servir à la destruction des croisés. On trouvera dans la chronique de Reichersperg une lettre envoyée d'outre-mer en Allemagne , qui contient des détails fort intéressans sur les relations de Saladin avec les empereurs grecs; cette lettre confirme ce que disait la reine Sibylle.
Le doyeii de Passa w raconte, joui* par jour et fort succinctement, l'arrivée à Andrinople des envoyés du Soudan d'Icone et de son fils , la conclusion du traité fait avec Isaac , l'arrivée des otages de ce prince, le départ et les préparatifs des croisés pour le passage du canal , l'envoi de mille cinq cents vaisseaux et de vingt-six galères fournis par l'empereur grec , pour la traversée des pèlerins et Feutrée de l'éveque de Passa w et du duc de Méranie dans la Romanie. Il indique tous les lieux par où passa l'armée chrétienne pour arriver dans les campagnes de Laodicée, où les croisés achetèrent tout ce qu'ils voulurent. « On se rappelait, dit-il, » que ce fut dans ces lieux que Louis VII , roi de France , » fut vaincu par les Turcs ; on se rappelait aussi que Otton , » évêque de Frisiague , avait partagé dans ces régions les » revers et les misères de Conrad et des pèlerins allemands. » De là, en descendant le long du lac des Salines, nous en- »» trames dans les déserts de la Turquie , pays horrible et » plein de marais salés ; nous y trouvâmes des troupeaux de » moutons , de chèvres , de boucs , de bœufs , de chevaux , » de chameaux et d'ânes , au nombre de cinq mille environ. » Les paysans turcs , effrayés de notre arrivée , les y avaient » laissés , abandonnant leurs tentes , et s'étaient retirés dans » les montagnes. Comme nous les croyions nos amis, nous » ne touchâmes à aucun de leurs animaux , qui pourtant » nous auraient été bien nécessaires. La nuit suivante, nous » ne trouvâmes sur la frontière de ce pays ni verdure , ni • » herbe , ni sources , et le lendemain nous fûmes assaillis de » mille maux inouis ; car le Soudan envoya contre nous des » troupes nombreuses de Turcs , soit à pied , soit à cheval , » qui nous tendirent sans cesse des embûches, aboyoiant » autour de nous comme des chiens, more canuni circum la- >» trando. >»
La suite de ce récit renferme quelques circonstances peu importantes, pour lesquelles nous renvoyons à la relation anonyme, qui donne des détails plus précis et plus exacts sur la marche des croisés. Nous allons passer à la bataille qui fut livrée le lendemain de la Pentecôte , près d'une ville nommée Firma.
« Les fils du Soudan , dit Tagenon ♦ ayant réuni trois cents » mille cavaliers , se rangèrent en bataille et nous présentè- >» rent le combat. L'empereur, à la tête du premier corps » d'armée , les attaqua vigoureusement et les mit en fuite. » Un laïc plein de piété vit un ange qui renversait les Turcs » à coups de lance. (Le moine Godefroy dit que c'était saint » Georges. La relation anonyme parle d'une troupe vêtue
» de blanc). A la descente de la montagne d'où les nôtres » avaient mis en déroute le premier corps des ennemis , » l'empereur renversa plus de dix mille cavaliers d'élite , et » montant lentement une autre montagne que les fils du » Soudan occupaient avec des troupes nombreuses , il leur » fit aussitôt tourner le dos. Mais nous fûmes punis pour » n'avoir pas chanté l'hymne d'actions de grâces que nous » devions à Dieu pour cette victoire; car, après le coucher » du soleil , l'armée , accablée par la fatigue et la chaleur, » se dispersa dans un désert sablonneux ; là , comme des » brebis errantes, nous nous portâmes çà et là, au milieu » d'un nuage de poussière , harcelés par les ennemis , qui » rôdaient autour de nous. Cependant on finit par se rallier » sous les drapeaux; le heu où nous campâmes n'avait ni » eau ni verdure ; nous arrivâmes enfin sur le territoire » d'Icône , épuisés par la faim et par une marche pénible.
L'armée trouva là une belle campagne arrosée par des ruisseaux. Le satrape Meiich envoya dire à l'empereur que s'il voulait donner trois cents écus d'or et le pays des Arméniens , les Turcs lui livreraient passage , et qu'au bout de trois jours ils apporteraient des provisions. « Nous avons » coutume , répondit Frédéric , non pas d'acheter notre che- » min avec de l'or, mais de nous l'ouvrir par le fer et avec » le secours de notre Seigneur Jésus-Christ , dont nous » sommes les soldats... L'envoyé turc dit en se retirant : Si » je ne reviens pas cette nuit, soyez assuré que demain, » avant la troisième heure , le Soudan vous combattra avec » toutes ses forces. »
L'armée et les chevaux étaient fort affaiblis par la faim et
1>ar la disette. Cette menace du turc répandit parmi les p c'en us une grande tristesse. « Mais, dit Tagenon, Dieu, qui » aime mieux pardonner que punir, inspira les évéques, et » ceux-ci excitèrent les croisés à implorer saint Georges et » saint Victor, qu'on avait vus si souvent parmi les troupes » d'anges qui nous accompagnaient et nous protégeaient » dans les combats. Nous invoquâmes donc le secours divin » et la milice céleste par des hymnes , des jeûnes , des sou- » pirs et des larmes. >» (On voit par là que les croisés allemands avaient encore le même esprit et le même caractère de crédulité que les pèlerins de la première croisade. On ne trouve néanmoins rien de semblable dans les croisés anglais et français qui avaient traversé la mer sous le commandement de Philippe-Auguste et de Richard Cœur- de -Lion. )
« Le matin , 16 des calendes de juin , après avoir entendu » la messe et reçu la communion, nous avançâmes à pas
» lents , de manière que les malades pouvaient nous suivre. >» Les Turcs nous entourèrent aussitôt en formant une espèce » décroissant, en poussant des cris et en nous harcelant ; ce- » pendant ils ne nous firent pas beaucoup de mal. Nous arri- » vâines ainsi sans perte jusqu'au lieu destiné au campement. » Trente des Turcs succombèrent. Nous entrâmes dans le » parc du Soudan, où nous trouvâmes des ruisseaux et de » la verdure. Pendant la nuit, nous fûmes tourmentés par » le tonnerre et par un violent orage. »
Le lendemain , pendant que l'empereur faisait ses dispositions pour attaquer la ville , des envoyés du Soudan et de son fils vinrent demander la paix. L'empereur leur répondit : Si vous me rendez mon ambassadeur, que vous retenez captif, et si vous m'envoyez des hommes prudens avec lesquels je puisse traiter, je vous donnerai la paix , h vous et à votre maître. Les députés se retirèrent avec cette réponse. L'empereur, jugeant que les ennemis n'agissaient que par ruse , ordonna à son fils de marcher en avant. L'armée était partagée en deux corps. Le duc de Souabe commandait celui qui devait attaquer Icône. L'empereur devait avec le sien faire face aux ennemis du dehors. Pendant que le duc de Souabe se dirigeait vers la ville, Godefroy, délivré de prison, vint à sa rencontre et lui dit : Avancez avec confiance, car le Seigneur, qui vous bénit, vous livre la ville et le pays. « Le sou- » dan , dit Tagenon , vint à la tête de six cent mille hommes » au-devant de notre armée ; je ne sais si c'était une ruse » de sa part; mais après avoir vu nos premières lignes, il » alla s'enfermer dans le château- qui domine la ville. Le
* duc de Souabe poursuivit les Turcs et pénétra avec eux » dans la place , passant au fil de l'épée tous ceux qu'il ren- » contra , femmes et enfans.
» Pendant ce temps , le corps d'armée de l'empereur, qui » était encore loin et qui ignorait ce qui se passait, se » voyant entouré par des troupes innombrables d'ennemis, >» n'attendait plus que la mort, qui semblait le menacer de » tous côtés. Les prêtres et les évêques mirent leurs étoles » à leur cou, et parurent, ainsi que les guerriers, prêts à » recevoir le martyre. L'invincible empereur, au milieu de » ses troupes , leur dit , le visage baigné de larmes : Je vou~ » drais , au péril de ma vie , que V armée fût arrivée intacte à » Antioche. A ces mots , tous répandirent des pleurs. Mais » qu' attendons-nous , ajouta le prince ; pourquoi sommes-nous » tristes? Le Christ triomphe, le Christ règne, le Christ com->
* mande ( CJiristus vincit , Christus régnât , Christus impe- » rat) , telle est la récompense des soldats du Christ. C'est
» ainsi qu'on arrive au royaume des deux. Suivez-moi , mes » compagnons, vous qui êtes sortis de votre pays pour acqué- » rir la couronne éternelle par votre sang. En prononçant ces » paroles, quoique épuisé de fatigue, mais plus grand que » Macchabée par son noble courage , il fait tourner son » cheval , et , suivi des autres guerriers , s'élance comme » un lion sur les ennemis. Ceux-ci tournent subitement » le dos ; aucun n'ose même lever le bras pour combattre. >» Près de dix mille Turcs périrent. Après cette victoire, » l'empereur entra dans la ville ; il y fut reçu magnifique- » ment par son fils. Le butin qu'on y trouva fit cesser la di- » sette. Des fossés remplis de bled et d'orge satisfirent au » besoin de tous. On trouva dans la maison du satrape » Melich plus de cent mille marcs d'or et d'argent , qui » étaient la dot de la fille du Soudan, que Melich avait » épousée. Le lendemain , nous rendîmes grâces à Dieu en » célébrant la messe qui commence par charitas dei diffusa, »> et on lut l'épître où il est mention d'Icône. »
Tagenon dit que le Soudan et son fils envoyèrent demander humblement la paix, et que l'empereur répondit aux envoyés : « Le fsultan votre maître , d'après l'amitié qui » existait depuis' long-temps entre nous, nous a envoyé des » ambassadeurs pour nous inviter à passer par ses états et « nous promettre sûreté et libre achat des provisions. D'au- » très envoyés de lui et de son fils sont venus nous.trouver » à Andrinople ; ils nous ont fait de plus belles promesses » encore. Entrés avec nous dans ce pays, ils ont vu qu'au » lieu de la sûreté promise et du libre achat des provisions , » nous n'y avons trouvé que la guerre et ses menaces. Le » grand Melich , avec toutes ses troupes , est venu comme » un sanglier nous envelopper ; il s'est porté sur nous comme » le feu qui dévore les buissons. Mais l'empereur romain, le » défenseur particulier de la Palestine (titre donné par le » pape à Conrad dans la seconde croisade) , l'empereur ro- » main a pénétré, avec sécurité et au nom de Notre-Seigneur » Jésus-Christ , au milieu de ses ennemis ; Dieu, après avoir » mis leur multitude en fuite , lui a livré leur capitale. Ce- » pendant , comme l'empereur romain , qui doit toujours » avoir pour compagnes la miséricorde et la vérité, aime n mieux épargner que frapper, il accorde la paix à vos maî- » très, pourvu que vous nous donniez des otages à notre » choix , sûreté pour le passage et des approvisionnemens » dans votre pays. »
Ces conditions furent acceptées avec joie , dit Tagenon , et fidèlement exécutées. L'armée quitta ïcone et se remit en
marche. Nous ne suivrons point l'auteur dans son nouvel itinéraire , qui n'offre rien de très-remarquable. Nous dirons seulement, d'après lui, que les croisés, arrivés aux environs du fleuve Seief , reçurent plusieurs envoyés de Léon, prince d'Arménie , lesquels, s'inclinant devant l'empereur, suivant la coutume de leur pays , lui offrirent tout pouvoir de disposer comme il voudrait du peuple et de la contrée. Frédéric retint auprès de lui six de ces envoyés, et, les consultant sur la marche de l'armée , il apprit d'eux qu'elle avait à traverser un chemin âpre et difficile. « L'em- » pereur, qui avait pour les pèlerins , poursuit le doyen de » Passaw, une tendresse de père, voulut qu'on leur cachât >» cette nouvelle , de peur qu'ils ne se décourageassent. On » leur annonçait de jour en jour l'abondance et un avenir i» plus agréable. Mais tout arriva bien autrement. »
L'auteur rend compte ensuite des difficultés et des dangers qu'éprouvèrent les pèlerins au passage d'une montagne très-élevée qui s'étendait sur le bord du fleuve Selef. « On >» portait , dit-il , sur des litières les évêques malades , et les *> chevaux qui servaient à cet usage mettaient en grand dan- >» ger le maître et les serviteurs. Les écuyers portaient leurs »» maîtres malades sur leur écu. Quand on eut descendu la » montagne , on trouva de l'herbe en abondance ; on dîna , »> on se reposa quelque temps. L'empereur et ceux qui » étaient avec lui , suivant le conseil des habitans du pays , » évitèrent les dangers de cette montagne; à l'aurore, ils » passèrent par des sentiers escarpés , où ils n'eurent pas » moins de peine que ceux qui avaient franchi le sommet; car » des évêques, des princes et seigneurs, qui avaient laissé » leurs chevaux dans des lieux où il y avait de l'eau , furent >» obligés tantôt de se traîner, tantôt de grimper, s'aidant » des pieds et des mains comme des quadrupèdes , ayant à » droite et à gauche des abîmes et la perspective de la >» mort. Cependant tous étaient gais , car l'amour du Christ » les soutenait. Le 4 des ides de juin, l'armée campa dans * les plaines de Seleucie. La joie se répandit dans le camp : » nous avions échappé à tous les dangers ; mais notre joie se » changea bientôt en grand deuil ; ce même jour , l'empe- » reur mourut subitement à Seleucie, sur le soir. »
Tagenon ne donne pas d'autres détails sur cette mort; il termine son récit en disant que la plus grande partie de l'armée suivit le duc de Souabe , et que les croisés étant arrivés à Curcas, quelques pèlerins montèrent sur des vaisseaux et se mirent en mer. Il ajoute que, lorsque les débris de l'année furent parvenus à Antioche, la peste , qui se
mit dans cette ville , moissonna un grand nombre de croises. On mourait subitement , dit-il, et il n'y avait personne pour ensevelir les morts.
Suivant Tagenon , les restes de l'empereur furent ensevelis à Àntioche, dans l'église et devant l'autel de saint Pierre. Il nous apprend aussi en peu de mots que l'évêque de Passaw mourut à Acre , où il fut enterré , et que six de ses chanoines étaient morts avant lui. Il paraît que Tagenon écrivait son histoire à mesure que les événemens se passaient sous ses yeux ; il ne put accompagner son évéque au siège d'Acre , et mourut avant d'avoir achevé son pèlerinage et sa relation.
Si l'on peut en juger par le grand nombre de chroniques italiennes , allemandes et anglaises qui ont parlé de l'expédition malheureuse et de la mort de Frédéric , ces événemens intéressèrent vivement les contemporains. Les musulmans n'étaient pas moins attentifs à une entreprise qui les remplissait d'effroi; plusieurs de leurs chroniques font assez voir la crainte qu'inspirait à Saladin l'approche de l'empereur d'Allemagne. On a pu voir que la relation de Tagenon n'est pas seulement intéressante pour les faits qu'elle renferme » mais elle l'est aussi par l'exactitude avec laquelle les lieux y sont mentionnés. On sait combien nous avons peu de lumières géographiques sur certaines parties de l'Asie mineure , presqu'inaccessibles aujourd'hui aux voyageurs ; on peut donc consulter avec fruit les chroniques qui nous ont donné l'itinéraire minutieux des pèlerins des trois premières croisades à travers les provinces situées entre Constantin nople et le mont Ta mus.
Lettre sur V expédition de Frédéric 1er. et sur la mort
de ce prince. (1)
Cette lettre paraît adressée au pape par un témoin des événemens. Nous avons pensé qu'elle ne pouvait être mieux placée qu'après la relation de Tagenon qu'elle appuyé et développe en quelques endroits. Elle est l'expression fidèle de tous les sentimens qui animaient alors la multitude des croisés.
« Votre sainteté saura que le roi de Hongrie nous a reçus
(i) Tirée de V Appendix iticerii nuctoris qui se trouve à îa suite de l'ouvrage de Radevic, intitulé: de Gcstis Frédéric Jr imper.
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honorablement et nous a traites avec autant de bienveillance que d'humanité; mais à peine entrés dans l'empire grec, nous sommes tombés dans les mains des larrons et des voleurs ; car les Grecs n'ont aucune bonne foi. Us ont , contre la loi commune de l'inviolabilité des ambassadeurs , arrêté l'évêque de Munster et le comte Rupert. Apres avoir traversé la Bulgarie avec beaucoup de peine et de temps , nous avons pris et détruit la ville de Philippopolis et le fameux château de fermuth. Nous avons dévasté par le fer tout le pays environnant, et nous nous sommes ensuite rendus maîtres de la noble ville d'Andrinopie et des cités voisines. Le duc de Souabe s'est emparé de l'inexpugnable forteresse appelée Dimotique, où il a passé au fil de l'épée un nombre infini d'habitans. Nous avons encore détruit uu château nommé Manicet, et six mille Grecs environ y ont péri par le fer et par le feu. Plusieurs autres forteresses sont tombées en notre pouvoir , non sans une grande résistance
l'empereur de Constant in oplc , qui nous a rendu nos ai sadeurs et nous a envoyé ceux du Soudan et de son fils qu'il avait également fait arrêter.
» Vers la fête de Pâques , nous avons traversé le bras de Saint-George, tous en bonne santé. Mais tout ce que l'empereur grec nous avait promis et juré , ne s'est point effectué. L'armée du Christ passant le long de Philadelphie est arrivée jusqu'à Laodicée, toujours sous les armes. Six jours avant les Rogations, elle s'est remise en marche, et beaucoup de chevaux ont péri dans la route par le manque d'eau et de pâturage ; puis elle est venue à la source du Méandre. Nous avions encore avec nous les ambassadeurs du Soudan et de son fils qui avaient apporté de grands présens à l'empereur, et promis , avec serment , de la part de leur maître, une paix solide. Cependant nous avons trouvé là des troupes turques en grand nombre , rangées en bataille et envoyées pour nous détruire. Mais avec le secours de Dieu, dont la sainte croix nous servait d'étendard, nous les avons vaincus; le premier jour des Rogations, nous en avons fait un grand carnage. Ce même jour , nous avons passé, du côté du Suso-
{tolis , des gorges de montagnes très-étroites. La veille de 'Ascension, nous avons tué dans une de ces gorges un grand nombre de turcs» Comme nous manquions déjà de chevaux , les nôtres ayant été blessés et tués; que nous étions nousmêmes pressés par la faim , ne trouvant ni moisson , ni lé-
5 urnes , à cause du froid ; et que d'ailleurs les ambassadeurs u Soudan ne nous donnaient aucun bon conseil, nous.
fûmes forcés de nous détourner du chemin que l'em\>ereur Manuel avait coutume de suivre ; car ce chemin , très-long et désert du côté d'Icône , est , de toutes parts , bordé de montagnes. Nous prîmes notre route sur la gauche.
» Le jour de l'Ascension , nous avons occupé les hauteurs des montagnes par où nous devions passer, et, contre toute espérance , nous sommes descendus , le même jour , dans la plaine de Finiminum, mais non sans beaucoup de peines et sans une grande perte d'hommes et de bagages. Les Turcs qui environnaient cette plaine en forme de couronne, attaquèrent notre armée. Le duc deSouabe était resté sur les derrières avec le duc de Mair{ Méranie), le marquis de Bade, d'autres seigneurs et les archers, afin de protéger les cavaliers qui marchaient devant et à pied , eu conduisant leurs chevaux. Les Turcs lancèrent une si grande quantité de traits et de pierres, que les nôtres se séparèrent. Dans ce pressant danger de l'armée , le duc de Souabe a été blesse et a eu deux dents brisées. Plusieurs de nos soldats ont aussi été blessés ; un seul a été tué : nous avons perdu beaucoup de bêtes de somme avec l'argent, les vêtemens et les vases qu'elles portaient ; mais les ennemis ont perdu un grand nombre des leurs. Cependant leurs forces augmentaient chaque jour au-delà de ce qu'on peut dire. Le duc de Souabe, avec son corps d'armée, avait à résister aux troupes du gouverneur de Finiminum. Nous avions en tête celles du gouverneur de Ferma et une infinité d'autres. Nous avons combattu tous pendant plusieurs jours , depuis le matin jusqu'au soir , et Dieu nous a toujours laissé la victoire ; pourtant nous avons eu plusieurs hommes de blessés et plusieurs chevaux de tués. Le dimanche d'après l'Ascension , Frédéric de Hunilitra ( de Husen ) , en poursuivant les ennemis , tomba de cheval et se brisa la tête. Le jour suivant nous campâmes auprès de Finiminum, Vers le soir les Turcs nous attaquèrent dans notre camp ; déjà ils y avaient fait quelque butin , mais nous les mîmes bientôt en fuite et nous en tuâmes plus de six mille, parmi lesquels trois cent soixante-quatorze de leurs meilleures troupes. Aucun des nôtres ne périt, mais nous perdîmes plusieurs chevaux: les montagnes retentissaient des cris des mourans et des blessés. La nuit nous sépara.
» Une violente famine commença à se faire sentir. Le vin et la farine manquaient tout-à-fait. Je mangeai , comme bien d'autres, de la chair de cheval; les chevaux mouraient aussi de faim. Nous ne trouvions ni grain, ni moisson. Les Turcs nous serraient de si près , jour et nuit , que personne
ne pouvait sortir du camp. Quatre jours avant la Pentecôte nous en tuâmes un grand nombre.
>» Le lendemain de cette fête , nous rencontrâmes Melicli , fils du soudan (ou plutôt gendre), qui menait contre nous des troupes en ordre de bataille. 11 avait environ quatre cent mille cavaliers turcs qui couvraient tout le pays comme des sauterelles. Oubliant la disette et le nombre de nos blesses qui ne pouvaient nous servir, nous levâmes contre eux nos aigles victorieuses ; quoique nous fussions à peine six cents cavaliers , nous les combattîmes sous le signe vivifiant de la croix, et nous les mîmes en fuite. Melich fut renversé de cheval ; quatre des principaux chefs furent tués ainsi que plusieurs autres. Il arriva la un fait digne de mémoire : Louis de Helfeinstein déclara , sous le sérment et sur la foi de son pèlerinage , en présence de l'empereur et de l'armée , qu'il avait vu saint Georges , conduisant quelques-unes de nos troupes et donnant , comme précédemment , du secours à notre armée. Les Turcs eux-mêmes nous ont rapporté depuis , qu'ils avaient vu des troupes vêtues de blancs et montées sur des chevaux blancs.
» Le même jour , après une si grande victoire , nous arrivâmes , sur le soir , en poursuivant Melich qui fuyait vers lconc , à une station où nous ne trouvâmes personne. Nous fûmes , hommes et bêtes , sans nourriture et sans eau ; et nous tombâmes en quelque sorte dans le désespoir de la vie; car les chevaux qui nous restaient encore, étaient presque tous morts de faim ou de fatigue. Nous partîmes le lendemain , n'étant qu'à un mille d'Icône, et nous nous approchâmes de cette ville , où nous trouvâmes de l'eau ; nous y restâmes toute une journée. Nous vînmes le joui* suivant, à un lieu très-agréable , clos de murs et tout près de la ville. Nous y détruisîmes deux beaux palais du Soudan. Comme nous étions menacés de périr de faim et qu'à peine avions-nous cinq cents cavaliers à cheval et point de moyen d'avancer ou de reculer , nous fûmes forcés de prendre conseil de la nécessité. Nous partageâmes l'armée en deux corps, et le sixième jour après la Pentecôte , nous marchâmes droit sur Icône pour nous en emparer. Chose étonnante et merveilleuse à raconter î Le duc de Souabe , lui sixième , aidé du secours de Dieu , se rendit maître de cette ville , en passant les habitans au fil de l'épée. L'empereur, qui était resté derrière , combattit, pendant ce temps, dans la plaine,* contre les autres Turcs. Quoique les ennemis fussent environ deux cent mille cavaliers , il les mit en fuite par la vertu du Très-Haut. Cette action n'est pas indigne d'être transmise à la mémoire,
DfcS CROISADES
car la ville d'Icône égale Cologne en grandeur. Nous y de* meurâmes deux jours, après le butin que nous y fîmes. Le Soudan, qui s'était retiré dans le château, lui et les siens , donna , par crainte de la mort, vingt otages , à notre choix. Nous les gardons encore prisonniers, parce qu'il n'a pas tenu toutes ses promesses.
» Le samedi suivant, nous nous dirigeâmes vers Laranda, où nous campâmes aux ides de juin. Nous éprouvâmes là , pendant le silence de la nuit , un si grand tremblement de terre , que nous crûmes que toutes les forces des Turcs fondaient sur nous. Nous avons pensé depuis que c'était le présage du changement arrivé à la fortune de l'empereur. En effet, en partant de là, nous marchâmes vers Selef , et nous trouvâmes , en traversant des montagnes , un chemin si âpre et si difficile, que nous n'y parvînmes qu'avec une grande perte de nos provisions, la veille de la fête de Saint-Barnabé. Ce même jour , l'empereur , traversant un sentier au pied des montagnes , rencontra une rivière très-rapide , sur le bord de laquelle il se reposa et prit un repas. Ayant sup» porté pendant un mois des travaux infinis , il voulut se baigner et se rafraîchir dans cette rivière, et il y périt inopinément, par le jugement de Dieu. Pleins de fespect pour les restes de ce prince, nous les portons avec nous. Apres avoir passé par la fameuse cité de Tarse , nous avons pris la route d'Antioche , où nous avons essuyé une grande perte de nos bagages. Pendant six semaines nous avons éprouvé disette de tout, parce que nous n'avons rien trouvé à acheter.
* Tels sont , en abrégé , les dangers que nous avons courus ut dont nous avons pris soin de vous instruire. Du reste, nous attendons notre consolation de la miséricorde de Dieu. »
Quoique nous ayons bcaucoup*de documens historiques sur l'expédition de Frédéric Ier, la lettre qu'on vient de lire n'en est pas moins un monument très-précieux pour l'histoire de la troisième croisade ; ce qui frappe davantage dans cette lettre, c'est l'effroyable massacre des Grecs qui signala le passage des Allemands. Il paraît que les infidèles ne furent pas plus maltraités dans ce pèlerinage guerrier que les sujets de l'empereur Isaac , et nous sommes portés à croire que la mort de Frédéric et la dispersion de son armée ne causèrent pas plus de joie à Icône qu'à Constantinople. Nous croyons d'ailleurs que l'auteur de cette lettre , quel qu'il soit, a exagéré dans son récit les maux que les Latins firent souffrir aux Grecs ; une circonstance assez remarquable de cette époque , c'est que l'historien grec Nicetas était alors gouverneur de Philippopolis , et qu i! ne parle point du massacre
des Grecs comme les historiens latins. On ne saurait trop, du reste , admirer en cet endroit l'impartialité de Nicetas , qui ne se plaint pas trop amèrement des croisés , et qui est loin d'approuver la politique d'Isaac. ( Voyez notre extrait de Nicetas , collection des historiens grecs. )
Lettre de l'empereur Frédéric V*. a soti fils Henri- Auguste , datée du canip de Philippopolis, le 1 6 des calendes de décembre 1 189.
Nous avons trouvé cette lettre dans l'histoire des évêques dit redit, par Guillaume Heda , et nous l'avons jugée assez importante , comme document historique, pour la rapporter ici toute entière. Les lettres écrites d'Orient par des princes et par les chefs des armées chrétiennes sont comme les pièces officielles des croisades ; il est toujours curieux de savoir comment les chefs de ces entreprises lointaines parlaient de leurs travaux , de leurs exploits , de leurs périls.
« Frédéric , far la grâce de Dieu , empereur des Romains » et toujours auguste , à son cher fils Henri, roi des Romains» » auguste , salut et sincère affection paternelle.
» Notre bienveillance impériale a reçu les lettres de Votre Excellence avec une pleine satisfaction de cœur et d'esprit; elles nous ont fait concevoir une grande espérance touchant votre convalescence. Comme vous désirez être informé de l'état de notre santé et des succès de la glorieuse armée des croisés , je vous dirai d'abord que , dès que nous avons été sur les frontières de noti* frère l'empereur de Constantinople , nous avons éprouvé une assez grande perte d'hommes et de bagages , causée , sans aucun doute , par l'empereur lui-même ; car des archers , cachés le long de la grande route y dans des buissons épais , n'ont cessé d'attaquer à l'improviste , avec des flèches empoisonnées , un grand nombre des nôtres qui étaient sans armes et qui marchaient sans trop de précaution. Mais enfin , enveloppés par nos ballistaires et par nos chevaliers , et pris en flagrant délit , ils ont subi la peine qu'ils méritaient. Vingt-deux ont été suspendus , comme des loups , dans un même jour et à la même potence. Cependant le reste de ces malfaiteurs nous poursuivant dans toutes les forêts de la Bulgarie , et venant du côté des montagnes , n'a cessé de nous inquiéter et de nous piller pendant la nuit , quoique beaucoup d'entre eux aient
DES XROIS A DE S. 59
été également punis par nos soldats , qui Uur ont fait subir différens genres de supplice.
» Non-seulement l'empereur de Constantinople n'a pas hésité d'enfreindre tout ce qui avait été juré à Nuremberg par son chancelier, il a encore défendu , sous des peines sévères , qu'on nous vendît des provisions et des vivres ; il a , en outre , fait fermer tous les chemins étroits avec des ar~ bres et d'énormes pierres ; contre l'honneur de Dieu et de sa croix , et pour notre ruine et celle de la chrétienté , il a fait relever et fortifier d'anciennes barrières de la Bulgarie , qui étaient tombées de vétusté. Mais , appuyés du secours céleste, nous avons mis le feu aux machines des Grecs et nous les avons réduites en cendres. Après avoir ainsi , par la grâce de Dieu , surmonté tous les obstacles , nous sommes arrivés, dans un pays plat, abondant en toutes choses, dans le voisinage de la place forte de Veron ; nous avons mis six semaines à traverser toute la Bulgarie. »
Ici se trouve répété tout ce qu'on a lu dans la lettre de Dietpold sur la marche de l'armée vers Philippopolis , sur la conduite des Grecs à l'égard des ambassadeurs croisés , et sur Jes machinations de l'empereur de Constantinople.
« N'ayant aucune confiance aux sermens et aux démonstrations des Grecs , poursuit Frédéric , nous avons résolu de passer l'hiver à Philippopolis. Notre fils le duc de Souabe ira séjourner dans la ville de V eron, à dix milles de notre camp, jusqu'à ce que le souffle du printemps ait chassé le vent rigoureux de la mauvaise saison. Il emmène avec lui une grande partie de l'armée. Notre passage par le bras de Saint- Georges est absolument impossible, si nous n'obtenons de l'empereur de Constantinople des otages choisis parmi les plus grands de l'empire, et si nous ne soumettons» toute la Romanie à nos armes. Nous vous prions et nous recommandons à votre prudence royale d'envoyer des ambassadeurs à Gênes, à Venise , à Ancône, à Pise et autres lieux pour en obtenir de grands et petits vaisseaux qui se rendront à Constantinople vers le milieu de mars , afin d'attaquer cette ville par mer pendant que nous l'attaquerons par terre. Quoique nous ayons une belle armée , il faut cependant recourir par nos prières à la protection divine; car un roi ne se sauve pas par la multitude de ses soldats, mais par la grâce du roi éternel. Nous vous prions de recommander aux personnes religieuses de notre empire de faire pour nous de fréquentes prières. Nous vous exhortons à faire observer la justice et à sévir contre les malfaiteurs. Vous obtiendrez certainement par là la grâce de Dieu et la confiance des
hommes. Demandez au pape qu'il envoie des légats pour prêcher particulièrement contre les Grecs ; car leur patriarche a publiquement prêché dans l'église de Sainte-Sophie , en présence de nos ambassadeurs , que tout grec qui tuerait cent pèlerins , quand même il serait coupable envers vingt grecs ( si viginti Grœcis reatum incurrisset) , obtiendrait indulgence de Dieu. Nous avons déjà passé douze semaines à Philippopolis , et jusqu'à Gonstantinople on ne trouve pas un seul habitant de la ville ou du camp. »
On voit par cette lettre que Frédéric , indigné de la per- / fîdie des Grecs, avait résolu, s'il n'obtenait pas d'Isaac ce qu'il était en droit de lui demander d'après le traité de Nuremberg , de marcher sur Gonstantinople. On ne peut douter que, s'il avait été forcé d'exécuter cette résolution, il n'eût renversé l'empire grec , qui devait quelques années plus tard succomber sous les efforts des Latins.
Struve a inséré dans le second volume de sa collection quelques pièces détachées , telles qu'une bulle du pape Sixte IV adressée en 1481 à l'électeur palatin du Rhin, pour l'exhorter, lui et les autres princes d'Allemagne, à une expédition contre les Turcs; et une lettre du roi Math» s à l'archevêque de Ratisbonne, dans laquelle le roi se plaint du peu de secours qu'il a trouvé auprès des princes de l'empire. Ce second volume renferme, en outre, plusieurs discours que Freher avait tirés des manuscrits palatins et qu'il avait rassemblés sans ordre. L'éditeur les a placés sous la date du temps où ils ont été prononcés , en y joignant quek ques éclaircissemens historiques.
Discours relatifs aux croisades contre les Turcs.
Le premier de ces discours est d'OEneas-Silvius. L'empepereur Frédéric III avait chargé cet évêque , en 1 452 , de faire , dans un consistoire général présidé par le pape , le tableau de la situation des chrétiens en Syrie , en Egypte , en Asie , en Grèce , sous l'empire des Turcs , et des calamités que les Hongrois avaient éprouvés de la part de ces infidèles dans les dernières années. A la suite de ce tableau , le prélat devait proposer un passage général.
OEneas-Sylvius explique dans son discours quel était le passage qu'on demandait , pourquoi on le demandait.
« Ce que nous désignons par passage , dit l'orateur, est n une expédition militaire très-nombreuse contre les infidè-
» les , ordonnée par le pontife romain , et par laquelle les » croisés méritent et obtiennent la rémission entière de leurs » péchés. On l'appelle passage, d'un mot italien , passagio; » car de même qu'on dit de ces oiseaux qui se transportent »> à certains temps de l'année d'un pays dans un autre, qu'ils » font leur passage, de même les chrétiens qui traversent » la mer et vont par ordre du saint-siége combattre les » ennemis de la foi , paraissent faire aussi leur passage. »
Après cette explication , l'évêque de Sienne donne pour motifs de l'entreprise qu'il propose , l'humanité , l'utilité et l'honneur.
« Frédéric , dit-il , suivant les traces de ses ancêtres , dès » qu'il fut en âge de raison, traversa la vaste étendue des » mers et brava les tempêtes pour baiser la terre où posè- » rent les pieds de celui qui nous racheta ; Jérusalem le re- » eut dans ses murs. Il visita le tombeau du Seigneur, le » Calvaire, la montagne des Oliviers, etc. Quels transports » de dévotions n'excita point en lui la vue des lieux saints ! » mais lorsqu'il vit ces lieux révérés sous la domination des » Sarrasins , il fut touché d'une profonde douleur, et il s e- » cria avec le prophète : O Dieu ! les gentils sont venus dans >» votre héritage; ils ont souillé votre saint temple, ils ont mis » des gardes dans Jérusalem! Combien l'indigne servitude de » la cité sainte et l'oppression des chrétiens qui sont au-delà » de la mer, tourmentaient et affligeaient le cœur de Frédé- >» rie ! Que dirai-je de la Grèce , cette mère des lois , des » lettres et des beaux-arts ? qui ne serait touché du triste " sort de ce pays , autrefois si puissant et si florissant sous »» Alexandre et ses successeurs , sous les Athéniens et sous " les Spartiates , forcé d'obéir aujourd'hui à des Turcs vils » et efféminés? Que dirai-je de ce noble royaume de Hon- » grie , de cette terre antique et si puissante par ses riches- » ses et par ses armes? que de maux n'ont pas soufferts » les Hongrois dans ces derniers temps ! en préservant notre » sang , ils ont répandu le leur ; ils nous ont fait un rempart » de leurs corps ; ils ont souffert toutes sortes de maux pour » nous . et sont devenus comme des agneaux dévoués au sa~ » crifice. Voyez Ladislas, ce roi enfant, ce pupille, cet or- » phelin , cet illustre rejeton de rois et d'empereurs ; lors- « qu'il demande du secours pour son royaume et pour les » siens , c'est par intérêt pour le inonde chrétien. Puisse » votre sainteté être aussi touchée de ses larmes que l'est » la majesté de César, qui vous implore maintenant pour 9* cette nation , véritable bouclier de l'Occident. Songez aux » malheurs des autres provinces. LesMassagètes et plusieurs
Îeuples de la Scythie oppriment tantôt la Livonie , tantôt i Lithuanien Les Maures occupent l'Espagne et les îles des » mers Ionienne , Carpathienne , Égyptienne ; ils occupent » Chypre, Rhodes , la Crète et la Sicile. Ils infestent souvent » par leurs pirates les rivages de l'Italie , d'où ils enlèvent les » chrétiens. Quelle est notre négligence ! ô temps ! ô mœurs ! » ô honte ! le zèle des Sarrasins est plus grand dans la périt versité de leurs croyances , que n'est le nôtre dans la vé- » rite de notre foi. Lorsque les Césars étaient idolâtres, le » nombre des fidèles augmentait tous les jours. Aujourd'hui » que les empereurs , les rois et les généraux sont chrétiens , *> le culte du Christ, qui remplissait presque tout l'univers, » est confiné dans un coin du monde. Nous avons perdu
* l'Asie et l'Afrique , nous retenons à peine une partie de » l'Europe. L'empereur est affligé de cet état de choses ; il » gémit sur le sort de ses frères ; il compatit à leurs maux ; » il désire qu'on leur porte du secours.
» Quelle sera l'utilité du passage qu'on propose? La voici : » Nous soulagerons les Hongrois ; nous délivrerons les Grecs » du joug qui les accable; nbus recouvrerons la Terre-Sainte; » nous exterminerons l'idole horrible et monstreuse de » Mahomet; nous porterons la religion chrétienne jusques « dans les pays de l'Inde et des Garamantes, dans cette » terre qui est au-delà des astres , au-delà des routes de *• Tannée et du soleil, où Atlas pressede ses épaules l'axe du » ciel semé d'étoiles brillantes. Enfin, le passage sera utile
* aux chrétiens , en ce qu'ils obtiendront la couronne incor-
* ruptible du royaume céleste , que Dieu a promise à ceux » qut combattent pour lui. Mais quel honneur, quelle gloire » retireront de cette entreprise et votre sainteté et la ma- " jestc de César? Lorsque nos ancêtres avaient déclaré une » guerre juste, ils décernaient des honneurs et des récom-
* penses à ceux qui avaient combattu vaillamment. Ils éle-
* vaient des statues et des arcs de triomphes non -seulement » aux vainqueurs , mais à ceux qui avaient succombé. Que
* dirons-nous de cette guerre? ce n'est pas un empereur de » la terre, mais l'empereur du ciel qui la déclare. Il ne s'a- » git point de la défense d'une ville , mais de la défense de » la foi , de la gloire du Sauveur, de la cause du grand Dieu
3ui nous a rachetés. Voilà la guerre que nous entreprenrons, et celui qui y perdra une vie temporelle, acqué- " rera une vie éternelle, une réputation brillante, un nom ■ qui ne périra jamais. »
L'orateur examine ensuite si l'entreprise du passage est facile et si le succès en est probable.
h II parait difficile d'abord , dit-il , que les chrétiens , qui » sont divisés par la haine , puissent s'accorder pour une >• entreprise commune. Mais ce qui semble un oh stable > la » sagesse de l'empereur le juge un moyen d exécution. En » effet , si 'la paix régnait parmi les chrétiens , nous appel- » lerions en vain les princes et les peuples endormis dans le 9 repos , nous ne trouverions point de bras pour combattre ; » les hommes, énervés par la mollesse, auraient horreur » du fer; ils ne pourraient supporter la vue d'un étendard » ni le son d'une trompette. Mais aujourd'hui que les peu- » pies sont exercés aux combats, ils se présenteront d'eux- » mêmes. Le soldat passe plus facilement d'une guerre à une » autre que du repos à la guerre. Quel chrétien d'ailleurs » n'aimera pas mieux tirer l'épée de la foi contre des infidè- » les et des barbares , que de s'en servir contre ceux qui » vivent sous les mêmes lois , qui ont la même patrie que » lui ! Peut-être même que l'unique moyen de pacifier les » chrétiens est de faire un passage. Les peuples de l'Europe » sont fiers et belliqueux ; ils ne savent pas se reposer ; s'ils » n'ont point d'ennemis à combattre , ils se font la guerre » entre eux. Ce fut cette raison qui porta autrefois un séna- >» teur romain à s'opposer à la ruine de Carthage. Il crai- » gnait que les Romains , ayant la paix autour d'eux , ne » tournassent leurs mains contre eux-mêmes. On sait que » les rois d'Israël furent en butte aux attaques des factions » lorsqu'ils eurent triomphé de leurs ennemis... N'oublions » pas que les Assyriens , les Turcs , les Egyptiens sont des » peuples faibles , vils , efféminés. Leurs divisions et leurs » haines nous seront favorables. Ceux qui croient le plus en » Mahomet assurent qu'il a prédit que sa secte devait s'ac- » croître pendant huit cents ans, et qu'ensuite elle devait » s'éteindre. Cette prédiction est un sujet de terreur pour >» les Turcs ; elle est un motif d'espérance pour les chrétiens. » Quoique Mahomet ait été un faux prophète , sa prédiction » peut cependant n'être pas fausse ; elle s'accorde avec ce >» qu'a dit Jérémie , qui semble avoir voulu exhorter votre >» sainteté et notre auguste empereur par ces paroles : Ne >» gardez point le silence sur son iniquité, car le temps de la >» vengeance est au Seigneur. » (Nolite tacere super iniquita-