TEM EJDS , QUONIAM TEMPUS ULTTONIS EST DOMINO
Telle était alors la manière de prêcher une croisade ; on n'a au'à comparer ce que dit OEneas-Silvius aux prédications d'Urb ain , de Pierre l'nermite , de Saint-Bernard , de Foulque de Neuiili; c'est ici que la différence de langage peut faire apprécier ce que les époques avaient de différent pour
les mœurs et les opinions ; dans les premiers temps , il ne s'agissait que de flatter les passions et les croyances de" la multitude ; maintenant il faut surtout faire parler la raison d'état ; ce n'est pas assez que la croisade soit agréable à Dieu , on veut qu'elle soit utile , ou tout au moins glorieuse. De pareils discours pouvaient être prononcés avec succès dans les conseils des rois , mais ils n'excitaient point l'enthousiasme des peuples. Le pape répondit à la harangue de l'évêque de Sienne qu'il en était vivement touché , mais qu'il fallait consulter les autres princes de la chrétienté ; ainsi tout était subordonné à la politique des états et à la marche des affaires du siècle , ce qui changeait tout-à-fait l'esprit et le caractère des guerres saintes.
Les raisons qu'QEneas-Sylvius avait fait valoir dans son discours étaient d'autant plus fondées , que les Turcs , poursuivant le cours de leurs conquêtes , se rendirent maîtres , l'année suivante , de la capitale de l'empire grec. Après la chute de Constantinople , l'empereur Frédéric III songea sérieusement à faire une guerre en faveur des Grecs ; il écrivit au pape une lettre où il exposa les dangers qui menaçaient la chrétienté. En 1 454 , il convoqua une diète à lia Lisbonne , où se trouvèrent le duc de Bourgogne , le duc de Bavière , le marquis de Brandebourg et d'autres princes. L'empereur envoya pour le représenter les évêques de Gorcum et de Sienne. Ce dernier parla avec beaucoup d'éloquence sur la nécessité de faire la guerre aux Turcs. 11 fut décidé dans cette diète qu'on tiendrait une autre assemblée à Francfort pour y ordonner une levée d'hommes et demander l'argent nécessaire. Cette nouvelle assemblée fut peu nombreuse. Tbus les esprits penchaient à révoquer le décret de la diète de Ratisbonne , lorsqu'QEneas-Sylvius , insistant sur la nécessité de la guerre sainte , vint à bout de le faire maintenir. Le nouveau discours qu'il prononça dans cette occasion ne se trouve point dans la collection de Struve; mais d'autres historiens en ont parlé , et l'annaliste Raynaldi en a copié quelques endroits. On le lit eu entier dans les œuvres d'OEneas-Sylvius , page 678 , sous le titre suivant : Oratio Œneœde ConstantinopolilatiacLade et bello contra Turcos congregando. Cette pièce historique et oratoire tient trop à notre sujet pour que nous n'en présentions pas ici l'analyse.
Dès son début, Œneas-Sylvius frappe et fixe l'attention de ses auditeurs en liant les intérêts de la religion avec ceux de la politique , en faisant dépendre la conservation et la liberté des princes et des peuples du salut et du triomphe de la foi chrétienne.
« La perte de Constantinople, qui a consommé^ dit-il , les » victoires des Turcs , la ruine des Grecs et la honte des » Latins , a sans doute affligé vos nobles cœurs. Quoi de plus >» convenable en effet à un homme de bien et à un esprit noble » que de prendre soin de la foi orthodoxe , de favoriser la » religion, d'élever et d'étendre autant qu'il peut le nom « du Christ-Sauveur? Or, la foi catholique est déplorable- » ment blessée; la gloire de notre religion est honteuse- >► ment obscurcie ; le nom du Christ est cruellement outragé » par le malheur d'une si grande ville tombée au pouvoir » des ennemis , par le massacre et la servitude de tous ses » habitans. Avouons-le, princes illustres qui m'écoutez , »> nous n'avions jamais été frappés' d'un si grand coup ; ja- »» mais la société chrétienne n'avait reçu une blessure si » profonde. La conquête de Constantinople doit nous faire » sortir de notre long sommeil. Hélas ! encore une cité per- , >» due pour Jésus-Christ! encore une cité gagnée pour le » Prophète ! Eh quoi ! des deux empereurs chrétiens , l'un » n'a-t-il pas été tuéi et ne pouvons-nous pas dire que des » deux yeux de la chrétienté, l'un a été arraché, et qu'une » de ses deux mains a été coupée? Ajoutez que des quatre » sièges principaux sur lesquels la foi chrétienne était as- » sise comme sur des bases solides, d'où elle étendait ses » rameaux sur toute la terre, nos ancêtres, en perdant Jé- » rusalempar leur lâcheté et leur négligence, en ont perdu » deux ; et que nous , par une négligence non moins grande » et avec plus de honte encore , nous avons perdu le troi- » sième , auquel obéissaient plusieurs peuples du Nord et de » l'Orient jusqu'au Tan aïs. Illustres princes et seigneurs, » votre douleur égale sans doute votre étonnement et votre » consternation , lorsque vous songez à cette grande plaie » faite à la chrétienté , que vous voyez les Grecs abattus , » les Turcs vainqueurs et les Latins dans la confusion? mais » la douleur de notre glorieux empereur Frédéric n'est pas" » moindre que la vôtre... »
L'orateur, après avoir dit un mot des soins que Frédéric s'est donnés pour la défense de la république chrétienne, rappelle le décret de la diète de Ratisbonne, et poursuit ainsi :
« Je ne parlerai point de tous les articles de ce décret ; je » m'occuperai du principal. Fera-t-on la guerre contre les » Turcs , qui ont envahi Constantinople , qui ont tué la no- » blesse avec le prince des Grecs , qui ont profané toutes les >» choses saintes , et qui menacent tous les chrétiens des » fers, du fouet et de la mort? >»
OEneas-Sylvius examine si cette guerre est juste , si elle est utile , si elle est facile.
« Personne chez les anciens, dit-il, n'a regardé comme » injuste une guerre entreprise par l'autorité du prince » pour défendre la religion , pour sauver la patrie , pour » conserver des alliés. C'est pour cela qu'on loue les corn- » bats livrés par Moïse , par Josué , par Saiil , par David , » par les Machabées. C'est pour cela que le théâtre d'Athè- » nés retentissait d'applaudissemens lorsque la voix des ora- » teurs célébrait ceux qui étaient morts pour la patrie à » Marathon, à Arthémise, à Salamine. C'est pour cela que » les Romains célébraient aussi les Horaces, les Décius , les » Fabius et une foule d'autres qui s'étaient dévoués pour le » salut de leurs concitoyens. C'est pour cela qu'on célébrera » à jamais parmi les Germains , Roland , Renault , Conrad , » Otton , Henri , Frédéric , qui , pour défendre les frontières » des chrétiens , se sont exposés aux plus grands dangers. » Cependant vos ancêtres n'eurent jamais un plus juste motif » de guerre que celui qui se présente. Ils ne reçurent jamais » des infidèles une injure aussi cruelle, un affront aussi in- » signe que ceux qu'a éprouvés de notre temps la républi- » que chrétienne. Rappelons ici en peu de mots les malheurs » de Constantinople ; car plus la grandeur de l'offense sera » connue , plus la justice de la guerre sera manifeste. »
L'orateur fait un tableau rapide de la prise de Bysance , puis il s'écrie :
« 0 spectacle déplorable d'une ville chrétienne ! ô peuple » malheureux! o criminel Mahomet! qui pourrait retenir » ses larmes en racontant de pareils malheurs (guis talia » fando temperet à lacrimis ) ? Tout était plein de deuil , de » meurtre , de sang et de cadavres. Mahomet lui-même, avec » un visage terrible, un regard menaçant, une voix ef- » frayante , Mahomet commande le carnage ; il lave ses » mains dans le sang des enfans du Christ ; il souille tout , » il profane tout. Les temples de Dieu sont livrés au faux » prophète ; les saints autels sont renversés ; les os des mar- » tyrs , qui régnent déjà avec le Christ, sont jetés aux porcs » ou aux chiens ; les statues brisées ; les images des saints » déchirées ou effacées ; on n'épargne pas même celle de la » mère de Notre-Seigneur , de la reine des cieux ; bien » plus , celle du Christ-Sauveur est portée dans le camp au » milieu des cris et des risées ; on se la dispute pour la cou- » vrir de boue et d'ordures.... et la multitude furieuse dit,
» dans sa fureur impie : Voilà le dieu des chrétiens O
» noble Grèce , voilà donc ta fin -f tu es maintenant morte.
n Hélas ! combien de villes , autrefois fameuses et puissantes , » sont éteintes. Où sont maintenant Thèbes , Athènes , My- » cènes , Larisse , Lacédémone , Corinthe ? où sont tant * d'autres villes célèbres? Si vous en perchez les murs. » vous n'en trouverez pas même les ruines. Personne ne > peut montrer le lieu qu'elles occupèrent : nous sommes » obligés de chercher la Grèce dans la Grèce même. Cons- » tantinople était la seule cité qui restât au «milieu de tant » de cadavres de villes. Le premier, Constantin l'avait ren- » due la rivale de Rome. Elle renfermait tant de merveil- » leux ouvrages et tant d'armes , elle avait tant de gloire , » qu'elle seule paraissait compenser et réparer la perte de m toutes les autres cités. »
L'orateur, continuant l'éloge de l'antique Byzance , oppose ensuite à cet éloge la censure des mœurs des Turcs, il reproche à ces barbares leur haine pour les lettres, et présente à ses auditeurs la culture des sciences et des arts comme le chemin le plus sûr pour arriver à la gloire; la protection accordée aux poétiques ruines de la Grèce comme un moyen de se distinguer entre tous les peuples. Après avoir démontré la justice de la guerre , OEneas parle de son utilité.
« Voulez-vous , dit-il , connaître les avantages que vous » retirerez de la guerre contre les Turcs , pensez aux dom- » mages dont toute la chrétienté est menacée , si vous n'ar- » rêtez l'impétuosité des infidèles. Vous venez d'entendre ce » qu'ont souffert les habitans de Constantinople. Plusieurs » villes s'attendent aux mêmes malheurs si vous ne les se- » courez à temps. Le mal se glisse et se répand tous les jours » de plus en plus. Aujourd'hui une province nous échappe, » demain nous en perdrons une autre. Les Hongrois, qui » jusques-là avaient été le bouclier de notre foi et le rem- » part de notre religion , deux fois vaincus dans la guerre , » depuis la mort du roi Albert , sont prisonniers des Turcs. » Ils ont perdu plus de deux cent mille hommes dans deux » combats. La puissance des Turcs est grande en Asie et en » Grèce ; elle est encore augmentée par l'alliance qu'ils ont » faite avec la nation féroce des Tartares. Si la Hongrie est » vaincue ou forcée de se joindre aux Turcs , il n'y a plus » de sûreté pour l'Italie et pour l'Allemagne ; le Rhin ne » suffira plus à la défense des Français. Il y en a qui pen- » sent que rien de semblable ne peut arriver , parce qu'ils » n'ont rien vu de semblable de leurs jours. Mais nous sa- >» vons que les Tartares , après avoir écrasé la Hongrie , ont » souvent pénétré sur les frontières de l'Allemagne , et qu'ils » ont porté leurs ravages jusqu'au Rhin... Si vous négligez
>» de porter aujourd'hui du secours aux Hongrois, vous- » n'aurez point le droit d'en demander demain aux Fran- » çais , et ceux-ci n'en trouveront point à leur tour en Es- » pagne; vos enngpis , combattant toutes les nations les » uues après les autres , obtiendront facilement l'empire du
» monde , auquel ils aspirent Mais quand les Turcs ne
» devraient pas arriver jusqu'à vous, le baptême que vous » avez reçu , la* bienfaits dont la bonté divine vous a corn- » blés doivent vous exciter à faire la guerre aux corrupteur» » de l'Évangile, aux perfides ennemis du Christ et de sa » croix... »
L'orateur, pour persuader son auditoire , tire ici tous ses argumens des caractères de la piété , qui nous oblige à secourir nos parens , nos amis , nos princes et tous ceux auxquels nous devons de la reconnaissance , du respect ou de l'amour. Il fait valoir surtout la gratitude que nous devons au Christ, qui a souffert la mort pour nous. Puis , revenant à l'utilité de la guerre : « Mais que tardez-vous , » dit-il ? N'est-ce pas un grand avantage que de se montrer » reconnaissant envers Dieu de ses bienfaits, en combat- » tant les ennemis de la croix? n'est-ce pas lui plaire? » n'est-ce pas acauérir du bien pour vos âmes et gagner le » ciel. où. vous habiterez avec les anges, où vous triomphe- » rez avec les saints martyrs, où vous régnerez avez le » Christ? Je ne parle point des avantages qu'on recherche » trop souvent dans la guerre, tels que l'or, l'argent, les . » statues , les tableaux , les chevaux , les habits , les esclaves. » Quoique l'expédition que je vous propose vous promette » ces biens, je ne veux pas cependant que des soldats du » Christ les ambitionnent; je ne veux pas qu'ils désirent le » butin, qu'ils se réjouissent de l'espoir de se charger de » dépouilles. C'est le propre d'un cœur bas d'aspirer à des » biens terrestres. Une ame élevée et généreuse soupire y» après les trésors du ciel. La vie de l'homme sur la terre » est courte. La trame de nos jours est comme un toile d'a- » raignée qui se rompt tout-à-coup. Le cours de notre exis- » tence est incertain. Nous sommes des pèlerins sur la terre; » notre espoir doit être dans les cieux , où , selon l'Évangile , » les voleurs ne creusent point, où les vers ne rongent point. »
L'évêque de Sienne entreprend enfin de prouver que rien n'est plus facile que la guerre contre les Turcs. Il commence par faire l'éloge des forces, de la puissance et du caractère belliqueux des peuples de la Germanie ; puis , comparant les Allemands avec les Turcs : « Vous êtes , dit-il, nés » pour la guerre; les Turcs y sont forcés; vous êtes armés,
» ils sont sans armes ; vous vous servez d'épées , ils se ser- » vent de couteaux ; vous tendez des ballistes , ils tirent de » l'arc; des cuirasses vous protègent, un coussin de laine » les couvre ; vous conduisez vos chevaux , ils se laissent » conduire par les leurs ; vous menez des nobles à la guerre, » ils y traînent des esclaves et des artisans. Vos soldats sont » nés et nourris dans les camps et sous les drapeaux , à l'ex- » ception de quinze mille combattans d'élite ; ils tirent leurs » troupes des champs et des boutiques... »
QEneas poursuit ce parallèle-, qui n'est pas d'une grande exactitude , et le termine ainsi :
« Puisque vos ancêtres ont surpassé en gloire tous les » peuples voisins et éloignés; puisque vous ne leur êtes » point inférieurs, et que vous avez en abondance toutes » tes choses qui sont nécessaires à la guerre ; puisqu'enfin » vos ennemis vous sont si inférieurs , quel motif pourrait » donc vous détourner de faire pour votre Dieu une guerre » si juste et si utile ?
» On dira peut-être que cette guerre ne se fera pas seu- » leinent contre les Turcs , mais encore contre les Tartares , » les Sarrasins et toutes les nations qui leur sont soumises. » Je répondrai que les Allemands ne seront pas non plus les » seuls à combattre. L'Italie , la France et l'Espagne enver- » ront leurs guerriers ; les Hongrois et les Bohémiens ne » manqueront pas ; les Bulgares , les Illyriens , tous les Grecs » se lèveront lorsqu'il en sera temps ; leurs voisins d'Asie se » joindront à eux; car ne croyez pas que toute l'Asie obéisse » a Mahomet. Les Vénitiens et les Génois , peuples puissans , » quoiqu'en paix avec les Turcs, vous aideront de leurs » flottes. La crainte de perdre leurs comptoirs en Orient les » a forcés à faire la çaix. Mais des hommes qui la font par » nécessité et malgré eux ne peuvent la garder long-temps » ni avec scrupule. Les Vénitiens ont promis à l'empereur » qu'ils feraient ce qui convient à des chrétiens , si , de l'ay> vis commun des fidèles , on décrète la guerre contre les » Turcs. »
L'orateur présente plusieurs autres motifs pour prouver la facilité qu'on trouvera dans l'entreprise , et passant à de nouvelles considérations , il répond à ceux qui pensent que Mahomet restera tranquille, et qu'on ne doit point tant se hâter de faire la guerre , en leur opposant le caractère trop peu connu de ce prince barbare. Le portrait qu'il en fait et au'il doit aux rapports de ceux qui ont eu occasion de voir de près ce conquérant, nous a paru mériter d'être reproduit ici.
« Mahomet, dit-il, est tin jeune prince de vingt-quatre » ans , d'un esprit cruel et avide de gloire , d'un corps ro- » buste ét infatigable ; il n'est adonné ni au vin ni aux fes- » tins ; quoique voluptueux comme ceux de sa nation , il ne » s'amollit cependant point au milieu de ses femmes; il » évite les danses , dédaigne les parfums , s'habille rarement » avec mollesse , ne se laisse point prendre aux charmes de » la musique , ne nourrit et n'entretient ni chiens , ni oiv seaux ; son seul plaisir est de manier les armes ; il honore » les soldats , aime les chevaux , préfère aux belles femmes ■» les vaisseaux, les chars, les machines de guerre. Quoique » d'un naturel féroce et abhorrant les lettres , Mahomet » écoute avidement le récit des actions des grands hom- » mes ; il préfère à tous Jules-César et Alexandre-le-Grand ; » il croit pouvoir surpasser leurs hauts faits et travaille en » effet à v parvenir. Il dit qu'il n'est pas moins en état » qu'eux de soumettre le monde , parce que ses commence- » mens sont bien supérieurs à ceux de ces héros. Depuis » qu'il a soumis Constantin ople à son faux prophète, ce » prince, rempli d'une témérité barbare et d'un orgueil » asiatique, ne doute point qu'il ne puisse aller jusqu'à » Rome. Tel est votre ennemi; jugez maintenant si, avec » un pareil caractère , il est vraisemblable qu'il reste tran- » quille. Après la prise de Bysance, Mahomet n'a-t-il pas » détruit Péra et accablé les villes voisines ? n'a-t-il pas » pillé en grande partie les îles Cyclades de la mer Egée ? » n'a-t-il pas chassé le despote de Rascie ? et quoiqu'il eût » fait une trêve avec les Hongrois , n'est-il pas entré sur » leurs frontières , n'a-t-il pas ravagé leurs campagnes ? » Voilà la paix des Turcs ; voilà le repos que vous pouvez » attendre »
OEneas-Sylvius, pour exciter les princes de l'empire à la guerre , leur remet sous les yeux les exemples de leurs ancêtres , qui passèrent plusieurs fois les Alpes avec de grandes armées ; puis , employant le même tour oratoire dont Cicéron , plaidant pour la loi Manilia, se servit afin d'engager les Romains à poursuivre la guerre contre Mithridate, il continue en ces termes :
« Voyez maintenant quelle résolution vous devez pren- » dre. Vos ancêtres ont souvent fait la guerre, je ne dirai » pas pour des concitoyens, mais pour des laboureurs qui » avaient été maltraités , et vous ne croiriez pas devoir » combattre quand un empereur a été tué cruellement avec » toute la noblesse de la Grèce. Vos ancêtres n'hésitèrent » point à prendre les armes pour venger leurs ministres ,
» traités avec trop peu de respect , et vous ne croiriez pas » devoir les prendre pour venger les outrages faits à votre » Dieu ? Vos ancêtres se sont engagés dans des guerres j» cruelles et dangereuses pour étendre les frontières des » chrétiens , et vous refuseriez de combattre pour la défense » de votre foi et de votre religion ? Il ne s'agit point aujour- » d'hui de s'armer pour o^es sujets légers , pour des prétextes » frivoles ; il s'agit de défendre la patrie , vos femmes , vos » enfans, vos alliés, votre liberté, votre vie, votre foi, » votre religion , les saints martyrs , les grands apôtres , » votre Sauveur, votre Dieu, le Saint-Esprit, la Trinité di- » vine , que cet impur Mahomet persécute. . . »
L'orateur termine son discours par une pieuse exhortation , et présente à ses auditeurs pour dernier motif d'encouragement la félicité céleste qui attend ceux qui succomberont dans cette guerre sainte.
Plusieurs passages de ce discours ne manquent pas d'une véritable éloquence. La harangue qu'OEneas-Sylvius adressa au pape est loin d'avoir la même énergie et la même chaleur. Au reste , ces deux discours nous font très-bien connaître l'esprit des peuples d'Occident et l'état des opinions , par rapport aux croisades , à l'époque où ils furent prononcés.
Mathias Corvin, roi de Hongrie et de Bohême, envoya en 1 482 des ambassadeurs à l'assemblée qui se tenait à Nuremberg , avec ordre de demander aux princes de l'empire du secours contre les Turcs. Ces ambassadeurs y firent un discours (1) dans lequel ils présentèrent un tableau rapide des progrès des Turcs depuis leur origine , de leur insatiable cupidité , de leurs excursions et de leurs excès dans plusieurs parties de l'Europe. Ils se plaignirent ensuite de la conduite des Vénitiens , qui s'étaient liés aux plus cruels ennemis de la religion par des traités honteux et dangereux pour la chrétienté, et leur avaient cédé des villes , des places fortes et même des provinces, que les Turcs n'auraient pu soumettre en quinze ans de guerre. Les députés s'efforcèrent surtout de montrer les dangers auxquels se trouvait exposée la Hongrie , et qui menaçaient l'empire d'Allemagne. Un historien allemand, Adlezzeiter, a fait sur l'assemblée de Nuremberg la réflexion suivante : « On fut dans une grande » attente de l'issue de ces comices. Il y eut des délibérations » et des résolutions salutaires , mais il n'en résulté aucun
(i) Mathi* Corvini, Hungarise et Bohetniae régis , o m forum ad principes imperii, pro auxilio contrà Turcas ferendo, iroploratio (p. 3i5).
» fruit. Les propositions et les conseils furent comme chez » les Athéniens , très-bons et très-généreux; mais il ne se » trouva personne parmi les malheureux chrétiens qui les » exécutât contre un ennemi dont les forces allaient toujours » croissant. »
Vingt-huit ans plus tard , c'est-à-dire en 1 5 1 0 , l'empereur Maximilien pria le roi de France Louis XII d'envoyer à la diète, qui allait se tenir à Augsbourg , un jurisconsulte qui pût y disposer les esprits aux demandes que Maximilien luimême devait y faire. Il s'agissait d'une ligue générale contre les Turcs et les Vénitiens. Louis XII envoya donc Louis Hélian de Verceil non-seulement auprès des Allemands , mais encore auprès des Hongrois. L'ambassadeur français , dans le discours (1) qu'il prononça à la diète, s'attacha à prouver qu'on devait se réunir pour faire la guerre en même temps aux Turcs et aux Vénitiens. Il n'est pas inutile de remarquer ici que ce discours fut prononcé un an après la bataille d'Agnadel , qui suivit la ligue de Cambrai. Hélian rappelle cette bataille où les Vénitiens furent défaits ; il s'attache particulièrement à les peindre sous les plus odieuses couleurs.
« Lorsque je me préparais , dit-il dès son début et en s'a- » dressant à l'empereur, à vous féliciter sur vos belles ac- » tions , à célébrer vos victoires , je me suis vu dans l'alter- » native , moi qui n'ai jamais blessé personne et qui ai Pha- « bitude de défendre les autres , ou de manquer aux devoirs » que ma mission m'impose , ou de parler, non sans un vif » regret, de la mauvaise foi, de la perfidie, de l'injuste » conduite des Vénitiens. Si mon discours offense quelques- » uns de ceux qui m'écoutent , qu'ils s'en prennent à la né- » cessité des temps , à la malignité de nos ennemis et non » pas à moi. En accusant les Vénitiens, je défends toute » l'Italie et plusieurs autres pays qu'il faut délivrer de leur » joug; je défends les chrétiens d'Orient, qu'ils laissent de- » venir la proie et les victimes des Turcs ; je défends l'Église » romaine, qu'ils semblent vouloir détruire à l'aide des » musulmans. En parlant contre les Vénitiens, ce n'est pas » eux , mais les Turcs que j'attaque ; ce n'est pas contre eux » que je conseille la guerre , mais je veux la détourner des ' » chrétiens ; ce n'est pas leur ruine que je demande , mais » c'est le salut de la chrétienté , auquel je désire qu'on » pourvoie. »
(i) Ludovici Heliani Vercellensis, régis Francorum oratoris, etc., oratio io Venelos invectiva perclegans (p. 5aa).
L'orateur établit trois chefs d'accusation contre les Vénitiens : leur ambition , leur tyrannie et les mauvais services qu'ils rendent à la religion et à tous les chrétiens. Leur ambition , c'est d'abord de subjuguer l'Italie , puis tout le inonde chrétien. Pour le prouver, Hélian fait une énumération rapide des actes de tyrannie exercés par les Vénitiens sur l'empire des mers , et il ajoute :
« Personne ne commerce avec eux sans être bientôt ré- » duit aux extrémités et aux larmes. Depuis plusieurs siè- » cles , aucune guerre ne se fait parmi les chrétiens qu'ils » n'en soient les auteurs. Personne n'aborde à Venise qu'il » n'y soit trompé , maltraité ou persécuté , quelque prudent, » quelqu'adroit , quelque sage qu'il soit. Tant les Vénitiens » sont habiles dans les ruses du commerce , tant ils ont d'es- » pions et de serviteurs de leur tyrannie! Quels termes pour- » raient donner une juste idée de leur orgueil? ils préten- » dent que la noblesse est née chez eux ; ils se disent les seuls » riches , les seuls raisonnables , les seuls sages. Et nous , » qui ne marchons point comme des dragons, la poitrine » haute , la tête levée et couverts de pourpre ; nous qui ne » gardons point dans des coffres des monceaux d'or, qui ne » faisons pas consister l'éloquence dans l'action des doigta » (in digtiis) ; nous qui ne mangeons point avec des four-* » chettcs d'argent , nous sommes des barbares, des intem- » pérans , des ivrognes , des insensés , et nos princes sont » des tyrans. Les Vénitiens nous haïssent , nous méprisent; » nous sommes pour eux des objets de raillerie , nous Fran- » çais, et vous , Allemands , encore plus ; car quelle comédie, » quel fête, quel spectacle se donne à Venise où l'on ne » voie un allemand figurer dans les premiers rôles? Vos » mœurs, votre langage, votre manière de vivre, vos ha- » bits , votre démarche , tout y est tourné en ridicule par » les mimes , par les histrions. »
Hélian , après avoir peint l'avarice des Vénitiens sous des couleurs sans doute exagérées , se demande ce que veulent les princes dans la guerre qu'ils se proposent.
« Ce qu'ils veulent , dit-il , c'est qu'on épargne les palais » et les comptoirs des Vénitiens , mais qu'on détruise la ty- » rannie avec les tyrans ; ils veulent que Venise soit mar- » chande et non dominatrice ; ils veulent que la mer et les » terres soient libres ; ils veulent briser les entraves qu'ils » répandent en tous lieux par des taxes , par des douanes ; » et comme il ne convient pas que les princes soient mar- » chands , il ne convient pas non plus que des marchands » régnent et commandent. »
L'orateur examine ensuite ce que les Vénitiens ont fait contre les chrétiens, contre la religion et contre Dieu même.
« Plût à Dieu , s'écrie-t-il , que les Vénitiens eussent été » ou de vrais chrétiens ou de vrais Turcs. S'ils avaient été » de vrais chrétiens , ils se seraient servi de leurs puissantes « flottes pour la défense et non pour la destruction des » chrétiens ; ils auraient fait en sorte que les chrétiens pos- » sédassent comme autrefois et Jérusalem et Constant i no pie » et tout l'Orient. S'ils avaient été de vrais Turcs, nous » n'aurions pas souffert que tant de mauvaises herbes , plus » dangereuses que l'aconit , poussassent au milieu de nous » des racines si profondes; nous les aurions au contraire » extirpées et rejetées au-delà du Caucase. Mais aujourd'hui « que , tout à la fois mauvais Turcs et mauvais chrétiens , ils » font tantôt la guerre , tantôt alliance avec les uns ou avec » les autres, et qu'ils ne sont fidèles à personne, ils ont » resserré dans les bornes étroites de l'Europe la religion » chrétienne , qu'ils ont presque détruite ou du moins fort » affaiblie : les Vénitiens sont un tiers-parti , ou plutôt ils » ressemblent à ces anges équivoques qui sont entre les » bons et les mauvais anges, et ne tiennent ni au ciel ni » aux enfers. On peut les comparer à ces lémures, à ces » mauvais génies qui troublent les maisons par des incur- » sions nocturnes , qui tourmentent les mers par des tem- » pêtes journalières , qui détruisent les moissons par la grêle » et l'orage. Tout ce qu'ils possèdent, ils l'ont acquis par » les calamités des autres. Dans le dessein de s'emparer de » l'or de Constantinople et de cette ville même, tantôt ils » portaient sur leurs flottes des armes et des vivres aux » Turcs, tantôt ils faisaient passer les armées de ces infidè- » les de l'Asie dans la Thrace , en traversant le Bosphore. » Enfin ils ont tout 'aï: pour affliger la ville impériale et » pour s'en rendre les maîtres. Lorsque Constantinople fut » assiégée par terre et par mer, l'empereur Constantin dé- » pécha secrètement des ambassadeurs auprès du comman- » dant de la flotte vénitienne , pour le supplier, au nom de » Dieu, d'envoyer seulement deux vaisseaux au secours de » l'empire d'Orient. Le commandant répondit que ce n'était » pas la coutume des Vénitiens de défendre les possessions » des autres ; mais que si l'empereur voulait se livrer lui et >» la ville aux Vénitiens , il entrerait dans le port avec toute >» sa flotte , et ferait lever le siège. Lorsque la ville fut prise , >» les Vénitiens en achetèrent aux Turcs les dépouilles et le » butin, et ramenèrent à Venise leurs vaisseaux chargés des » restes de l'empire romain. »
L'ambassadeur français . poursuivant ses accusations contre les Vénitiens ; leur reproche la perte de Jérusalem au temps de Saladin; leur infidélité, leur fraude , leur cruauté envers les Pisans et les Génois ; leur haine pour Emmanuel , roi de Portugal ; les envois d'armes et d'ouvriers au Soudan d'Egypte; leur refus de secourir les Hongrois, lorsqu'ils avaient une flotte formidable à Corfou ; l'invasion des Turcs dans le royaume de Naples, etc. Enfin, Hélian termine son discours par cet appel à tous les princes et à tous les peuples que menaçait ou qu'avait offensés la politique ambitieuse de Yenise.
« Vengez-vous , vengez l'univers chrétien ; délivrez- vous » de vos craintes. Vous ne pouvez être en sûreté tant que » vous leur laisserez la Vénétie , l'Istrie , la Liburnie , la » Dalmatie, Corfou, Céphalonie, Zacynthe, la Crète : et l'Ile » de Chypre. Renversez ces barrières exécrables qui jusques » ici ont empêché les chrétiens de marcher contre les infi- » dèles. Alors vous pourrez attaquer vos ennemis à décou- » vert , avec la protection de Dieu et sous de meilleurs aus- » pices... »
Dans tous les temps , l'empire de la mer a inspiré aux peuples qui l'ont obtenu un orgueil, une cupidité, une politique semblables à celles qu'on reprochait alors aux Vénitiens. Avant Venise, Tyr et Carthage avaient soulevé les nations par une conduite aussi hautaine. De nos jouis , ceux
3ui tiennent en main le trident de Neptune et le commerce u monde ne sont pas plus exempts de pareils reproches. On pourrait leur appliquer plus d'un passage du discours d'Helian. Du reste, ce discours n'est, à proprement parler, qu'une violente diatribe où le goût et les convenances ne sont pas toujours respectés ; on peut le comparer à ces apostrophes véhémentes qui, dans nos gouvernemens représentatifs, se mêlent quelquefois aux délibérations qui ont pour objet la paix ou la guerre. Il paraît toutefois qu'il produisit une grande sensation à la diète d'Augsbourg, si l'on peut en juger par ce qu'écrivit Jacques Bannicius , secrétaire de l'empereur, à Étienne Poncher, évêque de Paris , en lui en envoyant une copie. « Personne, lui disait-il, n'a en- » tendu ni lu, de notre temps, un discours qui approche » davantage de l'éloquence des anciens orateurs. Non-seu- » lement il a plu à tous les membres de la diète et surtout » à l'empereur, qui est déjà occupé de cette guerre , mais >» il les a encore enflammés d'ardeur contre nos ennemis , et » a brisé les efforts de tous les opposans. »
En 1519, des légats du pape Léon X demandèrent dans
l'assemblée des princes de l'empire et devant le même empereur Maximilien , une levée de décimes pour une expédition contre les Turcs. Gomme ils prévoyaient des obstacles à cette levée , ils annoncèrent dans leur discours (1) que, si l'expédition ne se faisait pas , on rendrait à chacun ce qu'il aurait donné ; puis ils dirent :
« Nous ne voulons point thésauriser ni remplir l'office » il V\ auteurs. Notre intention n'est point de nous emparer » de vos trésors. La piété , la libéralité du souverain pontife » Léon doivent vous être connues ; c'est de ses propres de- » niers qu'il envoie des légats dans tous les royaumes chré- » tiens. Certes , celui-là ne demande point votre argent , » qui dépense si magnifiquement le sien pour vous. Nous » ne cherchons point à faire passer les trésors de l'Allemagne » en Italie. Le souverain pontife veut seulement assurer la » solde des guerriers allemands. Il ne veut laisser aucun » prétexte à la ruse ou à la fraude ; il veut que vous voyiez » aussi clair que le jour que la république chrétienne, >» la religion , le royaume , les temples , les villes , les places » fortes se sont mis sous votre protection, qu'ils implo- » rent votre secours. Si vous les abandonnez, vous aban- » donnez les Allemands eux-mêmes, puisque nous tournons » nos regards sur les aigles de Maximilien, et que nous ne » pouvons attendre de secours efficaces que de l'empire roj main ; puisqu'il ne s'agit pas moins de votre salut que de » celui des autres peuples , et que l'Allemagne est plus voi- » sine des Turcs que les autres pays. »
On voit, par ce discours des légats, quelles étaient alors les préventions des Allemands contre la cour de Rome , surtout pour ce qui avait rapport à la levée des décimes. L'opposition qu'avaient prévue les envoyés du souverain pontife se manifesta dans l'assemblée par le discours (2) d'un personnage constitué en dignité, nommé Ulric, que Struve ne nous fait point connaître. L'orateur s'attache à dissuader les princes de l'empire de cette levée de décimes demandée par les légats du pape. Après avoir parlé du projet d'étendre le nom chrétien par les armes, en repoussant les ennemis de la foi , il s'exprime ainsi :
« C'est sans doute une chose pieuse et sainte que personne » ne peut blâmer , excepté celui qui aime mieux obéir au
( i) Léo ni. s X papae legatorum oratio coram imp. Maxîmiliano , etc. , pro cottigendis decimis^in expeditionem contra Turcas anno t5i9 ^p. 698 ).
(ij Altéra oratio virî cujusdam clamsimi adhortantis ne principes in décima; praestationem consentant (p. 701 ).
» Turc qu'au Christ. Mais vouloir , sous ce prétexte dicte' par » une piété feinte , sucer le lait des nations , s'enivrer des » trésors des rois , je soutiens que c'est un crime plus grand » que n'est le mal que nous font les Turcs. Ge n'est pas que » je regarde les sacrifices d'argent comme une chose fâ- » cheuse; mais nous devons, autant qu'il est en nous, eni- » pêcher que l'ange de Satan ne se transforme en ange de » lumière, et ne présente le poison de l'impiété dans la coupe » de la piété. Nous devons empêcher que le peuple , croyant » faire une chose agréable à Dieu , ne sacrifie à l'avarice , m mère de la fausse religion. Il est toujours honteux de fail- » lir , de se tromper et d'être trompé ; mais il l'est bien plus » de se laisser surprendre, au nom de la religion que la » bonté divine nous a donnée pour nous prémunir contre » des habitudes nuisibles. »
L'orateur établit en principe que beaucoup d'habitudes de ce genre se sont introduites dans le monde chrétien, depuis que les pontifes romains ont commencé à joindre ensemble les choses profanes avec les choses sacrées. « Les » préceptes divins, ait-il, sont méprisés, le Christ est vendu, » les brebis sont dépouillées de leur laine , le zèle pour la » foi est éteint. Sans parler de l'Espagne , de la France et de » l'Orient , combien l' Allemagne seule n'a-t-elle pas prodi- » gué d'argent , sous les règnes des deux empereurs Frédéric » et Maximilien , pour des manteaux ( paîliis ) et d'autres m vains ornemens de cette sorte ( similibusque figmentis ) ! » Si Rome avait entassé dans son fisc tout l'or qui lui a été » donné, nous aurions aujourd'hui tout le nerf nécessaire » pour la guerre d'Asie, et l'on ne serait pas obligé de fatiguer » l'univers chrétien, de charger les peuples de nouveaux im- * pots , et de multiplier ainsi le nombre des pauvres. »
» Le pontife romain tire de ses domaines un tribut aussi ■» grand que celui d'aucun prince chrétien; et cependant » nous achetons des manteaux, nous envoyons des ânes » chargés d'or à Rome , nous faisons des présens , nous » changeons notre or pour du plomb , nous recevons de » temps à autre des permissions de mal faire ( ce mot est » échappé à ma plume ), je veux dire des indulgences. O » avarice profonde de chiens immondes gui ne peuvent se ras- » sasier! comme dit le prophète Daniel.
» Vous voulez combattre le Turc ; ce projet est louable ; » mais je crains bien que vous ne vous trompiez de nom. » Cherchez-le en Italie et non en Asie. Chacun de nos rois se >» suffit à lui-même pour se défendre lui et ses frontières du » Turc asiatique ; mais tout l'univers chrétien ne peut domp-
» ter le Turc d'Italie. Le premier , se débattant avec ses voi- » sins , n'a pu encore nous nuire ; le second fait partout des
» progrès , il est altéré du sang des malheureux En
» examinant attentivement l'entreprise sur laquelle nous » délibérons , il y a deux choses à considérer : d'un côté , la » superstition vous demande votre or , et veut vous ruiner ; » de l'autre , le pontife romain s'apprête à déployer ses » foudres contre ceux qui refuseront d'obéir. Lequel des » deux partis choisirez-vous ! »
L'orateur termine sa harangue , ou plutôt sa déclamation, en exhortant les princes de l'empire à ne pas se rendre tributaires des Florentins , c'est-à-dire de la cour de Rome , dont un Médicis occupait le siège ; c'est ici qu'il" est curieux, pour l'observateur, de suivre la marche des événemens et de les examiner dans leurs plus graves conséquences : les croisades ou les abus des croisades avaient multiplié les levées de décimes ; les levées de décimes avaient fait naître le mécontentement des peuples, et favorisé de fâcheuses dispositions dans les esprits contre la cour de Rome. 11 serait douloureux de penser que des guerres , qu'on appelait saintes , aient pu servir de prétexte à la discorde qui s'introduisit alors dans l'Église chrétienne.
On trouve un autre discours , sur la guerre à faire aux Turcs, dans le troisième volume de la Collection de Struve. Il est de Riccius , juif converti , et médecin du cardinal de Goritz. Selon l'éditeur, ce discours fut prononcé à la diète de Spire, en 1514 (1). Sleidan et Seckendorf, qui ont fait l'histoire de cette diète , ne parlent point de ce discours ; ce qui prouve qu'il ne fut pas prononcé alors , c'est que Riccius lui-même y parle de la prise de Rhodes par les Turcs, comme d'un événement antérieur à peine de six ans. Or, cette île fut prise en 1 523 : la diète dont il est ici question , ne peut donc être de 1 544, mais de 1 528 ou 1 529. Quoiqu'il en soit , le discours de Riccius est remarquable autant par les motifs qu'il fait valoir , que par l'éloquence et la vivacité du style.
Après avoir fait un tableau aussi rapide qu'effrayant des progrès , des cruautés et de la puissance des Turcs , l'orateur puise les moyens de résistance qu'on peut efficacement leur opposer, dans l'union des peuples cnrétiens, dans la réforme des mœurs et dans l'obligation où tout homme se
( i) Ad principes , magistratus populosque Germanise , etc. 9 Pauli Riccii oratio (Tom. III , p 4fy).
trouve de porter du secours à son voisin menace' d'une grande ruine. Pour prouver les funestes effets de la désunion, il cite l'exemple de Sertorius, qui fit venir, en présence de son armée, deux chevaux, l'un jeune et vigoureux, l'autre vieux et infirme , et commanda à un jeune homme d'arracher la queue du cheval faible , et à un vieillard celle du cheval vigoureux. On sait comment le vieillard réussit , et pourquoi le jeune homme échoua dans son entreprise. Pour montrer l'heureux effet de la concorde , Riccius cite l'exemple de Cotion, chef des Daces, qui, faisant battre ensemble deux chiens pleins d'ardeur, lança tout-à-coup sur eux un loup furieux. À la vue de cet animal , les deux chiens cessèrent leur combat , et se réunissant contre leur ennemi commun , ils le renversèrent et le déchirèrent.
Après avoir démontré la nécessité de l'union , par d'autres raisons qu'on trouva sans doute plus convaincantes , l'orateur passe à la réforme des mœurs qui lui semble nécessaire pour faire aux Turcs une guerre utile et heureuse. Le tableau qu'il présente du luxe qui régnait alors , nous a paru assez curieux pour le reproduire ici : il donnera une idée des mœurs du seizième siècle. « Il n'est personne , dit- » il, qui ne voie combien le luxe, si pernicieux aux états, s'est » déjà répandu dans toute la Germanie , et combien les Ger- » mains ont dégénéré de la frugalité et de la modestie de » leurs ancêtres. En effet, il est rare de trouver parmi nous » un gentilhomme , si petite que soit sa noblesse , un bour- » geois qui a quelqu'aisance , ou un marchand, ou un arti- » san qui daigne se servir de vêtemens de laine , à moins » que la laine ne vienne de la Bretagne ou de l'Hibernie ; qui » ne regarde comme honteux d'être couvert de peaux de » mouton ou de renard , ou qui se contente d'un bonnet et » d'une saie de laine commune. Il faut qu'il brille par des » vêtemens de soie à double et triple fil , ou de pourpre cou- » verte de martre ou de zibeline. Il lui faut un bonnet qu'on » appelle byrète, venu de Lyon, en France , garni d'un bord » écarlate , orné de boucles d'or , de rubans [de pourpre à » plusieurs tours , et qui , par la diversité des fentes , laisse » passage au vent, à la pluie et aux rayons ardens du soleil. » ( Idque scissurarum varietate flatibus, imbribus œstuantibus- » que solis radiis sit pervium.) U lui faut un habit et des >» chaussures doublés d'une étoffe de soie jaune ou marque- » tée , qui brille à travers mille petites fentes ; il lui faut une « chemise de lin , dont le col soit garni d'une bordure d'or » brodée à l'aiguille. Je ne parle point du luxe inépuisable » de la table et des mets. On ne se contente point de trois ou
» auatre plats, ni de deux sortes de vin, ni de la variété » des autre* liqueurs ; ce n'est pas assez d'être deux et trois » fois à table dans le jour , il faut encore pendant la nuit se » gorger de vins de Falerne, de Crète, etc. , qui absorbent » les revenus et les fortunes , ôtent au corps et à l'esprit » leur force naturelle , et privent l'homme de sa vigueur et » de son énergie. O luxe cruel, impie et vain , vous dissipez » les plus belles fortunes , vous perdez les plus grandes fa- » milles , vous détruisez les royaumes , et il n'est personne » qui se mette en garde contre vous , qui vous rejette ou » vous inéprise? »
Riccius , repondant à ceux qui objectaient que les Turcs étaient encore trop loin de l'Allemagne , pour qu'on dût les craindre , fait voir que si on ne se prépare pas de bonne heure à la guerre , il ne sera plus temps de la faire quand l'ennemi viendra le fer à la main dans l'Allemagne même. « Et comment s'opposer , dit-il , comment fermer le chemin » à cet ennemi qui , comme un grand fleuve qui a rompu » ses digues, ne peut plus être arrêté par aucune barrière? » En supposant qu'après avoir subjugué la Hongrie et ren- » versé l'Autriche, il en reste là et ne tourne pas contre » vous la fureur de son glaive , vous paraîtrait-il humain , » je ne dirai pas pieux et chrétien , de voir comme un » homme stupide et les bras croisés, le malheur des autres ? » Si dans nos villes vous voyiez la maison de votre voisin » en proie aux flammes, ses meubles , sa femme, ses enfans » dévoréspar l'incendie, nepasseriez-vous pas pour un impie, » pour un méchant homme, si vous n'appeliez pas aussitôtles » voisins au secours , si vous n'y voliez pas vous-même avec
» précipitation ? Cette cruauté coupable , cette horrible
» impiété , sont loin sans doute de la douceur et de la con- » fraternité des Germains , qui n'ont été ainsi appelés que » parce qu'ils se sont toujours fait connaître par une bien- » veillance mutuelle , et par un amour presque fraternel. »
L'orateur, rappelant que , depuis Alexandre de Macédoine jusqu'aux rois lombards , les Germains ont toujours victorieusement résisté à toutes les nations , termine son discours par cette exhortation :
« Levez-vous donc , grands de l'empire , vous magistrats » éclairés et vous tous peuples, prenez les armes; saisissez » vos traits et vos épees; n'attendez pas que les ombres » tombent des montagnes , et que vous soyiez' enveloppés » dans les ténèbres et dans des maux irréparables. Déjà » la coignée est à l'arbre ; déjà la peste s'est glissée jusqu à i> vos portes. Si vous tardez, c'en est fait de la foi, de la
» religion, de l'empire et de vos principautés. Levez-vous, » tandis qu'il en est temps encore ( agite ilaque et exsurgite » dum tempus est ) ; accompagnez Ferdinand , ce roi si pieux » et qui a déjà pris la croix ; ce roi qui ne craindra pas d'ex- » poser , pour la religion , pour le peuple chrétien et pour » votre empire,, son sceptre, son royaume, ses troupes, sa
» fortune et ses forces Levez-vous pour défendre votre
» propre sang, celui de vos enfans, de vos épouses, que >» brûle de verser l'ennemi de Dieu et de la nature »
Ce fut cinq ou six ans après ce discours de Riccius que le roi Ferdinand, dont il est ici parlé, fit avec Soliman un traité de paix dans lequel le pape fut compris. ( Voyez le x\e. livre de notre Histoire, quatrième édition). On doit convenir , néanmoins , qu'on donnait alors de très-boAnes raisons pour engagerles peuples à prendre les armes. Mais il n'y avait plus d'enthousiasme dans les sociétés chrétiennes , et la raison toute seule ne suffisait pas pour faire ^vivre l'esprit des croisades.
Dans ce troisième tome de Struve est un recueil de lettres (1) écrites par François Ier. , roi de France, ou en son nom, au sujet de ses démêlés avec l'empereur Charles-Quint ; elles sont presque toutes adressées aux prinGes de l'empire. Dans les unes, le roi cherche à justifier sa conduite à l'égard des Turcs ; dans les autres , il offre ses secours et son intervention pour apaiser les troubles que la réforme avait fait naître dans l'Eglise. La treizième de ces lettres est celle qui donne le plus d'éclaircissemens sur l'état des affaires à cette époque. Elle est datée du 7 mai 1557. Elle est fort longue, et contient une apologie complète du roi de France. L'auteur cherche à prouver que François Ier. s'était ligué franchement et de bonne foi avec l'empereur Charles-Quint , pour faire la guerre aux Turcs ; qu'il lui avait donné tous les secours promis en hommes, en argent, en munitions et machines de guerre , et qu'il n'avait rien négligé pour que cette guerre fût utile à la république chrétienne et à la religion ; il rejette sur l'empereur le peu de succès de cette entreprise, et l'accuse d'avoir voulu surprendre Marseille , sous prétexte d'une expédition contre les Turcs , d'avoir refusé les conditions de paix très-équitables qui lui avaient été offertes , d'avoir été conduit par le seul désir de dominer , et enfin d'avoir tenté de faire empoisonner le Dauphin.
(i) Francisci régis Galliarura actilata perlegatos et litteras cum imperii priacipibu*, etc. (p. 354 )
François Ier. trouve dans ces griefs et dans plusieurs autres allégués contre l'empereur , à l'occasion du duché de Milan , une excuse toute naturelle de son alliance avec les Turcs. Dans quelques autres lettres, le roi va jusqu'à se rendre garant des intentions pacifiques de la nation ottomane et de son respect pour les traités.
Il résulte de ces lettres et des mémoires du temps , que la politique des puissances de l'Europe se bornait à des vues particulières d ambition , et qu'aucun prince chrétien , excepté les papes, ne voyait le véritable danger dont tout l'Occident était menacé.
DEUXIÈME CÔLLECTIOW.
Recuêtls historiques de Godefroy~GuUlaume Leibnitz (1).
Le célèbre Leibnitz , qui n'était étranger à aucun genre de connaissances, a publié une collection d'historiens qui parlent aussi des croisades. Le premier volume en renferme deux dont nous allons nous occuper: c'est d'abord le chronographe saxon (2) , ainsi appelé par Leibnitz , parce que l'auteur a suivi exactement l'ordre des années et s'est attaché à l'examen des temps. Georges Eccard , qui , trente-trois ans après Leibnitz, a publié une collection d'historiens dont nous parlerons plus loin , et qui a pour titre : Corpus Awtoricum rnedii œvi , pense que le chronographe saxon n'est qu'une partie de Y annaliste saxon , ou des annales d'Ekkehard ou d'Eggehard, abbé du monastère de Saint-Laurentd'Urangen. En effet, en lisant les deux ouvrages, nous avons remarqué, surtout pour la partie des croisades , que le chronographe a abrégé l'annaliste , et que , du reste , tout ce au'il rapporte est copié mot pour mot , en beaucoup d'endroits , de l'abbé de Saint-Laurent. On peut s'en convaincre en comparant le récit de la première croisade dans les deux auteurs. Nous ne citerons donc du chronographe saxon que ce que nous avons trouvé de particulier depuis l'an 1117 jusqu'à la fin de son ouvrage , c'est-à-dire jusqu'en 1 1 88.
(i) Godcfredi-Gugliclmi Lcibnitii accessiones historien, a vol. in— 4*an. 1700 hanovre.
(a) Chronographus Saxo, à chrUto nalo ad annum 1 188. (ïom. I, p. 1)
L'annaliste s'ëtant arrêté en 1 139, tout ce qu'on trouve audelà de cette époque est d'une autre main que celle de l'abbé de Saint-Laurent , et appartient par conséquent au chronographe.
Cet auteur parle d'une manière fort incomplète et peu exacte de la deuxième croisade. Il porte à six cent cinquante mille hommes le nombre des soldats de la croix. Il attribue leur peu de succès aux péchés des hommes, qui avaient plus présumé de leurs forces que du pouvoir du Seigneur. L'auteur et l'instigateur de cette croisade , dit le chronographe , était Bernard , abbé de Clairvaux , qui brillait alors par des miracles.
Au milieu de son récit , le chronographe rapporte que le 5 des calendes de novembre de cette année , une éclipse de soleil couvrit le monde d'horribles ténèbres , presque au milieu du jour. Le disque de cet astre présentait une espèce de faulx qui semblait annoncer, dit 1 auteur, l'effusion de sang humain qui avait lieu dans le même temps en Asie.
Sous la date de 1 148, l'auteur parle d'une grande croisade qui se fit contre les païens habitant vers le nord ( versiis aquilonem habitantes). Le roi de Dacie avait levé une armée de cent mille hommes ; le frère du duc de Pologne , une de vingt mille , et un prince que le chronographe nomme Hartwig , une de quarante mille. Les Rhuténiens se joignirent à eux et marchèrent contre les Prussiens (Pruscos) ; ils mirent tout à feu et à sang , brûlèrent la ville appelée Malchom, et le temple consacré aux idoles qui était devant la ville. Dans le deuxième volume de l'Histoire des croisades, nous sommes entré dans quelques détails sur cette expédition ; nous y renvoyons nos lecteurs ; de même que pour celle des croisés en Portugal, exécutée dans la même année, et sur laquelle le chronographe s'étend un neu plus longuement. 11 dit, par exemple, en parlant du siège de Lisbonne, que les Sarrasins qui avaient des vivres en abondance en étaient si avares pour les habitans de cette ville, que plusieurs de ceux-ci moururent de faim; « quel- » ques-uns n'eurent point horreur de dévorer des chiens et » des chats. La plupart se présentèrent aux chrétiens et re- » curent le baptême ; d'autres , renvoyés par les croisés »> vers les murs de la place , avec les mains coupées , furent » lapidés par les leurs. »
Les Sarrasins ayant demandé la paix , il fut convenu que l'armée chrétienne recevrait tous leurs meubles et effets avec leur or et leur argent, et que le roi garderait la ville et tout le pays avec les Sarrasins nuds {cuni nudis Sarraccnis).
« Cette victoire divine et non humaine , ajoute l'auteur, fut » consommée sur deux cent cinquante mille Sarrasins, le jour » de la fête des onze mille Vierges, u
Le clironographe parle, sous la date de 1 187, des soins que prit le pape pour engager les princes et les fidèles d'Occident à porter du secours aux chre'tiens d'Orient , et de l'assemblée que l'empereur Frédéric tint à Mayeuce en.l 188. ( Voyez à ce sujet le moine Godefroi , la relation anonyme de l'expédition d'Asie et la chronique d'Ansbert. )
La Chronique de Jean Vito-Durand ( 1 ) , moine suisse de l'ordre des frères mineurs , commence à la deuxième partie du premier volume de la collection de Lcibnitz. Celui-ci avait en vain demandé en Suisse une copie de cette chronique ; n'ayant pu l'obtenir, il publia celle qu'il avait. Mais Georges Eccard, plus heureux que lui , en obtint une complète qu'il a insérée dans sa collection. La copie de Leibnitz commence à l'an 1200 et finit en 1287; celle d'Eccard va jusqu'en 1518, où l'auteur l'a terminée. Nous ne ferons ici qu'un seul article pour les deux copies. Eccard dit qu'une partie de cet ouvrage avait été composée sur différentes chroniques non encore publiées , mais que la fin , depuis 1 350 , est proprement de Vito-Durand , qui a écrit d'après ce qu'il a vu lui-même ou appris par la renommée. Il y a peu à gagner à la lecture de cette chronique pour l'histoire générale des croisades , car on y trouve beaucoup de mensonges ou d'erreurs de date ; par exemple , l'auteur place en 1 265 la première expédition de saint Louis ; il prétend que ce roi l'entreprit contre la volonté du pape.
En parlant de la sentence prononcée contre Frédéric H au concile de Lyon , Vito-Durand fait une censure amère de la conduite et des sentimens de cet empereur. Il termine ainsi le portrait historique de ce prince. « Frédéric » se lia d'une amitié détestable avec les Sarrasins : il reçut » leurs députés, leur envoya plusieurs fois des présens et » adopta leurs coutumes. Lorsqu'il était en Orient, il per- » mit, d'après un accord fait avec le Soudan , que l'on prê- » chat jour et nuit dans le temple de Jérusalem, au nom de » Mahomet. Il donna sa fille en mariage à un prince ennemi » de Dieu et de l'Eglise , et solennellement excommunié. Il » fit tuer le duc de Bavière par des assassins, et ne cons- » truisit ni hôpitaux , ni cloîtres , ni églises ; il en détruisit » au contraire plusieurs »
(t) Johannis Vito Durani chronicon. ( Tom. i , part. 1 1 , p. 3.)
Vito Durand ajoute que Frédéric étant sur le point de livrer combat au roi d'Egypte, en fut détourné par une lettre de ce prince , qui lui manda qu'en vain il voulait faire la .guerre aux Sarrasins, puisque le pape était contre lui. « J'ai reçu , disait le Soudan d'Egypte , des lettres du souve- » rain pontife adressées à ses troupes et remises à moi-* » même; par ces lettres il leur est ordonné, lorsqu'elles m seront prêtes à en venir aux mains , de se joindre à mon » armée , contre vous et vos troupes , afin de vous accabler ! ! »
Le même auteur rapporte que Frédéric étant entré dans le temple de Jérusalem pour y rendre grâces à Dieu de la victoire qu'il avait remportée sur les infidèles , et voyant les Templiers et les Hospitaliers se disputer entre eux avec autant d'avidité que d'inimitié les offrandes et les dons que lui et les principaux de son armée avaient apportés dans le temple, il fut si offensé et si scandalisé , que , des ce moment, il s'éloigna tout-à-fait du sentier de la foi , dans lequel il n'était pas déjà très-ferme. Durand cite encore l'anecdote suivante : « Frédéric assistant avec pompe à la célébration » de la messe , en Palestine , le Soudan ou un autre prince » infidèle lui demanda ce que c'était que le prêtre levait » dans ses mains et que les chrétiens adoraient avec tant » d'humilité. L'empereur lui répondit : Nos prêtres préten- » dent que c'est notre Dieu, A quoi l'infidèle répartit aussi- » tôt : Quand ce Dieu serait aussi grand qu'une montagne*, » vos prêtres , qui le mangent depuis si long-temps à la messe , m devraient l'avoir consommé tout entier, »
Vito Durand rapporte d'autres anecdotes afin de prouver que l'empereur n'avait que de l'indifférence et du mépris pour les mystères du christianisme; il veut justifier ainsi l'opinion des contemporains qui ne pouvaient voir qu'un impie dans la personne de Frédéric, puisqu'il avait si souvent bravé les menaces de la cour romaine., L'histoire impartiale ne doit point prononcer sur l'esprit et les croyances, de ce prince d'après des témoignages aussi passionnés.
Pour prouver quelle étaitla haine des peuples envers Frédéric , l'auteur raconte, toujours sur le témoignage d'autrui , que l'impératrice passant à Milan dans un temps où l'empereur était éloigné et où on le croyait mort, les Milanais la dépouillèrent de ses vêtemens , la mirent nue sur une ânesse , et l'exposèrent ainsi aux outrages et à la risée de tout le peuple. C'est à cette circonstance que l'auteur attribue la vengeance que Frédéric exerça ensuite sur la ville de Milan.
En décrivant les ravages que les Turcs firent en Hongrie en 1211, le moine Durand rapporte qu'il y eut une si grande
disette, que des mères mangèrent leurs enfans, et que les hommes se servirent pour farine d'une certaine poudre qu'il ne nomme pas. Quod maires pueros suos manaucarent et pro farina pulvere quod a m uterentur homines. (Villa ni rapporte un fait à peu près semblable. Raoul-Glaber dit aussi que dans une famine , qui eut lieu de son temps , on mêlait à la farine une terre blanche pour faire du pain. )
Nous n'avons rien lu qui mérite d'être cité dans tout ce que l'auteur rapporte de la captivité de saint Louis en Egypte ; nous nous bornerons à dire, d'après lui, que les pastouraux croyaient avoir la mission de délivrer le roi de France ; leur chef déclara qu'il avait vu dans les astres que cette gloire était réservée aux bandes qu'il conduisait.
Dans la suite de la chronique de Durand, publiée par Eccard, on trouve, à la date de 1281 , le récit de la prise d'Acre par les Sarrasins. L'auteur, comme on le voit , s'est trompé de dix ans. Cependant, ce qu'il dit est assez conforme à ce que racontent les historiens contemporains. 11 parle aussi de ces Sarrasins qui se jetèrent tout vivans dans les fossés de la ville pour les combler ; il porte le nombre des chrétiens tués ou pris à soixante-dix mille. Voici comment Vito rapporte le massacre des religieuses de Sainte-Claire : * Ces pieuses vierges demandèrent instamment aux vain- » queurs la grâce d'achever leur office, et lorsqu'elles t eurent entonné le salve regina, elles se mirent toutes » à genoux en présentant le cou à leurs bourreaux , qui leur » tranchèrent la tête. « (Voyez ce que nous avons dit de ces » religieuses dans une note du xvme. livre de notre histoire -r quatrième édition.)
Notre pieux chroniqueur ne sait comment s'expliquer la ruine des colonies chrétiennes. « Oh! si Dieu, s'écrie-t-il » dans l'excès de sa douleur, si Dieu, pour punir les blas- » phêmes du Soudan , avait frappé l'armée musulmane , » comme il frappa autrefois celle de l'impie Rabsacès , com- » bien ses coups eussent été funestes aux ennemis de la foi » chrétienne ! quelle force cette foi n'en eut-elle pas acquise ! » Je dis cela d'après mon jugement qui est tout humain , » car ceux de Dieu sont impénétrables ; lui seul sait pour- » quoi il permet que ces choses arrivent. On dit que les » ha bilans d'Acre , surtout les principaux , avaient provo- » qué Dieu par leurs iniquités ; je ne mettrai donc point la » main sur le Chiist du Seigneur, ni ma bouche dans le ciel, » afin de ne rien juger témérairement : mais je rapporte » tout à Dieu qui connaît tout, qui peut tout et sait les raiu sons de tout. »
Le sentiment , qui est exprimé dans ce passage, se retrouve dans tous les chroniqueurs qui ont eu à parler des revers tics chrétiens. Leur piété ne peut se faire à l'idée que les ennemis de Dieu puissent triompher des soldats de Jésus-Christ, et les désastres des croisades sont presque toujours pour eux des mystères qu'ils n'osent pénétrer.
Vito Durand, en parlant du concile tenu à Vienne, par le pape Clément V, décrit en ces termes la marche d'un grand nombre de croisés : « Vers ce temps , dit-il , il se leva une » grande multitude de fidèles , excités , par la prédication , à » délivrer le tombeau du Christ et la Terre-Sainte des maii s » des païens. Ils marchaient deux à deux, bien armés et » bien disciplinés, demandant l'aumône ou des secours pour » leur pèlerinage, dans tous les lieux où ils passaient. Ils re~ » cueillaient ainsi une grande quantité d'argent; car dans » chaque ville , bourg ou village qu'ils traversaient avec des » étendards où brillait l'image de la croix , on accourait en » foule pour les voir ; on leur tendait à l'envi des mains » secourables. Mais ces croisés n'achevèrent pas leur entre- » prise , car étant arrivés à Marseille ou autres lieux voisins » de la mer , ils furent effrayés de la voir par hasard ora- » geuse, et ils s'en revinrent honteusement avec l'argent » qu'ils avaient amassé. Ainsi fut vérifié pour eux ce mot du » psalmite : Mare vidit et Jugit. » L'auteur , qui fait ici un jeu de mot , en citant l'Écriture , nous dit qu'il avait vu luimême ces pèlerins, lorsqu'il commençait à fréquenter les écoles. Il ajoute qu'à la fin on les soupçonna d'être des imposteurs , qui avaient arboré le signe de la croix pour tromper, la charité des fidèles.
Sous la date de 1 538 , le chroniqueur rapporte que trente frères de l'ordre des Prêcheurs , envoyés par le pape au soudan du Caire, ayant comparu devant lui, ce prince leur dit que , s'ils voulaient prêcher librement la foi chrétienne dans ses États, ils devaient renoncer à leurs habits, à leur tonsure , et se vêtir comme ses sujets ; que s'ils le faisaient , ils trouveraient en lui un protecteur et un appui ; qu'autrement ils seraient tous enfans de la mort. Les frères Prêcheurs, s'étant consultés ensemble , résolurent de faire à la cause pour laquelle ils étaient venus , le sacrifice qu'on leur demandait. Ils changèrent donc d'habits et se présentèrent de nouveau au sultan , qui leur dit en les voyant : « Puisque » vous êtes les docteurs du christianisme, la lumière et les » guides des autres , et que cependant la terreur vous fait si >» promptement et si facilement renoncer à l'habit de votre » profession , je dois juger que les autres chrétiens sont aussi