‹ Bibliothèque des croisadesChapitre 9 sur 17 · PM · texte numérisé non relu

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massacre des Juifs , dont il est parlé dans la chronique précédente. Il dit que Brecislas se hâta de revenir de Bologne , parce que Tévêque Cosme, auquel il avait laissé le gouvernement du royaume pendant son absence , lui avait fait savoir que de6 pèlerins qui allaient au recouvrement de la Terre-Sainte, maltraitaient tous les Hébreux qu'ils rencontraient , les forçaient à recevoir le baptême et tuaient ceux qui s'y Tefusaient. L'évêque d'Ohnutz ajoutait dans son message que la présence du prince et de son armée était nécessaire pour réprimer ces violences, car il savait qu'un grand nombre de croisés , de toutes les nations, venaient de divers pays pour aller porter des ^secours aux chrétiens d'Orient , contre les Sarrasins , et que ces croisés ne se comportaient pas tous avec piété dans les lieux qu'ils traversaient. Mais avant que Brecislas fût de retour , les pèlerins étaient déjà entrés en Pannonie. D'autres se rendaient à Constantinople par la Thracc et la Macédoine, ou par la mer Adriatique.

Le même Dubravius , en parlant de la croisade entreprise par Conrad, roi des Romains, dit qu'aucune expédition des chrétiens en Orient n'avait encore été faite avec plus d'ordre et d'appareil , nî avec des troupes plus nombreuses , et avec des chefs plus illustres. Mais Dubravius se trompe lorsque parmi ces chefs il compte Alphonse , roi d'Espagne , et Henri , roi d'Angleterre. Il compare l'armée des croisés à celle de Xercès; il dit que les troupes du roi de Perse inspirèrent moins de terreur aux Grecs que celles des princes chrétiens allant à la Terre-Sainte ; puis il ajoute : « Plût à Dieu » que leur expédition n'eût pas eu une issue semblable , » auoiqùe les désastres éprouvés par les chrétiens aient été » d'une nature différente. L'armée de Xercès périt par la » valeur de ses ennemis, l'armée chrétienne tut détruite » par la perfidie de l'empereur de Bysance. »

L'auteur accuse le prince grec , comme beaucoup d'autres chroniqueurs , d'avoir envoyé aux pèlerins du pain fait avec de la farine mêlée de gypse. Il raconte , mais fort brièvement , la prise de Jérusalem par Saladin ; le départ de l'empereur Frédéric pour la Terre-Sainte i ses succès jusqu'en Arménie et sa mort. Il dit que les rois de France et d'Angleterre ne purent s'accorder ni empêcher Saladin de conserver Jérusalem. Du reste, il se montre peu instruit de la conduite de Richard en Syrie , lorsqu'il rapporte que Saladin dicta la loi à ce monarque dans le traité qu'ils conclurent tous deux lors du départ de Richard pour l'Europe.

Dubravius loue beaucoup le sultan d'avoir ordonne à son

hérault d'armes de porter au bout d'une lance un morceau de linceuil où il devait être enseveli, en criant : V oilà ce que le vainqueur de l'Asie emporte de toute sa gloire et de toute sa puissance. Nous avons déjà eu occasion de dire que cette anecdote n'était rien moins que prouvée.

Sous la date de 1241 , Dubravius raconte l'invasion des Tartares dans la Pologne, et fait une peinture curieuse des mœurs de ce peuple. « Leur cruauté, dit-il, se manifeste » par leur figure ; ils ont le visage gros , affreux , horrible , » les yeux creux et féroces , la tête terminée en pointe et » rasée tout autour, le menton garni d'une barbe longue et » hérissée ; toutes leurs manières sont basses et ignobles ; y» ce qui prouve aisément que les Thatars ( c'est ainsi que >* Dubravius les nomme ) viennent de ces Scythes qui » se marièrent en Asie , et procréèrent une race dégénérée. » Car jusqu'à ce jour, les Turcs et les Scythes eux-mêmes » ont eu des Thatars pour esclaves ; ils ne les haïssent que » parce qu'ils les regardent comme une race dégénérée, » quoiqu ils aient plus d'une fois éprouvé les funestes » effets de leur puissance. »

Ce que Dubravius raconte de la prise de Constantinople parles Turcs, en 1453, est trop connu pour que nous nous y arrêtions. Mais dans la description qu'il fait du siège de Belgrade en 1456, nous avons remarqué un trait qui mérite d'être cité :

« Un soldat bohémien , dit l'auteur , voyant un Turc monté » sur les murs , un étendard à la main , et la plupart des » soldats de la garnison prêts à se retirer dans la citadelle , » saisit l'infidèle corps à corps et demanda à Capistran qui » était au bas du mur ce qu'il arriverait à son âme , s'il se » précipitait du haut en bas avec ce chien (cum cane isto) , » et s'il mourait avec lui. Capistran lui ayant répondu que » son âme serait certainement sauvée, le Bohémien se jeta » aussitôt avec le Turc en bas du mur , et , par sa mort et » celle de l'infidèle , conserva la vie ^de ses compagnons » d'armes , qui se mirent à poursuivre les Turcs et à piller » leurs bagages. »

Collection de Mathiai Belius (1).

Ce recueil offre aussi peu de détails sur les croisades que les précédens. Les Hongrois prirent très-peu de part aux

(i) Rerum Hungaricarura scriptorcs, etc., edente Mathï» Belio.

expéditions d'outre-mer. D'ailleurs les lumières du christianisme et de la civilisation venaient à peine d'éclairer cette nation sauvage, lorsque les pèlerins se dirigèrent vers le Saint-Sépulcre. Mais, si les chroniques hongroises sont stériles pour ce qui concerne les guerres^ saintes , elles donnent des détails lorsqu'il s'agit des attaques que les Hongrois eurent à soutenir contre les Turcs. C'estdans ces chroniques qu'il faut chercher tout ce qui peut donner une connaissance parfaite des progrès des Turcs en Europe , et des maux que la Hongrie eut à souffrir de leurs invasions.

Chronique de Jean Thurocz (1).

Cette chronique est le premier ouvrage qui se présente dans la collection de Belius. Cet auteur , qui vivait dans le quinzième siècle, nous apprend, sous la date de 1095, qu'après les fêtes de Pâques , il arriva de France , d'Espagne et d'Angleterre, mais surtout delà part de Guillaume (lisez Hugues) , frère du roi de France, des ambassadeurs chargés de prier Ladislas , roi de Hongrie , de se mettre à la tête de la première croisade; que Ladislas accepta avec joie ce commandement ; que les nobles de Hongrie y consentirent avec autant d'empressement, mais que toute la Hongrie en fut attristée ; ce qui n'empêcha pas le roi de faire ses préparatifs. Mais, pendant qu'il s'en occupait, il fut appelé en Bohême au secours de Conrad , duc de ce pays et son propre neveu ; et la il fut atteint d'une grave maladie qui le fit descendre au tombeau. Ce passage de Thurocz a donné lieu à une discussion entre quelques écrivains d'Allemagne. Les uns ont prétendu que Ladislas , roi de Hongrie étant mort avant le concile de Clermont , les chefs croisés n'avaient pu lui offrir le commandement de l'armée chrétienne. Les autres ont observé que Thurocz ne dit point que cette offre fut faite à Ladislas , après ni même pendant la tenue du concile de Clermont , mais aux fêtes de Pâques qui précédèrent de sept mois ce concile et suivirent de quelques semaines le concile de Plaisance tenu dans la même année. Or, suivant la chronique de Bertholde, l'empereur Alexis ayant demandé, dans le concile de Plaisance, du secours contre les Sar-

(i) Joannis Thurocz chronica Hungarorum ab origine gentis (T. 1,

rasins , le pape Urbain y fit promettre à plusieurs , sous la foi du serment , qu'ils iraient, avec laide de Dieu , au secours de ce prince. Le concile se tint le icr. mars, et, le 25 du même mois , le roi Ladislas reçut les ambassadeurs , qui lui offrirent, de la part des princes croisés, le commandement de l'armée. On cite , à l'appui de cette opinion , des médailles à triple croix , portant le nom de Ladislas , et qu'on suppose avoir été frappées à cette occasion. Des sa vans pensent que cette triple croix était le symbole du Calvaire et qu'elle indiquait le départ de ce roi pour Jérusalem. Etienne Katona , dans son histoire critique des rois de Hongrie, s'est livré, sur ce sujet , à une discussion dont nous venons d'offrir le résumé. Il pense que le passage de Thurocz peut être défendu et soutenu , sans blesser la vérité ou du moins la vraisemblance de l'histoire. «

Le roi Ladislas étant mort, les princes chrétiens, continue Thurocz, firent à Coloman, son successeur, la même offre

3u'ils avaient faite à son père. Mais le nouveau roi , loin e l'accepter , se mit en mesure d'interdire aux pèlerins le passage aans ses états. Après quelques combats malheureux, Coloman se vit forcé de traiter avec les croisés et de les laisser passer. Thurocz fait de ce roi un portrait qui nous le montre peu propre à commander une armée. « Coloman , » dit-il , était d'un aspect hideux et ignoble , mais d'un es- » prit fin, rusé et changeant. 11 était velu, crépu, borgne, » bossu, boiteux et bègue. »

Etienne Katona oppose à ce portrait copié par Ronfini , le témoignage de deux ecclésiastiques qui vécurent sous Coloman et le connurent de près. L'un, archevêque de Strigonium , le représente avec les grâces et la simplicité de la colombe; il le compare à saint Etienne aïeul de ce prince; l'autre, abbé de Zoboria , loue la sainteté du glorieux et du victorieux Coloman. A ces témoignages, Katona ajoute ceux des historiens des croisades, tels qu'Albert d'Aix, Guillaume de Tyr et Bernard le Trésorier, qui parlent du roi de Hongrie en termes très-honorables , enfin celui de Roger , chanoine de Wa radin, qui place ce prince au catalogue des saints avec ses prédécesseurs Etienne , Emeric et Ladislas.

Nous ferons observer que les témoignages invoqués ici par Katona ne sont point satisfaisans. Albert d'Aix, Guillaume de Tyr, Bernard le Trésorier, Roger, n'avaient point vu Caloman. Les autres se contentent de dire qu'il eut les vertus d'un saint , ce qui ne dément pas le portrait que Thurocz nous a laissé de sa personne.

Pour ce qui regarde le commandement de la milice chré*

tienne que Coloman refusa d'accepter , Katona, loin clyen faire, coimneThurocz, un reproche à ce roi, le loue au contraire de n'avoir pas voulu négliger les affaires de son royaume, pou» se charger d'une entreprise lointaine.

En parlant de la- deuxième croisade , Thurocz dit que le roi Conrad, allant à Jérusalem, traversa la Hongrie plutôt en tyran qu'en pèlerin, et qu'il n'y eut aucune église ou monastère auxquels il n'arrachât de l'argent. Le roi de France , qui le suivit, se conduisit avec plus de décence et de modération , aussi fut-il honorablement reçu par le roi Geyra. C'est un hommage que rendent à Louis VII les historiens de toutes Us nations. Les Grecs surtout se sont plu à opposer les qualités modestes , l'aménité de caractère du roi de France , à la brutalité et à 1 emportement de Conrad. • Thurocz rapporte que le roi de Hongrie ayant appris par un de ses sujets nommé Gurk, que Borik, fils adultérin de Coloman , accompagnait le roi de France , envoya dire à ce monarque qu'il n'était pas juste de rendre le mal pour le bien et de protéger celui qui en voulait à sa vie. « Ce p message, dit l'historien, excita de grands débats parmi > les croisés français : chacun se demandait quel était celui » qui méditait la mort du roi de Hongrie; on voulait le * connaître pour le faire périr. Ce Borik était venu, d'a- » près le conseil de quelques Hongrois , auprès du roi de » France , dans le dessein , s'il pouvait entrer en Hongrie , » de soulever les peuples et de s'emparer du pouvoir. » Lorsqu'il apprit le message que Geyra avait envoyé au » roi de France , il vint se jeter aux pieds de ce monarque , » lui demanda pardon et le pria de lui permettre de sortir » avec lui du royaume. D'un autre côté, Geyra demanda au » roi de France, par l'amitié qui les unissait, de lui » envoyer Borik enchaîné ; mais ce prince répondit : Que » Geyra apprenne que la maison d'un roi est comme une église et » ses pieds comme un autel (expression très-remarquable dans » tous les temps). Comment pourraïs-je donner des fers à » celui qui est venu se prosterner dans la demeure du roi » comme dans une église, et aux pieds du roi comme devant un » autel? L'envoyé de Geyra répondit s Mais notre maître pense » que l'église ne protège point une race adultère. Borik voyant « que la mort le menaçait, s'enfuit pendant la nuit sur un des » chevaux du roi. Un des gardes de Geyra l'ayant rencontré, » voulut l'arrêter , mais Borik d'un coup d'épée lui fendit » la tête jusqu'au milieu du corps et s'échappa. » Thurocz dit que André, roi de Hongrie, reçut le commandement de l'armée chrétienne qui devait marcher contre le Soudan

du Caire, et que bientôt après il revint victorieux, couvert de gloire et chargé de reliques précieuses. Mais Thurocz se trompe ici : le roi André n'assista point à l'expédition d'Egypte. Il avait déjà quitté l'armée des croisés lorsque ceux-ci se dirigèrent vers. Damiette.

A mesure qu'il avance dans l'histoire de son pays , l'auteur devient moins concis. Il donne, par exemple, sur la bataille de Nicopolis des détails plus exacts. Nous avons, entre autre chose, -remarqué que, quoique hongrois , il attribue la perte de cette bataille plutôt à une erreur de ses compatriotes qu'à l'imprudente témérité des Français. Il dit tien que ceux-ci , ambitionnant l'honneur de combattre les premiers , engagèrent le combat avant que les troupes du roi de Hongrie fussent rangées en ordre de bataille ; et que descendant précipitamment de leurs chevaux , ils fondirent sur les ennemis; mais il ajoute que les Hongrois voyant les chevaux sellés des Français revenir au camp du roi , et s'imagtnant que ceux qui les montaient avait été vaincus , le trouble se mit parmi eux ; ils abandonnèrent leur camp , leurs machines de guerre et prirent la fuite, vivement poursuivis par les Turcs.

Thurocz donne sur la prise de Constantinople par lc9 Turcs, quelques détails qui n'apprennent rien de nouveau. Il s'étend assez longuement sur le siège de Belgrade en 1 456 , et fait le plus grand éloge de la bravoure des Hongrois, qui furent animés par les exhortations de Jean Capistran , de Jean Huinriades et par l'exemple de deux jeunes guerriers que Thurocz appelle Michel Zilagy et Ladislas de Canisa. Il rapporte que Mahomet 'blessé au sein tomba presque mort , et que les siens l'ayant porté dans sa tente , s'enfuirent pendaut la nuit jusqu à un endroit nommé Sarno , emmenant leur prince avec eux. Mahomet étant revenu à lui, demanda où il était ; les Turcs lui répondirent s nous avons été vaincus par les Hongrois; le vaivode de Natolic et presque tous vos généraux ont été tués, nous avons éprouvé une grande perte, et ce qui est pire encore , nous craignions que votre sérénité ite fût au nombre des morts. Nous avons donc fui jusqu'ici. Mahomet ayant demandé si les machines et tous les instrumens de guerre avaient été abandonnés, et les Turcs lui ayant répondu que tout était resté au pouvoir de l'ennemi , le sultan dit alors dans l'amertume de son cœur : Apportezmoi du poison et que je meure plutôt que de retourner honteusement dans mes états*

214 N I IU, [ i > r HÈQtJfc

Destruction du royaume de Hongrie par tes Tartares Sous le roi Bela IP^t par Roger, clumoine du chapitre de PVeradin (1). Ort ne sait pourquoi l'auteur a donné pour premier titre à son ouvrage celui de poëme ( Carmen mise" rabilc ) , car on n'y trouve rien de poétique soit pour les expressions soit pour les idées.

Mais à l'aide de cet ouvrage ort peut se faire une juste idée ducaractère des Tartares. L'auteur nous assure dans un prologue qu'il n'a rien raconté témérairement; et qu'il vaudrait mieux ne pas naître que de tomber dans les mains des barbares dont il décrit les ravages. « Celui à qui arrivera un » pareil malheur , dit-il, sentira qu'il est détenu non jpas par i> les Tartares mais dans le Tartare (Senties se non à 2 artaris » sed in Tartaro detineri). Je rapporte ce que j'ai éprouvé; >» j'ai été long-temps dans ce cas, et la mort eut été pour moi » une consolation comme la vie fut alors pour moi un » supplice ( fui enim per tempus inter eos in quo mori soft latium extiùsset , sicut supplicium fuit vita ) » .

Roger attribue l'invasion des Tartares à plusieurs causes , dont la première fut l'introduction des Comans en Hongrie. Le roi Bela , qui les avait attirés , avait eu l'intention de les convertir au christianisme ; les Comans , une fois introduits dans ce pays , s'y comportèrent en barbares , et se firent détester des Hongrois. Bela, qui voulait les civiliser, les soutint, les protégea , leur prodigua des honneurs et des distinctions, et s'attira ainsi la haine des Tartares. Lorsqu'il fut instruit de l'arrivée de ces peuples sur les frontières de la Hongrie , ce prince fit un appel à ses sujets ; mais il fut mal secondé : les Hongrois accusèrent les Comans d'avoir fait un traité secret avec les ennemis , et reprochèrent à Bela d'avoir introduit chez eux un peuple qui ne Voulait que leur ruine. Ces dissensions favorisèrent donc les progrès des Tartares. Les Hongrois eurent à se défendre , non-seulement contre ces nouveaux ennemis, mais aussi contre les Comans, qui furent appelés pour les secourir. Il n'entre pas dans notre sujet de suivre Roger dans le récit qu'il fait de cette invasion ; nous nous contenterons de citer quelques traits propres à faire connaître l'esprit des sauvages du Mogol. Après avoir vaincu Bela dans une grande bataille , ils trouvèrent son sceau , et s'en servirent pour adresser à tous les Hongrois une circulaire dans laquelle ils leur disaient , «ous le nom du roi , de ne point craindre la rage des Tar-

(i) Ro^crii Hungari, miserabile carmen, seu historia super dcslructionc regm Hunganaj, etc. (Tom. I, p. 29a }.

tares , de rester chez eux et de se contenter de faire des prières à Dieu , qui ne permettrait pas qu'ils fussent domptes par leurs ennemis. Us firent rédiger cette circulaire par des prêtres hongrois qui étaient tombés en leur pouvoir , et ils y appliquèrent le sceau du roi. Dans le même temps, ils écrivirent aux autres princes tartan s qui n'étaient pas encore entrés en Hongrie , de venir au plutôt se joindre à eux, parce qu'ils n'avaient plus aucun obstacle à craindre. Les Hongrois , trompés par la circulaire , et n'ayant pas de moyens de connaître la vérité , furent surpris et subjugués les uns après les autres. Un grand nombre alla se cacher dans les forêts. Les ïartares voulaient s'emparer de Strigoniuin , une des plus belles villes de la Hongrie , mais il fallait passer le Danube , et comme on était alors en hiver, ce fleuve était couvert de glace et de neige. Les Hongrois , qui étaient sur l'autre rive , brisaient chaque jour la glace , et livrèrent plus d'une fois des combats à pied pour empêcher le passage. Enfin tout le Danube fut gelé ; mais les Tartares n'osaient le traverser. Que firent-ils ? ils laissèrent sur la rive un assez grand nombre de chevaux et d'autres animaux sans aucun gardien , et pendant trois jours personne ne parut de leur coté. Les Hongrois croyant que les Tartares s'étaient retirés , passèrent subitement le fleuve , et emmenèrent tous ces animaux dans leur camp. Les Tartares , assurés alors qu'on pouvait traverser le Danube à cheval , se portèrent avec impétuosité sur la rive opposée , et remplirent le pays de leur multitude. Strigo- 11 i mn tomba bientôt en leur pouvoir.

Yoici dans quels termes Roger décrit la situation où il se trouva avec beaucoup d'autres de ses compatriotes , lorsque les barbares eurent abandonné la Hongrie : « Nous >» commençâmes à parcourir cette terre dépeuplée. Les clo- » chers des' églises nous servirent de guides pour aller d'un » lieu à un autre ; car toute notre route était couverte » d'herbes et de buissons. Les porreaux, l'ail et les oignons » qui étaient restés dans les jardins des paysans , nous » servaient quelquefois de nourriture , et ils me parais- » saient délicieux. La plupart du temps, nous remplissions » nos ventres affamés de mauves ou de racines de ciguë. » Nous ne trouvions ni calme ni repos. La nuit, faute » de toit pour nous mettre à couvert, nous couchions » en plein air. Au bout de huit jours nous arrivâmes » à la ville d'Albe , où nous ne vîmes que les osse- » mens et les têtes des habitans qui avaient été tués. Les >» murs des palais et des basiliques étaient entièrement

» détruits et couverts du sang des chrétiens. La terre avait » bu ce sang innocent ; mais les pierres en étaient encore » rougies , et nous ne pouvions passer à travers ces décom- » bres , sans pousser de continuels gémissemens et des » soupirs amers. Nous arrivâmes enfin à un village nom- » mé Frata , où s'étaient réfugiés une multitude d'hommes » et de femmes. Ils nous reçurent en pleurant, et nous ques- » tionnèrent sur ce que noqs avions éprouvé; nous ne pûmes » le leur raconter qu'en peu de mots ; ils nous offrirent un » pain noir fait de farine et d'écorce de chêne broyée ; mai* » il nous parut plus doux et plus agréable que les mets les » plus recherchés. Nous restâmes un mois dans cet endroit, » n'osant en sortir; mais nous envoyâmes des éclaireurs » s'informer s'il restait encore des Tartares en Hongrie , ou » s'ils n'avaient feint de se retirer que pour nous tromper » encore. Enfin le roi arriva des côtes maritimes . soutenu » par les chevaliers de l'île de Rhodes , et par les chefs » des Frangipans ; il nous assura que les Tartares avaient » disparu. »

Après cet opuscule vient l'Epitome des affaires de Hongrie (1) , par Pierre Rauzan, évêque de Lueerie ou Lucera, ville du royaume de Naples. Rauzan, qui vivait longtemps après Thurocz, ne fait que répéter ce que nous avons rapporté d'après cet historien au sujet de Ladislas, à qui les princes croisés offrirent le commandement de Tannée; il indique aussi plutôt qu'il ne raconte le pèlerinage du roi André, et commet, à l'égard de ce roi, la même erreur que Thurocz. Comme son récit des guerres contre les TurcS ne nous offre rien de nouveau, nous ne nous y arrêterons pas.

Collection des auteurs danois, par Langebeck (2).

Le premier volume de cette collection renferme quelque» chroniques qui parlent des croisades, mais d'une manière si concise et si sèche , qu'il n'y a rien dont l'histoire puisse

Îïrofîter. Nous ne les indiquerons que parce qu'elles nous ont connaître les princes danois qui allèrent à Jérusalem pour secourir ou pour visiter la ville sainte.

Nous trouvons d'abord dans ce recueil la Chronique de

(1) Epitome rerum Hungaricarum pelrï Uaazani. (T. 1, p. 3i6.)

(2) Scriptores rerum Danicarum medii œvi, elc. , (juos collegît Jaco- Lus Langebeck.

Cornélius Hamsfort (I) : c'est une liste des rois de Danemark., depuis Dan jusqu'à Frédéric II. On y lit, sous la date de 1096, que le roiEric III, surnommé le bon, partit pour la Syrie , et mourut de maladie dans Pîle de Chypre ; qu'il fut enterré à Famagouste , en II 04; que sa femme Botilde, qui l'avait suivi, mourut en Orient et fut ensevelie dans la vallée de Josaphat.

A l'année 1 345 , l'auteur dit que WoMemar IV fit aussi un pèlerinage à Jérusalem , mais il ne donne aucun détail sur ce pèlerinage.

U Histoire abrégée des rois de Danemarck, par S<wcnon, fils d'Açgpn (2) , parle aussi du pèlerinage et de la mort du roi Eric le bon.

Pierre Olatis, qui a fait une Histoire des rois- dÊ Danemarch, depuis Dan jusqu'à la mort du roi Jean (5) , indique également le pèlerinage du prince Eric et celui de Woldeniar. Il dit que ce dernier partit avec Eric et une suite brillante , qu'il visita le Saint-Sépulcre , et fut fait chevalier du Christ (miles Christi) des mains du monarque danois.

La chronique vulgairement appelée Chronique du roi Eric (4) nous apprend pourquoi Eric HI fut surnommé egothœ ou le bon. D'abord , c'est que sous son règne les récoltes furent si abondantes , que le boisseau de bled ne valait pas plus de deux deniers ordinaires; ensuite, parce qu'il était d'une très-haute stature, et qu'il était aussi fort que quatre hommes des plus robustes de son royaume; troisièmement enfin , parce que , dans le temps où il se préparait à partir pour l'Orient , les Danois offrirent de donner à la Terre- Sainte le tiers de tous leurs biens pour la rédemption de la croix (ou plutôt pour le dégager de son vœu et pour qu'il restât dans le royaume). Mais Eric n'y voulut point consentir ; il se mit en marche avec un grand nombre de guerriers, et se rendit à Rome , où il obtint pour l'église de Lunden un archevêché dont le titulaire devait être primat des trois royaumes. Arrivé à Constant inople , il fut reçu avec de grands honneurs par l'empereur grec. La chronique dit que

(i) Cor ii cl ii Hamsfortii séries regum Danise à Dano ad Frcdericum II. (T. i, p. 34.)

(a) Svenonis Aggonis filii compendiosa regum Daniae historia. (T. 1,

(3) Pétri Olaï minoritse Roskildensis c hronica regum Dauorum à Dano ad obitum Joannis régis. (T. 1, p, 68.)

(4) Regum et gentis Danorum ltisloria à Dano usque ad annum 1288 , <liaa vulgo Chronicon Erici recis. (T. 1, p. 148.)

le roi pèlerin mourut en 1101 dans l'île de Chypre, ainsi que son épouse , et que tous les deux opérèrent des miracles après leur mort. Nous venons de voir que Hamsfort fait mourir la reine dans la Terre-Sainte.

A la suite de cette chronique est un autre ouvrage de Pierre Olaiïs, intitulé Annales de Danemarck (1). On y lit que Jean, maréchal de Woldemar D, mourut à Ptolémaïs en 1 1 52 , et qu'il fut enseveli dans le cimetière de Saint- Nicolas. Il donna aux frères prêcheurs de Roschiid quarante marcs d'argent fin pour construire une église et un cloître.

Les Annales albiennes , par un anonyme (2), paraissent avoir été écrites d'après Albert de Stade. Elles renferment l'indication d'un "plus grand nombre de faits que les chroniques dotitnous venons de parler ; mais on y cherche en vain <les détails. Elles parlent de la prise de Jérusalem par Godefroi , de la mort de ce prince , du couronnement de son frère Baudouin, de la prédication de saint Bernard et de la seconde croisade. Elles indiquent aussi l'expédition de Frédéric I"., qui fut noyé, disent-elles, dans un fleuve de la Thessalie; elles ajoutent que ce prince en expirant prononça ces paroles : Béni soit le Fils de Dieu crucifié qui m'a reçu par l'eau, m'a régénéré, m'a fait martyr et chrétien. Elles rapportent, à Tannée 1 193, la captivité du roi Richard , et disent que ce prince se racheta pour cent cinquante livres d'argent.

A la date de 11 97, les annales parlent en ces termes de la mort de Henri de Champagne .: « Le roi de Jérusalem , se » levant la nuit pour uriner, tomba d'une fenêtre et mou- » rut. Le serviteur qui voulait le retenir fut entraîné dans » sa chute. »

Voici ce qu'on trouve dans les Annales albiennes touchant la croisade d'enfans : « Ces enfans venaient des villes et des » villages de divers pays , sans guide et sans chef, pour aller » outre-mer. Lorsqu'on leur demandait quel était le but de » leur voyage, ils répondaient : Nous allons à Jérusalem, m nous allons conquérir la Terre -Sainte. A la nouvelle de ce » mouvement extraordinaire , le souverain pontife versa des » larmes et prononça ces mots : Dieu se sert de ces enfans » pour nous reproclier notre indifférence et notre sommeil. On » vit aussi autour du Rhin des femmes errer ça et là sans

(1) Pétri Olaï Annales rcrum Danicarum à cimbrorura exitu ad anni CUristi t54i.(T. i,p. 171.)

(2) Annales ah anonjmo circà Aibiain usque ad ann. 1263. (T.l, p. 197 )

m: s crois A D E S . 2)9

a mot dire (undc mulieres circà Rhenum de loco ad locum nil » loquendo vagabantur. ) »

Les annales parlent du mouvement des pastoureaux en1 251 , et copient ou plutôt abrègent ce que les autres historiens en ont dit.

Les Annales d'Esrom , par un moine du monastère de ce nom (1) , ne contiennent sur les croisades que quatre dates: celle de la conquête de Jérusalem en 1099, le pèlerinage du roi Eric en 1 202 , la reprise de Jérusalem par Saladin en 1 187, et la ruine d'Acre en 1291 . L'auteur raconte trèsbrièvement les calamités qui tombèrent sur les colonies chrétiennes en 1 1 87 : « Jérusalem , dit-il , fut prise par » Saladin, le roi mené en captivité, le patriarche mis à » mort. (On sait que le patriarche ne périt point). Les cc- » clésiastiques et les laïcs , les moines et les religieuses , » dont le nombre était infini , succombèrent sous les coups »» de l'ennemi; le sang des saints fut répandu autour de » Jérusalem , et il n'y eut personne pour ensevelir les victi- » mes. La sainte croix fut enlevée par les profanes. Il y eut » ce jour là éclipse du soleil. » L'annaliste indique à peine la ruine de Ptoiémaïs.

Le second volume de Langebeck n'est guères plus riche en détails que le premier. La Généalogie des rois de Danemarck, publiée par Henri Ernstius (2) , rapporte , à la manière des chroniques précédentes, qu'Eric, fils de Suénon-le-Grand , et frère de Canut > martyr, reçut le surnom de bon, à cause de sa grande bonté, et qu'étant allé au tombeau de Notre- Seigneur, il ii L en chemin plusieurs belles actions. Mais l'auteur ne les indique pas.

Extraits des historiens Danois (5). Pierre Olaus , auteur de cet ouvrage , donne des détails sur la force prodigieuse du roi Eric , sur sa haute taille et sur ses mœurs. Il lui reproche d'avoir obscurci les belles qualités de son âme par sa passion pour les femmes. Il ajoute que ce prince, après avoir combattu les Esclavons et protégé le Danemarck contre les tentatives des pirates , résolut , pour faire pénitence , de faire un pèlerinage à la Terre-Sainte.

Les détails suivans sont assez curieux : « Lorsque le prince » eut annoncé cette résolution dans une assemblée tenue à

(i) Annales rerum Danicarum Esromenscs à nato Christo ad ann. i3o7. (T. I, p. a 12.)

(a) Genealogia regum Danorum. (T. II, p. i54»)

(3) Pclri OUï excerpta ex historicis Danorum. (T. H, p. ao3.)

» Viborg, dit Pierre Olaiis , tout le peuple , étonné, gémit „ >» comme s'il eût craint de perdre un père. Il s'écria , les » lannes aux yeux et en se prosternant aux pieds d'Eric, » qu'il ne devait pas tenir à son vœu particulier plus qu'au » bien public , et qu'il plairait davantage à Dieu par une » bonne administration du royaume, que par un pèlerinage. » Comme le roi résistait aux prières des Danois , ils lui of- » frirent , pour le dégager de son vœu , le tiers de leurs » biens et de leurs meubles. Eric se refusa encore à cette rt offre , en disant qu'il ne voulait pas être à la fois parjure » et cause de la ruine de son peuple. Enfin, de tfavis des » grands , il institua pour procurateur du royaume son fils » aîné Harold; et pour ne point traverser seul les terres » étrangères , il choisit comme compagnons de son péleri- }» nage les hommes les plus remarquables de son royaume. » Son épouse fut aussi du voyage , mais marcha séparc- » ment.

» Eric se rendit par mer en Russie ; il traversa ce pays à » pied dans sa partie orientale et arriva à Constantinople. » (Nous avons vu plus haut, dans la chronique du roi Eric, que ce prince se rendit d'abord à Rome). « Eviç demanda à » l'empereur grec la permission d'entrer dans sa capitale. * L'empereur, n'osant l'y recevoir, le traita cependant hors » des murs avec toutes sortes d'égards. Il avait dans sa garde » plusieurs danois (les waranges) ; il craignait que, sous » prétexte de dévotion , Eric , dont le nom et le pouvoir lui » étaient connus , ne séduisît ses soldats. Cependant , au j» bout de quelques jours , l'empereur fit ouvrir au prince 9i de Danemarck les portes de la ville , et lui donna même » une place dans son palais ; car il s'était assuré qu'Eric n'a- » vait d'autre désir que d'offrir ses hommages aux saints, >» qui étaient surtout en vénération à Constantinople. L'em- » pereur grec donna à Eric beaucoup d'or et de reliques , et » en outre un vaisseau chargé de toutes les provisions né- » cessa ires pour naviguer vers l'île de Chypre. Il fit faire sa » statue de grandeur naturelle et la fit exposer en public » richement ornée. Eric , en arrivant dans l'île de Chypre, » fut saisi de la fièvre, et sentant sa mort prochaiue, il j» demanda à être enseveli dans la ville , en disant que la » terre de ce pays pourrait bien retenir son corps , quoique, » suivant l'opinion commune, elle rejetât , la nuit qui suivait >» les funérailles , les corps qu'on y ensevelissait. » L'auteur ajoute que non-seulement celui d'Eric y reposa paisibhv ment, mais que par la suite les autres morts y trouvèrent une sépulture tranquille. L'épouse d'Eric mourut aussi dans

le voyage. Ce ne fut que deux ans après qu'on reçut en Danemarck la nouvelle de la mort du roi. Ce récit ne s'accorde pas beaucoup avec celui de la Généalogie des rois de Danemarck y qui porte qu'Eric mourut dans l'île de Chypre en revenant de la Terre-Sainte. 01a us ne s'explique pas sur le lieu où la reine Bothilde finit ses jours. Cet auteur avait sans doute puisé son récit dans le Compendium de l'histoire de Dannemarck > par Thomas Geyshmer (1 ) , où les mêmes détails se trouvent presque mot pour mot. Ce sont aussi les seuls que Geyshmer et 01a ii s nous donnent sur ce qui concerne les croisades. Deux autres chroniques, que nous nous contenterons d'indiquer, comprises aussi dans le même volume de Langebeck, parlent à peu près dans les mêmes termes du pèlerinage d'Eric le bon, de son caractère et de sa force prodigieuse.

Les Annales d'Islande (2) , qui commencent le troisième volume de Langebeck , indiquent les grands événemens des croisades. Elles sont les seules de toutes les chroniques danoises qui parlent du départ de Sigurd , roi de INorwège , pour la Terre-Sainte , en 1 1 09.

Pour donner une idée de la manière dont ces Annales sont écrites , nous copierons ici quelques passages relatifs à notre sujet. 1

1274* — Concile général tenu à Lyon; Jean, archevêque de Dronthcim, et André, évêque d'Olaus, et Askatinus de Berghein s'y trouvèrent ; ils revinrent la même année avec un ordre du pape Grégoire et un décret du concile général, portant que le clergé donnerait pendant six ans la dîme de ses revenus pour l'expédition de Jérusalem , et qu'il y aurait indulgence plénière pour ceux qui se croiseraient.

1277. — Les Tartares tuent le Soudan du Caire et trente mille hommes avec lui.

1 303. — Le roi des Tartares délivre le pays de Jérusalem de la domination des Sarrasins.

1510. — Des bulles du pape Clément sont envoyées en Islande ; elles ont pour objet d'ordonner des levées d'argent pour une expédition à Jérusalem, et accordent des indul- * gences à ceux qui y contribueront.

Cette manière d'écrire l'histoire n'est pas seulement particulière aux Annales d'Islande ; elle est aussi celle de la

(i) Thomœ Geyshmcri compendium h'utorâe Danicx, elc. (T. II, p. a85. )

(a). Annales hlandorum regiî à nalo Chrislo ad annum i34i.(T.III, p.i.)

plupart des chroniques danoises, et de plus d'une chronique des autres pays de l'Europe au moyen âge.

Langebeck a mis à la fin de son troisième volume un récit de la malheureuse expédition de Sue'non, prince danois, contre les Turcs (1). Ce récit est tiré d'Albert-d'Aix et de Guillaume de Tyr. L'éditeur fait une longue dissertation dans laquelle il recherche de qui Suénon était fils. Après avoir cité tous les auteurs qui ont parlé du pèlerinage de ce prince , il finit par croire que Suénon était neveu du roi Suénon-Erstrittius , qui régna après la mort de son frère Eric-le-Bon, et fut père du fameux Henri Skatelen.

A l'occasion de ce pèlerinage , Langebeck parle de deux autres que firent Harold le sévère, depuis roi de Norwège, et Suénon-Noric , évêque de Roschild ; le premier eut lieu en 1040, le second en 1088.

Harald , ou Harold , frère d'Osoph , roi et martyr, sortit de son pays du vivant de son frère , et se retira à Constantinople comme en un lieu d'exil. Il s'y mit au service de l'empereur et livra plusieurs combats sur mer contre les Sarrasins , et sur terre contre les Scythes. Il se distingua par sa valeur et s'enrichit des dépouilles des ennemis.

L'évêque de Roschild fut porté par la seule dévotion au voyage de la Terre-Sainte . et mourut dans l'île de Rhodes.

Le quatrième volume de la collection de Langebeck contient trois histoires de saint Charles , prince danois , puis; comte de Flandre , qui alla dans la Terre-Sainte et fut assassiné dans une église de Bruges.

A l'âge de quatre ans , le jeune Charles reçut de Suénon un don précieux : c'était un baudrier que saint Canut , à son lit de mort, avait donné à Suénon. Au sortir de l'enfance , le comte Charles entreprit le voyage de Jérusalem et visita le Saint-Sépulcre. Selon Qualter et Galbert, deux de ses historiens , il combattit vaillamment les ennemis de la foi et se distingua par sa prudence et son courage. Peu après son retour en Flandre, Robert, le même qui avait été un des premiers princes croisés , se voyant près de mourir et ne laissant pour lui succéder qu'un enfant nommé Baudouin, désigna Charles pour lui servir de tuteur et pour le gouverner pendant sa minorité. Cet enfant étant mort lui-même peu d'années après , le comte Charles fut reconnu pour souverain. Il gouverna avec tant de modération et de sagesse, qu'à

(i) Infelix expedio Suenonis, principis Dani, advenus Turc as (T. 1X1 p.63i.)

la mort de Henri V , on lui offrît la couronne impériale qu'il refusa. Pendant la captivité de Baudouin , roi de Jérusalem , les barons chrétiens lui écrivirent pour le prier de venir prendre les rênes du gouvernement de la Judée. Charles refusa encore cette offre. Ce prince, dit Galbert, ne cessa jamais de se montrer bienfaisant pour les pauvres , modeste dans la prospérité , ferme et courageux dans le malheur.

Voyage à Jérusalem de Suénon, évéque de Fibore, et de son

Jtâ* Eskille , en 11 50 (1).

Le récit de ce pèlerinage est pour nous l'article le plus important du quatrième volume de la collection que nous avons sous les yeux.

r Dans les onzième et douzième siècles , dit le continuateur » de Langebeck, ces pèlerinages étaient devenus si fort à la » mode , même dans les pays du nord , que non-seulement » les hommes d'une condition commune, mais ceux de la » plus haute naissance , rivalisaient de zèle et de dévotion. » Parmi ces pèlerinages , il en est un qui est célèbre dans les » fastes du Danemark ; c'est celui de deux frères qui tenaient » le premier rang à la cour , savoir : Eskille , laïc , et Sué- » non, évêque.

» Le premier était un homme belliqueux , infatué de » sa naissance et de son rang , d'un caractère dur , d'un » visage terrible , aimant à répandre le sang et faisant » tous les jours beaucoup de mal. Le second se distin- » guait par la sainteté de sa vie , la politesse de ses mœurs ,, » et ses vertus ajoutaient à l'éclat de sa dignité. 11 chérissait » tendrement son frère , mais il détestait son genre de vie » et sa dureté ; souvent il lui adressait de secrets repro- » ches : il l'exhortait à changer de conduite ; Eskille dédai- » gnait les avis de son frère. Un jour , Suénon lui pro-* » posa de prendre la croix et de partir pour la Terre* » Sainte ; il répondit qu'il n'entreprendrait point le voyage » » à moins que Suénon ne l'accompagnât. Celui-ci consentit » à le suivre , espérant que son frère reviendrait au Seigneur,

» lis partirent donc ensemble et leur voyage fut heureux, » Ils visitèrent le tombeau de Notre-Seigneur , adorèrent la » sainte croix , et après avoir dévotement parcouru tous les » saints lieux , ils arrivèrent à un endroit voisin de Jérusa-

(i) Itcr Hierosolymitanum Sucnoni* , episcopi Viburgensû et fralris «jusEikilli,anno n5o. (T. IV, p. 4a i.)

» lem, nommé Pater-Noster par les habitans, parce que m Jésus-Christ y donna , dit-on , à ses disciples la formait: de » prière qui commence par ces mots. Il y avait là une petite *» église dont l'extérieur annonçait la misère; nos pèlerins y » entrèrent et firent la prière du Pater, suppliant Dieu de » leur pardonner leurs fautes et de les délivrer de tout mal. » Ils allèrent ensuite au fleuve du Jourdain , où ils se désal- » térèrent et se lavèrent. Eskille, dans toute l'effusion de son » âme , adressa une nouvelle prière à Dieu et demanda à » être délivre des liens de son corps, afin qu'il ne retombât » plus dans ses anciens péchés.

» Soudain Eskille sentit que Dieu allait remplir ses vœux. » Il reçut les sacremens , dit adieu à son frère , à tous ceux » qui étaient présens , et rendit l'âme en déplorant ses

* fautes.

» Le vénérable prélat , voyant que l'âme de son frère , »> cette âme dont le salut avait été l'objet de ses sollicitudes, » était si heureusement et si promptement enlevée à la terre, » éprouva aussi un vif désir de mourir. Il demanda à Dieu m la même grâce avec une foi si ardente , qu'il sentit tout- « à-coup ses forces l'abandonner, et jugea que Dieu l'appe- » lait à lui. Il fit alors toutes les dispositions nécessaires, et » ordonna à ceux qui étaient présens de porter son corps » et celui de son frère à l'église appelée Pater-Noster; il » bénit ensuite les assistons et s'endormit heureusement » dans le Seigneur. » (On a lu un trait semblable dans notre extrait de Glaber.)

o L'église où ces deux frères furent ensevelis fut rebâtie » sur un plan plus vaste et plus beau; on leur éleva un

* tombeau magnifique. Le neveu de ces pèlerins, nommé » aussi Eskille, et archevêque danois, imitant leur piété, » voulut vivre et mourir comme eux en pèlerin. Il renonça » aux brillantes dignités , prit à Clajrvaux l'habit monasti- » que, distribua aux pauvres toutes ses richesses, et/ut en » Orient la consolation de ceux qui y moururent; ce sont les expressions de Maurique/ auteur des Annales de Citeaux , citées par l'historien.

Relation du voyage de quelques Danois à la Terre -Sainte,

par un anonyme (1).

L'auteur de cette relation était danois et paraît avoir fait V ctione Danorum in Terram-Sa ncta m , etc. , ab anonyme

(i) De profrcli (T. V, p. 34a.)

partie de cette expédition. Il l'a dédiée à un personnage qui n'est pas nommé , mais d'après l'ordre duquel il l'avait en* treprise. Il s'excuse sur son incapacité , et pense que si Ton a des reproches à lui faire , ce sera sur sa déférence aux ordres qu'il a reçus et non sur une présomption téméraire.

L'anonyme a divisé son opuscule par chapitres : dans les deux premiers , il attribue à la dépravation du siècle la perte de Jérusalem; cette dépravation lui parait un des signes de la fin prochaine du monde ; le triomphe des Sarrasins est , selon lui, une juste punition des péchés des hommes.

L'anonyme rapporte la lettre que le pape Grégoire "VIO adressa à tous les rois et princes de la chrétienté pour lesengager à venir au secours de la ville sainte ; puis , dans son troisième chapitre , il continue en ces termes : « L'illustre » et noble Canut, roi des Danois, fils du roi Waldemar, » convoqua vers la fête de Noël une assemblée à Odensée. » Il ordonna à tous les grands de son royaume, aux évêques, » aux officiers civils et à tous les prud'hommes de s'y rendre » exactement. Il y vint des nonces du siège apostolique qui » firent à l'assemblée le récit des malheurs dont nous avons » parlé ; le roi et tous ceux qui étaient présens répandirent » un torrent de larmes; l'affliction fut si profonde, que » tous restèrent muets : personne ne put répondre aux ora- » teurs. Enfin , quand les sentimens de la douleur eurent » fait place au calme et à la réflexion , Esbarn , frère de l'ar- » chevêque Absolon , rompit ce morue silcAe. Après avoir » obtenu du roi la permission de parler, rS5àrn prononça » un discours dans lequel il fit un pompeux éloge de la va- » leur des Danois depuis les temps les plus anciens , et pro- » mit les puissans secours que les nonces attendaient.

» Quand l'assemblée fut dissoute , quinze personnes se » réunirent pour examiner comment on pourrait exécuter * ce qu'on avait arrêté. Il fut décidé qu'on instruirait le » peuple du projet qui venait d'être formé , et qu'on travail- « lerait à la construction de navires propres au transport » des provisions pour ce lointain voyage. Ces quinze perso u- » nés s'engagèrent par un serinent solennel à poursuivre » l'exécution de l'entreprise ; mais la désunion se mit bien- » tôt entre elles : il n'en resta que cinq qui persistèrent dans » leur résolution, et qui néanmoins vinrent à bout de faire » construire des vaisseaux. f> .

L'anonyme nomme ces cinq .personnes : c!étaient.Ago , fils d'Estigh; Alexandre, neveu de\ l'archevêque Absolon ; Ako, neveu de l'évêque de Tuco'nJt(>AlboVg) ; Pierre, fils de Palnon, et Sucino, fils de Torkitie/j ■ ,

Ces pèlerins partirent sur des vaisseaux approvisionnés 4e tout ce qui était nécessaire pour le pèlerinage en Orient. Sortis des ports de la Zélande., ils allèrent d'abord mettre à l'ancre dans le Jutland , où ils rencontrèrent \Ago et Alexandre qui venaient de la Scanie; ils se rendirent tous ensemble à l'île de Lessoë , puis à celle d'Hissing ou Héiiing , au nord du Halland. Là ils trouvèrent près de deux cents Normands qui faisaient la même route et avaient le même dessein qu'eux. Ces Normands avaient pour chef un nommé Ulf de Lousnes, habile guerrier, exercé dans l'art de la navigation, et qui connaissait les parages où étaient les pèlerins. Il s'offrit à eux pour compagnon et pour guide , et ses offres furent acceptées. Ulf de Lousnes confia la manœuvre des navires a ceux qui lui parurent le plus capables de le seconder. Les pèlerins arrivèrent àThuresberg, la plus ancienne des villes de la Norwège méridionale, au diocèse d'Aggerlens. L'anonyme, qui séjourna quelque temps dans cette ville , en fait la description. Près de cette ville était une église dédiée à Saint-Michel et desservie par des chanoines de l'ordre des Prémontrés. Elle était bâtie sur une hauteur escarpée comme une forteresse : on n'y arrivait que par un sentier. La plaine voisine était émaillée de mille fleuri odoriférantes ; on fit dans ces lieux de nouvelles provisions , sous la protection de Suérus , roi de Norwège. S'étant remis en mer, les pèlerins abordèrent aux îles SéléiAdans le diocèse de Christian sand ; puis ils se rendirent à cerghen , où ils suscitèrent une querelle qui faillit leur devenir funeste. Ulf de Lousnes resta à Berghen avec ses Normands pour attendre l'arrivée du roi Suérus . mais les croisés danois qui souffraient impatiemment des compagnons qui avaient plus d'expérience qu'eux , mirent à la voHe et allèrent débarquer dans l'île de Stouen. Ils y restèrent une sehiaine et partirent malgré Suéino, qui voulut attendre Ulf de Lousnes. Quand celui-ci fut arrivé , Suéino l'instruisit du départ précipité des Danois. Ulf blâma leur imprudence, cependant il fut d'avis qu'on se mît à leur recherche. Suéino leva l'ancre aussitôt et prit le chemin le plus long. Ulf différa quelques jours de partir; comme il connaissait les vents et la mer, il prit la route la plus courte et arriva au rivage désiré. Suéino fut surpris par une tempête qui ouvrit et brisa son vaisseau. L'anonyme fait une description si détaillée de cette tempête et du naufrage qui la suivit, qu'on doit croire qu'il était lui-même avec Suéino : plusieurs pèlerins disparurent sous les flots ; d'autres, qui s'étaient confiés à des nacelles trop faibles pour

les porter, furent également submerges. Un petit nombre plus heureux vint à bout de rassembler les débris du. navire , de les lier fortement ensemble et d'en faire une espèce de radeau. Ils étaient trente sur cette machine frêle et incertaine , où ils se défendirent long-temps contre la fureur des vagues. Us y passèrent quatre jours et quatre nuits , souffrant de la faim, de la soif, du froid, et ne pouvant goûter les douceurs du sommeil. Quelques-uns moururent; d'autres perdirent la raison , et de peur qu'ils ne se précipitassent dans la mer, on les enchaîna à leur place. Enfin le radeau ayant été porté vers la rive , les croisés trouvèrent toutes sortes de secours chez les babitans du pays. (L'auteur ne ' nomme pas ce pays. ) Il y en eut cependant quelques-uns qui furent impitoyablement massacrés. Les barbares n'épargnèrent point ceux qu'avaient épargnés les flots.

Les Danois qui avaient précédé Suéino , battus aussi par des tempêtes , eurent un sort tout différent ; les uns furent obligés de jeter leurs provisions à la mer, mais ils conservèrent leur vaisseau intact ; d'autres eurent une navigation plus heureuse, et n'eurent rien à regretter. Enfin tous les vaisseaux qui n'avaient point péri se réunirent au port de Stavern , dans la Frise occidentale , où se trouvèrent ainsi rassemblés les pèlerins échappés au naufrage. On délibéra alors si l'on continuerait de suivre la route par mer . ou si l'on voyagerait par terre. Le plus grand nombre fut pour ce dernier parti. On vendit les vaisseaux et l'on s'embarqua sur le Rhin. On arriva à Cologne : les croisés , prenant terre , se rendirent de ville en ville jusqu'à Venise. Là , ils s'embarquèrent de#nouveau ; apr^s avoir beaucoup souffert, ils parvinrent enfin au terme désiré.

La paix qui venait de se faire entre les chrétiens et les infidèles ( c'est-à-dire entre Richard et Saladin ) laissait aux pèlerins la liberté d'aller à Jérusalem. Us furent introduits dans les saints lieux. * Ceux qui avaient vu auparavant la » cité sainte dans toute sa gloire, dit l'auteur de la relation , » ne purent s'empêcher de soupirer et de gémir en la voyant » alors occupée par les payens et les infidèles. Ils adorèrent » le Saint-Sépulcre et furent conduits sous escorte jusqu'au » fleuve où se fit le baptême du sauveur Jésus. Après avoir » rendu grâce à Dieu , ils retournèrent à Ptolémais ;. là , ils n souffrirent plusieurs outrages de la part des Anglais qui les » prirent pour des Grecs. Mais lorsqu'ils furent reconnus, on » les laissa libres, et ils se disposèrent à retourner dans « leur pays. Ils se partagèrent en deux bandes : les uns >» gagnèrent la Calabre et ajuèrent à Rome , les autres se

» rendirent à Constantinople , où l'empereur les reçut ho- » norablement. U voulait les retenir auprès de lui ; mais » ceux-ci le remercièrent de sa bonté généreuse. Le roi » et les seigneurs de Hongrie les accueillirent aussi avec » distinction. Enfin après avoir traverse la Saxe Occidentale , » les pèlerins revirent leur patrie. »

Les détails que nous venons d'extraire au sujet du pèlerinage que firent quelques danois pendant la troisième croisade , sont capables d'intéresser le lecteur. Il fallait que les sentimens de la piété dominassent souverainement leurs âmes , pour que ces enfans du nord , croisés paisibles et généreux, ne fussent point découragés par des périls et des malheurs qui se renouvelaient sans cesse sur leur route , par la perte de leurs amis , de leurs compagnons , de leurs provisions et de leurs trésors. Les armées du Christ , marchant en Asie , étaient soutenues par l'espoir des conquêtes; mais les pèlerins que nous venons de suivre en Orient , n'avaient pour se consoler de leurs longues douleurs , que l'espérance de visiter un sépulcre.

Histoire de la Norivège,par Thermodus-Torféus (i).

Avant de terminer notre analyse de la collection de Langebeck, nous croyons devoir réparer une omission de ce compilateur. Nous avons parlé dans le premier volume de notre histoire d'un roi de Norwège nommé Sigurd , qui alla en Palestine. Nous* avons rapporté ce que Guillaume de Tyr, Orderic-Vital , Foucher de Chartres et Sicardi ont rapporté touchant le pèlerinage de ce prince. Les chroniques danoises ont toutes gardé le silence sur cette expédition; mais Thermodus-Torféus nous présente à cet égard des détails curieux que nous allons donner.

Torféus écrivait au dix-septième siècle. Il parle du pèlerinage du roi Eric et de la mort de ce prince, arrivée dans l'île de Chypre en 1103, lorsqu'il revenait de Jérusalem. Torféus nous dit que la première entreprise connue qui se lie aux croisades eut lieu sous le règne de Magnus III. Un des grands vassaux , nommé Skopte, allié à la famille royale , ayant eu des discussions très-vives avec le roi , s'éloigna de

(i) Termodi Torfaei historiae rerum Norregicarura pars tertta liber octavus , cap. I«r- et sequens.

DES CROISADKS. .229

la cour et forma le projet de quitter le royaume pour visiter l'Orient. Yers l'année 1 100, il équipa cinq vaisseaux et se mit en mer, emmenant ses trois fils. Il relâcha d'abord en Flandre ; puis , longeant les côtes de France et d'Espagne , il passa le détroit de Gibraltar. La dévotion le conduisit à Home, où il mourut. Ses fils continuèrent l'expédition; mais ils finirent leurs jours loin de leur patrie ; le dernier mourut en Sicile. Cette entreprise fit une grande sensation en Norwège. La nouvelle du pèlerinage d'Eric le bon et le retour de plusieurs pèlerins chargés de reliques et d'or, frappèrent l'esprit des peuples. Il y eut des seigneurs puissans qui appelèrent sous leur bannière les guerriers de leurs districts, et firent construire des vaisseaux. Soixante bâtimens de différente grandeur furent bientôt équipés; dix mille hommes , arrivés des frontières , s'assemblèrent dans les ports et demandèrent qu'un des trois roi9 de la Nonvège se mît à leur tête. Sigurd, qui régnait conjointement avec ses deux frères , se présenta. Ce prince était jeune, vaillant, avide de renommée. On arbora le signe de la croix sur les vaisseaux, et la flotte sortit des ports en 1 107. Elle se dirigea d'abord vers l'Angleterre , où Sigurd fut reçu magnifiquement par Henri , fils de Guillaume-le-Conquérant. La flotte , laissant la France à sa gauche, atteignit ensuite la Galice vers la fin de l'automne. Sigurd demanda des vivres au gouverneur de ce pays. Sur le refus qui lui fut fait, le roi attaqua le château; le gouverneur, qui n'était pas en mesure pour se défendre, prit la fuite. Le château fut emporté, et Sigurd chargea ses vaisseaux du butin qu'il y fit et des vivres qu'il obtint des habitans. S'étant remis en mer, il rencontra plusieurs vaisseaux espagnols qu'il prit ou dispersa. Arrivé devant Lisbonne, occupée par les Sarrasins , il attaqua cette ville , qui lui opposa une vive résistance ; mais à la fin il s'en renuit maître : tout ce qui était ennemi des chrétiens fut tué. Le riche butin trouvé dans la ville fut d'un grand secours pour Texpédition. Enflé de ses succès, Sigurd alla assiéger à l'Occident une autre ville nommée Alcassa : il la prit encore , la pilla et tua les. habitans , qui étaient tous Sarrasins. Entrant alors dans le détroit d'//erculef il tomba au milieu des pirates qui infestaient d'ordinaire ce passage. Les pirates crurent avoir a^ùre à des marchands ; mais ils furent bientôt détrompés et forcés de fuir, après avoir éprouvé une grande perte. En sortant du détroit, Sigurd se porta vers l'île Formentera. Pendant que ses vaisseaux étaient à l'ancre, il apprit que des brigands d'Afrique Cachaient dans une caverne de cette île tous les Uésoti

qu'ils enlevaient aux chrétiens , et le prince résolut d'attaquer cette bande dangereuse. Torféus décrit le siège qu'on fit de la grande caverne; après diverses attaques, Sigurd se décida à y mettre le feu ; les brigands qui ne purent sortir de l'antre furent étouffés par la fumée ; ceux qui essayèrent de s'échapper tombèrent sous le glaive. Les Norvégiens s'emparèrent de tous les trésors.

Les îles d'Ivica et de Majorque cédèrent également aux armes victorieuses de Sigurd, qui aborda en Sicile en 1109. Là , il couronna et salua roi le neveu du fameux Roger, qui avait conquis cette île. Ce neveu se nommait Roger comme son oncle, et comme son père, Roger-le-Bossu , comte de Sicile.

Sigurd , après avoir pourvu sa flotte de vivres , fit voile vers l'Asie ; u aborda à Ascalon au mois d'avril 1110. Arrivé à la ville sainte, il fut reçu par le roi Baudouin avec la pompe la plus solennelle. Ce prince le conduisit au fleuve du Jourdain ; il donna ensuite à Sigurd une fête pompeuse pendant laquelle il lui offrit , du consentement du patriarche, un morceau de la vraie croix et autres dons précieux. Sigurd les accepta avec une vive reconnaissance ; il promit de déposer le morceau de la vraie croix près du tombeau de saint Ola us , à Drontheim ; de faire bâtir des églises dans ses états et d'y introduire la dîme. C'était à ces conditions que le roi de Jérusalem avait fait ce présent au prince norwégien , en lui disant qu'aucun autre avant lui n'avait obtenu de pareils honneurs. Sigurd accompagna le roi Baudouin au siège de Sidon. Torféus ne donne aucun détail sur ce siège ; il se contente de dire que Sigurd remit au roi de Jérusalem la partie de la ville qui devait être le prix de ses services. L'historien interrompt ici sa narration pour copier la chronique de Jérusalem et les passages d'Orderic-\ital et de Foucher de Chartres, qui font mention du pèlerinage de Sigurd.

ApWs la conquête de Sidon, Sigurd quitta la Syrie et se rendit dans l'île de Chypre , où il resta quelque temps. Au printemps de 1111, il prit la route de Constantinople. En entrant dans le détroit , le roi de Norwège fit déployer toutes les voiles et serrer les vaisseaux pour qu'ils pussent marcher de front. L'aspect imposant de cette flotte attira un grand nombre de spectateurs ; toutes les voiles étaient garnies de lin fin. Les Norwégiens entrèrent dans le port de la grande cité au milieu des acclamations d'une foule immense. L'empereur Alexis Comnène fit tapisser les rues et envoya au roi et à ses officiers des chevaux richement ornés. Ces chevaux

DES CllOISADES. 231

étaient lunes en or ; il était défendu par un édil de ramasser les fers d'or qui se détacheraient des pieds des chevaux. L'empereur envoya aussi au-devant des Norvégiens une troupe de musiciens. Sigurd fut conduit au milieu de cette pompe au palais de l'empereur, où brillaient de toutes parts les tapis les plus précieux. Pendant le repas qui fut donné auxNorwégiens, deux hommes, tenant en main de grandes bourses remplies d'or et d'argent , apportèrent des présens , que Sigurd refusa , et qu'il lit distribuer à ses compagnons de pèlerinage. L'empereur , jugeant de la puissance du roi de Danemarck par le mépris qu'il faisait de ces richesses , lui offrit de plus grands trésors , que Sigurd refusa de même et qu'il distribua comme auparavant. Alexis dit alors que Sigurd était ou le plus puissant ou le plus inepte de tous les princes. Il lui fit porter deux corbeilles pleines d'or fin, sur lequel étaient deux riches anneaux. Le prince danois se leva ; il passa les anneaux à ses doigts, et célébra en langue grecque la magnificence de l'empereur ; l'or fut ensuite distribué à ses compagnons.

Après un assez long séjour à Constantinople, Sigurd étant un jour assis avec l'empereur sur le même trône , on lui offrit six talens d'or ou le spectacle du jeu padrémique. Le roi préféra ce spectacle, qui avait été aussi proposé, suivànt Torféus , au roi Eric , lorsqu'il allait à la Terre-Sainte. Cet historien ajoute qu'on a mis en question si le roi Sigurd montra plus de magnificence en refusant l'or qu'on lui offrait, ou si le roi Eric agit avec plus de prudence en le recevant. La position différente de ces deux rois a fait juger diversement cette question. Sigurd , à son retour et presque au terme de Son expédition, ne manquait point d'or; Eric, au Contraire, avait presque épuisé ses trésors; de sorte que, au milieu de son pèlerinage, il était plus sage pour lui de préférer à un vain spectacle le présent de l'empereur. Le jeu padrémique dont il s'agit tirait son nom d'une ville, nommé Padrémon ; toutes les fois qu'on le célébrait, c'était l'empereur et l'impératrice qui en faisaient les frais. On voyait dans ces fêtes les destinées de l'empire. Lorsque ceux qui étaient du parti du prince grec obtenaient la victoire , on en augurait que le prince triompherait des ennemis dans la prochaine guerre; quand, au contraire, ils succombaient, c'était pour l'empereur un présage de revers. Torféus remarque que dans ce temps l'empereur avait triomphé dans tous les jeux. Il décrit ensuite de la manière suivante le jeu padrémique : Dans une grande plaine était un vaste cirque entouré d'un amphithéâtre très-élevé, où les spectateurs se

tenaient assis; là, des statues d'airain , mises en mouvez ment , combattaient entre elles , se mêlaient aux guerriers de la Grèce , et semblaient des cavaliers suspendus dans le9 airs. Des feux pareils aux feux du tonnerre éclataient pendant ce spectacle , et quelques-uns paraissaient produits par un art magique. Les lyres , les cithares , les pandores et autres instrumens retentissaient pendant la célébration des jeux.

Après cette explication , qui laisse beaucoup à désirer pour la clarté , l'historien dit qu'il arriva à Sigurd à peu près ce qui était arrivé, suivant Bromton et Rnygton, à Robert II, duc de Normandie. Le roi de Norwège ayant invité l'empereur à un festin, Alexis défendit en secret de vendre du bois aux gens de Sigurd, afin qu'ils ne pussent préparer le banquet. Mais Sigurd fit acheter une grande quantité de noix , et l'on se servit des coquilles pour cuire les al ii ucns L'empereur, se voyant ainsi surpassé en ruse, déclara qu'il avait reçu pour hôte un roi dont l'empire ne devait pas être renfermé dans des limites étroites. Lorsqu'il eut appris, que Sigurd voulait retourner par terre dans ses états, Alexis lui fit présent d'un grand nombre de chevaux. Sigurd , en reconnaissance , offrit à l'empereur plusieurs de ses navires ; il permit en outre à une partie de ses guerriers de rester à Constantinople pour s'engager dans la garde impériale. Il prit sa route par la Hongrie , traversa la Bavière et vint en Danemarck., où le roi Nicolas lui donna un navire qui le conduisit en Norwège. Arrivé à la ville de Ronghell, située à l'entrée de ce royaume, Sigurd, contre la promesse qu'il avait faite au roi de Jérusalem , y déposa le morceau de la vraie croix qu'il rapportait , alléguant pour raison que la sainte relique défendrait mieux le royaume de Norwège à Ronghell qu'à Drontheim, qui notait point une ville frontière.

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