Bibliothèque dún bibliophile, 1865-1885
En face , la fenêtre donnant sur la rue ; près de la fenêtre , sur des chaises , les livres vérifiés , examinés , collationnés et prêts à partir pour la reliure ; ou bien ceux qui n'ont pas encore subi l'examen de réception et n^ ont pas été passés au crible d'une méticuleuse et impitoyable critique : les récipiendaires ,
en un mot, attendafit le dignus 'mtrare et l'^ulorisation de prendre domicile sur les rayons ;
A gauche , les portes de communication avec le grand salon : entre ces portes une glace sans tain , qui permettrait d'être vu de cette dernière pièce si un store baissé ne protégeait le sanctuaire contre les regards des profanes 7wn bibliophiles. Au-dessous de la glace , entre deux bustes de famille, une petite bibliothèque basse contenant quelques infolios , et sur cette bibliothèque « tout ce qu'il faut pour écrire » ;
Au milieu, une table, et un fauteuil rotatif. C'est sur cette table que les livres sont mis à la question, je veux dire subissent l'examen d'entrée. Deux grands fauteuils gothiques , pour les commodités de la conversation. Ça et là , bien entendu, des sièges variés : quantité suffisante ;
A droite , la cheminée. Sur les côtés de la cheminée un baromètre , ( personnage superflu , car dans cet aimable et hospitalier séjour le temps est invariablement au beau , au bienveillant, à la bonne humeur et à V enjouement inaltérables) , et une pendule, [persoyinagc importun et non muet, dont l'indiscret carillon , sur la fin de la journée , rappelle le visiteur à la raison et lut indique que Fheure est
venue où il faut s' arracher de ce lieu). Enfin , deux grands corps de bibliothèques en chêne sculpté, assez hauts pour contenir ciyiq étages de livres , assez profonds pour en recevoir trois rangs , et s' ouvrant par des charnières extérieures, [disposition très pratique qui supprime les coins , les enfoncements des bibliothèques ordinaires , terrain perdu dans lequel on ne sait que mettre).
Dans ces deux meubles , la collection de livres, — non pas la plus importante qui soit , ( il n'y en a guère que pour un demi-million) , — mais la plus connue et la plus fréquentée de Paris , et , précisément parce quelle est considérable sans l'être trop, et éclecHque , la mieux faite pour plaire universellement et pour initier au charme de la passion des livres.
Voilà le décor.
Maintenant, les personnages.
Le maître d'abord : Eugène Paillet, conseiller à la Cour d'appel de Paris, assis à la petite table, sur le fauteuil tournant. Petite tenue de bibliothèque : veston de velours noir , rehaussé d'un point rouge à la boutonnière , et toque de loutre ; cela repose de ta solennelle robe des audiences. Mais que fait- il ? Il
est bien attentif ! Devant lui sont étalés plusieurs volumes « dépiautés » ; il prend délicatement les feuilles de ces volumes ; il les mesure , il les rapproche , il les compare. Ciel ! pourquoi cet éclair dans le regard ? Qu'y a-t-il ? Une paille ? une tare dans le papier ? une tache ? un raccommodage ? un feuillet
refait? une faiblesse dans l'impression ? Mais
non, le monocle braqué dans l'œil retombe , tout est bien , et de ces cinq exemplaires du même livre , que vous voyez étalés sur sa table , va sortir tout à l'heure un volume de haute saveur , parfait , irréprochable, composé avec les feuilles les mieux venues de chaque exemplaire : alors , ravinement des raffinements , volupté suprême, il pourra annoter son livre de cette mention magique : le plus bel exemplaire connu ! ( moi seul , et c'est assez !)
On sonne : le travail du bibliophile s'interrompt. C'est le défilé qui commence.
M. de Lacarelle. Il vient voir la nouveauté du jour : un volume tout fraîchement rentré de la reliure. L'hôte de céans , dont le coup d' ml fait trembler tant d'amateurs , attend à son tour anxieux le verdict du redoutable connaisseur. Celui-ci a pris le livre pour
r examiner , que va-t-il dire ? Il le soupèse : n'auraitil pas la densité spécifique particulière aux livres bien reliés, et provenant de r homogénéité du battage ? Il le pince : la coiffe jléchiraii-elle sous les doigts , indice d^un corps d'ouvrage trop mou ? Il exerce sur les deux plats des tractions en sens opposés : le livre serait-il faiblement emboîté ? Il fait claquer les plats contre les gardes : le volume ainsi percuté rendrait-il un son défavorable ? Il flaire le fond : sentirait-il la colle ? Il examine le dos , ce critérium des livres parfaits : aurait-il un défaut ? Les nerfs : seraient-ils trop épais ? ou trop minces ? Le titre .serait-il en caractères trop forts ? ou trop maigres ? Le maroquin : aurait-il un grain trop gros ? trop petit ? trop écrasé ? pas assez ? Il l'ouvre pour regarder la doublure , il fait miroiter l'or de la dentelle intérieure , il se présente les deux plats à la fois pour en mieux apprécier l'effet ; le décor ne serait-il pas d'un goût absolu ? Il le feuillette en
faisant résonner le papier sous le doigt C'est fini !
Tout est au mieux ! Le jugement est approbatif.
Soulagement ! Un trésor de plus sur les rayons !
On sonne. M. de Villeneuve. Il se fait donner un certain livre à figures , qu il demande , s' installe près
de la fenêtre , et , silencieux , l'examine à fond. Gageons qu'il mûrit un achat et qu'après comparaison réfléchie la semaine ne se passera pas sans que sa bibliothèque ne se soit augmentée d'un volume de haut choix.
On sonne. M. de Lignerolles , le grandissime bibliophile , le type du collectionneur gentilhomme , le de Thou, le dHoym de notre siècle. On le complimente sur sa dernière victoire à l'hôtel Drouot. Il reçoit l'éloge avec modestie , presque fâché qu'on sache que le précieux livre est allé grossir le nombre de ses merveilles ; voilà bien l'amateur de r ancienne roche /
On sonne. MM. de Tinan et Bauchart. Le premier prend dans la bibliothèque un petit volume et tire de sa poche pour le mesurer un instrument d'ivoire que dans le langage ordinaire on nomme simplement double-décimètre , mais que lui, raffiné, a imaginé de baptiser « elzéviriométre » , ce qui a tout à fait grandair. Le second est rayonnant, ainsi qu'il convient à un homme qui vient d'effectuer « le mariage de Fillon avec Louise Labbé'». En français courant cela signifie que, possédant déjà un exemplaire de la rarissime édition originale des Poésies de Louise Labbé, il vient d'acheter et de mettre sur le même
rayon de sa bibliothèque un précieux Villon ^é" i^^y. La conversation devient singulièrement animée , technique et excitante à la fois.
On sonne, on somie, on sonne. Le baron Pichon, président de la très-haute, antique et vénérable Société des Bibliophiles français , qui vient rendre visite au président de la jeune et ardente Société des Amis des Livres ; James de Rothschild , le grand bibliophile; Georges Masson , Fernand Petit, de Saint-Gèniès , Abel Giraudeau, Germain Bapst, Rodrigues , Delbergue-Cormont , Truelle -Saint - Evron , Lessnre [tous amateurs éclectiques et possesseurs de bibliothèques variées] ; Roger Portalis [belle collection , nombreuses reliures anciennes) , et son ami Léon Mercier [un passionné de livres à figures) ; de La Béraudière [connaisseur de première force], deFresne [peu de livres , mais du choix le plus rigoureux), Herpin [poètes du XV I'^^ ), Meaume {catalographe de l'œuvre de Callot) , Parran [bibliographe de Pétrus Borel et d^ Alexandre Dumas], Henry Houssaye [livres de travail et romantiques , annotés d'envois autographes), Cherrier [bibliographe de Mathurin Régnier), de Ruble [magnifique bibliothèque , célèbre collection de pièces originales de Molière) , Billard
[livres modernes avec dessins), Bégis [rhwlution française) , de Champ - Repus [ehevirs] , Lucien Clément [XI X"^^ siècle) , de Mar cheville [bibliographe de Regnard), Vian [bibliographe de Montesquieu), Hervey [livres ornés de portraits), Gallien [bibliothécaire de la Cour de Cassation , l'un des trois fondateurs de la Société des Amis des Livres : sa bibliothèque particulière était au Palais de Justice, elle périt dans r incendie de i8yi ; l'infortuné en est mort), Saint-Albin[objets de haute curiosité, choisis avec le plus grand goût), Cusco [médecine, auteur de l'Instrument de Molière), Beraldi père [portraits), Gallimard [livres illustrés modernes , avec fumés des gravures sur bois) , Daguin [éditions originales, livres à figures du XF!!!"^" siècle), Emmanuel Bocher [catalographe de Moreau , de Saint-Aubin , de Gavarni) . Charles Cousin [ vice-président de la Société des Amis des Livres , qui a l'esprit de s'avouer hautement ce que nous sommes tous sans oser le dire , et qui signe : le Toqué ! )- Pascal [bibliophile marseillais), de Sauvage [bibliophile liégeois), Vanloo [bibliophile gantois), Ashbee ( bibliophile londonien)
On ne sonne pas. Quelqu'un entre directement du
salon. Ceci est grave. C'est un profane qui , étant venu rendre visite à la maîtresse de la maison, profite de ïoccasion pour essayer de voir « ces fameux livres dont il a tant entendu parler ». Comment ne pas lui montrer au moins un spécimen ? C'est le moment d'exécuter ce qu'on appelle « le coup des Pandectes ». Ce coup consiste à présenter à la victime un exemplaire du Corpus, spécialement consacré à cet usage : beau livre, mais sans vignettes ; poids, dix kilos ; aucun charme. Linfortuné commence à feuilleter , ne comprend pas , admire du bout des lèvres, murmure : « oui c'est beau ! ah que c'est beau ! » se tortille sur sa chaise, prend l'apparence d'un homme qui ressent les premières atteintes d'un empoisonnement , se lève, salue et fuit. La victoire est à nous ! ( Le procédé est immanquable ; surtout ne le dévoilez pas, il ne pourrait plus servir!)
Cinq heures. C'est un relieur qui vient arrêter le choix d'une roulette ou d'une dentelle. C'est un bibliophile débutant qui vient soumettre un livre à « l'œil du critique » et demander un conseil : faut-il acheter} combien faut-il payer } C'est un artiste, Edmond Morin , Lewis Brown , Dagnan, Martial , Foulquier, qui vieitt conférer au sujet d'illustrations
à exécuter. C'est Alfred Piet, le sévère trésorier de la Société des Amis des Livres , qui vient rendre ses comptes et exposer la prospérité de la situation.
Six heures. Foici bientôt quatre heures qu'on feuillette des livres : la fatigue arrive. C'est l'heure du repos, l'heure de la cigarette, l'heure de la causerie , des anecdotes, des éclats de rire. Je ne dirai pas que c'est l'heure de V esprit ; vous savez que notre Bibliophile en a toujours : mais alors, c'est l'heure où il en a deux fois 1
Sept heures l La séance est levée.
(Exeunt omnes.)
Le dernier parti, qui était aussi le premier arrivé , n'est autre que votre serviteur, l'assidu des assidus. Après avoir mis en scène les personnages vivants et parlants de la grande représentation bibliophilique du dimanche , il veut vous préseyiter les personnages muets , mais de la principale importance car sans eux il n'y aurait point de pièce; ce sont les livres eux-mêmes. Sûr d'être agréable aux fidèles amis du Bibliophile , il en a furtivement dressé , à leur intention, le catalogue que voici ;