PHYSIOLOGIE DU MARIAGE
Curieux exemplaire de cette première édition, sur papier d'une couleur appropriée au sujet (jonquille).
On a fait exécuter sur les blancs (ou plutôt sur les>iiu«<-.';). réservés au commencement et a la fin des chapitres, une illustration ingénieuse composée d'un grand nombre de dessins originaux, par Chauvet.
La reliure est de Trautz, en maroquin bleu, avec des compartiments XIX* siècle sur les plats, dos orné, tranche dorée.
Notre bibliophile a été pour beaucoup dans l'éclosion de ce nouveau système d'ornements, appliqué par Trautz et qui consiste en une série nombreuse de filets très-rapprochés, formant encadrement des plats. Au lieu d'être l'ancien Iroh-Jiiets, c'est un neuf-filets.
Eugène Paillet est, en effet , l'un des hommes qui connaissent a fond la reliure; et sachez bien qu'ils sont rares, ceux dont le goût est réputé pur sur ce point ; tellement rares, que parmi les bibliophiles, il est universellement admis qu'on n'en compte peut-être pas dix en tout. (Ne les nommons pas, pour laisser chacun croire qu'il fait partie de cette élite).
De plus, il est doué d'une constante initiative en cette matière, et il apporte dans la reliure l'esprit d'invention. Or. rien n'est d'ordinaire SI routinier que le relieur. Copier, avec beaucoup de goût et de talent, mais copier, c'est le fond de son savoir.
Pour beaucoup de bibliophiles même, et des plus illustres, il semble que la terre ait cessé de tourner a partir de 1800 ; ils n'ont Jamais prévu qu'on pourrait avoir a relier des livres du XIX* siècle, et que, conséquemment, il faudrait avoir pour eux un nouveau style de reliure. Oui, c'est ainsi, on n'en est pas arrivé sans de grandes difficultés a admettre ridée que, par exemple, la première édition d' A/fr/;an;' pouvait bien avoir autaut de droits a prendre place dans une vraie bibliothèque que celle du Siège de Calais, et que VAssommoir pouvait, sans désavantage, lutter d'intérêt a\ec V H oiiitete Criminel de M. de Falbaire ; en un mot, qu'après avoir déployé des recherches extraordinaires d'imagination et de goût pour faire relier le Pastissier français. Dorât, Laujon , et Mademoiselle Dionis-Duséjour, il faudrait peut-être songer à relier aussi Hugo, Lamartine, Balzac, Gautier, Musset.
A la fin des fins, il fallut cependant se rendre, et tâcher de trouver quelque chose de nouveau pour les romantiques et les modernes.
De là, l'enfantement du neuf-filets '.
C'était grand, c'était beau, c'était « génial») comme on dit dans le baragouin littéraire moderne.
Après cet effort, le monde de la bibliophilie se reposa.
Sur le livre qui nous occupe, le faisceau de filets forme ressauts aux angles. Pour meubler les petites encognures de ces ressauts, on y a placé des tètes de cerf, tout à fait en situation ; et pour enrichir encore, on a surmonté ces tètes de cerf de grandes paires de cornes artificielles formées par deux branches de feuillages.
C'est une reliure qui a tout de suite fait école.
Or, voyez le servilisme de l'imitation en cette matière. Plus d'un bibliophile se rappellera avoir remarqué cette reliure sur une certaine Histoire de Henri IV. On avait simplement remplacé les têtes de cerf par des fleurs de lys. Mais au-dessus de chaque fleur de lys, on avait laissé la triomphale paire de cornes ! 'Voila ce que c'est que de copier.
Inventez donc, inventez. Inventez plutôt extragavant, que de tomber dans la copie. Mieux vaut un mauvais style que pas de style du tout. Ayez des idées insensées plutôt que de n'en pas avoir. Mettez un décor chinois sur l'Imitation de Jesus-Christ, comme les relieurs du XVIIl'^ siècle. Mettez des éventails dens les angles comme les italiens et Bozèrian. Semez des cathédrales sur les plats comme les relieurs de 1830; n'importe quoi : trouvez une reliure que la postérité appelle la reliure Cuzin, ou la reliure Thibaron , mais trouvez :, c'est déjà bien assez d'être obligé de subir les Palais-de-Justice et les Ecoles de Médecine platement rabâchés de l'antique que nous infligent nos architectes, et il ne faut pas que le supplice de la copie à perpétuité nous soit imposé jusque chez nous, dans nos bibliothèques.