‹ Bibliothèque égyptologique (volume 2)Chapitre 204 sur 247 · DES ANCIENS ÉGYPTIENS · texte numérisé non relu

DES ANCIENS ÉGYPTIENS

L’honneur d’avoir le premier reconnu les principaux signes hiéroglyphiques servant à la notation des nombres revient à M. Jomard, de l'Institut, dont nous avons à regretter la perte toute récente. Dès 1819% il apprenait au monde savant la valeur des chiff res suivants : l’unité, I; la dizaine, 0; la centaine, 0; les mille, et de plus, le signe exceptionnel et rarement usité de l’étoile, 8c, pour le nombre 5. A ces caractères, Champollion ajouta le doigt, |, comme exprimant les dizaines de mille. Cette série de chiffres bien déterminés suffisait pour lire tous les nombres connus dans les inscriptions, dont aucun n’atteignait 100,000. Restait à savoir s’il existait des signes particuliers pour l’expression de ce dernier nombre et des unités d’ordres supérieurs : c’est ce que je crois avoir été assez heureux pour découvrir.

Une planche lithographiée séparément au Musée britannique, avec la lettre K pour toute marque, contient quelques

1. Publié dans la Reçue archéologique , nouvelle série, 1862, t. Il, p. 253-263.

2. Notice sur les signes numériques des anciens Eggpticns. etc. Paris, septembre 1819, i il -12, 31 p.

13ibl. égypt., t. iv.

NOTATION

exemples de comptes d’un recensement fait, par ordre du pharaon, des biens de toute nature dépendant de la demeure ou du temple d’Ammon. Le tout est écrit en beaux caractères hiératiques, et parmi ces comptes, je marque les deux nombres suivants :

En voici la transcription en signes hiéroglyphiques ;

INI

ç nnn i , ^

<5 et n 1 1

çnnm nu

^ nnn un .

: nnn 1 1 1 1

et

i bestiaux et bêtes

Le premier s’applique aux

à cornes, etc., et l’autre aux mesures des champs, j(^]- Dans ces deux exemples, le signe ^5^, qui représente un têtard de grenouille, précédant les dizaines de mille, doit nécessairement avoir une valeur supérieure. M. Bircli l’a en effet reconnu pour un signe numérique, en lui attribuant la valeur d’un million h Mais comme dans nos deux exemples le têtard précède immédiatement les dizaines de mille, il serait plus naturel de lui supposer la valeur de cent mille.

En visitant Thèbes pour la seconde fois, au commencement

1. Bunsen, Ecjypt’s Place, vol. I, p. 519-520, n“* 341-342; M. E. de Rougé a dit avec raison million ou cent mille, dans son cours au Collège de France.

de cette année, j'ai trouvé, dans le magnifique tombeau de S'à-m-hà, connu des Arabes sous le nom de Memnoun, à ’Abd-el-Qurnali, une courte légende1 2 qui donne la preuve que dans la série hiéroglyphique des signes numériques, il n’en existe aucun entre le doigt et le têtard, et l’on peut conclure de là, en s’appuyant sur la progression des signes connus : I, 1; n, 10; Q, 100; 1,000 et 10,000, que le

signe suivant, le têtard, vaut 100,000. Les deux

nombres hiératiques que je viens de citer doivent donc se lire, l’un : 421,362, l’autre : 864,168 + XA-

La légende numérique dont je viens de parler est sculptée dans un bas-relief qui fait pendant à celui qu’a reproduit M. Prisse (Mon., pl. 39), et Lepsius ( Denkm . , III, 76 b). Le roi Aménophis III y est représenté sur son trône, et on lit auprès de lui :

SCÀ SUTN HR AS-T UR-T S'P SNN-U N S'.MU N RSU (?)

Le roi, monté sur le grand trône, reçoit les listes des revenus du Midi

XB (?).

et du Nord.

De nombreux grammates * apportent en effet avec le plus grand respect ces listes, sous forme de rouleaux de papyrus, devant Sa Majesté. C’est au-dessus de ces volumen et pour en indiquer le contenu que sont tracés les caractères en question :

Si l’on essaye de lire cette courte légende dans son sens propre, c’est-à-dire, ici de gauche à droite, et de droite à gauche sur le monument, on est arrêté après le premier mot,

1. Depuis mon retour, j’ai reconnu que cette légende avait déjà été publiée, mais non interprétée; cf. Lepsius, Denkm., 111, 77.

2. Ils n’ont pas été copiés sur la planche de Lepsius, Denkm., 111, 77, où cette légende est reproduite ainsi que d’autres relatives au même

tableau .

NOTATION

, total, totalité, par un groupe de signes dont la valeur est embarrassante; mais si au contraire on cherche à la déchiffrer dans l’ordre rétrograde, c’est-à-dire ici de droite à gauche, on remarque de suite la série progressive des signes numériques S, 100; J, 1,000; 10,000, et

100,000 répétés chacun trois fois, puis un nouveau caractère, au-dessus du nombre 1 1 1, 3, et qui, en suivant la même progression, devrait exprimer les millions ', et enfin l’anneau, Q, encore trois fois répété, pour les dizaines de millions. En acceptant ces deux dernières valeurs, et en les appliquant à l’interprétation de notre légende lue dans son sens naturel, ou ici de gauche à droite, on traduira de suite :

Total : 33,333,300.

Il est évident que ce ne peut être la véritable signification de ces caractères et qu’il faut considérer la triplicité des signes numériques, ou l’adjonction des trois unités, m, qui remplacent cette triplicité, non pas comme indiquant trois fois la valeur de chaque signe, mais comme exprimant simplement le pluriel par voie figurative, comme on en a tant d’exemples dans les textes hiéroglyphiques. Alors on pourra traduire sans difficulté :

QQÛ

Totalité des dizaines de millions, des millions, des centaines

de mille, des dizaines de mille, des milliers et des centaines, ou en d’autres termes : Totalité des comptes, ce qui répond parfaitement au contenu supposé des volumes.

1. M. E. de Rougé lui a attribué cette valeur dans son cours du Collège de Fiance, niais d’une manière dubitative, et même sans affirmer que ce caractère ait jamais eu une valeur numérique bien déterminée.

Quant à la prononciation de ces différents caractères, on sait que les noms de nombre sont très rarement écrits phonétiquement; ainsi après celui de l’unité simple, i , uÂ, un, et de quelques autres nombres inférieurs à dix, nous n’avons les noms de la dizaine et de la centaine que par le copte juiht, julct, ou .U.UT et iye; mais le signe des milliers, a la valeur syllabique xÀ; il est même parfois accompagné de compléments phonétiques xâu, mille, millier, grand

nombre, beaucoup, et répond au copte ujo, mille. Il en est de même pour le doigt, TB, qui est le type primitif des mots tA*,, en dialecte thébain, et en memphite, pour exprimer dix mille.

J’ignore tout à fait la valeur phonétique du têtard, qu’il ne faut pas confondre avec la grenouille, %, HcQ-t ' ; cette dernière, d’après le seul fragment connu de Chæremon, exprimait le retour à la vie, la résurrection 2. C’est sans doute pour cela que dans les bas-reliefs du grand temple d’Abydos, sculptée dans des proportions colossales, elle est qualifiée Dame du ciel et reçoit les hommages du roi Séti Ier. Le choix du têtard de grenouille pour l’expression des centaines de mille s’explique assez bien par le nombre immense qu’on en observe dans les eaux du Nil peu de temps après l’inondation. Il faut remarquer que ce caractère ainsi que ceux qui expriment des nombres plus grands peuvent se prendre dans le sens général de myriades, multitudes ; en voici un exemple :

A/VWNA

Ferme pour exterminer des myriades3.

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