Beaucoup de bakhshlsh
2. Ces deux croquis sont conservés dans un des albums de Devéria, au Musée du Louvre. Fatma était une aimée du Caire qui offrait un fort beau type pharaonique. — G. M.
NOTES QUOTIDIENNES
Jeudi 23 janvier. — Aquarelle et crayons de couleurs, Fatma assise et tenant un tarabouka; le soir, visite à Mme Chaillon.
Vendredi 24 janvier. — Embarquement de la bande Gérome, déjeuner à bord de la Kokana. Visite à Mariette avec Chaillon, Lowickct Dubert; visite d’adieu à la Kokana.
Samedi 25 janvier. — Croquis, consulat, poste, pas encore de lettre. Croquis, aquarelle d’une femme en pantalon rouge. Visite à Mariette. Communication de Mariette: Râ-smn/.-kâ = |"]| Apapus = (q Q ^ Acqui¬
sitions pour le départ, embarquement, dîner à bord. Payé à l’hôtel Auric pour 11 jours 122 fr. 50 et 5 fr. de service.
Dimanche 26 janvier. — Rencontre de la Kokana attendant Valentin à Torali, partie de chasse et visite de plusieurs magnifiques carrières; dans l’une d’elles, restes d’inscriptions démotiques. Retour de Valentin; départ pour Bédrôcliin où nous attendrons demain nos lettres, que doit nous apporter Mariette; nous visiterons Sakkara et Abousir par la même occasion.
Lundi 27 janvier, Bédréchin. — Arrivée de Mariette vers 4 heures, rendez-vous pour demain au point du jour pour aller à Sakkara avec lui.
Mardi 28 janvier, Bédréchin. — Nous montons à cheval au lever du soleil après avoir pris le 1 hé, nous arrivons à la maison du désert vers dix heures. Visite aux tombeaux des environs et particulièrement à celui de (j (j ^ qui est merveilleusement beau; c’est un monument d’ancien style qui contient de magnifiques scènes agricoles, etc. Déjeuner somptueux sur le Mastaba. Le singe de Mariette nous embrasse tous; il se permet des gourmandises et un petit fellah lui dit immédiatement : « I/inâal abou k. » (Maudit soit ton père.) Le Sérapéum illuminé; tombe de Bakenranw, tombe
NOTES QUOTIDIENNES
de Campbell. Départ pour la Haute-Égypte vers six heures, bou veut, admirable soleil couchant.
Mercredi 29 janvier. — Nous descendons à terre pendant que la barque marche à la corde faute de vent; Rondeau tue un canard et moi trois alouettes; le vent se lève un peu après midi et nous continuons paisiblement notre navigation. Le réis, me voyant faire un croquis, me demande de portraiturer tout l’équipage.
Jeudi 30 janvier. — Promenade à terre pendant qu’on marche à la corde; quelques coups de fusil. Le vent reprend, nous passons devant Benisouef et l’équipage demande Baklishish. Réponse : Mafish (il n’y en a pas).
Vendredi 31 janvier. — Promenade à terre après le thé; je tue sept pigeons d’un doublé. Rondeau se fait attendre pour repartir. Après déjeuner grande coupe de cheveux, de Roquigny; nous entreprenons sa tête à deux, mais le patron coupe plus court que moi. Étude du réis Abouda 1 1 a h ; croquis de barques à la voile; avant souper, esquisse d’un soleil couchant. Le soir, comme toujours, deux parties d’échecs.
Samedi 1er février. — Promenade à terre jusqu’à un grand village entouré de dattiers, où nous trouvons des danseuses les yeux peints, couvertes de sequins et portant les plus vieilles un grand anneau passé dans la narine et pendant jusqu’au menton. Elles se tenaient dans deux cafés arabes près du Nil. La maîtresse d’un de ces deux cafés, où on nous offrit VAcr/ua- Vite, parle italien; c’est une femme du Caire qui a dû être belle. Nous rentrons à bord; notre cuisinier tombe à l’eau pour ne pas passer trop près de moi, heureusement qu’il sait nager. Croquis de quelques barques et d’un matelot. Nous arrivons ce soir à Miniéh et le thermomètre marque 20 degrés à neuf heures.
Dimanche 2 février. — Pas de vent, n us marchons tout
NOTES QUOTIDIENNES
le jour à la cordelle; nous descendons deux fois à terre et arrivons en vue de Béni-Hassan.
Lundi 3 février. — Rencontre de la Kokana. Accueil froid de ces messieurs qui viennent cependant nous voir à bord. Le vent se lève; on rentre en barque; ces messieurs cassent leur petit mât qui se trouvait embarrassé dans la voile d’une autre barque. Nous les dépassons de beaucoup. Composition à notre bord d’une lettre pour les engager à venir goûter de la queue de crocodile à la sauce aux scorpions!
Mardi 4 février. — La Kokana nous rattrape après avoir réparé les avaries de sa mâture; nous nous rencontrons de nouveau avec ses passagers. Le vent se lève, le Nil ressemble à la mer, il a des vagues et nous avons du roulis. Rondeau tire le premier crocodile que nous apercevons. Nous laissons la Kokana bien loin derrière.
Mercredi 5 février. — Aboud-allali cite un proverbe arabe : Celui qui vole un œuf vole un chameau, il nous dit que les génitoires du crocodile se vendent une guinée; on en fait des bonbons en y joignant une quantité d’épices, et on leur attribue une vertu merveilleuse â l’usage des vieillards ou des hommes débilités par suite d’excès. 11 ajoute même qu’un homme, ayant eu l’imprudence de manger cette partie du saurien simplement cuite sur le gril, on fut obligé de le plonger pendant plusieurs heures dans le Nil, parce que le remède avait trop bien réussi, et qu’il mourut des suites de cette expérience. Arrivée à Siout; promenade dans la ville qui est beaucoup plus propre que le Caire; visite à l’agent consulaire de France qui est Copte et nous offre le chibouq et le café. Marchand d’esclaves : jeune tille, femme et jeune garçon d’Abyssinie â vendre, on demande de la première 20guinées, de la seconde 15, et du troisième 10 ou 12.
Jeudi G février. — Vent dès le matin, nous n’allons pas à terre,
NOTES QUOTIDIENNES
Vendredi 7 février. — Aboud-allah nous raconte qu’il est très facile de se procurer des esclaves en Abyssinie; pour y arriver, les gens qui en font commerce prennent des dromadaires bons coureurs, puis ils s’emparent des enfants et des jeunes filles qu’ils trouvent un peu éloignés des habitations, et se sauvent bride abattue emportant leur capture. Ces gens vendent leurs esclaves deux ou trois napoléons à des marchands, qui les revendent à Siout ou au Caire. Arrivée à Menchiéh, puis à Girgéh, où nous entendons un chœur de chants religieux dans une mosquée; les chanteurs étaient accompagnés de cymbales, tambourins et battements de mains, le tout fort discordant. L’une de ces mosquées a une belle porte d’architecture arabe. Nos matelots prennent des courges énormes dans un champ; ils disent : « C’est ce que produit la terre, les prendre n’est donc voler personne. »
Samedi 8 février. — Navigation paisible.
Dimanche 9 février. — Arrivée à Kénéh à huit heures du soir; c’est la fête d’un grand saint du pays. Nous nous empressons d’aller «à la ville pour voir la fête, qui doit durer huit à dix jours et autant de nuits. De loin, nous apercevons sur le ciel obscur les sillons lumineux de quelques fusées, témoignages de la munificence du vice-roi. Nous arrivons dans la ville, ou plutôt dans le cimetière, où ont lieu les fantasias de tout genre. Une petite mosquée funéraire et un ou deux tombeaux de saints sont illuminés à l’intérieur. Quelques fidèles s’y réunissent pour prier : parmi eux sont les liadjis et des descendants de Mahomet reconnaissables à leur turban vert; les autres assistants revêtus de longues robes jaunes ou rouges et coiffés d’énormes turbans blancs paraissent être des prêtres ou de grands personnages. Aux environs, des derviches font le zikr et chantent les louanges d’Allah, en accompagnant leurs cantiques monotones sur une sorte de grand tambour de basque. Non loin de là, les cafés, installés dans des espèces de baraques ou sous des tentes,
NOTES QUOTIDIENNES
présentent un caractère tout différent : là, les amateurs, gravement assis sur des nattes ou sur des kafass, fument le cliibouq ou le duché, prennent l’éternel breuvage de l’Orient, écoutant une musique dont eux seuls savent apprécier le charme, ou plus généralement regardent danser les aimées. Ces dernières ont la peau plus ou moins colorée, quelquesunes même sont noires; elles portent des vêtements de couleurs variées qui ne brillent pas toujours par la fraîcheur; rarement belles, elles sont même laides pour la plupart, mais leurs traits ont souvent beaucoup de caractère qu’augmente encore le collyre dont elles se peignent les yeux. Elles ont sur la tête un tarbouch orné d’un énorme gland de soie et surmonté d’une sorte de calotte en métal gui Hoché et doré; cette coiffure, leurs cheveux et leur poitrine sont en outre couverts d’une quantité de sequins dont le titre est plus que douteux. Tout cela, joint à une ceinture formée d’amulettes triangulaires en argent et aux crotales dé cuivre qu’elles s’attachent aux doigts, produit un singulier cliquetis à chacun de leurs mouvements. Leur danse se compose exclusivement d’une sorte de frémissement presque convulsif, qui a quelque chose d’obscène, mais rien de séduisant. A peine savent-elles de temps à autre se courber en arrière en agitant leurs bras avec quelque grâce. Ce sont là cependant ces beautés incomparables, chantées par tous les poètes orientaux, et qui, suivant eux, joignent à la perfection des formes un si doux parfum de volupté. Pour compléter, dans la fête musulmane, ce singulier assemblage de dévotion et de sensualité, on trouve encore des divertissements d’un autre genre : c’est, par exemple, auprès d’un mât orné de quelques lanternes, un chanteur en plein vent ou un conteur d’aventures, environné d’un nombreux auditoire, puis des limonadiers ambulants ou des marchands de sorbets, de dattes véreuses, etc. Enfin l’Europe vient malheureusement retirer du pittoresque à çes curieuses fantasias, et. pourtant le diorama ou lanterne magique et les chevaux de bois manœuvrés par des Italiens
Notes quotidiennes
11c sont, pas ce que la population apprécie le moins. Nous rentrons à notre barque vers onze heures du soir, après avoir visité presque tous les cafés avec obligation de faire dans chacun une nouvelle consommation.
Lundi 10 février. — Nous partons de bonne heure pour Dcndérah, sur l’autre rive. Les pylônes du temple sont presque entièrement détruits; ils paraissent avoir été construits en briques cuites, au moins dans les parties massives. La porte en pierre qui les séparait est malheureusement fort endommagée. Passant par cette porte, on arrive au temple sur le sol antique, préservé de l’éboulement des terres environnantes au moyen d’une double muraille de briques crues construite avec des épaulements par les ordres de M. Mariette. Le pronaos, dont l’entrée était encore encombrée il y a deux ans, est aujourd’hui dégagé autant que faire se peut. Les belles colonnes à têtes d’Hathor dont il est orné présentent un aspect véritablement grandiose; leur fût a sept mètres dix centimètres de tour à la base et leur hauteur est proportionnée. Elles sont couvertes de sculptures ainsi que les parois de cette première salle. Ce pronaos est séparé du sanctuaire par une seconde salle non moins ornée que la première, mais moins grande et moins éclairée. Le sanctuaire est, comme d’ordinaire, enfermé, enveloppé, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans une troisième salle qui ne laisse autour de lui qu’un assez étroit passage. Ces dernières parties du monument ne le cèdent en rien aux autres pour la richesse des sculptures. En 1859, lorsque, grâce à l’hospitalité amicale que m’offrit M. Mariette à bord de son vapeur sur le Nil, je pus visiter une première fois ce beau spécimen de l’architecture sacrée en Égypte sous les derniers Lagides et les premiers empereurs romains, les déblais si habilement opérés par notre savant explorateur de la terre des Pharaons étaient alors en voie d'exécution, et je ne pus pénétrer autour du sanctuaire que par des jours réservés dans la partie supérieure de la construction ; maintenant, au contraire, c’est avec une vive satis^
NOTES QUOTIDIENNES
faction qu’on peut examiner en détail toutes les sculptures qui décorent l’intérieur de l’édifice, des salles latérales et jusqu’aux couloirs obscurs qui entourent l’Adytum et où on ne pénètre que par d’étroites ouvertures qui devaient être tenues secrètes.
Nous rentrons déjeuner vers une heure de l’après-midi, puis nous repartons pour Kénéh; nous allons porter nos lettres à l’agent consulaire de France, un négociant copte, qui nous reçoit parfaitement et nous offre la pipe et le café. De là, nous allons voir de jour la fête que nous n’avons vue que de nuit. Les divertissements étaient à peu près les mêmes, mais les aimées ne dansaient que dans un ou deux cafés. Celles que nous rencontrons, de même que les plus jolies Parisiennes, ne gagnaient pas à la lumière du soleil, le douteux de leur propreté ressortant même avec désavantage. L’une d’elles, cependant. Nubienne ou Éthiopienne, avait, avec sa peau noire, les plus belles dents du monde et des yeux qui ne manquaient pas de quelque charme; c’est une heureuse, mais rare exception. Nous allions retourner à notre barque lorsque notre guide nous fit voir des cavaliers, armés de longs bâtons en guise de lance et qui passaient à quelque distance. C’étaient les chefs des villages environnants qui allaient donner une grande fantasia équestre. Ces hardis écuyers, qui rappellent les anciens Mamlouks par leur ample costume autant que par la fierté de leur maintien, se divisent en deux camps, puis lancent leurs chevaux au galop et s’arrêtent brusquement, quitte à ensanglanter la bouche de leur monture; enfin, après quelques passes simulant un combat, ils posent une extrémité de leur djérid à terre et tournent autour, deux par deux, de manière à former un cercle parfait, toujours au galop, dans un sens d’abord, puis dans l’autre; après quoi, ils recommencent une poursuite et plusieurs fois les mêmes exercices. Ce sont d’excellents cavaliers, et leurs chevaux, malgré la médiocrité de leur taille, ont une vivacité merveilleuse et une allure aussi surprenante qu'admirable*
NOTES QUOTIDIENNES
au milieu des nuages de poussière dorée que soulèvent leurs pieds. Nous remarquons encore, dans la fête, un escamoteur à la mine satanique, secondé par un petit compère fort intelligent; il faisait exactement les mêmes tours que ceux qu’on voit dans les foires des environs de Paris. Mangeant du papier que le gamin lui faisait avaler à grand renfort de coups de bâton sur le dos, il tirait de sa bouche quelques instants après un long chapelet de fausses monnaies enfilées. Les mettant ensuite dans une boite à double fond, il en tirait des serpents; il escamotait une pièce, se la tirait du talon, avait l’air de la faire avaler à l’enfant, puis, retroussant la chemise de ce dernier, la reprenait, corcun populo, je ne dirai pas où! Il coupait aussi le nez de son gamin au moyen d’un couteau écliancré ad hoc qu’il lui plaçait sur la figure comme un lorgnon de fashionable. Un autre faisait des tours de cartes, montrait le livre magique où l’on voit tantôt du papier blanc, tantôt des oiseaux ou des poissons, etc., suivant que l’opérateur a soufflé ou fait semblant d’écrire sur la couverture. Ce livre inégalement coupé sur la tranche est bien connu des enfants; celui-ci était certainement de fabrique orientale ainsi que les peintures qu’il contient, mais presque tous les autres objets, au contraire, m’ont paru venir d’Europe.
Mardi 11 février. — Calme plat.
Mercredi 12 février . — Promenade dans un magnifique bois de dattiers appelé ’Arciba; croquis, aquarelle d’Achmet, notre chiboukdji et domestique d’Aboud-allali.
Jeudi 13 février. — Arrivée le soir à Louqsor; rencontre d’un marquis français fort aimable; promenade nocturne à Karnak par un splendide clair de lune; déblais de Mariette. Ils permettent de parcourir le grand temple dans toute sa longueur sur le sol antique, et d’apprécier dans leur ensemble les dimensions colossales du monument, de la salle hypostyle en particulier.
Vendredi 14 février. — Toujours pas de vent, ou plutôt
NOTES quotidiennes
vent contraire; il est chaud et souffle du Sud-Ouest; le thermomètre marque 30 degrés. Nous passons le soir devant Bayadiéh, avançant bien lentement à la corde. Le vent ayant tourné après un repos, nous remettons à la voile vers dix heures du soir et nous arrivons à Erment pour y passer la nuit.
Samedi 15 février. — Promenade à Erment, visite d’une belle fabrique de sucre; deux heures à la barque de Maunier, à Matanéh '.
Dimanche 16 février. — Très bon vent, nous passons Koum-Ombo. Notre timonier descend à terre pour passer la nuit dans sa famille et nous rejoindre demain à Assouan. Le réis prend sa place, mais la brise devient plus forte; il se trouble, prend peur et, après quelques commandements d’une voix mal assurée pour faire cargucr les voiles, il se met à pleurer et pousser de lamentables gémissements, ce qui trouble et interrompt notre diner. Nous restons au piquet jusqu’à dix heures et remettons à la voile. Hier, Maunier nous raconta que le vice-roi ordonna l’année dernière à un de ses moudirs de prendre un de ses bateaux à vapeur, et d’aller lui chercher des émeraudes dans ces fameuses mines de la Nubie dont on parle depuis la plus haute antiquité. Le moudir obéit; il arriva dans une contrée où il ne vit que sable et granit, pas la moindre pierre précieuse! il revint donc les mains vides vers son maître et seigneur et lui dit : « Il y a certainement là beaucoup d’émeraudes, c’est un fait palpable et connu de tout le monde, mais, Altesse, elles ne sont pas mûres (en bon français, elles sont trop vertes, etc.). » Le pacha ne se tint pas pour battu, et cette année, le Nil ayant fertilisé les terres outre mesure, il jugea que les émeraudes
1. Le Dr Maunier était un Français établi à I.ouxor, et que Mariette employait souvent pour surveiller les fouilles : c’est lui qui signala le premier, comme on le verra plus loin, la découverte du cercueil de la reine Aliliotpou. — Cl. M.
NOTES QUOTIDIENNES
devaient être à maturité et donna ordre au même fonctionnaire d’effectuer une nouvelle expédition. Celui-ci n’est pas encore de retour, mais on assure que Saïd, le prince le plus éclairé de l’Orient, l’attend avec une vive impatience, bien décidé ;'i le destituer si cette nouvelle tentative est infructueuse.
Lundi 17 féorier. — Arrivée à Assouan. Déjeuner et promenade à Philæ. Quelques belles Nubiennes, d’un village situé au-dessus de la première cataracte, nous vendent leurs colliers et nous offrent toute leur parure, qui est très compliquée. Leurs pendants d’oreilles, fort pesants, sont soutenus par de fines lanières de cuir tressé, qui leur passent sur la tête, leur retombent derrière le cou et se mêlent avec leur chevelure. Elles portent en outre une espèce de médaillon d’or sur le front et souvent un anneau passé dans la narine, avec de nombreux bracelets; elles entassent jusqu’à quatre et cinq colliers de verroterie et métal. Rondeau monte à dromadaire; Roquigny est indisposé en rentrant. Il est question le soir d’aller jusqu’à Ouadi-Halfa. Nous voyons des danseuses, qui nous paraissent plus propres et plus habiles que les précédentes. Nous nous proposons de les faire danser demain soir.
Mardi 18 février. — Croquis, aquarelle d’Hamida, danseuse d’Assouan1. Après déjeuner, nous remontons la cataracte dans notre sandal, avec deux rameurs et deux autres matelots du pays. On peut seulement de cette manière se rendre compte des difficultés de la navigation, au milieu de cet énorme bouleversement des roches granitiques polies et brillantes au soleil comme de l'acier, arrondies et rongées par l’action indéfiniment prolongée des eaux, entassées les unes sur les autres comme par la main de quelque géant créé par la poésie orientale. Au milieu de ces blocs de syénite, on
1. Ce dessin est conservé, comme tous ceux dont il sera question par la suite, parmi les papiers de Devéria. — G. M.
Bidi.. égypt., t. iv. 22
NOTES QUOTIDIENNES
remarque des rochers plus anguleux qui ressemblent à du basalte et paraissent être le produit du grès fondu par quelque phénomène. J’ai observé, principalement dans les roches granitiques placées au-dessous du niveau de l’inondation, des trous circulaires qui atteignent parfois près d’un mètre de diamètre. Je pensais d’abord qu’ils pouvaient avoir été produits par le frottement prolongé de fragments mis en mouvement par des torrents primitifs, qui creusèrent la vallée du Nil, mais leur nombre est trop considérable pour qu’on puisse s’en tenir à cette supposition; il est plus naturel de penser qu’ils ont une autre origine, dont l’état actuel des surfaces donne peut-être l’explication. On remarque, en effet là, comme dans les monuments, que toutes les parties delà brèche rose qui se trouvent submergées par l’inondation, ou seulement exposées à l’humidité, se désagrègent successivement sous l’action du soleil ou de la sécheresse. Or, on conçoit facilement que cette dégradation doit être plus considérable dans les inégalités de la pierre qui peuvent conserver de l’eau quand le Nil a baissé, car la désagrégation doit se produire au pourtour jusqu’à l’évaporation complète. Et chaque année, le réceptacle devenant plus grand, l’action doit se trouver plus prolongée et par suite plus considérable. Quant au fleuve, en cet endroit, les courants se croisent en tous sens, souvent avec une violence extrême, et notre barque a fait en quelques endroits des tours de valse qui n’avaient rien de rassurant; on dit même que l’année dernière, un Anglais, ayant voulu par bravade se mettre à la nage, fut jeté contre un rocher et périt immédiatement. Nous revenons à Assouan en faisant le tour d’Éléphantine. Le soir, nous allons chez Hamida, que nous faisons danser avec une de ses semblables pour dix francs par tête; les intbrmèdes sont occupés par du chant ou plutôt une sorte de glapissement peu harmonieux des deux femmes. L’orchestre se compose d’une espèce de longue llûte droite et de deux taraboucas. L’un de ces deux instruments primitifs est tenu par la mère de la danseuse.
NOTES QUOTIDIENNES
Los doux autres musiciens appartiennent à la plus noble moitié du genre humain. Quand il s’agit de l’abeille, l’orchestre et notre drogman sont impitoyablement confinés derrière la porte. Bien que ces femmes aient plus de grâce et de vivacité que celles de Kénéh, leur danse est loin d’atteindre à la perfection, et il est bon de l’avoir vue dans les meilleures conditions possibles pour s’assurer que ce n’est pas merveilleux.
Mercredi 19 février. — Je rencontre notre aimée d’hier soir endormie sur le pas de sa porte, mais elle s’empresse de se réveiller à mon passage et de m’engager à rentrer dans son taudis; je m’y décide pour dessiner son profil ramesside.
Jeudi 20 février. — Nous avons quitté Assouan hier dans la journée, mais le vent étant contraire et notre drogman ayant besoin de se livrer à toutes ses réflexions relativement au voyage de Nubie, nous avons fait fort peu de chemin. Nous arrivons ce matin à Koum-Ombo où nous visitons les
ruines; je rectifie une lecture des No- n n r— | / - j —
tices de Champollion sur le petit pro- I JJ v Lf vJjdJJJ pylône. C’est un êpervier martelé dans gs
les deux légendes et non une chouette. <=> J
On s’arrange avec Aboud-allah, on remet la grande vergue, on raccommode la grande voile et on vire de bord pour regagner Assouan et de là franchir la première cataracte. Nous visitons ce soir deux ou trois petits villages voisins d’Ombo, qui sont ce que nous avons encore vu de plus misérable. Là aucun meuble; une pierre sert à broyer la farine, et un four construit en terre suffit pour cuire le pain. Les •enfants sont entièrement nus, mais les femmes ont encore quelques bijoux sans valeur.
Vendredi 21 février. — Nous avons peu de vent et nous n’arrivons à Assouan qu’au milieu du jour; nous trouvons la Kokana arrivée quelques minutes seulement avant nous.
NOTES QUOTIDIENNES
De Requin ne vient pas à notre bord, et le soir il se fait encore tirer l’oreille pour venir prendre un punch, mais grâce à la courtoisie de Rondeau, on se quitte aussi bons amis que l’épicier et les trois gendarmes, avec invitation à prendre le café demain.
Samedi 22 J écrier. — Nous allons à l’heure convenue (huit heures) à bord delà Kokana, et nous trouvons tout le monde plongé dans le plus profond sommeil. De Requin ne parait que le dernier à table sur le pont, mais il disparaît le premier. Nous nous promenons à Assouan. Je fais poser pour un sou une petite Nubienne. Quelques instants avant de nous rembarquer, nous découvrons la négresse la plus accomplie qu’il soit possible de voir. Jeune et jolie, elle n’est pas du tout vernie à l’huile de ricin, et ne pue en aucune manière. Son nom est Zaphira et sa demeure est des plus primitives : quatre murs en terre forment une cellule sans autre jour que la porte, à peu près couverte de djérids de dattiers en guise de toiture; un grabat malpropre, une caisse de bois dont la clef en cuivre est suspendue comme ornement à sa coiiîure, un couteau et un mauvais petit miroir forment tout l’ameublement. Quand nous l’avons aperçue, elle était devant sa porte en train de faire cuire, pour son repas, des herbes dans une marmite grossière, ce qui ne l’a pas empêchée de nous faire les honneurs de chez elle. — Une vingtaine d’hommes du pays ou de barbarins montent à notre bord, pour nous faire passer les premiers rapides ; quand on y arrive, c’est à qui braillera le plus fort et travaillera le moins. Faute d’ordre et de discipline, le passage s’opère difficilement, un câble et un cordage de la grande voile cassent, mais heureusement sans accident grave; nous arrivons enfin, après avoir été rabotés par plus de vingt roches, à un petit mouillage où nous devons passer la nuit. Ces Messieurs visitent les villages et, le revolver au poing, j’explore jusqu’à la nuit des groupes de rochers, où je ne trouve que quelques restes de proscynèmes sans intérêt.
NOTES QUOTIDIENNES
Dimanche 23 février. — Les mariniers nubiens, qui devaient nous faire passer la cataracte vers huit ou neuf heures du matin, n’arrivent qu’aprôs-midi ; ils nous font alors remonter un rapide et s’en vont, nous laissant encore jusqu’à demain au milieu des rochers. Aboud-allah nous explique que c’est parce que les réîs de ces gens ont à discuter à Assouan le prix du passage d’une autre barque, et qu’ils ont été tous mettre leur cachet sur le traité (contrat). Avant leur arrivée, j’avais exploré de nouveau les blocs de granit les plus voisins, mais sans y trouver autre chose qu’un proscynème illisible : p — —■ Pendant leur travail, je tâche
de faire quelques croquis des hommes qui se reposent sur la berge, mais ils se sauvent quand ils voient que je les dessine. Après leur départ, nous allons du côté de Philæ par les villages que nous avons déjà vus, où les mêmes femmes nous montrent les mêmes colliers, les mêmes bracelets et les mêmes pendants d’oreilles, toujours dans le but d’en faire spéculation. Nous montons sur l’abaton et j’y copie tout ce que je puis déchiffrer, à part les simples légendes royales relevées par Champollion. — Aboud-allah nous donne à grand’peine les renseignements suivants sur le mariage en Égypte. Quand un jeune homme veut se marier, sa mère va chez celle d’une jeune fille qu’elle a en vue; elle examine si cette dernière n’a pas de difformités physiques, si elle n’a pas mauvaise haleine, et si sa transpiration sous les bras n’a pas une odeur désagréable. Après cela, on rédige un traité (contrat) entre les deux familles, relativement à la dot qu’apporte le mari, mais cette formalité ne se fait devant aucune autorité légale et le mariage n’est pour ainsi dire qu’un arrangement privé. 11 n’y a pas d’enregistrement civil ni religieux. On sait du reste que le mari n’a pas vu le visage de sa femme avant de l’épouser, c’est ce qui explique les précautions maternelles dont je viens de parler. 11 nous dit aussi qu’il existe un genre de circoncision applicable aux femmes, qui n’est pas obligatoire comme celle des hommes.
NOTES QUOTIDIENNES
mais qui est généralement pratiquée dans les campagnes et chez les Bédouins.
Mardi 25 février. — Nous avançons lentement. Cependant les rochers qui bordent le fleuve changent d’aspect et resserrent le Nil, au point de ne laisser parfois qu’un passage de piéton sur les bords, et, en quelques endroits seulement, une petite vallée peu fertile, peuplée de quelques huttes misérables, construites en terre, sans forme régulière, avec un trou en guise de porte, rarement fermée par des morceaux de bois grossièrement assemblés. Souvent même ces pauvres demeures ne sont pas couvertes, et il est difficile de distinguer entre l’étable et la maison du cultivateur. Les hommes, vêtus de quelques haillons, portent un poignard au bras gauche. Les femmes se drapent dans une pièce d’étoffe, de manière à avoir ordinairement l’épaule droite à découvert. Les jeunes filles portent comme elles les cheveux à toute leur longueur, divisés en un très grand nombre de petites tresses enduites de graisse, mais elles n’ont souvent pour tout vêtement qu’une ceinture de lanières de cuir, et pour toute parure qu’un collier de verroteries; nous en voyons travailler à la terre. Les enfants, complètement nus, ont la tête en grande partie rasée, à l’exception de quelques touffes de cheveux diversement disposées, qui leur donnent l’aspect de véritables sauvages; en nous voyant, ils gambadent en frappant dans leurs mains, ce qui ne fait qu’ajouter à cette ressemblance. Nous entrons dans la zone tropicale; le thermomètre ne marque cependant que 30 degrés à l’ombre, mais on nous en promet 45. — Dans cette région, la végétation est déjà desséchée par le soleil, et l’on entend partout le grincement de la saldéli ou roue à pots, car c’est seulement par un arrosage artifciel qu’on peut fertiliser le peu de terrain cultivable qu’on voit çà et là sur l’une et l’autre rive, mais toujours au-dessus des plus hauts niveaux du fleuve. Les bestiaux sont maigres et dépérissent faute de pâturages, mais les dattiers sont beaux et assez nombreux. Chaque palmier paye
NOTES QUOTIDIENNES
une piastre et demie d’impôt par an au vice-roi d’Égypte et chaque roue à pots 40 piastres, si ce que l’on nous dit est exact.
Mercredi 26 février. — Le tropique n’est pas méchant du tout; nous ne comptons que 27 degrés 1/2 à l’ombre. Rondeau se baigne en dépit des crocodiles (qui, dit-on, ne se rencontrent pas entre la première cataracte et Derr). Puis nous entreprenons sa tête, Roquigny et moi, à la Titus; je leur livre ensuite la mienne. Mais les misérables me tondent à la nubienne, c’est-à-dire en réservant au sommet une crête de cheveux de l’occiput au frontal, et ce n’est que par la terreur que je les oblige à me l’enlever en leur mettant à chacun un revolver sous le nez; encore ne le font-ils pas entièrement et suis-je obligé de me couper moi-même le Mahomet. Après cette opération, nous passons devant Dandour que nous visiterons en revenant. Nous faisons une promenade à terre où nous ne voyons rien de nouveau : les mêmes rochers de grès arides, les mêmes populations misérables, la même monotonie.
Jeudi 27 février. — Nous marchons tout doucement à la corde. Nous apercevons le temple de Dakkeh, et nous visitons le village du même nom qui se fait remarquer par la propreté des habitations. Les femmes, coiffées à la mode de l’ancienne Égypte, se graissent les cheveux avec l’huile qu’elles tirent du ricin, mélangée à d’autres substances. Elles pétrissent le pain avec un galet sur une pierre un peu creusée, tout à fait comme on le voit dans les sculptures antiques. Leur visage, qu’elles ne cachent que rarement, est plus agréable que celui des Égyptiennes. — Aboud-allah nous raconte que les Musulmans croient (et cela est écrit dans le Livre, — mais il ne sait pas lequel) qu’un jour viendra où la terre entière sera gouvernée par un seul souverain, et qu’alors tous
NOTES QUOTIDIENNES
les peuples seront chrétiens sans distinction d’église ni de culte. Il ajoute que les Éthiopiens, descendant le Nil, coopéreront à ce grand changement en Égypte. C’est au moins ce que j’ai cru comprendre de son récit confus.
Vendredi 28 février . — Peu de vent, navigation paisible; nous n’allons pas à terre. Aboud-allah nous fait un nouveau récit, qui n’est pas plus clair que celui d’hier. Il prétend qu’il existe à Ivhartoum un homme âgé de 400 ans, qui n’a l’air ni vieux ni jeune, et qu’il y a aussi des femmes jalouses qui ont le secret de certains sortilèges pour mettre leur mari dans l’impossibilité de les tromper. Elles peuvent même, dit-il, à l’aide d’écrits particuliers et quand elles le jugent à propos, le métamorphoser en âne! L’opération magique se fait en jetant l’écrit dans le Nil avec une poignée de sable.
Samedi Ie* mars. — Arrivée à Korosko. Nous trouvons là des Ababdehs (Arabes du bord de la mer Rouge), aussi noirs que les Nubiens, coiffés comme les anciens Égyptiens, mais les cheveux libres, touffus et non tressés comme les Éthiopiens. Quelques-uns sont nus jusqu’à la ceinture et nous admirons leur corps musculeux et bien proportionné, qui semble fondu d’un bronze noirci au feu. D’autres portent une longue robe à larges manches, qui donne à leur démarche un air de noblesse. Outre le poignard qu’ils portent au bras gauche, leurs armes en voyage sont la large et lourde épée à double tranchant et garde en croix, avec un fusil à pierre de fabrique arabe ou européenne. Nous entrons dans l’école, où une demi-douzaine de bambins, accroupis le nez contre la muraille, faisaient semblant de lire tous à la fois à haute voix, en se dandinant d’avant en arrière, ce qui était écrit sur la planchette que tenait chacun d’eux. Le maître était profondément endormi sur sa natte dans un coin, avec un djérid à portée de sa main pour stimuler les paresseux. Les femmes de Korosko ou des huttes environnantes désignées
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sous le même nom travaillent à la terre plus, à ce qu’il semble, que les hommes. Elles ont les cheveux divisés en une multitude de petites tresses, enduites d’une pâte grasse â base de ricin, et disposées exactement à la mode de l’ancienne Egypte. Elles portent ordinairement un large pantalon blanc et une sorte de tunique blanche ou bleu clair, ouverte du haut en bas sur les côtés et traînant à terre. Cet ample vêtement donne à tous leurs mouvements beaucoup de noblesse et de dignité. Elles ne se couvrent ni la tête ni le visage et sont généralement parées de colliers de verroteries, d’anneaux à la narine, aux oreilles et aux doigts ainsi que de bracelets. Les hommes, souvent à peine vêtus, n’offrent rien de particulier, mais la race est fort belle.
Dimanche 2 mars. — Promenade dans un village, où je fais un croquis d’une maison, sur le mastaba de laquelle des femmes préparaient et filaient du coton, broyaient et pétrissaient la farine, cousaient leurs vêtements et allaitaient leurs enfants: cette habitation est merveilleusement située auprès d'un petit bois de beaux cloums et de dattiers non ébrancliés, non loin d’un champ de ricin, de cotonniers et autres cultures du pays. Nous passons â Derr (ou Déir?), où Roquigny parvient à grand’peinc à affranchir une lettre, parce que l’effendi des postes n’était pas au sien, qu’il fallut le trouver, qu’il n’avait pas de balance, que la balance qu’on alla emprunter û un marchand n’avait qu’un seul poids, qu’il fallut en improviser d’autres avec des grains de sable, qu’il n’avait pas de papier pour faire un reçu, et enfin qu'il fallut trouver un passant qui en avait, par bonheur, un petit morceau dans son turban. C’est ainsi qu’est organisé tout service administratif de l’Égypte en Nubie. Nous voyons sept crocodiles, et Rondeau ne veut plus se baigner. Le caméléon de Roquigny nous occupe beaucoup; il change véritablement de couleur, mais il ne prend pas, ainsi qu’on le dit, celle de l’objet sur lequel on le pose. Il est difficile de voir une plus sotte bête.
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Lundi 3 mars. — Nous passons devant Ibsamboul, où des géants du temps de Moïse sont taillés dans la roche; comme leur âge, leur grandeur est immense. Pour eux le temps n’est rien; là, ils sont impassibles depuis plus de trente siècles. Ce sont de puissants génies que les Sésostris, les Pharaons, les Ramsès; mais loin d’écraser l'homme, chétive créature, qui rampe à leurs pieds, ils saluent chaque génération d’un éternel et bienveillant sourire, car ils ont instruit l’humanité. Nous passons rapidement, poussés par la brise; un jeune homme et une femme contemplent les colosses en songeant au passé, oubliant le présent et l’avenir qu’ils ignorent. De loin on échange un salut en l’honneur de l’Europe, on agite un voile blanc. Se reverra-t-on jamais? (Style à la Roquigny).
Mardi 4 mars. — Nous sommes trop tard à Ouadi-Halfa pour aller à la seconde cataracte, nous nous promenons donc au milieu des habitations. Je fais quelques croquis, mais malgré les promesses de bakhshish, les femmes se détournent d’abord, puis s’en vont. Nous parcourons les ruines situées sur l’autre rive, et je reconnais quelques arasements d’édifices de plus que Champollion n’en mentionne dans ses Notices.
Mercredi 5 mars. — On monte à baudet à sept heures; on est à onze heures à la grande cataracte. J’aperçois sur le rocher qui sert de but principal aux promenades des touristes le proscynème du comte de Paris et celui du duc de Chartres, au milieu d’une multitude de noms américains et anglais, mais je ne découvre pas ceux de M. Lenormant et autres compagnons de Champollion. Comme nom connu, je trouve seulement celui de Lamy. Cette roche, à pic du côté du Nil, s’élève à une grande hauteur qui permet d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble des rapides; elle est entièrement composée de grès, comme toutes celles des environs, tandis que les nombreux îlots rocailleux qui inter-
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rompent le cours du fleuve sont, dit-on, de serpentine dure. L'action de l’eau a donné à ces dernières un ton noir bleuâtre qui, joint à leurs formes anguleuses, les fait paraître carbonisées. Le sable qui les entoure à leur base permet à quelques arbustes de croître çâ et la. Le nombre et l’étendue de ces récifs est certainement beaucoup plus considérable qu’à la cataracte d’Assouan, mais leur disposition a quelque chose de moins imposant. En revenant, nous rencontrons une caravane d'une centaine de chameaux, qui venait d’apporter des coulïes de gomme. Les Éthiopiens qui les conduisent portaient le poignard au bras, le long sabre droit suspendu à l’épaule gauche, et ils se servaient de leur lance à long fer ellilé pour diriger leurs hôtes, les mener au fleuve et les faire boire trente ou quarante à la fois. Ces hommes magnifiques sont ordinairement nus jusqu’à la ceinture, ou drapés à l’antique dans une seule pièce d’étoffe d’un blanc grisâtre. Ils ont la tête nue et les cheveux tressés; leurs pieds sont chaussés de sandales en cuir, exactement semblables à celles des anciens Égyptiens.
Quelques-uns avaient suspendu, à leur selle, un bouclier de forme oblonguc. Nos montures étaient bonnes, mais dans ce pays, les selles qui sont en bois n’étant garnies que par dessous, Roquigny et moi avons pris le parti de faire toute la route en amazones.
Jeudi 6 mars. — Spéos de Gebel-Addeh décrit par Champollion. Les bas-reliefs sont presque entièrement couverts de peintures coptes, (pii ne sont passablement conservées qu’au plafond, où l’on voit un Christ bénissant et un saint Jean- Baptiste portant une croix. Sur les parois étaient représentés des saints à cheval qui devaient être curieux; le tout est du plus mauvais style. A neuf heures, nous sommes à Ibsamboul où nous nous arrêtons cette fois. Les colosses de Ramsès, les plus grands du monde, vus de près, nous impressionnent vivement. Nous prenons quelques mesures : le siège de chaque statue a 5 mètres 50 centimètres de profondeur en profil, la
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•cuisse qui repose sur ce siège a 7 mètres 80 centimètres de longueur. La jambe au-dessous de la rotule aurait plus de 7 mètres de tour si elle était dégagée. L’œil à l’intérieur des paupières ^2 >- a 70 centimètres de large. La narine a 8 pouces de longueur à l’intérieur. La largeur du nez aux narines est ■de 65 à 70 centimètres ; la bouche d’un coin à l’autre a 90 centimètres de large. Roquigny m’aide à estamper tout ce que nous pouvons de proscynèmes phéniciens et grecs sur les jambes; il doit y avoir du bon là-dedans. J’estampe aussi les tètes d’un groupe de captifs sculptés sur la paroi est. — La nuit dernière, nous avons passé Machakit, et celle-ci, nous passerons Ibrim. Ces ruines sont sans intérêt, après les ATotices de Champollion où l’on trouve tout ce qu’elles contiennent. Pendant notre exploration d’Ibsamboul, le thermomètre est monté à l’intérieur à 33 degrés, et Roquigny, voulant se rendre compte de la chaleur extérieure, l’a placé -devant le grand temple sur le sable : en dix minutes il marquait 56 degrés et il montait encore assez vite. On dut le retirer par prudence, car il aurait certainement éclaté quelques instants plus tard.
Vendredi 7 mars. — Aussitôt levé, je mets le nez dehors. Ibrim est encore en vue; je m’y fais immédiatement conduire en canot, j’escalade la roche au moyen d’une corde qu’un des matelots va accrocher à la paroi d’un des spéos. Par malheur, il est impossible d’arriver ainsi à la plus élevée des quatre excavations qui date du règne de Ramsès II. Les trois que je visite ne m’apprennent rien de nouveau. Je regagne la dahabieh et nous arrivons bientôt à Derr (Derri). En entrant dans ce grand village, le plus important qu’on rencontre entre les deux cataractes, nous voyons une réunion nombreuse de beaux Nubiens, vêtus d’amples tuniques bleues pour la plupart et coi liés de turbans de mousseline parfaitement blanche. Ils étaient accroupis devant la porte d’un •édifice important pour le pays, la demeure du cachet ou gouverneur de la province. Devant cette construction, comme
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dans plusieurs autres villages nubiens, est une belle placeavec un arbre magnifique au centre. Les hommes à la physionomie fière égrainaient presque tous leur chapelet; aucun ne fumait, car nous sommes en ramadan. Le cachet, beau gaillard à barbe un peu grisonnante, s’empressa de nous faire apporter des chaises, de venir s’asseoir auprès de nous sur sa natte et de nous offrir le café. Je lui donne une trentaine de capsules pour sa carabine européenne et nous nous quittons bons amis. Nous trouvons là aussi un jeune barbarin, qui a été domestique à Alexandrie et qui parle assez bien français. Il nous fait les honneurs des ruines, où je prends quelques notes, et de son village, où nous admirons plus quejamais la noble tournure des femmes à la longue robe traînante. De là, nous allons à Amada. Le temple de Phré, qui y subsiste encore en assez bon état, appartient tout entier à la XVIII® dynastie; il se fait remarquer par la finesse des sculptures et la conservation des peintures. Je le visite avec beaucoup d’intérêt; les colonnes protodoriques, sur lesquelles le nom d’Aménophis est gravé en surcharge, peuvent appartenir à la XIIe dynastie.
Samedi 8 mars. — Nous visitons le temple d’Ouadi-es-seboua, malheureusement fort ensablé. Ce monument des victoires de Ramsès II, précédé de seize sphinx en dromos, de colosses dont quelques-uns sont encore debout et de pylônes presque intacts, présente un aspect imposant, mais les sculptures sont mal conservées et les sables empêchent de pénétrer dans le sanctuaire. Vers quatre heures, Roquigny, dans notre sandal, se livre à son goût prononce pour le canotage. Je no tarde pas à aller le rejoindre et nous prenons à notre bord Rondeau, qui était allé faire une promenade dans les rochers de la chaîne Arabique touchant le Nil en cet endroit. Alors c’est à qui ne ramera pas et jouira paisiblement de la fraîcheur du soir, tant et si bien que la nuit vient. On se met à terre, pour prendre au passage la range qui passe inaperçue dans l’ombre de la nuit. Nous l’attendons toujours et com—
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mençons à nous demander si elle est au-dessus ou au-dessous de nous. Mon estomac marquait déjà sept heures et demie quand nous apercevons bien loin, bien loin, une petite lumière. Est-ce la demeure de l’ogre qui doit nous dévorer? Le plus sûr est d’y aller voir, nous faisons donc force de rame de ce côté. — Par bonheur, c’était un fanal qu’Aboudallali, inspiré par Osiris, avait fait attacher au grand mât, ou prosaïquement placé sur la cuisine du père Khalil, notre chef.
Dimanche 9 mars. — La voix peu harmonieuse d’Aboudallali me réveille désagréablement, pour me demander si je veux aller voir les ruines de Maharalca; je l’envoie à tous les diables et l’accable de malédictions, mais je me lève et descends à terre. Ces ruines de l’époque romaine contiennent quelques bas-reliefs, curieux comme échantillons du dernier degré de la décadence; je dessine le plus intéressant et j’estampe les restes d’une inscription grecque, après avoir levé un plan de l’édifice. Nous arrivons à Dakkeh, où nous sommes accablés par un trop grand nombre de zélés serviteurs; je suis même obligé de jouer de ma chaise de campagne et de me réfugier sur les architraves supérieures du temple, en lançant des pierres aux plus empressés. Roquigny me décide à entreprendre l’empreinte d’une inscription bilingue, hiéroglyphique et démotique, placée au-dessus d’une porte, à l’ouest du monument. Il me seconde même dans cette opération difficile, en m’organisant un échafaudage avec deux avirons et une perche, et me préparant, quand j’y suis monté, les feuilles de papier mouillées. Le vent augmente la difficulté de notre travail, mais nous nous en tirons avec honneur. La nuit étant venue, nous montons dans les pylônes avec une bougie, et nous admirons leur construction.
Pendant le dîner, nous avons si vigoureusement touché sur un rocher que notre çioullé est tombée à terre et s’est brisée d’effroi : bref, nous y sommes encore, malgré les efforts de nos matelots.
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Lundi 10 mars. — A dix heures, grâce à la coopération des populations environnantes, nous sommes remis à Ilot. Aucune voie d’eau ne s’étant déclarée, nous pouvons en conclure une fois de plus que notre bateau est solidement construit. Grande discussion, fort bruyante comme toujours, quand il s’agit de distribuer les bakhshish à nos sauveurs, que nous renvoyons impitoyablement à Aboud-allali. Ce dernier ne se trompe jamais à son désavantage, il se trouble encore moins et trouve que chacun doit être content quand presque tout le monde est à moitié payé. C’est un homme qui entend fièrement bien ses affaires; après avoir expulse tous les Nubiens de notre bord, il accorde un maigre salaire aux plus exigeants et comble les autres de bénédictions. — Nous perdons bientôt Dakkeh de vue, et nous gagnons Girché-Hassan dont nous visitons le temple. Les sculptures sont généralement assez grossières, inachevées même en quelques endroits; ce monument ne présente rien de bien intéressant, mais son pronaos, soutenu par d’énormes cariatides représentant Ramsès le Grand, est véritablement d’un effet grandiose. Plus que jamais j’ai été obligé de jouer du bâton pour contempler en paix cet liémispéos, et nous avons livré aux naturels un combat à coups de pierres pour nous débarrasser d'eux.
Mardi 11 mars. — Nous arrivons pendant la nuit à Dandour. A six heures, nous sommes sur pied, armés de toutes pièces, et nous pénétrons dans le temple, où je ne trouve rien de nouveau, rien absolument à ajouter aux Notices de Cliampollion. Vers trois heures, nous sommes à Kalabché; l’édifice d’époque romaine qui se trouve dans cette localité est très considérable et magnifique d’ensemble, malgré le mauvais style des sculptures et des détails architecturaux. Le spéos de Béit-Oualli, près de là, est des plus intéressants. Les bas-reliêfs, fins et soignés, ont un caractère d’art bien supérieur à tous les monuments de Ramsès II que nous avons déjà visités.
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Mercredi 12 mars. — Nous visitons ce matin ]e dernier temple que nous verrons en Nubie, celui de Deboud, construit par Az’arx’-Amen, roi éthiopien, et par Auguste. Les bas-reliefs qui portent les cartouches du premier de ces deux souverains sont préférables à ceux qu'on voit ordinairement dans les monuments d’époque grecque ou romaine. — Ce soir, nous serons à la première cataracte, et demain en Égypte, à Assouan, dans des régions comparativement civilisées, in- ch a’ liait !
Récapitulation des populations qui habitent la Nubie entre Philæ (première cataracte) et Ouadi-Halfa (seconde cataracte), la partie septentrionale de ce que les anciens appelaient Ethiopie, et les Sémites ainsi que les Égyptiens, pays de Kuse (Kousch). En remontant le Nil au-dessus de la frontière méridionale de l’Égypte, ces populations s’appellent dans les
Temps anciens 1*’ Deraberata , Kèns , des inscr. hiérogl.
2° Nobatœ des Romains anciens, vaincus par Dioclétien .
Temps modernes
Barabra (pl. Be/beri) dits Kcnous parlent le Kensi.
Arabes parlant arabe.
Nouba , parlant un dialecte Kensi appelé Nouba, c'est une branche Barabra (ou Berbère) comme les Kèns, ou des Lowata.
Et commencent
à Assouan, occupent le dodécachène des Grecs.
Scboua.
Derr jusqu'à Ouadi- Halfa, et plus loin jusqu’à l'ile d’Argo, où commence le D011gola.
La couleur de ces trois populations est à peu près la même partout; c’est un beau bistre foncé.
Vers quatre heures, nous voyons Philæ et ses belles roches granitiques. Roquigny et moi nous embarquons dans le sandal, pour mieux jouir du spectacle que présentent cette grande nature et la situation pittoresque de l’ile. Ce n’est pas sans plaisir que nous retrouvons ces lieux bien connus; ils nous font de plus espérer des nouvelles de France sous peu de jours. Nous les attendons avec impatience, car depuis
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notre départ de Paris, aucun de nous trois n’en a reçu, et depuis vingt jours, nous n’avons adressé la parole qu’à deux blancs, un vieil Anglais et son femme. Avant dîner, je visite Béghé, île voisine de Pliilæ; j’y fais quelques croquis, ainsi qu’à Mahatta, sur la rive. Je trouve ici, à l'inverse des régions que nous quittons, les plus grandes facilités pour dessiner ; moyennant quelques sous, les petites filles posent comme des statues.
Jeudi 13 mars. — De bon matin, nous redescendons la cataracte. Notre barque (daliabieh) est emportée par les grands rapides avec la vitesse d’une flèche, et elle roule comme sur une grosse mer, semblant devoir se briser contre les roches granitiques qui percent les eaux de toutes parts; ce n’est cependant que l’affaire d’un instant, et la barre, tenue par un habile pilote du pays, nous fait éviter tous les obstacles. Nous retrouvons bientôt Assouan, et cette bourgade, entourée d’une assez riche végétation où se mêlent les dattiers et les mimosas, nous parait dix fois plus belle maintenant que notre œil est habitué à l’aridité de la Nubie. Les danseuses, parées de leurs plus beaux costumes de couleurs tranchées, et, comme toujours, d’une multitude de bijoux et de sequins enfilés, ne manquent pas de venir se montrer sur le bord du fleuve. Nous les voyons descendre jusqu’à notre barque, au milieu des palmiers les plus pittoresquement situés et des blocs de syénite. Leur démarche est lente et toute particulière; à chaque pas, elles donnent un mouvement à leurs hanches et à leurs épaules, qui n’est pas dépourvu de grâce. L’une d’elles, la plus grande et la plus belle, si beauté il y a, s’est armée d’une longue lance par une bizarre fantaisie, et elle ressemble à une fée des Mille et une Nuits au milieu de ses compagnes. C’est Hamida, que j’ai dessinée à mon premier passage, et qui vient nous rendre visite à bord. Par malheur pour cette reine des grâces, bien huilée et parfumée, notre réîs, homme religieux, bon rnu-
Biul. ÉGYPT., T. IV.
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sulman, mais dépourvu de tout sentiment pittoresque, ne tarde pas à venir la congédier, sous le prétexte de sa propre réputation. — Faisant ensuite un tour dans le village, nous retrouvons la même beauté, enveloppée dans une grande mante de couleur plus sombre et participant à une cérémonie funèbre. C’est une assemblée nombreuse de femmes et de jeunes filles. Deux ou trois seulement ont la tête nue et les cheveux nattés à leur longueur naturelle en une multitude de petites tresses. Les unes, ces dernières et la danseuse sont du nombre, restent debout serrées l’une contre l’autre, formant un cercle sans interruption; elles se tiennent comme au jeu du loup et piétinent en chantant. La mesure de cette façon de chant monotone et de la danse funèbre est marquée par une sortie de tambour de basque et interrompue de temps à autre par de longs et bruyants gémissements ou par la coutume antique qui consiste à se jeter une poignée de poussière sur la tête en signe de deuil. Les autres femmes demeurent assises à l’entour et ne paraissent pas prendre une part active à la cérémonie. — L’heure de partir étant venue, nous rentrons en barque, après une promenade dans le bazar, et nous quittons Assouan. Chose étrange, depuis ce matin, le ciel est couvert et, pendant que nous étions à terre, il tombait même quelques gouttes d’eau; ce soir il pleut! mais c’est une vraie pluie européenne qui tombe depuis l’heure du dîner. Cela ne s’est jamais vu.
Vendredi 14 mars. — Hier, à Assouan était une daliabieh du vice-roi et deux vapeurs; l’illustre voyageur que ces bateaux avaient amené n’était autre que le prince de Galles. Le prince était parti avec toute sa suite pour visiter Pliilæ. Repartis peu après nous, ils nous rattrapèrent le soir, s’arrêtèrent comme nous cette nuit, et nous dépassèrent ce matin. Nous n’arrivons qu’à cinq heures à Gebel-Selseleh, et je regrette que la nuit vienne m’empêcher d’étudier en détail les nombreuses inscriptions de ces belles carrières et des spéos de la rive. Je trouve le nom de Henri Saquet 1862, au char-
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bon, sur le texte hiéroglyphique d’une des plus belles stèles du rocher, et je regrette vivement de n’avoir pas ce qu’il me faut pour ajouter au-dessus, mais sur la pierre brute, une belle phrase comme celle-ci : « Celui qui a souillé ce monument, au mépris de l’antiquité, ne mérite pas l’estime de ses contemporains. » C’est ainsi qu’un Français a écrit : Une page d'histoire ne doit pas être salie, au-dessus de l’inscription aujourd’hui mutilée que laissa sur un mur nu, à Pliilæ, l’expédition de Bonaparte contre les Mamelouks. 11 est triste, en elïet, de penser que les modernes sont des destructeurs bien plus acharnés qu’aucune race barbare des temps passés; <fest malheureusement un fait qu’il faut reconnaître à la honte de notre siècle. Ce soir. Rondeau parie avec le réis que nous ne serons pas à minuit à Edfou ; c’est quarante-deux kilomètres à faire à l’aviron, en cinq heures et demie.
Samedi 15 mars. — Malgré les efforts redoublés de nos vigoureux rameurs, stimulés par les vociférations encourageantes du réis et parles promesses de bakhshish qu’il ne cesse de leur réitérer, comptant bien sur le gain du pari, malgré tout cela, Rondeau gagne, et le réis à la face noire et énergique se met à pleurer comme une Madeleine, car c’est une affaire de dix francs! Il cherchera par tous les moyens possibles à ne pas débourser la somme; Rondeau lui en fera grâce, et les matelots auront sué sang et eau pour le roi de Prusse; voilà la morale de l’histoire. — Nous n’arrivons à Edfou qu’après une heure du matin. Nous nous levons au petit jour, prenons une tasse de thé en toute hâte et allons voir le temple, aussi admirable par ses proportions grandioses •et la richesse de sa décoration que par sa merveilleuse conservation. Il est en effet parfaitement intact dans toutes ses parties, à l’exception de quelques dalles tombées des plafonds, et qui ne font qu’éclairer mieux l’intérieur. C’est à Mariette •qu’on doit le déblaiement complet de ce superbe édifice qui, mieux qu’aucun autre en Égypte, peut donner l’idée de ce qu’était un monument sacré dans l’antiquité. Nous avons
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vent contraire et faisons fort peu de chemin; à six heures du soir, les pylônes d’Edfou sont encore en vue.
Dimanche 16 mars. — Arrivés pendant la nuit à El-Ivab, nous débarquons dès l’aube pour explorer les restes de l’ancienne Éléthya; nous y retrouvons notre vieux couple anglais. Zépliir persiste à nous être défavorable, et nous restons en place, ou peu s’en faut; je mets ce temps à profit pour aller tuer un plat de tourterelles. En rentrant, grand entretien philosophique sur l’importance de l’esprit humain en notre terre ; Rondeau la compare à la toute-puissance de Dieu dans l’univers. Je lui prouve que cette comparaison est fausse, car l’homme n’a pas la toute-puissance ici-bas; il peut seulement se servir de ce que le Créateur a mis à sa disposition, de même que l’oiseau trouve et ramasse les matériaux qui lui sont nécessaires pour construire son nid.
Lundi 17 mars. — De bon matin, nous allons voir le temple d’Esneh, enfoui au milieu de la ville. Le pronaos seul, qui est parfaitement conservé, a été déblayé à l’intérieur pour servir de magasin de coton ou de blé; il était déjà dans cet état lorsque Champollion l’étudia. Après une promenade dans différents quartiers de cette cité, qui n’est pas sans importance, entouré de nombreux spectateurs et spectatrices, je dessine successivement trois aimées à l’aquarelle. Ces dames apprécient si fort mon talent qu’après mon refus d’entrer dans leur demeure, elles résolurent de m’y porter, et ce n'est qu’en leur opposant une vigoureuse résistance que j’esquivai cet honneur; ce sont de fortes femmes! Dopo pranzo, examen attentif de la réfutation du matérialisme, par M. Ernest Naville; nous trouvons qu’il ne réfute rien du tout, et cela vient de ce qu’il confond constamment l’âme et la raison. N’est-il donc pas naturel de penser que la raison est un des principaux effets de notre organisme, et qu’elle est la seule cause de la volonté? Que la justice, la connaissance du bien et du mal, est un effet mathématique de la raison mue par
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l’amour de soi? Que la pensée enfin, qui détermine la volonté, n’est qu’une opération de la raison procédant sur la justice?
Mardi 18 mars. — Nous arrivons à El-Moutanali ou Mataneh au lever du soleil; 3VI. Maunier nous rend une visite matinale et nous engage à déjeuner. Sa gracieuse compagne nous fait le meilleur accueil, et ce n’est pas sans un assez vif plaisir que nous revoyons son visage européen et sa toilette française. Malgré les fières beautés des femmes du désert qu’on admire comme des statues, une compatriote, parlant la langue natale, a toujours un charme que le contraste augmente encore. Delaporte nous conduit aux ruines inexplorées d’Asfoun (commune d’El-Moutanah, province d’Esneh). C’est un temple d’époque romaine assez important, malheureusement enfoui au milieu du village actuel, et dont la partie supérieure a été détruite, à une époque déjà ancienne, pour construire une digue avec ses matériaux. Cette digue fournit
aujourd’hui des pierres pour bâtir la sucrerie du prince Halim. Je copie, tant dans les blocs isolés que dans les restes du monument, les cartouches suivants des empereurs Antonin, Adrien et Domitien? Parmi quelques noms de divinités, je remarque celui de ^ <Jj , mais je ne puis pas déterminer à quels dieux le temple fut principalement consacré. Delaporte me prie d’aller donner de ses nouvelles à sa famille. Nous tirons quelques coups de fusil sur d’innocentes alouettes et, chemin faisant, il nous donne de curieux détails sur les mœurs du pays, notamment sur les mariages en bas âge et les mariages coptes. Quelquesuns se contractent le jour de la naissance de la fille, et les conjoints tètent d’abord, puis poussent ensemble. Les Coptes n’ont qu’une seule femme, et leur mariage est indissoluble; les noces se font souvent entre dix et douze ans pour les
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garçons, entre sept et huit ans pour les filles. Ce qu’on appelle mariage à la copte n’a rien de légal, et n’est qu’un engagement particulier. — Nous rentrons à la villa Maunier, et trouvons le grand consul occupé à poursuivre un serpent qui était entré chez lui sans autorisation. C’est fort joli à voir ramper, monter et descendre les escaliers avec les sinuosités les plus harmonieuses. Au moyen de petites baguettesde dattier, nous le faisons entrer dans un bocal d’esprit-devin, où il retrouve avec plaisir quelques-uns de ses semblables; c’est au moins ce que nous avons cru comprendre, à la manière dont il remuait sa queue. Nous nous rëembarquons à la nuit, pour arriver dans quelques heures à Louqsor. — Avant le somptueux déjeuner qui nous fut offert aujourd’hui, j’ai dessiné, chez notre hôte, un certain Halim effendi, propriétaire du pays, considéré comme savant par les Arabes. Il a en effet la physionomie intelligente, et il nous explique que le Coran ne défendait pas de dessiner ou de peindre la face humaine, mais seulement de la sculpter, parce qu’alors Dieu pourrait dire à l’artiste dans l’autre monde : « Tu as imité » mon œuvre par la forme, eh bien, donne la vie à ce que tu » as fait, car tes créatures souffrent de ne pas exister ! »
Mercredi 19 mars. — Huit heures du matin, arrivée à Louqsor; visite du palais sur le bord de la rive. Je me réjouis de ne plus trouver les chevaux de Maunier dans le sanctuaire d’Ammon, reconstruit par Alexandre, et j’admire toujours les sculptures d’Aménophis III. Je vais voir notre Anglais de Nubie et lui offrir ma carte, faute de présentation en forme. Il est enchanté de faire ma connaissance, et m’indique la demeure d’Edwin Smith. Ce dernier s’est fait, depuis deux ou trois ans, ermite de la Thébaïde, non pas pour devenir saint, ni pour son plaisir, ni pour étudier les ruines du pays, mais pour se livrer tout entier à la traduction d’un traité de médecine, écrit en bel hiératique sur papyrus, et dont il a fait acquisition, ainsi que de plusieurs autres objets intéressants. Il me montre aussi une collection unique de scarabées faux.
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contenant la série complète de tous les cartouches des rois d’Égypte; c’est le produit dé la fabrique bien connue de Louqsor, l’œuvre d’un Arabe trop intelligent, auquel l’expédition de l’Obélisque eut la malencontreuse idée de donner les premières notions de son industrie. Quelques-uns de ces objets sont imités à s’y méprendre et tromperaient les plus habiles. Smith, à demi momifié par la fatigue de quelques excursions faites les jours précédents avec le prince de Galles, vient déjeuner à bord. Le malheureux a oublié la langue française, et c’est à grand’peine que nous parvenons à lui extirper quelques paroles. Nous le laissons donc dormir, pour aller admirer Karnak, où je voudrais pouvoir consacrer plus de temps à l’étude des parties de ce gigantesque édifice mises à découvert par les déblais de Mariette. Roquigny m’aide, en prenant l’estampage de deux fragments isolés du mur de Karnak, faisant suite à ce que nous avons à Paris.
Jeudi 20 mars. — Nous montons à cheval dès l’aube, sur l’autre rive du fleuve; nous nous dirigeons vers le temple de Qournah, puis vers Biban el-Molouq, l’aride et déserte vallée des tombes pharaoniques. Après avoir visité les principales sépultures royales, où Roquigny estampe pour moi quelques légendes d’écriture secrète, nous prenons le chemin de chèvres qui conduit, par-dessus la montagne, à Déir el- Bahari. Nous faisons cette route dangereuse sans mettre pied à terre, tout en nous disant que c’est fort imprudent, car un faux pas d’une de nos montures sur les terrains pierreux, raboteux et mouvants de cet étroit sentier, où deux piétons ne marcheraient pas de front, pourrait nous précipiter à 150 ou 200 mètres de profondeur, sur des roches anguleuses. Le danger étant encore plus visible à la descente, nous nous décidons à faire à pied le reste du chemin. Au bas de la montagne, je venais de remonter sur ma bête, lorsqu’elle heurta du pied contre une pierre et s’abattit avec moi; j’en fus quitte pour deux contusions, auxquelles je ne penserai plus demain, et qui ne m’empêchèrent pas de me remettre immé-
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diatement en selle. Nous visitons Déir el-Bahari que Mariette a mis entièrement à découvert, et nous arrivons à notre barque vers sept heures du soir.
Vendredi 21 mars. — Le thé pris en un temps et deux mouvements, nous piquons des deux vers Médinet-Abou, le splendide palais de Ramsès III, dégagé par Mariette de quelques enfouissements. Après avoir flâné quelque temps dans les ruines environnantes, nous déjeunons au Ramessêum, puis nous rendons hommage aux colosses deMemnon, et nous visitons le joli édifice ptolémaïque de Déir el-Médineh. Nous pénétrons près de Là, dans un puits funéraire, sépulture commune, charnier abominable; nous estampons dans le tombeau de S’â-m-hà, à ’Abd el-Qournah, nous inspectons quelques tombes d’El-Assassif, sans pouvoir trouver celle de Bekenkhonsou, nous prenons l’empreinte d’un des principaux bas-reliefs de Déir el-Bahari ; j’achète cinq francs un papyrus médical, et nous rentrons dîner à la nuit.
Samedi 22 mars. — Nous nous préparons à revoir Tlièbes dans son ensemble, nous traversons Louqsor, parcourons Karnak, estampons et copions ce qui est visible de la base des deux grands obélisques, pour contrôler la copie de Lepsius. A propos de ce nom, voici ce qu’on lit dans le tombeau de Séti Ier, qu’il passe, ce qui est faux d’ailleurs, pour avoir particulièrement mutilé afin d’enrichir son musée de Berlin : « Lepsius, savant, c’est possible; voleur, c’est certain. » Voilà de l’épigrapliie peu flatteuse! Notre tournée et nos opérations terminées, nous rentrons déjeuner, puis nous explorons l’autre rive: les colosses, Médinet-Abou, le Ramesséum ou Memnonium et les débris d’un édifice du règne d’Aménophis III, mis à découvert par Mariette, entre ces deux monuments, celui sans doute dont il est question dans l’enquête judiciaire des sépultures royales conservée à Londres. Enfin nous passons un nouveau chemin de chèvres, à l’usage seulement des piétons, pour revoir Bab el-Molouk,
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la vallée des tombes royales, pendant que nos montures viennent par une route moins dangereuse. En traversant la nécropole, nous remarquons un certain nombre de tombeaux métamorphosés en habitations de fellahs, au-dessous du niveau du sol actuel. Roquigny m’aide encore à prendre quelques mesures dans l’hypogée de Ramsès V (?), n° 9 de Wilkinson, mais la disposition générale n’en peut pas répondre à celle du plan antique conservé au musée de Turin. Nous retrouvons la barque à Qournah, en suivant la vallée rocheuse. Adieu Thèbes!
Dimanche 23 mars. — Promenade à Ivénéli, visite de l'église catholique et des bazars. Rondeau regrettant d’avoir cédé à Roquigny son crocodile empaillé, vient avec moi en tirer un de plus belle taille. Le monstre est sans doute atteint par nos deux balles, car il ouvre un large bec et la voix lui manque pour nous répondre, puis il disparaît dans l’onde; nous l’eussions certainement poursuivi, si le soleil ne nous avait privés de la faveur de ses rayons. Un voyageur nous assure que Mariette vient de faire une intéressante découverte : c’est que la reine Cléopâtre portait un nez aquilin dans les circonstances officielles, et s’en payait un retroussé dans l’intimité.
Lundi 24 et mardi 25 mars. — Impossible d’avancer, nous sommes à terre toute la journée ; vers le soir nous allons tuer des tourterelles, et nous arrivons vers huit heures, à Belianeh où, nous assistons à une fantasia nocturne du Ramadan.
Mercredi 26 mars. — Excursion à Abydos. Deux heures de route pour aller, autant pour revenir.
Cinq chambres du grand temple déblayées par Mariette; elles sont voûtées, la voûte n’étant formée que de deux grandes assises.
Sur le mur extérieur, adorations royales à des divinités très variées et rares; on y remarque la grenouille V / ^ (?) Apis et Mnévis. Roquigny et moi
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estampons quelques feuilles. Au retour, grande querelle entre Aboud-allah et Aclimet qui est accusé d’avoir pris un fiorino.
Jeudi 27 mars. — Toujours vent contraire. Promenade à Girgeli, commencement du portrait de Rondeau.
Vendredi 28 mars. — En quatre jours moins une heure et demie, nous avons fait trente lieues et trois kilomètres. Nous abordons à Akhmin, où nous remarquons de beaux spécimens d’architecture arabe.
Samedi 29 mars. — Rien de nouveau. Le vent se calme et nous marchons assez bien.
Dimanche 30 mars. — Promenade à Sioutpour affranchir nos lettres, acquisitions dans les bazars, visite d’une maison à façade de pierre sculptée.
Lundi 31 mars. — Bon gré mal gré, nous passons la journée à Manfalout; c’est la fête de relevée du Ramadan, et il faut que notre équipage, en dépit de son voltairianisme apparent, se livre à la liesse religieuse. Dans la ville, les hommes ont fait blanchir leur turban, les femmes se sont parées de leur mieux et oublient complaisamment de se cacher le visage, quand elles ne sont ni vieilles, ni laides ; quelques-unes même en laissent voir davantage. Les jeunes filles portent pour la plupart une chemise bleue, brodée d’argent sur la poitrine, et ornée souvent d’une multitude de piécettes de même métal, vraies ou fausses. Les enfants enfin sont habillés de neuf et coiffés d’un tarbouche immaculé, avec ou sans l’enroulement classique qui les fait ressembler à de petits pachas; quelques auteurs assurent même que pour la circonstance on a débarbouillé les moutards, qui, depuis le matin, se sont emparés des ânes de la cité et se livrent sur les pauvres bêtes à des fantasias effrénées; certes, pour les baudets ce jour n’est pas fête! Les gamins, ainsi montés souvent par deux, se lancent au galop à travers les bazars et les ruelles étroites, sans
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s’inquiéter autrement des passants, qui se garent s’ils peuvent. D’autres, plus calmes, sc divertissent avec les petites filles dans les balançoires tournantes, dont le mécanisme grossier grince le plus désagréablement du monde, et grignotent quelque mauvaise pâtisserie. Pendant ce temps, une longue procession parcourt lentement tous les quartiers, toutes les rues et tous les bazars. En tête, marchent plusieurs bannières de différentes couleurs, puis des jongleurs religieux qui, armés de dagues de fer, semblent s’en frapper, puis un orchestre composé de timbales, cymbales, tambourins, etc., puis, après un flot de foule et de suivants, des derviches hurleurs qui font un zikr abominable tout en marchant, puis d’autres qui semblent se battre avec de gros bouts de djérids fendus en plusieurs épaisseurs pour faire plus de bruit, un descendant de Mahomet reconnaissable à son turban vert, monté sur un beau cheval, plus loin d’autres hurleurs, un enfant également à cheval et saluant la foule à droite et à gauche, je n’ai jamais pu savoir pourquoi, d’autres derviches et d’autres suivants, enfin un dromadaire portant une tente carrée d’étoffe rouge brodée et historiée, à l’imitation de celle qui contient le tapis sacré dans la caravane de la Mecque. Plusieurs autres chameaux, chevaux et ânes terminent le cortège, que nous vîmes parfaitement défiler de la boutique d’un marchand d’oranges, où nous nous étions installés, et où nous dénichâmes M. Johnson et son femme, suivis de leurs deux parapluies et riant, coram populo, du Prophète et de son culte. Mais voici qu’il arriva qu’au sortir d’un faubourg, la procession faillit ne pas pouvoir suivre sa marche habituelle, et cela par la faute de l’administration des lignes télégraphiques qui, n’ayant pas prévu la hauteur du sommet pyramidal qui couronne la tente du dromadaire, eut l’imprudence de placer un de ses fils quelques centimètres trop bas. Maître chameau, qui n’y comprenait rien, manqua rompre la machine et jeter bas tout l’édifice sacré, qui, par bonheur, ne fut que légèrement endommagé et bientôt recalé sur la bête. Rien ne saurait
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mieux peindre l’effet produit par la multitude de turbans qui assistaient à la cérémonie (à part la couleur), qu’un vaste champ planté de choux ronds et bien pommés.
Mardi 1er avril. — Excursion à pied aux hypogées de Tell el-Amarna (Psinaula); le temps nous manque pour travailler, et nous revenons sur de mauvais baudets sans selles.
Mercredi 2 avril. — Excursion à Beni-Hassan, sur des montures également dépourvues de selles, mais non plus agréables que celles d’hier. Les hypogées sont soutenus par des colonnes de style protodorique ou égyptien archaïque. Les peintures sont extrêmement curieuses et se font remarquer par la perfection de leur dessin. On voit, entre autres, un g’rand nombre de groupes représentant des lutteurs, dont la variété et la vérité d’attitudes sont des plus remarquables.
Jeudi 3 avril. — Le vent souffle du sud, il nous fait assez bien avancer, mais nous apporte 35 degrés de chaleur, persiennes closes, et nous invite à donner un plongeon dans le Nil avant dîner.
Vendredi 4 avril. — Grande querelle du réis avec un matelot ; on en vient aux mains et aux ongles. Rondeau s’arme de ma canne pour cogner sur les combattants, et parvient par ce moyen à les mettre d’accord. Poursuite infructueuse dans le sandal d’un serpent qui nageait au beau milieu du Nil. Nos matelots nous font arrêter près d’un café construit en paille dans le milieu d’un champ. On n’a jamais pu savoir pourquoi Roquigny y découvre une jeune beauté qui fait son admiration au clair de la lune; son voile, qui ne lui sert pas du tout à sc cacher, est noir moucheté d’or et, outre les parures habituelles, elle porte à la narine droite un grand anneau accompagné de breloques.
Samedi 5 avril. — Nous passons la pyramide de Meïdoum, malgré le vent contraire qui ne cesse de souffler; ce soir, il devient meme si fort que nous avons une véritable tourmente
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sur le Nil. La vague déferle contre la rive, nous ballotte de la belle manière et nous heurte sans cesse contre terre, car il est impossible d’avancer et on a planté le piquet sur le rivage. Abou Khalil el-Hadji, notre vieux cuisinier, avait acheté deux moutons noirs qu’il embarqua sans autre forme de procès dans notre canot, sans doute pour faire un coup de commerce au Caire. Ce procédé sans gêne fit gémir le grand canotier Roquigny, qui ne pouvait plus se livrer à son goût prononcé pour la navigation à la rame, sans promener avec lui lesdits moutons ; c’étaient à proprement parler ses bêtes noires. Mais Khalil avait compté sans la tempête, car la fable du pot au lait prouve qu’on ne pense jamais à tout, et le cordage qui tenait le sandal vint à se rompre; les moutons s’en allèrent à la dérive, Dieu sait où! Khalil gémit, mais en vain; la nuit est obscure, et aucun cœur n’est assez généreux pour s’aventurer à la recherche des victimes.
Dimanche G avril. — On ne sait comment la barque et les moutons sont retrouvés; Khalil est dans l’allégresse et, quoiqu’il n’en paraisse, Roquigny s’afflige. Le vent souffle toujours très fort, et nous avons du roulis; nous avançons d’abord très peu, puis pas du tout. On plante de nouveau le piquet et nous y restons amarrés toute la journée. Le bruit que fait encore le vent ce soir nous promet d’y rester au moins jusqu’à demain matin.
Lundi 7 avril. — Je fais ma malle et me prépare à aller passer quelques heures à Sakkarah, mais nous n’y sommes pas encore arrivés ce soir. Nous ne nous y arrêterons donc pas, car le temps nous presse, et nous brûlerons Bédrécliîn pour arriver plus tôt au Caire.
Mardi 8 avril. — Nous apercevons enfin les minarets de la citadelle; on m’apprend que Mariette doit être encore à Boulaq. Notre équipage n’avait plus rien à manger depuis deux jours, ce qui explique la lenteur de notre marche; Aboud-allah prête de quoi acheter le plat de lentilles d’ÉsaiR