‹ Bibliothèque égyptologique (volume 4)Chapitre 1 sur 35 · J.-B.-PROSPER JOLLOIS · texte numérisé non relu

J.-B.-PROSPER JOLLOIS

Ingénieur des Ponts et Chaussées attaché à l’Expédition d’Égypte (D'après un portrait appartenant à la famille Jotlois !

.WP. E. BERTRANO, Cl

INTRODUCTION

Jean-Baptiste-Prosper Jol lois naquit le 24 janvier 1776, à Briénon-l’Archevêque, en Bourgogne. Il fut d’abord élève de l’École militaire d’Auxerre, puis, à l’âge de dix-sept ans, il entra à l’École polytechnique, où il fit partie de la fameuse promotion de l’an III, et où il obtint, en 1796, le grade de chef de brigade.

Sorti de l’École polytechnique, il allait être admis dans le corps des Ponts et Chaussées, au moment où s’organisa l’Expédition d’Égypte ; il fut appelé à y remplir les fonctions d’ingénieur ordinaire, qu’il exerça pendant toute la durée de l’expédition, sous la direction des ingénieurs en chef Lepère et Girard.

Membre de diverses commissions, pendant la durée de son premier séjour au Caire, Jollois fit partie du groupe d’ingénieurs envoyés dans la Haute-Égypte, sous les ordres de Girard. A son retour au Caire, il fut désigné par le général Menou pour faire exécuter des travaux hydrauliques dans le Delta.

Membre de la Commission des Sciences et Arts, il ne put, en dépit de tous ses efforts, rentrer en France qu’après la capitulation du général Menou.

Depuis son retour en France jusqu’en 1826, il participa aux travaux de la Commission de publication du grand

Bibl. ÉGYPT., T. VI.

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ouvrage officiel sur l’Expédition d’Égypte, dont il devint secrétaire.

« Il arrivera que l’ouvrage de la Commission des Arts » excusera aux yeux de la postérité la légèreté avec laquelle » notre nation s’est pour ainsi dire jetée en Orient. . . Atten- » dons tout et sachons souffrir ici patiemment. »

C’est là ce qu’écrivait du Caire à Cuvier, le 6 frimaire an VIII, Geoffroy-Saint-Hilaire, un des membres les plus en vue de l’Institut d’Égypte ; et il ajoutait : « Nous avons » recueilli les matériaux du plus bel ouvrage qu’une nation » ait pu faire entreprendre, et lorsqu’on devrait prendre les » moyens de mettre à l’abri des événements, tant de richesses » si précieuses, on craint d’exciter par quelque bienveillance, » la jalousie des militaires1 ! »

Pour s’expliquer cette rivalité, qui se manifesta dès le début entre les divers éléments de l’Expédition, il ne faut pas perdre de vue les faits suivants : La politique et la guerre avaient certainement tenu la place la plus grande dans les conceptions de ceux qui imaginèrent cette brillante épopée; mais les intentions de Bonaparte étaient à la fois plus hautes et plus vastes, car il estimait que, sur les bords du Nil, il y avait autre chose pour lui que des trophées militaires à recueillir.

Monge, qui disait si bien du chef de l’Expédition qu’il avait toutes les sciences dans la tête et tous les arts dans la main, était celui qui pouvait assurément le mieux le seconder, mais, au début, le plan de Bonaparte était trop général et les limites de son oeuvre étaient trop peu définies, pour qu’il fût possible de préciser la tâche de chacun. Il importait, surtout, de s’assurer le concours d’hommes jeunes, instruits et de bonne volonté. C’est ce dont s’occupèrent les savants auxquels Bonaparte confia le soin de recruter des collabo-

1. Hamy, Lettres écrites d’Égypte par Geoffroy-Saint-Hilaire, Paris, 1 vol., 1901.

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rateurs. Berthollet, Monge et Fourier avaient des attaches trop sérieuses avec l’École polytechnique récemment fondée, et qui fut, comme dit Maury, « la seule école ouverte au » sortir de l’anarchie scientifique et de la désorganisation de » l’Instruction publique, résultats de l’anarchie politique1 », pour négliger de faire appel à ceux de leurs élèves qu’ils avaient le plus appréciés. C’est ainsi que Prosper Jollois fut appelé à faire partie de l’Expédition.

Voici comment, par une lettre du 21 germinal an VI (10 avril 1798), il apprit à son père cette grave décision :

« Vous avez peut-être, écrivait-il, ouï parler d’une expé- » dition secrète dont le public ignore complètement le but, » et dont je ne sais que la moindre partie. Il est question » d’un très grand voyage scientifique, politique et militaire. » Les uns lui donnent pour terme les îles de l’Archipel nou- » vellement acquises à la République, d’autres Constanti- » nople, d’autres enfin l’Italie. Toujours est-il constant » qu’il part pour ce voyage un grand nombre de savants, » les plus distingués dans les diverses branches de la phi- » losophie, tels que mathématiciens, minéralogistes, ch i— » mistes, naturalistes, astronomes, ingénieurs géographes, » ingénieurs des ponts et chaussées, des mines, ingénieurs » militaires, etc., etc. Il paraît constant aussi que l’expédi- » tion est accompagnée de vingt-cinq mille hommes de » troupes. J’oubliais de vous dire encore que des politiques » prétendent qu’il est question de couper l’isthme de Suez, » pour établir une communication entre l’Océan et la mer » Méditerranée. Au reste, pour laisser de côté toutes ces » conjectures, et en venir au fait, je suis de cette expédi- » tion. Je pars avec quatre de mes collègues à l’École des » ponts et chaussées, deux ingénieurs ordinaires, deux in- » génieurs en chef et un inspecteur général. Mes appointe- » mens me seront toujours payés à l’école; mes frais de

1. Alfred Maury, Notice biographique sur J. -B. -Prosper Jollois.

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» voyage me le seront aussi, et, outre cela, je recevrai un » supplément d’appointemens, eu égard à la besogne extra- » ordinaire dont je serai chargé. Mon grade d’ingénieur » datera du moment de mon départ de l’école, de manière » qu’au retour du voyage, j’aurai droit à des places dans » l’intérieur de la République. On ne sait rien de positif » sur sa durée, qui probablement dépendra de la réussite ou » de la non-réussite de l’expédition. On croit qu’il pourra » durer deux ou trois ans. Tout cela, au reste, n’est que » conjecture.

» Il faut maintenant que je vous dise quelles sont les rai- » sons qui m’ont déterminé à faire une pareille folie, si » toutefois c’en est une. D’abord, c’est un désir de voyager » que je nourris depuis longtemps, et que, dans aucune » circonstance, je ne pourrais, à coup sûr, réaliser aussi » avantageusement ; ensuite, Tardent désir d’acquérir de » l’instruction, de l’expérience, enfin la conviction intime » que j’ai, que ce voyage ne peut que m’être utile.

» J’ai été encore déterminé par l’exemple de beaucoup » de personnes qui abandonnent fortune, femme, enfans, et » des places brillantes, et par le conseil de personnes qui » s’intéressent réellement à moi, que je crois assez mes » amies, pour ne pas me proposer un pareil voyage, s’il » pouvait m’être préjudiciable (car la personne qui m’en a » fait la proposition est instruite sinon tout à fait, au moins » en grande partie, de l’objet de l’expédition, mais elle n’a » pu m’en révéler le secret).

» On m’avait proposé d’abord de partir comme géomètre, » mais j’ai préféré de partir comme attaché à l’École des » ponts et chaussées. Mon départ sera probablement très » prompt. Il est présumable que je recevrai incessamment » des ordres pour me rendre à Toulon ou à Flessingue, ports » de mer où il parait que Ton s’embarquera. Si je dois aller » m’embarquer à Toulon, comme je le désire et l’espère, je

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» ferai en sorte d’aller à Brienon en passant, car notre route » est de passer par Auxerre. »

Le 1er floréal an VI, Jollois reçut l’ordre de partir sur-lechamp pour Lyon. Il eut la satisfaction, avant de se mettre en route, d’apprendre qu’il avait été nommé ingénieur des ponts et chaussées, et d’en emporter le brevet. Le 26, il était à Toulon, et du Guerrier où il s’embarquait, il écrivait à son père : « Je ne sais encore rien sur ma destination ultérieure. » J’ignore, ici autant qu’à Paris, le but de l’expédition. Il » faut espérer que le Gouvernement n’abusera pas de la » confiance aveugle qu’un grand nombre de personnes ont » en lui. Au reste, quoi que ce soit qui arrive, je m’attends » au pire, et c’est le moyen d’être toujours agréablement » surpris. »

De telles réserves n’étaient-elles pas justifiées, au moment même où Jollois recevait de son frère resté à Paris l’avis que « l’expédition avait fait beaucoup de bruit dans le prin- » cipe, mais que maintenant on n’en parlait plus, tous les » regards se tournant vers le Nord, où l'on s’attendait à des » événements intéressants ».

Les goûts particuliers de Jollois le portaient avant tout, vers l’architecture. C’était là sa véritable vocation, et s’il n’avait pu la suivre, la cause en était aux événements de la Révolution, qui, pendant plusieurs années, avaient bouleversé tous ses projets, mais à l’École polytechnique comme à celle des ponts et chaussées, il n’avait jamais perdu de vue l’objet de ses préférences.

Parmi les camarades d’école qui, comme lui, se trouvaient appelés à débuter en Égypte, il comptait plusieurs amis, mais aucun ne lui tenait de plus près par les tendances et par les goûts que de Villiers1, plus jeune que lui de plu-

1. De Villiers, élève de l’École polytechnique, ingénieur des ponts et chaussées, le principal collaborateur de Jollois dans la publication du grand ouvrage sur l’Égypte, auteur du Journal et Souvenirs sur l'Expédition d'Égi/pte, publié par son petit-fils en 1899.

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sieurs années, mais dont la confraternité devint telle, que leur œuvre finit par se confondre en une touchante unité, et que, dans les travaux de l’Expédition d’Égypte, les noms des deux amis sont en quelque sorte inséparables.

Ils quittèrent la France, chacun sur un vaisseau différent : de Villiers sur le Franklin et Jollois sur le Guerrier. La vie de bord ne plaisait guère à ce dernier. Aussi fut-il bien aise de la possibilité que lui procura la prise de Malte, de mettre pour quelque temps le pied à terre.

C’était la première fois qu’il sortait de son pays; aussi tout présentait-il pour lui quelque intérêt. Il fit beaucoup de dessins et s’attarda dans la bibliothèque du grand-maître de l’Ordre de Malte, où on lui montra du papier fabriqué avec des papyrus.

Ce fut à Malte que Jollois fit la connaissance de Monge. Compatriote de Fourier et de Davoust, il avait été invité par ce dernier à déjeuner. Fourier, qui se trouvait là, lui fit le meilleur accueil, et lui indiqua la demeure de Monge', à qui il alla rendre visite: « Il était, dit-il, couché, ayant eu » quelques accès de fièvre. Quoique fort en crédit auprès » du général, jouissant de toute sa confiance, il était très )) modestement logé. Il nous accueillit avec bonté. Nous )) causâmes avec lui de ce qu’il avait fait pour l’École poly- » technique, de ses travaux en Italie, et de la nécessité d’or- » ganiser l’Instruction publique. Nous le quittâmes, enchan- » tés de notre visite, et il nous donna rendez-vous à » Alexandrie, où nous nous promîmes bien de le voir sou- » vent. »

Jollois ne fut pas plus tôt sur la terre d’Égypte, qu’il trouva l’occasion de satisfaire son goût pour l’architecture antique. Les troupes étaient à peine débarquées et Alexandrie conquise, qu’on le vit parcourir avec quelques compa-

1. Monge, 1746-1818, le grand savant, géomètre, un des organisateurs de la partie scientifique de l’Expédition d Égypte, un des fondateurs de l’Institut d’Égypte, sénateur, membre de l’Institut.

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gnons les ruines éparses de tous côtés, déplorant à la fois le vandalisme des Arabes et des Turcs, qui n’avaient rien su respecter, et l’indifférence des soldats, qui, au lieu de seconder les savants dans leurs recherches, se montraient uniquement préoccupés de leurs propres affaires. Il s’associa à ses camarades pour protester contre la négligence du général en chef et de Caffarelli, « qui laissaient sans logement et sans » subsistances, des hommes tels que Dolomieu et cette foule » de jeunes gens que l’on avait arrachés à leur patrie, à » leurs parents et à leurs amis, et à qui on avait promis » monts et merveilles ».

De Malte aux Pyramides, Bonaparte avait assurément mieux à faire que de régler les préséances et de discuter la ration quotidienne de ces rêveurs dont les soldats se jouaient, en appelant leurs baudets des demi-savants; il portait toutefois aux savants de l’expédition un intérêt trop direct, pour perdre de vue la tâche spéciale qui leur était réservée. Aussitôt, après la prise du Caire, il leur en donna une preuve éclatante, en créant l’Institut d’Égypte, qui ne tarda pas à devenir « la maîtresse favorite du général ' », suivant l 'énergique expression des militaires. Pour apaiser la jalousie de ces derniers, Bonaparte affectait de plaisanter les savants : « Ils ressemblent beaucoup aux femmes, n’est-ce pas ? » disait-il un jour à Desgenettes. « Général, on s’amuserait » un peu mieux avec les femmes ! — • Oh ! mais c’est pour » le chuchotage que j’en parle, et pour les rivalités et les » prétentions 5 ! »

Le fait est que, faute d’une entente suffisante, l’organisation de la partie scientifique de l’Expédition comme celle de la partie militaire se ressentit de la précipitation avec laquelle on avait dû procéder. « Il y eut bien des déceptions, » raconte Geoffroy-Saint-Hilaire, parmi les savants et les

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