‹ Bibliothèque égyptologique (volume 4)Chapitre 34 sur 35 · EXTRAIT DU JOURNAL DE JOMARD · texte numérisé non relu

EXTRAIT DU JOURNAL DE JOMARD

limites de la vue, de manière que la campagne était comparable à un grand lac ; l’aspect de cette inondation, du chemin étroit qui la sépare avec ses arbres de la ville de Syout, de ses tombeaux blancs, des jardins de palmiers et d’acacias, pris du haut des grottes, était un tableau des plus pittoresques. Au bout de la digue, proche la ville, est une sorte de pont, à travers les arches duquel les eaux passaient avec violence, en tombant du midi vers le nord, attendu la grande différence de niveau. Aujourd’hui, les eaux étaient retirées et le tableau était différent, mais non moins intéressant : on voyait de tous côtés la charrue traînée par des bœufs, des buffles et des chameaux ; la plus grande activité régnait partout et les cultivateurs égayaient leurs travaux de quelques chansons.

La cherté des loyers, ou plutôt la fertilité des jardins, est très considérable ici. Un jardin, qui peut avoir cinq à six cents toises, se loue cinq cents pataquès de quatre-vingt-dix parats, c’est-à-dire mille six cents francs. Il est vrai qu’on fournit les bœufs qui tirent l’eau toute la journée, et que le jardin est plein de grenadiers, raisins, dattiers, etc.

Sur la limite du désert où est la ville des Tombeaux, est à côté une avenue d’acacias, de nabks, de sycomores. Ces divers arbres donnent une sorte de gaieté à la promenade des Tombeaux, qui, par leur couleur très blanche, contrastent agréablement sur le vert des arbres. On remarque dans ces petites enceintes des murs gradués en petites marches. Ces murs sont barbouillés de quelques mauvaises peintures d’arbres et de fleurs. Sur le tombeau d’un cheik Bahor ou El-Markab, on a représenté plusieurs djermes, d’ailleurs fort grossièrement. Les murs des petites enceintes sont crénelés supérieurement en triangle, et l’intérieur contient des tombes disposées par escaliers, ou simplement carrées et toujours blanches.

On remarque des rainures sur le temple de Louqsor, ce qui donne lieu à la question de savoir s’il y avait eu des étages au-dessus. Il y a trois colosses devant la porte, ce qui en suppose quatre; un autre proche de la grande galerie.

Quelquefois les colonnes sont des faisceaux de tiges de lotus réunies et qui vont, en se resserrant à la base, en fuseaux. Ces modifications semblent être le fruit de quelque fantaisie passagère, qui venait de ce qu’on avait épuisé le vase de lotus.

A Karnak, on éprouve un chaos de pensées, analogue au chaos et au désordre des ruines. Ce qui a causé la destruction des grands môles, c’est probablement l’inondation, dont on voit des traces sur les bases de toutes les colonnes, des colosses, des obélisques, des sphinx et de tous les bâtiments.

La grande salle à colonnes était magnifique et avait, ou plutôt devait avoir, car elle n’est point achevée, un étage supérieur.

La colonnade, après celle du milieu, est surmontée de fenêtres larges, formées par des barreaux de pierre.

Le nombre des colosses est immense : on en trouve devant

1. J. D. — Les principaux collaborateurs de Jollois à Louqsor et à Karnak ayant été : de Villiers, Descostils, Rozière, Duchanoy, Dupuis, Dutertre, Nectoux, Corabœuf et Saint-Genis, les initiales J. D. sont sans doute celles de Duchanoy, de Dupuis ou de Dutertre.

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toutes les portes, en granit, en pierre calcaire compacte comme du marbre, en spath calcaire cristallisé, en grès jaune, gris, rouge, etc.; beaucoup sont debout, dans l’attitude d’un homme prêt à marcher.

Deux colosses blancs ont reçu le choc d’un môle. D’immenses pierres sont amoncelées autour d’eux, et ils sont encore immobiles; seulement les têtes sont cassées. Les uns sont enterrés et laissent sortir des bras énormes, les autres leurs pieds, d’autres leurs têtes.

Les combats, représentés sur les murs extérieurs du palais, sont remplis de mouvement, et la composition est pleine de chaleur. C’est un déluge de morts et de mourants, au milieu des chars qui se croisent dans tous les sens. Les peuples vaincus ont une tête singulière, le bas de la figure fort large. Les roues des chars sont à rayons évidés. Les chevaux ont une bride et un mors très détaillés.

Dans un tableau intéressant, le guerrier descend de son char et accorde la paix aux vaincus, qui sont dans une attitude suppliante. Le vainqueur tient de sa main gauche les rênes du char, et tend la main droite à ces malheureux. Son costume est beau et détaillé, il est lui-même dans une position fort noble.

Dans d’autres combats, les chevaux sont ornés sur la tète de plumes d’autruche.

Plus loin, on voit d’immenses barques avec beaucoup de rameurs. On remarque dans beaucoup d’endroits des négligences de construction qui ont lieu d’étonner. Le chapiteau d’une grande colonne de la cour est construit de pièces et de morceaux; rien qu’au sommet du vase, la circonférence est de vingt-six pierres.

Ailleurs, des murs sont construits doubles, de manière qu’ils ne sont pas liés par le milieu; aussi, en voit-on qui se sont rapprochés, d’autres ont pris une forme de ventre.

Ce n’est pas la seule cause qui a sapé ces beaux édifices. Les inondations; ou d’autres causes ont ruiné la base des

tours, et l’on voit des rougeurs horizontales presque partout, qui indiquent bien l’action des eaux; autrement il faudrait qu’il y eût eu quelque interception de l’eau par des tuyaux capillaires.

On voit beaucoup de statues de femmes assises, à tête de lion; leur position actuelle dans la terre est remarquable; elles sont comme en magasin.

Dans les tableaux de combats, on remarque des forts crénelés, d’où les hommes se précipitent; d’autres cassent leurs lances et leurs enseignes devant le char du vainqueur; d’autres chassent leurs boeufs devant eux.

Les chambres de granit, qui sont au bout de l’enfilade du palais, paraissent avoir été l’appartement du roi. Il est décoré de figures peintes avec soin. On y remarque un prince qu’on initie aux mystères, après Lavoir pour ainsi dire baptisé. Ce qui frappe le plus, ce sont des objets qui supposent à la reine un coup d’oeil fort exercé et au-dessus de nos préjugés modernes; les hommes y sont en érection et en éjaculation.

On trouve à Louqsor des inscriptions en hiéroglyphes courants, l’écriture ne laisse pas d’être bien faite. J’en ai vu deux sur la terrasse du temple qui est au sud du palais.

Remarque. On trouve déjà, dans les ruines de la Haute- Égypte, le baptême, la conception, la nativité et l’allaitement.

Le grand bloc d’albâtre ou de spath calcaire paraît avoir servi à l’architecture, car on y voit un cordon avec son ruban. En le creusant, on a donné un mouvement à la chambre de granit, dont les parties craquent tous les quarts d’heure. Derrière est un gros bloc de granit, carré, long, chargé d’un groupe de six figures de femmes, à diverses têtes de faucons, qui se tiennent par la main. Le granit rouge est superbe et d’un très beau poli; les corps de femmes sont charmants ainsi que les costumes; les proportions des figures sont de quatre pieds. Ce groupe est extrêmement

Bibl. ÉGYPT., T. VI.

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remarquable par la beauté de la matière et le travail de la sculpture. On voit au moins les traces de six obélisques, dont quatre entre la chambre de granit et le palais, les deux autres, au sud de la porte du nord.

On voit également là les débris d’une statue éthiopienne de granit noir : la tête est séparée et assez conservée, le travail en parait beau.

Au nord, sont deux colosses assez petits, et dans cette direction est une allée de sphinx à corps de lion et têtes de femme, qui va assez bien. En général, on trouve deux colosses devant chaque porte; il y a même quatre colosses devant la porte de granit, la première au bout de l’avenue des grands sphinx à tètes de femme. Il y en a deux de chaque côté.

On voit plus de vingt colosses sans les chercher. Les deux grands colosses de granit de la porte de l’ouest sont peutêtre les plus remarquables. Ils sont debout et semblent prêts à marcher; on n’en voit plus qu’un de vingt-quatre à vingtcinq pieds de haut : il a une dague à la ceinture, et sous le nombril une petite phrase hiéroglyphique en rouge. Le travail du collet est bien fait : la jambe, le genou et les détails du pied sont très bien articulés. Ces figures devaient produire un effet étonnant, en entrant dans le temple.

Dans l’intérieur d’une cour à galerie de piliers, à droite de la grande cour, tous les piliers sont chargés de colosses d’hommes en gaine; cette multitude de colosses est d’un effet frappant.

A l’angle du palais opposé aux combats de chars et aux barques, on voit des frises d’hommes rangés quatre à quatre comme des soldats alignés, et à leur tête un officier; leur arme est une espèce de faulx. Plus loin, les vaincus, également quatre à quatre, marchent les bras liés à un guerrier qui va les présenter au vainqueur assis.

Dans le petit appartement de granit, on remarque des figures qui ne sont pas encore sculptées, mais seulement

dessinées en rouge, sur des carreaux rouges, comme je l’avais vu à Ombos. L’encombrement est de plus de quarante pieds dans la grande cour.

On voit cinq allées de sphinx : une en allant vers le Nil, une vers l’Est, trois vers le Nord. Ceux vers le Nil, récemment déterrés, sont encore des béliers, à la tête cassée qui a été prise mal à propos pour une tête d’aigle.

On trouve encore beaucoup de sphinx, de Ivarnak à Louqsor, dans la campagne, et il est certain qu’il y en avait une allée continue entre les deux palais. On en compte aujourd’hui deux cents existants ou dont on voit la place, ce qui fait trois cent vingt dans cette seule allée, car il y en a cent vingt dans l’allée qui va à la porte du sud, et bien conservés.

On présume que cette partie de la plaine, où sont les sphinx, a toujours été telle, et qu’il n’y avait aucune habitation dans l’intervalle de Karnak à Louqsor : premièrement, parce que les sphinx se voient encore, et qu’on ne voit aucune trace de constructions qui auraient duré autant qu’eux; deuxièmement, parce que le sol ne paraît nullement exhaussé.

On a vu une enceinte fort épaisse, en briques crues, autour des ruines de Karnak, et qu’on a cru devoir enfermer Thèbes; mais comme elle n’a que trois quarts de lieue de long, ce serait ridiculement restreindre l’étendue de cette ville. Au surplus, les auteurs (Strabon) ne parlent pas des monuments de Louqsor; il est sûr qu’on comprenait ce lieu dans Thèbes.

Les bassins de Karnak subsistent encore en bonne partie; l’un d’eux entourait une petite lie qui était décorée d’un temple. C’est dans cette île que se trouvent les statues de femmes renfermées; elles étaient adossées contre un mur bien fait d’excellentes briques cuites, très rouges : il y en avait plus de cinquante. Arnelin en a transporté trois. Il est évident qu’elles ont été mises là pour les soustraire à quelque pillage; elles ne sont ni assez bien rangées pour qu’on les

croie à leur place, ni assez mal pour imaginer qu’elles sont enfouies ainsi par l’effet du hasard. Quelques-uns prétendent que c’était un atelier de sculpteurs, ce qui est possible; mais il n’y aurait pas tant de statues toutes semblables, et on verrait quelques objets différents.

Les bassins contiennent aujourd’hui une eau saumâtre, chargée de soude; sur les bords, on trouve beaucoup de sel cristallisé, et les Fellahs exploitent là le natron. Tous les ans, il s’en forme des croûtes, et on les retire par plaques. Le sol étant imprégné de beaucoup de sel marin, il y a lieu de croire qu’il se décompose.

En faisant à cheval le tour des buttes de décombres qui environnent Louqsor, on emploie une heure et demie, ce qui fait un périmètre de deux lieues, pour la partie de Thèbes qui est actuellement visible. Il est probable que beaucoup de parties de la ville, comme les habitations particulières qui étaient en briques crues, se sont effacées entièrement et ont seulement exhaussé le sol. Le labourage a uni toutes les aspérités et formé la plaine entre Louqsor et Karnak, qui parait d’un niveau élevé. On trouve d’ailleurs beaucoup de buttes avec des blocs de pierre. Ce qui fait voir qu’on doit compter Louqsor dans Thèbes, c’est que Strabon ne distingue pas ces deux points, c’est qu’il ne parle pas de ce dernier endroit et de ce que les monuments de Louqsor l’auraient frappé. Il est probable qu’avec Louqsor, la ville avait trois lieues et demie ou quatre lieues de circonférence.

On voit à Karnak, à côté du char des vainqueurs, la croix à anse, avec un sabre ou un drapeau, dans des bras qui sont ajoutés. Le vainqueur écrase sous son char une foule d’ennemis et les perce de traits. Son arc est tendu avec force, et beaucoup se roulent à terre percés par les flèches. Le fort est sur un monticule, et l’on voit quelques hommes que d’autres aident à remonter; d’autres fuient au delà du fort.

Dans le tableau au-dessus, le vainqueur s’est emparé de la forteresse, dont on voit la porte abattue. Les vaincus

s’étaient retirés dans une forêt. Un homme en habit long vient implorer le vainqueur, qui descend de son char, tient les rênes de la main gauche et lui tend la main droite; les chevaux semblent encore pleins d’envie de continuer leur course. Le suppliant se distingue de la foule par une chaussure singulière; il semble tenir d’une main des armes brisées, qu’il montre au guerrier. Deux hommes sapent un arbre avec des haches, et deux autres le laissent tomber doucement au moyen de cordes entortillées à d’autres arbres.

Les queues d’aronde, ou liens des assises de pierre, sont en bois; nous en avons vu à Ombos, Louqsor et Karnak. Tous ceux dont on voit les pierres à découvert sont enlevés; il faut ôter de nouvelles pierres pour les trouver.

Les inscriptions hiéroglyphiques tracées sur le vieux temple sont très remarquables : non seulement l’écriture en est courante, les hommes, les oiseaux en sont faits d’un seul trait. Il est très curieux de voir cette écriture, parce que c’est là où l’on découvrira quelque chose sur cette langue, si cela est possible. On croit remarquer que l’écriture commence constamment avec les deux pieds qui sont au-dessous et à droite, d’où il résulterait qu’on écrivait ces hiéroglyphes de droite à gauche.

La terrasse du grand temple, près la belle porte, est remplie de ces inscriptions, et il paraît que ce temple était en très grande dévotion. Quelques pieds sont bien faits, quelquesuns sont un peu en relief sur le creux, et tous sont de grandeur humaine.

Les colonnes de la grande galerie de la salle des cent quarante colonnes ont dix mètres cinq de circonférence.

Le sol des sphinx est à six pieds et demi au-dessous du niveau des terres.

A Louqsor, rien ne frappe davantage que la vue des obélisques et ces colosses qui paraissent tout d’un coup, lorsqu’on arrive devant la porte, par les ruelles étroites et détournées du village.

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Les obélisques sont magnifiques, pour la beauté, le poli du granit et la perfection de la sculpture. Les hiéroglyphes sont taillés très profondément; surtout dans la colonne du milieu. Peut-être les deux autres tiers ne sont-ils pas achevés. Les figures de bélier, de taureau, d’oiseau, sont parfaitement faites. Le granit est rose, à larges plaques de feldspath.

Les colosses sont inégalement placés devant la porte, mais l’aspect en est imposant. Celui de droite est comme adossé sur un obélisque, et son bonnet est d’une couleur de pierre jaune; il y a des hiéroglyphes sur les épaules. Ils sont assis et tiennent la main sur les genoux; la main a deux ou trois pieds de longueur.

Le grand obélisque a vingt-cinq mètres de hauteur, du dessus du socle au sommet; le pvramidion a deux mètres cinq, la base supérieure un mètre cinquante-deux; la largeur, à quatre mètres quatre-vingt-cinq du socle, est de deux mètres trente.

Le petit obélisque a vingt-trois mètres cinquante-sept de hauteur en tout; le pyramidion restauré, deux mètres cinquante-deux ; la base supérieure, un mètre quarante-neuf. Sa largeur, à quatre mètres quatre-vingt-cinq du socle, est de deux mètres vingt, et à deux mètres quatre-vingt-quatre de hauteur, de deux mètres trente-deux.

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