AVANT-PROPOS
Avant l’aurore des temps historiques se dresse, imposante dans son isolement, la grande figure de l’Égypte antique. Dès le quatrième millénaire avant notre ère, cette nation construisait de vastes cités pour les vivants et de riches temples pour les dieux; elle avait profondément fouillé le sol et creusé le rocher pour y cacher les villes des morts, et déjà, sur les murs de ses monuments, se développaient les légendes de la science sacrée, exprimées au moyen des signes si longtemps mystérieux de sa merveilleuse écriture.
Il est toutefois difficile d'admettre que l'Égypte ait pu atteindre un aussi haut degré de culture intellectuelle sans que d’autres peuples se fussent également développés en civilisation dans le reste du monde; mais, qu’elle ait eu ou non des rivales, l’Egypte seule nous a conservé, sous un ciel privilégié, des pages de pierre qu’ont respectées une longue série de siècles, et des livres vieux de quatre mille ans, ayant moins souffert des injures du temps que de la main de ceux qui les ont retrouvés.
Malheureusement la science égyptologique est encore trop récente; il ne lui a pas été possible de mener à fin la tâche qui lui incombe d’expliquer et de vulgariser le riche trésor d'informations qu’a recouvert si longtemps l'épais manteau des sables du
1. Publié dans la Bibliothèque internationale universelle. Monde ancien, Civilisation orientale, IL — Poésie lyrique, Paris, iu-80, 1870, t. II, p. 167-185.
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désert; il reste encore d'ailleurs bien des difficultés à lever, bien des mystères à éclaircir pour la complète intelligence des monuments épigraphiques. Dans lctat actuel des choses, aucune étude générale sur l’ancienne littérature égyptienne ne peut être tentée avec succès. On doit s’en tenir à signaler les points saillants et caractéristiques qu’une étude sagement critique a permis de recueillir ; mais si, de ces notions éparses, on tentait de former un corps méthodique, on serait forcément entraîné à suppléer trop de membres, et la figure ne serait plus exacte : l’imagination est un auxiliaire dont on ne se défie jamais suffisamment.
Cette réserve faite, il ne faut pas cependant se refuser à reconnaître l’importance de la moisson déjà recueillie sur ce champ si fécond. Déjà l’on a retrouvé dans les écritures de l’Égypte les titres les plus anciens de la plupart des sciences; tel est le cas bien constaté pour l’histoire et la chronologie, pour l’astronomie, la médecine et la géométrie, pour l’architecture, la sculpture et la peinture. Il existait, pour ces sciences diverses, des traités méthodiques qui servaient à l’enseignement dans les établissements d’instruction publique, où la jeunesse se préparait aux emplois civils et militaires. La base de cet enseignement était l’étude approfondie de l'écriture et des formes du langage, c’est-à-dire de la science des scribes. A raison du mécanisme savant de l’écriture, cette étude exigeait un travail long et assidu; on ne pouvait guère réussir à acquérir une connaissance un peu complète du système graphique, sans toucher à presque toutes les branches de la science générale, à peu près, mais à un bien moindre degré, comme cela se passe pour l'étude du chinois. Les langues à système purement alphabétique ou même syllabique ne sauraient donner une idée de la complication de l’écriture hiéroglyphique.
C’est là que gît toute la difficulté, car la langue égyptienne, simple et régulière dans ses allures, ne présente dans sa syntaxe aucune complication plus grande que les langues sémitiques les plus simples; mais elle employait une écriture complexe dans laquelle une partie seulement des signes devait se lire. Les mots pouvaient notamment s’écrire de quatre manières différentes, savoir :
1° Au moyen de signes alphabétiques simples;
2° Au moyen de signes syllabiques ;
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3° Au moyen de signes figuratifs ou symboliques ;
4° Enfin, au moyen de diverses combinaisons de ces trois espèces de signes.
Il n'est aucun texte de quelque étendue qui ne présente des exemples de ces quatre systèmes, mais aucun d’eux n’est jamais employé seul, à l’exclusion des autres, si ce n'est dans de courtes phrases. L’arrangement de l’inscription du temple de Sais, tel qu’il est rapporté par Plutarque, est à la rigueur possible1 ; cependant on ne connaît pas de texte de ce genre aussi complètement dépourvu de signes phonétiques et d’accessoires grammaticaux.
En fait, l'écriture hiéroglyphique peut représenter indifféremment soit les mots, soit les choses, soit à la fois les mots et les choses. C’est grâce à l’abondance des textes présentant l’emploi de ce dernier système, qu’il a été possible d’apprécier la valeur de certaines inscriptions, même à une époque où on ne savait pas encore les traduire; la figuration des objets et leur classement sous des déterminatifs génériques ont d’ailleurs puissamment aidé à la reconstitution du vocabulaire perdu de la langue des Pharaons.
Cette écriture complexe ajoute considérablement d’énergie et de vie à l’expression phonétique des mots : elle parle à la fois à l’âme et aux yeux. Dans leur forme orthographique complète, un grand nombre de termes simples sont poétiquement imaginés : le jour luit; les rayons solaires s’élancent dans l’espace comme des flèches lumineuses; la nuit brille d’étoiles suspendues à la voûte céleste; Vannée renouvelle les pousses des plantes; la yloire brille comme un astre; la dignité s’élève sur un pavois; le courage se dresse comme la tête de la lionne vigilante; la force tient l’arme qui frappe; le crime, P impiété , la perfidie, liés au poteau, attendent le coup qui doit les immoler , la mort s’affaisse sous la hache fatale; le feu flambe; le vent enfle la voile ; Veau coule; le sang s’échappe delà plaie béante; V orage ébranle le ciel et l’arrache de ses supports, etc., etc.
1. Au dire de l’historien grec, cette inscription comprenait cinq hiéroglyphes : un enfant, un vieillard, un épervier, un poisson et un hippopotame; cela signifiait : O jeunes, ô vieux, Dieu haït l’impudence. Cette traduction est juste, sauf pour la nuance exacte du mot rendu par impudence ; c’est plutôt la violence.
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Une écriture aussi richement imagée n’a pu appartenir qu’à une langue poétique ; en effet, sous ce rapport, l’égyptien ne le cède en rien ni à l'hébreu, ni à l’arabe, ni aux langues de l’Inde. Dès les temps les plus reculés, les Égyptiens cultivaient le chant et la musique; ils égayaient leurs repas par des chansons joyeuses qu’accompagnait la lyre ou la guitare; le chant leur servait aussi à animer les travailleurs et même les animaux employés à l’agriculture; on l’associait aux instruments dans les cérémonies funéraires, à la récitation des hymnes en l’honneur des dieux.
Aussi loin qu’il nous soit donné de remonter dans le passé, nous trouvons l'Égypte régie, au point de vue religieux, par les doctrines qui ont subsisté chez elle jusqu’aux plus basses époques; le mythe d’Osiris, à la fois divin et humain, était en pleine vigueur sous l’Ancien-Empire. Conséquemment c'est aux cantiques religieux qu'il faut demander les premiers échantillons de la poésie lyrique égyptienne; non seulement ces sortes de compositions poétiques sont les plus anciennes, elles sont aussi de beaucoup les plus nombreuses à toutes les époques; les chants en l'honneur des Pharaons, considérés comme émanés des dieux et participant à la divinité, sont conçus sur un patron fort analogue, et comportent la même pompe d’expressions. La gloire, le courage, l'amour, la haine, inspirèrent aussi les poètes de la vallée du Nil, et l’on voit, par certains passages des hymnes sacrés, qu'ils ont été vivement impressionnés par les beautés et par les grands phénomènes de la nature.
La poésie lyrique égyptienne affectionne les antithèses et les périodes à parallélismes; elle est riche d’images : les conquérants s'élancent à la poursuite de l'ennemi comme de jeunes lions ; ils les attaquent comme des lions furieux; ils fondent sur eux comme le céleste épervier sur de faibles oiseaux, comme de jeunes taureaux se ruant sur des chèvres timides, comme une flamme qui se développe et que rien n’arrête; ils sont des remparts pour leur armée au jour de la bataille ; leur force est un rocher de diamant; leur volonté une montagne de métal ; leurs ennemis sont de jeunes poulains surpris par un lion furieux, une litière pour les pieds de leurs cavales. Dans sa splendeur, le roi est lui-même une montagne d'or. Le domaine de la littérature égyptienne était aussi étendu que celui des littératures modernes; déjà nous avons re-
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trouvé des spécimens de presque tous les genres de composition : histoire, mythologie, philosophie, morale, politique, poésie, etc. Dans le but de faire apprécier par le public en général le ton de cette littérature encore peu connue, j’ai traduit pour la Bibliothèque internationale universelle quelques pièces inédites et revu la traduction d’un certain nombre d’autres. Voici le détail de ces documents :
1° Un Éloge de la docilité et du respect filial. C’est un extrait du traité de morale et de politesse inscrit sur le magnifique papyrus hiératique donné par M. Prisse d’Avenne à la Bibliothèque impériale de Paris. J’ai fait connaître le contenu de ce précieux manuscrit dans une notice insérée en 1857 dans la Revue archéologique, sous le titre de : Le plus ancien livre du monde' . L’auteur du traité, le scribe Ptah-hotep, vivait sous les premières dynasties (environ trente-cinq siècles avant notre ère\ et il parle, en plusieurs endroits de son livre, des traditions du passé, des préceptes transmis par les ancêtres.
2° Le Récit d'un combat singulier. Je l’ai emprunté à la biographie, racontée par lui-mème, d’un fonctionnaire qui, violant les ordres du roi, s’était enfui de l’Égypte et retiré dans la contrée à laquelle fut attribué beaucoup plus tard le nom de Palestine; il y fut accueilli par le roi du pays de Tennou, qui lui donna sa fille en mariage et l’attacha à son service. Un indigène, réputé pour sa grande force, jalousa les succès de l’Égyptien. La querelle fut vidée en public dans le combat singulier dont je vais reproduire le récit, et qui est bien certainement le duel le plus ancien dont il ait jamais été fait mention. Ces événements se passaient sous le règne d'Amenemha II (environ vingt-quatre siècles avant notre ère). Ils sont consignés dans l'un des papyrus hiératiques de Berlin, publiés par M. le Dr Lepsius. La première traduction complète de la biographie de Sineha (c’est le nom du fuyard égyptien) a été publiée en Angleterre par l’éminent égyptologue, M. Ch. Wycliffe Goodwin.
3° Un fragment d'un hymne à Ptah.
4° Un hymne à Rà-Harmacliou , provenant des papyrus hiératiques de Berlin. Ce document n’avait pas encore été traduit.