SUR LA MYTHOLOGIE ÉGYPTIENNE
terre, les astres, les éléments, les créatures : c’est ce que la mythologie égyptienne exprime d'une manière mythique en disant que Dieu forma ses propres membres.
La donnée hébraïque présente beaucoup d’analogies avec ce mythe. Dieu fît le req'iah (rp"}) au milieu des eaux, afin de séparer les eaux d’en bas d’avec celles d’en haut, les poètes hébreux figurent les astres comme fixés sur ce req'iah, qui est évidemment une barrière supposée solide, J'este, selon la traduction de Luther.
Pour les Egyptiens, l’abîme, dont le nom était Nun, enserrait la création : les astres le parcouraient nuit et jour, et leurs voyages quotidiens, leurs révolutions annuelles étaient des navigations. Rien n’est plus fréquent que la représentation de la course du soleil dans les vingt-quatre heures de la journée, considérées comme des divisions distinctes de la route. Le dieu est au centre de la barque, abrité par un naos ou par un serpent dont le corps forme voûte. Un dieu tient le gouvernail, un autre dieu se tient à l’avant, pour découvrir l’ennemi et le frapper, et quelques ' autres dieux forment cortège autour de lui dans la barque même; souvent aussi des dieux stellaires, nommés Akhimous, tirent à la cordelle le vaisseau divin.
Le dieu principal est toujours le soleil, mais il reçoit des noms divers : Phrâ, Tum, Khpra, Horemakhou (Harmachis), etc. La scène tient évidemment de près au rôle astronomique du dieu solaire, mais le mythe du dualisme s’y rattache étroitement, car, caché dans les eaux du Nun, l’ennemi du soleil, le serpent Apap, guette constamment le dieu ; toujours frappé, toujours vaincu, Apap ne périt jamais, et chaque jour il recommence son éternelle poursuite, dont le but paraît être de précipiter le soleil dans l’abime et de recommencer le chaos.
Sur le dogme cosmogonique de Phrâ se soude le dogme providentiel d’Osiris, qui, lui, succombe sous les coups de Set, son adversaire, puis revient à la vie, triomphe de Set
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et de ses satellites, et devient le type divin de la vie nouvelle qui attend les justes au delà de la tombe. C’est absolument l'idée chrétienne. Comme entre le soleil et Apap, la lutte entre Osiris et Set se renouvelle éternellement : elle est l’image de la vie de l’homme sur la terre. Après le trépas, les élus enrôlés dans l’armée d’Osiris concourront éternellement à la guerre contre l’armée de Set; le triomphe du bien est assuré, mais le mal n’est jamais anéanti, il faudra le combattre sans cesse.
On comprend maintenant pourquoi les Egyptiens nommaient la mort l’arrivée à Y Occident, et se souhaitaient les uns aux autres un bon occident après une longue vieillesse. Le coucher du soleil était assimilé à la mort, et son lever à la résurrection. Aussi Osiris, dieu qui a souffert la mort, fut-il de bonne heure assimilé au soleil de la nuit ; l'un de ses noms, Khentament, signifie celui qui est dans l’ Aillent, l’Occident, — et, tandis que Phrà est essentiellement le seigneur de l’Empyrée, le ciel d’en haut, Osiris est le seigneur du Séba, le ciel d’en bas.
Mais ni Phrà, ni Osiris, non plus d’ailleurs qu’Ammon, ni Ptali, ni aucune autre individualité divine, ne représente complètement ni exclusivement le dieu de l’Egypte. Les prêtres enseignaient la science sacrée dans laquelle étaient énumérés les noms, les formes et les virtualités des types divins, et cette science des mythes servait de passeport et de moyen de salut pendant les épreuves de la vie. de la mort et des pérégrinations d’outre-tombe. Cependant, les initiés savaient très bien que Dieu est une puissance unique, existant avant toute chose, ayant créé les dieux, les créatures, le monde matériel et celui des idées, et n’ayant ni nom qu’on puisse prononcer, ni forme qu’on puisse apercevoir ou imaginer.
Une telle abstraction n’était pas compatible avec les idées d’un peuple tel (pie les Égyptiens, grands partisans des
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pompes monumentales : il leur fallait, comme aux Hébreux, des dieux marchant devant eux. C’est pour ce motif qu’à côté de l’idée la plus grandiose et la plus exacte que l’homme puisse se faire de la divinité, on vit se développer un polythéisme apparent, dont les ramifications descendaient jusqu’au fétichisme, et cela par une série de dérivations et de combinaisons dont nous pouvons déjà saisir le mécanisme.
En somme, la mythologie égyptienne est un abîme plus vaste et plus profond que le Nun. Nous commençons à soulever la voûte qui va nous donner un terrain solide pour rétablir les membres du dieu et organiser le chaos : qu’Osiris et Thoth nous viennent en aide !
Non seulement la donnée pure du dieu égyptien ne suffisait pas pour les besoins du culte public; elle était même insuffisante pour la dévotion des initiés et pour l’enthousiasme des poètes religieux. Chez nous, les manifestations religieuses s’adressent rarement à Dieu le Père : églises et sanctuaires sont placés sous l’invocation de la Vierge, des Saints, du Christ, du Cœur du Christ ou de certains faits religieux ; prières et hymnes sont inspirés surtout par les actes de la divinité en rapport avec la créature. Il en était de même chez les Égyptiens : c’est pour ce motif qu’on trouve indifféremment Ammon, Ptah, Khpra, Phrâ, Tum, Schou, etc., invoqués comme dieux uniques, auteurs de toute chose, pères des dieux. Le prêtre égyptien savait bien que ces noms n’étaient que des voiles laissant apparaître certains caractères spéciaux du vrai Dieu, personnifiant certains actes ou événements de la cosmogonie.
Tous ces dieux et même Ptah sont alors dépeints comme conduisant le soleil, comme auteurs de la lumière, comme ayant pour corps le disque même de l’astre. C’est ainsi qu’Osiris, bien qu’il soit spécialement le soleil mort, c’est-àdire vaincu et enseveli par les ténèbres de la nuit, est luimême glorifié comme soleil brillant à V horizon, donnant
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la clarté à la face des ténèbres, irradian t la lumière par la double plume de son diadème et inondant le monde cle lumière, à l’instar du soleil, chaque matin.
Voilà, Monsieur, comment Osiris a pu, dans l’enthousiasme des poètes, être identifié avec le soleil; voilà pourquoi on a pu le figurer comme naviguant sur la barque solaire. Mais il ne m’est pas arrivé de le voir, dans ces soldes de scènes, remplacer le dieu Soleil dans la course diurne. Il n’y a pas de rameurs à la barque solaire, et l’aviron n’a jamais été reconnu au milieu des attributs d’Osiris. D’un autre côté, il n’y a pas eu lieu, en Egypte, à transformer les chars en navires, car l'usage des chars et des chevaux dans ce pays est infiniment plus récent que le mythe osiridien. L’Egypte n’a eu qu’une route, le Nil, et ses principaux chemins étaient des canaux ; aussi la navigation y est-elle d’origine très ancienne. Le bateau sert de déterminatif aux verbes de voyage, aussi bien que les deux jambes humaines en marche.
Si la mythologie égyptienne est très imparfaitement connue, on peut en dire autant de la mythologie grecque et romaine. 11 y a quelque chose que nous ignorons au delà des ridicules histoires de Jupiter, de Saturne et de Vénus: les railleries de Lucien sont, je crois, de mauvais guides. Quoi qu’il en soit, en l’état de la science, il est difficile de saisir les rapports qui ont existé entre ces diverses mythologies. Il y a certainement de l’analogie entre le mythe d’Osiris et celui du Liber pater, (pie les légendes orphiques représentent comme ayant été mis en pièces par les Titans furieux, qui avaient enterré les lambeaux de son corps. Ce dieu, ajoutent ces légendes, renaquit sain et entier (Macrobe, Connu.).
Je viens de citer Macrobe : cet auteur donne des renseignements qui tendent à identifier Liber avec le soleil et le soleil avec Osiris. Diodore parle dans le même sens, mais je n’oserais vous engager à vous appuyer sur les autorités
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classiques pour ce qui regarde la science égyptienne. Les Grecs ont voulu tout expliquer à leur manière, et ils ont réussi à tout altérer. Un recueil de leurs erreurs et de leurs absurdités serait utile à dresser. J’y songerai peut-être. Veuillez agréer, etc.
Fr. Chabas.
Bibl. ÉGYPT., T. XII.
HEBRÆO-ÆGYPTI ACA1
On a déjà signalé des cas très remarquables d’analogie entre certains points de la doctrine morale des Egyptiens et de celle des Israélites. Ce fait ne peut d’ailleurs exciter la moindre surprise. On conçoit aisément que le développement des germes religieux et moraux, placés par le Créateur au fond de la conscience humaine, doit faire naître ces sortes d’analogies. On les a constatées, en effet, dans les lois morales des nations anciennes de civilisation avancée, et on en a même découvert les traces chez des peuples qui n’avaient pas franchi les bornes de l’état sauvage.
Aussi, ce sujet ne mériterait-il peut-être pas une mention spéciale, en ce qui concerne les rapports de l’Egypte antique avec le berceau de la Chrétienté, si l’identité d’expression ne rendait pas plus significatives quelques-unes de ces analogies.
Dans le cours de mes dernières recherches sur les écritures hiéroglyphiques, j’ai eu l’occassion de reconnaître un
1. Le premier des deux articles que Chabas a publiés sous ce titre a été inséré en 1872 dans les Transci, étions of tlic Socictij of Biblical Archœoloç]!/ , 1. 1, p, 173-182, avec la mention Rend 2nd Januart/ 1872. Le second, lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a été publié dans les Comptes rendus , 1873, p. 57-67.
MEBRÆO-ÆGYPTIAGA
cas frappant qui a jusqu’à présent échappé à l’attention des égyptologues. Le fait de la diffusion, dès les époques les plus reculées, des grandes lois religieuses et morales, dont l’oubli entraîne la ruine des sociétés, est d’une importance considérable : il oblige l’esprit de l’homme à se reporter à un fonds commun d’origine divine, auquel la sagesse humaine n’a rien pu ajouter d’essentiel .
A ce point de vue, j’ai pensé que ma petite découverte n’était pas indigne de l’attention de la Société d’ Archéologie biblique de Londres, qui m’a fait l’honneur de m’admettre dans ses rangs.
Je commencerai par l’exposé sommaire de deux autres cas d’analogie connus depuis longtemps.