Les Papyrus de Turin , pl
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Voici la traduction littérale du rapport daté du 3 de Phaménot :
« Les ouvriers installés au Kher ont ouvert les barrières.
» Les trois Hutiou (sergents, surveillants) sont partis pour les approvisionnements.
» L’ouvrier Mésou, fils d’Aanakhtou, a dit : L’Auguste! Celui qu’Ammon dilate ! Le Souverain Royal ! Celui dont les volontés sont plus fortes que la mort !
)) Je porte aujourd’hui l’affaire devant le supérieur. Qu’il se soit couché, je l’ai dit à ses compagnons. . . ; mais il ne m’appartient pas de le faire châtier pour son jugement par le nom du pharaon. »
Ce texte est facilement lisible dans toutes ses parties, excepté dans les groupes que j’ai rendus par : Je P ai dit à ses compagnons. Ce membre de phrase présente quelque incertitude. Mais on voit par l’arrangement du contexte que deux espèces de délits sont reprochées à l’ouvrier Mésou. Le premier consiste en ce qu’il s'est couché ; c’est l’expression habituelle pour indiquer le refus de travail. On la rencontre souvent dans les ordres relatifs à l’organisation des chantiers et dans les rapports des surveillants. Un autre papyrus de Turin notamment prescrit à un fonctionnaire de faire en sorte que, parmi les ouvriers, il n’y en ait pas qui restent couchés pendant que les autres travaillent. Les ouvriers qui se couchent pour ne pas travailler et ceux qui prennent vacance sont signalés en maintes occasions par les agents préposés aux travaux’.
Pour ce délit de paresse, le rapporteur a pu prescrire la répression nécessaire ; c’est uniquement sur ce point secondaire qu’il subsiste quelque incertitude dans le texte.
Mais, à l’égard du deuxième méfait, le jurement par le
1. Voyez ma Note sur un Ostracon de la Collection Caillaud, dans la Zeitschrift de Berlin, 1867, p. 37 [; cf . t. III, p- 341-348, de ces
Œuvres diverses].
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nom du roi, la gravité du cas dépassait la compétence de notre scribe ; il porte l’affaire devant le supérieur, qui était le Dja ou préfet de la ville.
Dans mon travail sur le papyrus Abbott, j’ai discuté les attributions de divers fonctionnaires participant à l’administration de la justice en Égypte. Les papyrus de Turin confirment mes observations sur cet important sujet. La science possède aujourd'hui une série assez considérable de documents qui s’éclairent mutuellement ; c’est par un travail comparatif sur ces vieux titres que j’ai pu réussir à discerner la portée exacte des phrases courtes et sans cohérence apparente qui m’ont livré un fait intéressant pour l’histoire des mœurs du peuple égyptien.
Je demande grâce pour ces explications qui ne touchent pas directement à mon sujet. Dans l’état actuel de la science du déchiffrement des hiéroglyphes, il est encore indispensable que les traducteurs montrent qu’ils ont suivi les règles de la critique philologique. Cette marche était ici d’autant plus nécessaire que M. Pleyte, dans ses Notices sommaires, a donné une idée différente du texte que je viens d’expliquer.
Chalon-sur-Saône, 20 juillet 1871.
L’attention du monde savant est aujourd’hui concentrée sur le sujet des antiquités bibliques. Deux circonstances principales ont contribué à éveiller ce sentiment.
Il faut citer, en premier lieu, la découverte faite par un Français, M. Clermont-Ganneau, de la stèle de Mésa, qui nous a livré une narration moabite d’événements rapportés par la Bible.
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Ma is l’incident qui a produit l’impression la plus profonde et la plus générale, c’est la publication, par M. George Smith, de la stèle assyrienne dite du déluge. Cette émotion est bien naturelle. Cependant l’enthousiasme que cette publication a excité chez nos voisins n’a peut-être pas assez tenu compte de la circonstance que le texte cunéiforme concorde moins exactement avec le récit de la Genèse qu’avec celui de Bérose, et que d’ailleurs l’élément merveilleux tient dans le texte assyrien une place si considérable, qu’il n’est pas facile d’en dégager les faits qui doivent en former le canevas historique. Quoi qu’il en soit, la tradition de la destruction de l’espèce humaine par les eaux, à l’exception d’une seule famille, sauvée miraculeusement dans un navire, n’en reçoit pas moins de la découverte de M. Smith une éclatante confirmation, et c’est là un fait dont on ne saurait contester l’importance.
Relativement aux cunéiformes qui concernent les annales des conquérants assyriens de la Judée, les hiéroglyphes égyptiens sont pauvres en informations concernant les notions bibliques. Postérieurement aux Sésonchides, la force expansive de l’Égypte ne fit que décroître, tandis que se développait la puissance des grands empires de l’Asie. C’est alors cjue s’effacent les traces de la domination des pharaons sur les régions syriennes. Mais la suprématie de l’Égypte avait commencé peu après l’expulsion des Pasteurs; elle est arrivée à son apogée sous les Ramsès de la XIXe dynastie, et, bien que souvent mise en question, elle s’est continuée avec des alternatives diverses pendant une période d’environ huit siècles, entre le XVIIe et le Xe siècle avant notre ère.
Or, c’est précisément entre les mêmes dates que tombe la plus ancienne époque historique du peuple hébreu, qui s’étend de l’arrivée des enfants de Jacob en Égypte jusqu’à la division de l'empire de Salomon en deux États rivaux. L'Exode des Juifs, événement si considérable pour le monde
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devenu chrétien, est le fait le plus saillant de l’histoire commune des deux peuples. C’est donc avec juste raison qu’on a conçu l’espoir d'en rencontrer quelques traces dans les débris de la littérature égyptienne, d’autant plus que cette époque est précisément celle qui nous a transmis le plus grand nombre de monuments écrits.
Les premiers pas faits dans la voie de cette recherche ne furent pas heureux. Entraînés par un zèle irréfléchi, les premiers investigateurs négligèrent de faire à la critique philologique sa part légitime; débarrassés de ce frein indispensable, ils s’abandonnèrent à leur inspiration, et arrivèrent à des découvertes retentissantes. Certains papyrus furent alors pompeusement baptisés du nom de papyrus de l’Exode.
La critique ayant exercé ses droits imprescriptibles, il n’est rien resté de ces essais qu’une défiance trop justifiée contre les interprétations des textes égyptiens en général. 11 ne faut pas trop s’en plaindre; les égyptologues ont le besoin de mûrir leurs travaux, de perfectionner leur instrument, et ils ont réussi de cette manière à faire de solides progrès et à présenter des résultats de nature à braver les critiques.
Au nombre des conquêtes réalisées dans le sujet qui nous occupe, il faut d’abord noter les constatations qui ont fait reconnaître dans Ramsès II le pharaon qui accueillit Moïse, et dans Ménéptah 1er, son successeur, celui sous le règne duquel s’accomplirent les événements de l’Exode.
On sait que ces recherches sont l’œuvre du très regretté doyen de lecole égyptologique en France, AL le vicomte E. de Rougé, à qui l’on doit aussi d’avoir reconnu les noms hébreux d’un grand nombre de localités énumérées dans les tableaux des conquêtes de Thothmès III.
A côté de cés importantes constatations, il me sera permis de rappeler que j'ai retrouvé dans les papyrus de Leyde le nom sous lequel les Égyptiens désignèrent les Hébreux, et
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la mention des travaux pénibles auxquels ils les avaient assujettis. A l’époque à laquelle se réfère le papyrus, époque de l’Exode dut suivre de près, les Hébreux traînaient les gros blocs de pierre employés à la construction de la ville de Ramsès, résidence préférée de Ramsès II et de son successeur, que les hiéroglyphes appellent Demeure de Ramsès- Meriamon, la grande personnification de Phrâ-Harmakhis.
Ces renseignements concordent parfaitement avec ceux que donne la Bible, et le rapprochement devient encore plus sensible lorsque l’on observe que les papyrus de Leyde constatent le soin avec lequel les Égyptiens pourvoyaient à la nourriture de leurs ouvriers hébreux. Ceux-ci conservèrent un agréable souvenir de l’abondance dont ils avaient joui sous la domination de leurs oppresseurs, et ce souvenir fut assez puissant pour motiver leurs regrets et causer leurs murmures pendant leurs pérégrinations au Sinaï.
Aucun document original ne nous a encore parlé de l’évasion des Hébreux; c’était un échec, dont les monuments publics n’ont pas dû conserver la mention inscrite au milieu des scènes de triomphe qui décorent leurs salles et leurs façades. Seuls, les papyrus de lettres privées peuvent nous livrer quelques allusions plus ou moins distinctes en référence à cet événement. Je n’en ai point encore rencontré, mais l’étude est loin d’être complète.
Il est présumable que le succès de l’entreprise de Moïse a été favorisé par un état de troubles, pendant lequel l’Égypte fut contrainte d’éparpiller ses forces. C’est ce qui arriva sous le règne de Ménéptah Ier : les nations de l’Occident, alliées à celles de la Méditerranée, envahirent alors le Delta, et Ménéptah eut à dégarnir ses stations militaires de Syrie. Dans mes études sur l’antiquité historique, j’ai signalé les faits de cette époque qui me paraissent coïncider avec la fuite des Hébreux et justifier ainsi les vues de M. E. de Rongé.
Mais, je le répète, l’étude est encore fort loindetre com-
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plète; il faut savoir se réserver. Si l’on s’en rapporte à la récente publication de M. le docteur Eisenlohr, de Heidelberg, il faudrait renoncer à placer l'Exode sous Ménéptah Ier et la faire descendre jusqu’après le règne de Ménéptah- Séti II. Cette rectification des idées admises jusqu’aujourd’hui résulterait de textes historiques contenus dans le grand papyrus de Ramsès III, que le Musée Britannique vient d’acquérir de Mllc Harris.
Ce papyrus, le plus grand et le plus beau de tous les documents de cette classe, contient un inventaire des richesses dont Ramsès III gratifia les temples de l’Egypte. Une de ses sections, et c’est la plus importante, contient un long discours dans lequel le pharaon fait l 'historique de son règne jusqu’à sa 32e année. C’est là que M. Eisenlohr a rencontré la mention des faits dans lesquels il retrouve des allusions à l’Exode. Voici le passage qui les contient, d’après la version du savant allemand :
« Le pays d’Egypte appartenait à des princes dans les nomes; l’un tuait l’autre par jalousie. D’autres temps vinrent ensuite dans des années de détresse; un chef syrien s’était fait prince parmi eux. Il amena tout le pays à l’obéissance sous sa propre direction; il réunit ses compagnons et pilla les richesses du pays. Ils avaient fait les dieux semblables aux hommes ; il n’y avait plus d’offrandes apportées dans l’intérieur des temples; les images des dieux furent renversées pour être gisantes sur la terre. Sa volonté était en harmonie avec son plan. Alors les dieux établirent leur fils Set-Nckht... »
Ce qui frappe M. Eisenlohr dans cette traduction, c’est la circonstance du chef syrien, des richesses du pays pillées, des dieux faits semblables aux hommes et des imayes des dieux renversées. Il rapproche de ces mentions le récit de Manéthon, reproduit par l’historien Josèphe,dans sa réponse à Apion, où il est parlé des cruautés exercées en Egypte par des Pasteurs venus de Jérusalem : villes brûlées, sacri-
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loges commis, destruction des images des dieux, immolation des animaux sacrés, etc.
Dans la phrase : ils avaient fait les dieux semblables aux hommes, que M. Eisenlohr rend mot à mot dans son commentaire : Es waren solche, welche die Gôttcr dcn Me nschen ühnlich machten, ce savant voit l’indication d'une révolution religieuse.
Mais s’il n’existait en réalité aucune mention de ce genre dans le texte égyptien, il me semble que tout le système de l’égyptologue allemand s’évanouirait. Depuis bien des années, je possède de nombreux extraits de ce texte, dont deux copies complètes me sont parvenues plus tard. Comme l’original sera prochainement livré à l’étude, il convient de réserver à M. S. Birch la priorité des études sur le précieux document dont il va enrichir la science avec une promptitude au-dessus de tout éloge. Il nous dira bientôt ce qu’il faut penser du chef syrien qui se rendit maître de l’Egypte désorganisée ; mais je puis donner la traduction des phrases qui suivent celle de cet usurpateur étranger, afin de justifier mes défiances en ce qui concerne les vues de M. Eisenlohr. J’y lis tout simplement :
« Tout le pays se mit à lui présenter l’hommage, chacun réuni à son compagnon, gaspillant leurs richesses ; et comme les dieux avaient fait comme les hommes', il n’était plus présenté d’offrandes dans les temples. Puis les dieux s’étant retournés pacifiquement, afin de remettre le pays régulièrement dans sa situation normale, ils établirent leur fils Set-Neldit... »
Je dois m’interdire toute discussion philologique jusqu’à la publication du texte original. Réduit aux termes de ma traduction, ce passage du discours de Ramsès III perd toute la signification que M. Eisenlohr a cru pouvoir lui attribuer; mais il parle d’une émigration des hommes et
1. Il est question, clans le texte antécédent, d’une émigration des habitants de l'Égypte.
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des dieux qui concorde bien avec les données de Manétlion. Cette circonstance devait, au surplus, se renouveler à toutes les époques de crises politiques et d’invasions étrangères.
En définitive, il n’est pas temps encore d’inventorier les renseignements contenus dans les écritures égyptiennes sur les notions bibliques; il reste trop de documents à étudier et trop de points incertains dans les études déjà faites.
On ne devra pas d’ailleurs s’en tenir exclusivement à ce qui concerne l’histoire: les lois, la vie civile, la vie privée, la morale, la mythologie, etc., offrent un champ bien plus vaste encore qu’il faudra fouiller avec méthode ; les analogies frappantes devront être signalées. Champollion a brillamment débuté dans cette voie en montrant que la suprême vertu exigée de l’Egyptien mort, lors du dernier jugement, était la charité; le rituel se sert à ce propos des mêmes termes de l’Évangile : donner du pain à qui a faim, de l’eau à qui a soif un asile à l’errant, etc., etc.
Le papyrus Prisse, manuscrit datant du commencement de la XIIe dynastie et contenant un recueil des maximes en usage au temps de la construction des grandes pyramides, prescrit l’obéissance filiale, et, de même que le Décalogue, promet une longue vie en récompense de l’accomplissement de ce devoir.
L’interdiction des jurements, spécialisée dans la Bible, absolue dans l’Evangile, faisait partie des préceptes de l’ancienne sagesse égyptienne. Un texte de l’époque des Ramessides dit expressément : « Il est dit dans les an- » ciennes écritures : Ne jette pas ta bouche en jurements. » La défense de jurer par Dieu, par le pharaon, par un père, etc., est également stipulée au rituel. L’Evangile dit plus simplement : Non jurare ornnino'.
1. J’ai réuni quelques observations sur ce sujet dans un article imprimé en Angleterre[; cf. t. IV, p. 291-301, de ces Œuvres diverses].
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A ces rapprochements, déjà signalés dans diverses publications, je puis aujourd’hui en ajouter un nouveau non moins frappant que les autres. Je l’ai rencontré dans le cours de mes recherches sur les documents judiciaires de l’ancienne Égypte. L’administration de la justice tenait une grande place chez un peuple qui paraît avoir eu de tout temps l'humeur tracassière dont parle Ammien-Marcellin : ils sont , dit cet historien, chicaneurs et demandeurs impitoyables ; c'est une honte chez eux d 'avoir j>ayé le tribut de bonne yrcice et sans y avoir été forcé ci coups de fouet' . On reconnaîtrait à ce portrait les modernes fellahs.
Si nous ne sommes pas encore autorisés à accuser les anciens Egyptiens du même entêtement, nous savons tout au moins qu’ils recouraient souvent aux juges et ne manquaient pas de se plaindre de la partialité des tribunaux. Ils avaient, pour se préserver de ce danger, des prières, ordinairement adressées au dieu Ammon-Râ, considéré comme type divin du magistral incorruptible.
Une de ces prières fait partie du papyrus Anastasi II1 2. Elle a jusqu’ici échappé à l’attention à cause des lacunes nombreuses qui en rendent le texte illisible dans les phrases essentielles.
Un hasard heureux m’a fait rencontrer un duplicata de ce texte dans le grand papyrus hiératique de la collection de Bologne. En combinant l’un et l’autre manuscrits, j'ai pu obtenir un texte complet et correct, où se lit 1 invocation suivante :
« Ammon-Râ, toi qui as régné au commencement, dieu » de la première fois, ô magistrat de l’infortuné ! lui, il » n’accepte pas les présents du coupable; il ne parle pas » de faire incliner le jugement ; il ne regarde pas aux pro- » messes pour décider.