‹ Bibliothèque égyptologique (volume 5)Chapitre 2 sur 237 · LETTRE A M. LE D1 LEPSIUS · texte numérisé non relu

LETTRE A M. LE D1 LEPSIUS

par les Denkmàler e st fautif, et que, pour l’avoir suivi, j’ai été forcé de faire des hypothèses inutiles.

Toutefois, si le texte revu par M. Edwin Smith simplifie la phrase, il n’ajoute absolument rien à l’appui de l’idée qu’il peut y être question d’éclipse : on y lit aujourd’hui très sûrement : Le ciel n’absorba pas la lune (ou bien le ciel et la lune n’ absorbèrent pas)-, une grande calamité eut lieu dans ce pays. En suivant le texte tel que vous le rétablissez, page 30, on pourrait continuer de la sorte : comme au temps où les fils de la. révolte jetèrent le trouble (?) dans le Midi et dans le Nord. Mais cette traduction suppose le groupe

A ZWWV\

y " r et ne serait pas tout à fait d’accord avec la copie du texte par M. Smith. Quoi qu’il en soit de ce détail, l’inscription n’en conserve pas moins l’intention générale que je lui ai attribuée dans mon article des Mélanges ; il ne s’agit nullement d’éclipse, mais d’un fléau, d’une calamité qui frappa l’Egypte, et qui est mentionnée dans les mêmes termes que la conquête et les fureurs de Cambyse sur les légendes de la statuette naophore.

Les nesni aau, les grands féaux, sont assez souvent mentionnés par les textes; c’est avec infiniment de raison que M. Goodwin donne à ."T, la valeur de f~TT~t T en adoptant ici un qualificatif habituel du mot. Peut-être n’est-il pas nécessaire de supposer une erreur, car on trouve une forme ana-

grandes salles de

logue dans la phrase

la demeure

venir aux

d’Ammon (Brugsch, Recueil, t. I, pl. 22, 1. 9). Les ousxou aau sont également connus par d’autres textes. Y a-t-il lieu de faire ici l’application des vues de notre habile confrère M. le Page Renouf sur la double valeur phonétique de > ? Je ne me prononce pas encore, mais si nous avons derechef affaire à une erreur, on voit au moins que la rectification proposée par M. Goodwin trouverait des analogues.

Je ne disconviens pas que le ciel dévorant la lune donne-

sur l’inscription de TAKELLOTHIS II

rait plausiblement l’idée d’une éclipse de lune, et dans ce cas, construite avec la négation, la phrase signifie forcément qu’il n’y eut pas éclipse de lune. Sans doute on arriverait à un tout autre résultat en rejetant cette négation embarrassante, exprimée par un signe indubitable et qu’ont vu tous les copistes, et en y substituant l’impulsif — **— . Mais le moyen de supposer une erreur aussi grossière dans un texte historique officiel exposé à la vue de tous sur le monument le plus considérable de Thèbes ! M. Goodwin ne pouvait s’arrêter à cette idée et ne s’y est pas arrêté en effet; et il n’admet pas la mention d’une éclipse, même dans le cas où

le groupe i-y~i £ J\ serait pris dans le sens à’ obscurité;

il traduirait alors : sans aucune éclipse de lune une grande obscurité tomba sur la terre d’Égypte. Mais, comme cette traduction n’est pas tenable, M. Goodwin y renonce et adopte l’idée sécheresse, chaleur, sur laquelle je n’ai pas à m’expliquer, puisqu’elle exclut celle d’éclipse et concourt au but que je me propose.

Dans un travail philologique spécial, je montrerai que, dans toutes les phrases où l’on a voulu introduire l’idée obscurité, éclipse, pour représenter le groupe oo 'jV^j t n , l’acception fléaux, calamité, fureurs, catastrophe, etc., explique convenablement le contexte. Ce mot doit être analysé, comme tous ceux de la langue égyptienne, en procédant du certain à l’incertain, et nullement en adoptant la marche contraire. Je montrerai aussi qu’il n’a aucun rapport d’origine avec cno ^ .

Pour le moment, il me suffit de constater mon accord avec M. Goodwin sur les deux points essentiels du débat : 1° la phrase : le ciel n’ absorbant pas la lune, n’indique pas une éclipse; tout au plus indiquerait-elle qu’il ni y a pas eu d’éclipse; 2° la phrase dans laquelle intervient le groupe

□a £ n se rapporte à une grande calamité, mais même

en supposant (ce que je regarde comme inadmissible) qu’il

LETTRE A M. LE Dr LEPSIUS

s’agisse d’une grande obscurité , le texte prouverait encore qu’il ne s’agit pas d’une éclipse.

Ces points constatés, il importe peu qu’il s’agisse d’un pharaon ou d'un autre; il n’y a pas d’éclipse, la date de l’événement dans la série royale de la XXIIe dynastie est controversée. Si, dans ces conditions, un astronome consent à s’occuper du problème, son travail sera sans utilité pratique, et la confiance des savants lui manquera certainement.

Un phénomène d’occurrence aussi peu rare qu’une éclipse de lune, et la courte durée du phénomène pendant la période d’occultation complète, ne permettent guère de faire intervenir dans l’appréciation de notre monument les idées de terreur et d’angoisse qu’ont parfois excitées les éclipses de soleil chez certains peuples de l’antiquité. Les Égyptiens, qui avaient étudié le cours des astres à une époque dont il nous est impossible de sonder l’extrême antiquité, ne concevaient certainement aucune épouvante pendant les éclipses de lune qui se sont produites aux temps relativement modernes de la XXIIe dynastie. Mais ce côté de la question peut être laissé en réserve pour le moment. Pour les calculs astronomiques, il faut non des hypothèses, non des vraisemblances, et surtout encore moins des invraisemblances, mais seulement et rigoureusement des notions nettes, des données précises. Or, rien de semblable ne se rencontre dans le cas controversé.

Du temps de Pline, on croyait que le soleil s’alimentait avec l’eau salée, et la lune avec l’eau douce; les phénomènes de la pluie et de la sécheresse étaient rapportés à l’influence du ciel et de la lune; les expressions cœli mobilis humor, siccci luna, luna sitiente, auraient sans doute embarrassé les Égyptiens, comme nous embarrasse la singulière phrase que je préférerais traduire : Le ciel ni la lune ne s’absorbèrent, ne s’imbibèrent. Cette traduction est tout aussi régulière que celle dont vous constatez avec raison la régularité : Le

sur l'inscription de TAKELLOTHIS II

ciel n’absorba pas la lune. Il est à noter que le groupe ^ se dit fréquemment des liquides.

Dans cette nouvelle hypothèse, la formule étudiée se référerait au phénomène de l’évaporation qui produit la pluie, et l’on comprendrait que pendant la durée d’une sécheresse le fléau d’une insurrection éclata sur l’Égypte, à la date du 24 ou du 25 du mois de Mésori de l’an XV, sous un règne qu’il reste à déterminer.

Mais il se peut aussi que ni les unes ni les autres explications proposées ne rencontrent juste ; l’analogie peut nous conduire à l’erreur ; la langue égyptienne aime les images ; mais il est des métaphores exprimées par certains mots de cette langue, qui expriment des idées bien différentes de celles que représentent les mêmes mots dans d’autres langues. En ce qui touche l’explication que je suggère et que je crois la plus naturelle, je me garderais bien de la recommander comme définitive et pouvant servir de base à un calcul chronologique, si elle était de nature à se prêter à une combinaison de ce genre. A plus forte raison m’est-il impossible de ne pas mettre les savants en défiance lorsqu’on veut trouver une éclipse dans une phrase qui dirait plutôt qu’il n’y a pas eu d’éclipse.

Tel est le point nettement défini de la difficulté; tel est l’esprit dans lequel je me suis élevé contre les calculs de M. Gumpach et de M. le Dr Hincks. L’attrait des solutions chronologiques est très vif; M. Hincks ne sut pas y résister; dans notre correspondance privée, qui s’est continuée jusqu’à sa mort sur le ton le plus amical, ce savant n’a jamais voulu abandonner l’idée d’une éclipse, bien qu’il n’eût pas d’autres motifs que ce fragment de traduction ... le ciel , la lune luttante. En considérant ce qu’est devenue aujourd’hui cette version fragmentaire, M. Hincks serait probablement ébranlé dans ses vues premières. Dans tous les cas, il a toujours compris que je pouvais avoir une opinion diamétralement opposée à la sienne, sans que cela portât

Page 1