LE CONTE DU PRINCE PRÉDESTINÉ
Ce curieux roman, qui malheureusement n’est pas entier, raconte comment certain roi égyptien, à la suite de ferventes prières, obtint un fils dont les sept Ilathors (les Parques) pronostiquèrent qu’il mourrait de l’une de ces trois morts: par un crocodile, par un serpent, ou par un chien.
Pour préserver son fils, le roi le renferme dans une chambre luxueusement meublée, et l'entoure de nombreux serviteurs, auxquels il est interdit de lui parler de l’existence de ces trois espèces d’animaux.
DEUX NOUVEAUX CONTES ÉGYPTIENS 401
Un jour, le prince séquestré aperçoit un Égyptien allant à la chasse accompagné de son chien. Aussitôt il désire posséder un animal semblable. L’expression de ce désir est cause que sa destinée lui est révélée. Mais, à force d’obsessions, il obtient de son père la liberté d’agir à sa guise, en lui disant qu’il est inutile de chercher à échapper à son destin.
Ensuite il décide le roi à le laisser partir et courir le monde, puis, profitant de la permission, il entreprend seul le voyage de Naharan (la Mésopotamie), en se faisant passer pour le fils d’un cavalier égyptien fuyant la cruauté d’une belle-mère.
Arrivé à la cour du roi du pays, il fréquente les courtisans. Ceux-ci lui apprennent les singulières circonstances dans lesquelles se trouve la fille du roi, qui est enfermée dans une tour, et ne peut être délivrée que par l’amant qui réussira à escalader la fenêtre de sa prison. Tous les princes de Naharan ont tenté l’entreprise et tous ont échoué; mais le jeune Égyptien, dont la bonne tournure gagne le cœur de la princesse, réussit à opérer sa délivrance.
Le roi de Naharan refuse cependant de la donner en mariage à un fugitif inconnu. Mais la princesse menace de recourir au suicide, et le roi consent à l’union des deux amants.
Bientôt après, le prince part avec son épouse pour visiter l’Égypte. A l’entrée d'un temple où il allait faire son adoration, il est attaqué par un crocodile sacré, qu’il repousse, et par un géant, dont il est victorieux. Fatigué par ces luttes, il rentre à sa demeure pour prendre quelque repos, tandis que son épouse reste près de lui. A cet instant, un serpent sort d’un trou et cherche aie piquer pendant son sommeil; mais la princesse fait boire au reptile une drogue enivrante et, lorsque l’animal dangereux est ivre, elle le noie dans son bain.
En s’éveillant, le prince, de concert avec sa femme, offre aux dieux des actions de grâces pour avoir été délivré de deux des morts qui lui avaient été prédites.
Il sort ensuite pour se promener, et, de nouveau, fait la rencontre d’un géant et d’un crocodile, qui l’avertissent de son inévitable destin. Il n’y fait nulle attention.
Deux mois après, le prince sort emmenant son chien avec lui
Bibl. égypt., t. xii.
DEUX NOUVEAUX CONTES ÉGYPTIENS
Ici s’arrête le papyrus. Nous ne connaîtrons jamais la fin de l’histoire, à moins qu’un heureux hasard ne fasse retrouver le reste du manuscrit.
Le conte est comparable, ainsi que M. Goodwin en a fait l’observation, à certaines légendes du moyen âge. On n’y trouve pas, comme dans le Conte des Deux Frères et dans le Roman de Setnau, des traits rappelant forcément la doctrine égyptienne. Mais, aussi bien que ces deux compositions, il est d’un style simple, le récit y est bien suivi; aussi l’on y recueillera une ample moisson de renseignements loxicographiques et grammaticaux, tels que les textes mythologiques n’en peuvent jamais fournir. La prompte publication du texte hiératique sera conséquemment un grand service rendu à la science.
Le fragment que i ai reconnu sur l’un des papyrus hiératique de Turin n’offre pas les mêmes avantages ; non pa que le style soit beaucoup moins simple, mais, dans son état de mutilation, le texte y est trop souvent interrompu pour qu’on puisse y puiser avec une certitude suffisante des observations grammaticales. On y trouve cependant quelques expressions remarquables, dignes d’être enregistrées dans tous les index.
Tel qu’il a été reproduit par M. Pleyte, ce texte couvre les planches 70, 80, 81 et 82 de la publication entreprise par cet égyptologue zélé. Mais, ainsi qu’il nous l’explique lui-même, ces planches ont été recomposées par lui au moyen du groupement de vingt-deux fragments qui étaient collés pêle-mêle sur les cartons du Musée1. Dans ce travail épineux, le savant néerlandais a montré une grande perspicacité; toutefois l’étude approfondie que j’ai faite du texte me porte à classer les planches dans un ordre différent. La planche 82 est la première et précède la planche 79, que suivent régulièrement les nos 80 et 81. De plus, les pre-
1. Pleyte et Rossi, Les Papyrus hiératiques de Turin, Texte, p. 118.
DEUX NOUVEAUX CONTES ÉGYPTIENS
miers fragments verticaux placés à droite des pages 80 et 81 me paraissent appartenir à d’autres parties du texte. Quatre autres petits fragments détachés, que m’a communiqués M. Rossi, sont tout à fait inutilisables.
La portion du texte qui comprend le papyrus ainsi ordonné forme un épisode auquel je donnerai le titre d’ Épisode du Jardin des fleurs.
Le héros de l’aventure est un grand personnage qui porte entre autres titres, celui de haouti, ou général
d’armée. J’ai constaté ailleurs l’importance des fonctions du haouti des princes en ont été investis à l’époque des Ramessides, et notre papyrus, qui est d’une très belle écriture, date précisément de cette époque. Notre héros appartenait probablement à la famille royale; car, d’après une mention du texte, il était en relation de parenté avec la régente hon-t.
Ce prince raconte les aventures qui lui sont arrivées dans un jardin magnifique, où il avait été entraîné par une de ces messagères d’amour dont les imitatrices infestent encore aujourd’hui les grandes villes modernes. La description de ce lieu de délices rappelle celle des Bateaux des fleurs, lieux consacrés en Chine aux ébats des riches débauchés. De même qu’au Céleste Empire, les courtisanes égyptiennes se donnaient entre elles le nom de soeurs.
L’existence de ce genre de provocation dès les temps pharaoniques pouvait être supposée. Elle est démontrée aujourd’hui, soit par notre petit roman, soit par les recommandations ()ue fait à ce propos le Livre des Maximes du scribe Ani, dont j’ai entrepris la traduction littérale analytique1 2. Les mêmes abus étaient connus chez les Hébreux,