‹ Bibliothèque égyptologiqueChapitre 12 sur 159 · D'APRÈS LES MONUMENTS DU MUSÉE DU LOUVRE · texte numérisé non relu

D'APRÈS LES MONUMENTS DU MUSÉE DU LOUVRE

Messieurs,

Pour la plupart des personnes qui visitent le Louvre, la salle égyptienne n’est guère qu’un lieu de passage, un endroit qu’on traverse, sans presque s’arrêter, avant d’aller aux galeries de peinture. Vous vous en rappelez l’aspect général : au milieu, deux grands sphinx de granit rose affrontés, — de chaque côté, des statues colossales, des sarcophages en pierre massive, des cercueils à forme humaine, — le long des murs et dans l’embrasure des fenêtres, des plaques de calcaire, tantôt carrées, tantôt oblongues et cintrées par en haut, que nous appelons des stèles. L’ensemble, sévère et froid, laisse d’ordinaire aux visiteurs une impression de tristesse et d’ennui. Plus d’un a dû se dire à lui-même ce qu’un jour j’entendais dire tout haut par un ouvrier égaré dans le musée, « qu’en ce temps-là on travaillait bien la pierre, mais que ce qu’on fait aujourd’hui est plus flatteur pour l’œil ».

1. Conférence faite à la Sorbonne pour l’Association scientifique de France, le 8 février 1879, publiée dans la Reçue Scientifique clc la France et de l’Étranqer, 2e série, 8e année, n“ 35, 1er mars 1879, p. 816 820, et dans le Bulletin de V Association Scientifique de France, n° 594, 23 mars 1879, t. xxm, p. 373-384, où la date de la Conférence a été reportée par erreur au 20 mars.

36 HISTOIRE DES AMES DANS l’ÉGYPTE ANCIENNE

Quelque disparates qu’ils semblent être au premier abord, les objets que renferment les galeries égyptiennes ont presque tous une commune origine : ils viennent, en majeure partie, des tombeaux ou du sanctuaire d’Aby dos, consacré au dieu des tombeaux, Osiris, maître de l’enfer. Depuis longtemps déjà nous savons, par le témoignage des anciens, que, pour un bon Égyptien, la tombe était une maison éternelle, au prix de laquelle les maisons de cette terre étaient des hôtelleries. Les gens du peuple, qu’on jetait à la fosse commune, essayaient de s’approprier à jamais les quelques pieds de sable qu’on leur accordait, en y faisant déposer avec eux de grossières amulettes ou des objets leur ayant appartenu. Les ouvriers aisés, les bourgeois de petite ville, avaient des hypogées banaux, où chaque momie, après avoir payé sa place, allait s’enfermer, et, dûment étiquetée pour prévenir les méprises, attendait sans ennui la fin des temps. Les riches se creusaient dans le roc ou se construisaient à la surface du sol des chambres funéraires qu’ils ornaient et meublaient de leur mieux. Ils y entassaient, à côté du cercueil, des statues, des stèles, des meubles, des armes, des ustensiles de ménage, des étoffes, des provisions de bouche, des jouets d’enfant. Rien de tout cela n’était mis au hasard, et l’Égyptien 'avait ses raisons pour désirer la possession, après sa mort, de tant de choses coûteuses. La statue n’était pas indépendante de la stèle, ni la stèle du sarcophage ; statue, stèle et sarcophage étaient nécessaires à l’idée qu’on se faisait de l’autre vie. Sans eux, le mort aurait manqué de ce qu’il lui fallait pour durer et reposer en paix.

Les statues diffèrent sensiblement, par l’aspect, des statues de rois et de divinités. Dieux ou rois, placés à la porte des temples ou sous la voûte de salles gigantesques, ont d’ordinaire des formes pleines et massives : ils sont assis sur de larges cubes ou se tiennent appliqués à des montants énormes de basalte ou de granit. Les simples particuliers préféraient le calcaire ou le bois, et recherchaient rarement des propor-

tions colossales. Les statues les plus anciennes que possède le Louvre peuvent remonter à l’époque de la IIIe dynastie, quelques siècles avant la construction des grandes pyramides, plus de quatre mille ans avant notre ère’. Elles représentent un certain Sapi et sa femme, et sont vêtues à la dernière mode du temps, l’homme d’un pagne court bridant sur la hanche, la femme d’une longue robe collante qui l’enveloppe du cou à la cheville. Ils portent perruque, et l’un deux a poussé la coquetterie jusqu’à se mettre du fard vert sous les yeux. L’œuvre est, du reste, de style fort médiocre, lourde, trapue, mal dégrossie. Il ne faudrait pas en conclure que, même alors, l’art égyptien fût dans l’enfance, et que nous avons sous lesyeux un morceau de sculpture primitive. Sapi ne possédait ni grande fortune, ni grade élevé dans la hiérarchie : il eût été riche et puissant qu’il aurait pu s’adresser à un artiste médiocre ou se contenter d’un portrait de pacotille. Les trois hommes en bois de la VIe dynastie, que notre musée s’est décidé à acquérir, donnent meilleure idée de ce qu’un sculpteur habile était déjà capable de produire1 2. Ce ne sont pas encore des chefs-d’œuvre d’élégance et de grâce, mais la lourdeur qui dépare le portrait de Sapi a disparu. La taille est svelte, la démarche légère, le mouvement juste., l’expression irréprochable. Notez que, dans leur état actuel, ces monuments ne sont plus complets. Ils étaient recouverts dans l’antiquité d’une couche mince de stuc sur laquelle l’artiste avait fouillé au ciseau les dernières finesses. Les Arabes, ou les marchands d’antiquités, plus barbares que les Arabes, ont jugé à propos de les nettoyer, et le nettoyage a enlevé,

1. Cette appréciation qui était celle d’E. de Rougé ( Notice sommaire des monuments égyptiens, p. 50), ne me parait pas être exacte. J’ai trouvé plus d’une fois dans des Mastabas de la Ve dynastie des groupes de même style et décorés de la bande verte : les statues de Sapi ne sont probablement que l’œuvre d’un sculpteur médiocre de cette époque. (Maspero, Archéologie égyptienne, p. 200.)

2. Révillout, Catalogue de la sculpture égyptienne, nos 822-825, p. 63-64.

avec la poussière accumulée des siècles, le stuc dont le bois était enduit. Ils sont, à la statue d’autrefois, ce qu’un cadavre écorché est à l’homme encore habillé de sa peau.

Et pourtant, ils vivent; malgré les mutilations subies, malgré les raideurs voulues de la pose, on sent qu’on a sous les yeux des personnages réels qui ont été autrefois ce que nous les voyons aujourd’hui. Ce scribe accroupi, qui fixe si étrangement ses yeux d’émail sur les promeneurs, nous le reconnaîtrions sans peine, si, par un prodige inattendu, le corps qui lui a servi de modèle ressuscitait parmi nous. Cette tète peinte en rouge, qu’on a placée sur la cheminée de la salle civile, n’est pas une tête idéale, c’est le portrait réaliste d’un Égyptien réel'. Prenez toutes les statuettes exposées sur le palier de l’escalier, où elles forment comme une cour de pierre à un Ramsès II d’albâtre, étudiez-les une à une : vous n’en trouverez aucune que vous soyez tenté de confondre avec la voisine. Assises ou debout, lancées en avant ou immobiles, ce sont des bourgeois ou des dames de Memphis, auxquels l’artiste a su donner des traits caractéristiques et la démarche individuelle. Ils ne sont pas très différents des gens qui habitent aujourd’hui les environs du Caire, et plus d’un fellah vivant à notre époque promène de Gizéh à Bédréshéin la face et le corps d'un ancêtre inconnu, mort il y a bientôt six mille ans en bâtissant les Pyramides. Le maire actuel de Saqqarali reproduit trait pour trait la belle statue en bois de Râmké que possède le musée de Boulaq. La ressemblance est tellement frappante que les indigènes eux-mêmes l’ont aperçue et l’ont interprétée à leur manière : Râmké n’est plus pour eux Râmké, c’est le sheikhel-beled, le maire de Saqqarali.

1. E. de Rougé, Notice sommaire des monuments égyptiens, p. 66. Quelques conservateurs du Louvre l’avaient prise pour une tête de statue péruvienne ; A. de Longpérier la restitua définitivement à l’Égypte. Je l’ai publiée, en héliogravure, avec un texte explicatif, dans le premier volume des Monuments de l’art antique, d'O. Rayet.

La statue nous donne toujours le portrait du mort, d’ordinaire son nom, ses titres, sa filiation, rarement une prière en son honneur ou des fragments de sa biographie : c’était sur une stèle qu’on inscrivait le plus souvent les particularités de vie publique ou privéequ’il jugeait convenable de transmettre à la postérité. Je ne connais pas beaucoup d’exemples de biographie complète tracée sur une stèle : il y en a pourtant. « L’an III, sous le roi Amenemhâït IL le noble héréditaire de la maison royale \ scribe royal, Simontou, dit : Je naquis au temps du roi Amenemhâït Ier, le défunt, et j’étais enfant porte-couronne 1 2 auprès de Sa Majesté, quand le roi Ousirtasen Ier monta en paix sur le trône 3. Sa Majesté me fit scribe suppléant au harem, et Sa Majesté me fit en cela une grande faveur. Sa Majesté me fit scribe comptable, et Sa Majesté me fit en cela une grande faveur. Sa Majesté me fit scribe enregistreur des blés du Nord s dans le midi et le nord de l’Égypte, et Sa Majesté me fit en cela une grande faveur. Sa Majesté me fit scribe en chef du harem 5, et Sa Majesté me fit en cela une grande faveur. Sa Majesté me fit scribe royal et chef des constructions de l’Égypte entière, et Sa Majesté m’eut en grande faveur à cause de l’amour qu’elle avait pour moi ; et je prospérai (?) car jamais je ne répétai parole blâmable. Le féal scribe royal, Simontou6.» Engéné-

1. Je passe quelques titres dont la traduction française serait peu intelligible.

Page 1