I.E LIVRE DES MORTS
qu’elle emportait parfois dans son cercueil1. La couronne était l’amulette, le signe matériel qui assurait à l’âme la possession de cette voix juste, qui lui permettait de réciter victorieusement les formules du livre sacré 2 : ce n’était pas trop de trois chapitres pour lui communiquer une vertu aussi précieuse 3. Ainsi armé, il procédait à la reconstitution de son être, qui avait été mutilé par les cérémonies de l’embaumement. C’était d’abord la bouche qu’il cherchait à reconquérir, et rien n’était plus naturel, puisqu’il venait de recouvrer le don de voix juste. Deux incantations magiques pouvaient lui « donner sa bouche 4 5 », une autre « lui ouvrait la bouche » :i, par une quatrième « on lui apportait les charmes 6 » qui devaient lui servir, de concert avec la voix juste, à se maintenir entier. Il sait déjà parler et manger, mais il est encore, pour ainsi dire, impersonnel. Les êtres animés et inanimés ne se distinguent les uns les autres que du jour où ils ont un nom particulier; c’est le nom qui fait la personne, et chaque objet, un vase, une canne, un temple,
1. Le rôle de ces couronnes, et les débris qui en sont conservés dans les musées, ont été étudiés récemment par M. Pleyte, La Couronne cle la justification, dans les Actes du sixième Congrès international des Orientalistes, tenu en 1883, à Lcijdc, vie partie, p. 1-30 et pl. i-xxv.
2. Peut-être faut-il y voir un complément du costume nécessaire à comparaître devant les dieux : « Les dieux, disait Sapho, se détournent de ceux qui viennent à eux sans couronne (Athénée, xv, p. 664, e). » Toutefois, les Égyptiens, pas plus que les Grecs de l’époque homérique, ne se couronnaient pour le sacrifice.
3. Ch. xvm et xx, dans Naville, t. i, pl. xxxi-xxxii, et Einleitung, p. 125-126. Le ch. xxi de la recension saïte (Lepsius, pl. xiv) n’apparaît dans aucun des exemplaires de la recension thébaine connu jusqu’à présent.
4. Le ch. xxi de la recension saïte (Lepsius, pl. xiv) ne s’est pas encore retrouvé dans les manuscrits thébains. Le ch. xxu est dans Naville, t. i, pl. xxxm, et Einleitung , p. 126-127.
5. Ch. xxiii, dans Naville, t. i, pl. xxxiv, et Einleitung , p. 127.
6. Ch. xxiv, dans Naville, t. i, pl. xxxv, et Einleitung, p. 127. La vignette manque jusqu’à présent dans les manuscrits d’époque thébaine, mais se trouve dans les manuscrits saïtes (Lepsius, pl. xiv).
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une porte, a son nom en Égypte, comme un homme ou un animal. Le mort a perdu à sa dernière heure le souvenir de tout ce qui l’attachait à notre monde,, non seulement la sensation de la vie, mais la mémoire de son nom. Il ne devient lui-même quele jour où cenom lui' est rendu, et le chapitre xxv est destiné à lui en restituer la mémoire dans le Khri-noutri. Les statuettes des répondants avaient leur rôle indiqué dans cette cérémonie. Comme elles portaient le nom de la personne à laquelle elles étaient attribuées, le domestique , tout en récitantlaformule, présentait l’une d’elles au mort; le mort se reconnaissait lui-même, etlisant son nom sur son image, se le rappelait désormais \ Une fois qu’il avait recouvré sa personnalité avec son nom, on s’inquiétait de lui restituer son cœur, « son cœur qu’il avait de sa mère, son cœur de quand il était sur terre », et cette importante opération comportait plusieurs degrés. D’abord, on « lui donnait son cœur5, » puis comme le cœur une fois rendu aurait pu être dérobé par quelque ennemi, on s’ingéniait à « empêcher que son cœur ne lui fût pris dans le Khri-noutri , » ce qui avait inspiré aux prêtres trois brèves incantations, de valeur égale 1 2 3. On est tenté de croire que ces quatre formules suffisaient à rassurer les âmes timorées; mais c’est peu connaître l’Égyptien que
1. Ch. xxv dansNaville, t. i, pl. xxxvi, et Einleitung, p. 127-128. La vignette qui représente la cérémonie destinée à rappeler au mort le nom qu’il portait ne se trouve qu’au papyrus Ax (Brocklehurst II).
2. Ch. xxvi dans Naville, t. i, pl. xxxvii. Les vignettes de Pc Louvre, III, 89) et de Pd (Papyrus de Soutimès à la Bibliothèque Nationale) sont curieuses, parce qu’elles nous montrent jusqu’à quel point les Égyptiens prenaient ces opérations au sens littéral. Dans Pc, le mort, accroupi sur une natte, reçoit son cœur des mains du prêtre, accroupi devant lui sur une autre natte. Dans Pd, il est debout devant Anubis, qui parait lui porter son cœur à la bouche, peut-être pour qu’il l’avale, comme Bitiou le sien dans le Conte des deux frères.
3. Ch. xxvii, xxviii, xxix A, dans Naville, t. i, pl. xxxvm, xxxix, xl, et Einleitung, p. 128-130. Le ch. xxix de la recension saïte (Lepsius, pl. xv) ne s’est pas encore retrouvé dans la version ihébaine.
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d’imaginer qu’il quittera un sujet aussi important à ses yeux sans l’avoir envisagé sous toutes ses faces. Si confiant que l’on fût dans la parole, on ne méprisait pas d’en augmenter l’efficacité par l’emploi judicieux des talismans. La parole était fugitive : le talisman durait, et sa vertu s’exerçait tant qu’il demeurait intact. Le talisman employé pour protéger le cœur était un cœur de pierre précieuse, qu’on suspendait au cou du mort en récitant une formule. D’ordinaire un seul de ces cœurs suffisait, un beau cœur en cornaline ou en jaspe rouge1 2; mais parfois on en voulait trois autres, en feldspath ou en jaspe vert, en lapis-lazuli, en cristal ou en pierre blanche transparente 5 . Puis, on pouvait considérer le cœur de deux manières. Pour les uns, c’était un organe inconscient, sans volonté propre; pour les autres, c’était un vivant dans le vivant, un être indépendant, pourvu d’instinct et d’intelligence3 4. Dans les chapitres xxvi-xxix B, la première idée prévaut : on donne ou on prend le cœur sans qu’il puisse s’aider lui-même. Dans les chapitres xxx-xxx B, le cœur paraît avoir une volonté propre : il cherche son âme et son corps pour se réunir à eux, et les formules « empêchent qu’il ne soit écarté d’eux dans le Khri-noutri *. » L’amulette à recommander en pareil cas n’était plus le cœur: c’était le scarabée en pierre dure ou en faïence, portant le texte plus ou moins abrégé du chapitre xxx ou simplement un nom propre, qu’on trouve collé sur la poitrine du défunt, vers la naissance du cou, sous le maillot de bandelettes. On obtenait, grâce à