I.F. LIVRE DF.S MORTS
mythe solaire. S’ils ont parfois le même titre et le même objet que plusieurs des morceaux de la première partie., la conception de laquelle ils dérivent diffère sensiblement de celles qui ont inspiré les chapitres antérieurs. A les négliger, le Livre des Morts n'aurait pas été complet, et l’âme aurait couru le risque de rencontrer des dangers, contre lesquels ses instructeurs ne l’avaient pas prémunie suffisamment. Sans doute l’inconvénient était grave d’allonger outre mesure les rouleaux de papyrus, mais il s’agissait de la vie ou de la destruction d’une âme, et l’enjeu était si considérable qu’on ne devait rien négliger afin de mettre le plus de chances de son côté. Mieux valait pour le mort être trop instruit cpie manquer de ressources au moment critique de sa destinée.
Je ne sais si les personnes qui ont lu ces pages admettront comme moi qu’il y a dans le Livre des Morts un ordre plus rigoureux que celui qu’on y a reconnu jusqu’à présent. Malgré les six années que j’ai employées à l’étudier, bien des points me paraissent encore douteux, et certains chapitres sont toujours placés en certains endroits sans que j’aie réussi à en soupçonner la raison. Je ne doute pas cependant que cette raison existe, qu’elle était valable pour les Égyptiens, et que nous la devinerons, le jour où nous aurons dépouillé nos idées modernes sur les religions anciennes plus complètement que nous n’avons fait jusqu’à présent. Le cadre est fixe, et se rencontre toujours le même dans les manuscrits suffisamment étendus pour qu’on doive y voir autre chose que des recueils d’extraits plus ou moins longs. Les chapitres principaux se suivent dans un ordre presque constant, et, si la série est intervertie, c’est le plus souvent à propos de textes fort courts ou d’importance secondaire. Ces changements ont d’ailleurs des motifs, qu’on saisit d’ordinaire assez vite quand on étudie les parties qui en sont l’objet. Elles portent sur des formules qui peuvent s’appliquer indifféremment aux différentes doctrines et aux différents mythes entre lesquels le livre se partage. Elles se produisent sur-
LE LIVRE DES MORTS
tout quand l’objet de la formule transposée se rapprochait, au moins en apparence, de l’objet des formules au milieu desquelles on la transposait. J’ai déjà signalé plus haut un cas de ce genre ; les chapitres c, ci, en ont été attirés à la place qu’ils s’occupent par la confusion établie entre le bac du mythe osirien et la barque solaire. Je pourrais multiplier les exemples si je ne craignais de prolonger outre mesure un mémoire déjà bien long. Le mélange des doctrines dans les esprits justifie le mélange des chapitres dans les livres. Sans doute, le dévot, qui tenait pour la doctrine osirienne dans toute sa pureté, n’avait besoin que du chapitre xcix. Son âme, arrivée au bord du lac de l'Autel, réclamait un bac pour le traverser et aborder aux jardins d’Ialou : le chapitre xcix lui fournissait le bac nécessaire. Mais celui qui mêlait la doctrine solaire aux doctrines osiriennes croyait que le passage ne pouvait s’accomplir heureusement que dans la barque de Râ, et aurait été désappointé, s'il n’avait eu à sa disposition que la formule du bac. Les chapitres c, ci et en étaient là pour lui donner satisfaction : ils mettaient la barque de Rà à sa disposition, et le menaient aux jardins d’Ialou par d’autres moyens, mais aussi sûrement que le chapitre xcix menait ceux qui avaient confiance en son efficacité. Le Livre des Morts, ne s’adressant pas à un seul, mais à tous, avait ce caractère impersonnel qu’on exige d’un Guide du Voyageur : si l’agencement des parties ne nous en paraît pas toujours clair, c’est que nous ne savons plus bien des choses que chaque Égyptien apprenait dès l’enfance, comme article de foi.
J’ai parlé jusqu’à présent comme si le Livre des Morts nous était réellement parvenu en plusieurs rédactions différentes, dont deux au moins, la rédaction tliébaine et la rédaction saïte, nous sont assez complètement connues. C’est, en effet, l’hypothèse que M. Naville expose dans son introduction, après tant d’autres, et qu’il accepte pour démontrée : « La codification du Livre des Morts s’opéra probablement sous les Saites. C’est alors qu’on ajouta les quatre derniers chapitres
I,E LIVRE DES MORTS
qui renferment plusieurs mots bizarres et d’origine étrangère. C’est, alors qu’on établit l’ordre de succession et le texte des chapitres : les Papyrus diffèrent encore beaucoup par la longueur, mais les chapitres s’y succèdent à peu d’exceptions près de la même manière qu’au Papyrus de Turin. Les variantes sont bien moins importantes, et consistent principalement en corrections d’erreurs ou en diversités d’orthographes \ » Les faits matériels, sur lesquels M. Naville s’appuie, ne sont-ils pas susceptibles d’être expliqués autrement qu’il ne le fait '? J’ai eu, il y a longtemps déjà, l’occasion de collationner les Papyrus saïtes du Louvre et d’en étudier la plus grande partie2; j’en ai tiré la conclusion qu’à côté des variantes accidentelles qu’on y remarque, il y a des variantes voulues qui s’attirent et se répondent mutuellement. L’uniformité n’est donc peut-être pas aussi grande dans ces Papyrus saïtes que l’a pensé M. Naville, et il y aurait lieu de rechercher s’il ne convient pas de les diviser en groupes de même nature que ceux qu’on a établis dans les Papyrus d’origine thébaine. Et de fait, si on les examine attentivement, on remarque bientôt chez beaucoup d’entre eux des ressemblances de détail qui indiquent une origine commune. Par exemple, le nom d’un dieu, celui de Tliot ou d’Atoumou, sera écrit avec une orthographe spéciale dans une quinzaine de papyrus. Un mot ou un ensemble de signes aura été omis, et l’espace qu’il aurait dû occuper laissé en blanc par le scribe, dans tous les manuscrits de la même série, ce qui nous oblige à supposer un original commun, où le motet les signes avaient été détruits, ou étaient devenus illisibles par accident ou par usure 3. Une version abrégée