III. — Recherches dans diverses localités du Saïd
L’exploration acharnée des grands sites ne m’a pas fait oublier les petites localités. Mariette ne les aimait pas: c’est, disait-il, perdre son temps que s’arrêter à Gaou el-Kébir, quand on a devant soi des champs de fouille aussi riches que ceux de Saqqarah, de Tlièbes et d’Abydos. La plupart des endroits qu’il négligeait de parti pris ne méritent pas ce dédain. J’ai l’habitude de leur consacrer, chaque année, quinze jours ou trois semaines, et jusqu’à présent je n’ai pas eu à regretter ma peine. Quelques-uns possédaient des inscriptions royales, des stèles, des tombeaux isolés; tous ont rendu des objets curieux pour l’étude des mœurs et de la vie privée. Si peu qu’on y découvre, notre connaissance de l liistoire y gagne et les salles du Musée se remplissent.
El-Amarna passait pour être épuisé : c’est pourtant un des villages où je me suis arrêté le plus souvent et où j'ai trouvé le plus de monuments inconnus. Dès le mois de dé-
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cembre 1881. une course rapide à travers la montagne m’avait permis de constater que beaucoup de tombes étaient restées inexplorées. Deux autres visites, en avril 1883 et en décembre 1884, ont produit les résultats les plus heureux. Les recherches ont été dirigées au sud-est, sur le versant de la colline où s’ouvre l’hypogée d’Ai, beau-fils et successeur de Khouniaton: près de quarante grottes nouvelles ont été déblayées, et les indices certains que j’ai relevés sur le terrain me font croire que cette partie de la nécropole est loin d’être épuisée. Lenombredes inscriptions recueillies ne répond pas malheusement à la quantité des tombeaux dégagés. Le cimetière d’el-Amarna appartenait à une corporation d’ouvriers, qui creusait les chambres, en décorait l’extérieur, mais attendait pour orner l’intérieur que le client se fût présenté et eût donné ses instructions. Le plan n’est pas très varié. Au dehors, une petite cour ménagée dans le flanc de la montagne et percée d’une porte très simple, dont le linteau porte une scène d’adoration au disque rayonnant du soleil, tandis que les montants parfois sont couverts d’un hymne au dieu, parfois n’ont que les titres et le nom du défunt. La chambre même est assez petite et sans décoration ; quelquefois cependant elle est soutenue de colonnes épaisses aux chapiteaux variés. Une de celles dans lesquelles nous pénétrâmes, appartenait à Mâliou, chef de la police à Khouitniaton, une autre était au nom d’un Ramsès qui était entré au service sous Amenhotpou III ; une troisième avait renfermé la momie du basilicogrammate Apii ’. Les fouilles sont malheureusement assez difficiles à exécuter dans cette localité. Les habitantsdes deux villages voisins, El-Tell et Hadji-Kandil refusent de travailler à quelque prix que ce soit ; ils sont du reste en
1. Le résultat de ces fouilles a été publié par U. Bouriant, alors conservateur-adjoint du Musée de Boulaq: Deux Jours de fouilles à Tell el- A marna, et Rapport au Ministère de V Instruction publique, dans les Mémoires publiés par les membres de la Mission archéologique française au Caire, t. i, p. 1-22, et 367-399.
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guerre perpétuelle avec les Bédouins Maûzèli, campés dans le voisinage, et ne s’aventurent vers la montagne qu’à la condition d’être protégés par une escouade de ghafirs et de soldats. Chaque journée de recherches est une véritable expédition militaire, fréquemment interrompue par des alertes fausses ou vraies.
Les ruines de l’antique Ptolémaïs sont d’un accès moins périlleux. Elles sont ensevelies en partie sous les maisons du bourg de Menshièli, en partie sous les décombres d’une cité copte ou arabe, qui s’étendait au sud-ouest delà ville actuelle et semble avoir été détruite ou abandonnée au moyen âge. Un quai construit en bel appareil grec les protège encore contre les attaques du Nil. Mettre des ouvriers en cet endroit coûterait trop cher ; je me borne à y passer chaque année une dizaine d’heures, pour ramasser les objets trouvés par les fellahs, et mes séjours, si courts qu’ils soient, n’ont jamais été inutiles. C’est tantôt une inscription dionysiaque en beaux caractères grecs, où la compagnie du théâtre énumère les membres dont elle se compose, acteurs tragiques et comiques, poètes, musiciens, machinistes, jusqu’au comité des amateurs locaux 1 ; tantôt la dédicace d’un temple de style mixte, moitié égyptien, moitié hellénique; tantôt un fragment de statue. Ivouft seule est plus riche que Menshièh en objets de l’époque ptolémaïque. La ville pharaonique de Coptos, étendue le long d’un canal profond, est presque entièrement détruite : quatre énormes piliers de granit rose, retaillés en partie par les chrétiens, sont tout ce qui reste d’un temple construit ou réparé par ThoutmosisIII. Lavillegréco-romaine est presque intacte ; elle se groupait autour d'une vaste place rectangulaire, bordée de temples et plus tard de basiliques. Un autel carré en basalte noir y marque encore remplacement d’une chapelle édifiée par un des Ptolémées ; vers le sud-est,
1. Publiée par E. Miller, Inscriptions grecques de l’Egupte, dans le Bulletin de Correspondance hellénique , 1885, p. 141-146.
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s’élevait le sanctuaire consacré à l'Isis et à l’Horus de Coptos. La seule partie qui en soit connue a été déblayée en 1883 : c’est un couloir pratiqué entre deux murs en calcaire, bien conservés jusqu’à la hauteur de trois ou quatre mètres. De nombreux graffiti grecs et démotiques y avaient été tracés à la pointe, dans les premiers siècles qui ont précédé notre ère, puis ont été recouverts de tableaux et de légendes grossières en hiéroglyphes, sous le principat de Caligula. Le front Est de la place est défendu par une enceinte romaine en briques sèches, flanquée de tours rondes ; une seule brèche, celle-là sans doute par laquelle les légions de Dioclétien pénétrèrent dans la ville, demeure visible vers l’angle nord. Les ruines sont une mine inépuisable pour les fellahs du voisinage ; figurines en bronze ou en terre cuite, intailles antiques, ustensiles de ménage, vases sacrés, la moitié au moins des objets que les voyageurs achètent à Louxor proviennent de Ivouft. En 1881, le Musée y acquit un diplôme militaire du temps de Domitien, en 1883, les débris d’une inscription latine, destinée à rappeler les travaux exécutés par les légionnaires sur la route de la mer Rouge et dans le port de Bérénice1. Je ne cite que les monuments importants ; c’est déjà par centaines qu’on évalue les stèles grecques ou égyptiennes, les statuettes, les objets de tout genre que les ruines de Coptos ont rendus au Musée.
Les environs deThèbes paraissent avoir été occupés de tout temps par une population nombreuse : la plaine est large et les terrains sont excellents à la culture. Trois sites ont attiré mon attention dans ces parages, celui de Neggadèh au nord, ceux deTaoudet de Rizagàt au sud. La ville qui s’élevait sur l’emplacement de Neggadèh dut être riche dès l’Ancien- Empire, car j’ai ramassé, en 1882. dans la montagne, les frag-
1. Cfr. E. Desjardins, Comptes rendus de V Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, 1883, p. 217 sqq., et Mommsen, dans les Additamenta tertia ad Corporis Volumcn III, p. 5-17.
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monts d’un beau linteau de porte remontant à la VIe dynastie. La XIe et la XIIe dynastie y avaient laissé une nécropole assez étendue, malheureusement dévastée depuis peu par les marchands d’antiquités de Gournah. En février et en mars 1884, une exploration de trois ou quatre jours a révélé l'existence de nombreuses petites grottes, qui rappellent, par le travail et la disposition, les tombes non ornées de Béni-Hassan, de Bershèh, d’El Kab, de Kom-el-Ahmar. Sur une des parois du fond, ou extérieurement, près de la porte, une stèle était encastrée, qui contenait le nom et le portrait du mort. Trois de ces stèles, les seules qui subsistassent ont été transportées au Musée de Boulaq. Elles sont d’un type assez étrange et paraissent rentrer dans la classe des monuments gravés entre la VIe et la XL' dynastie. Le personnage y est représenté debout, armé du casse-tête et d’un arc aussi haut que lui ; sur la plus grande, il est accompagné de trois chiens dessinés l’un au-dessus de l’autre, sortes de lévriers efflanqués avec des queues fort courtes, retroussées en trompette, un museau pointu et de longues oreilles de chacal. Taoud, jadis appelée Zoriti, avait dès la XIIe dynastie un temple de Montou, dans lequel le roi Ousirtesen h'r consacra une belle table d’offrandes découverte en 1882, et un naos représenté sur l’une des parois. Ce temple, reconstruit sous les Ptolémées, existe encore, mais il est masqué par les maisons du village. J’avais songé un instant à le déblayer; les prétentions exagérées des habitants m’ont forcé à renoncer à ce projet, et je me suis rejeté sur la nécropole. Elle est très riche en pâtes de verre et en améthystes taillées ; la plupart des scarabées en pierre fine qu’on rencontre sur le marché en proviennent. Les fouilles de 1884 ont mis au jour un petit tombeau de la XIe ou de la XIIIe dynastie, déjà détruit dans l’antiquité. D’autres hypogées, appartenant à des gens riches de la localité, avaient subi le même sort, et c’est à grand peine que j’ai ramassé au milieu des éclats de pierre deux fragments chargés de figures et d’inscriptions: à en juger
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par le style et par les noms, ils devaient appartenir à la XIIe dynastie. Taoud, appauvrie aux temps de la grandeur thébaine, reprit quelque vie après la ruine de Thèbes et fut le siège d’un évêché à l’époque byzantine. J’y ai récolté, de 1881 tà 1884, nombre de monuments chrétiens, et j’v ai signalé un cimetière copte des plus curieux. Les cadavres, desséchés naturellement par le sable., ou artificiellement par quelque procédé que je n’ai pas discerné, sont pour la plupart dans un état parfait de conservation. On les enveloppait de longs linceuls, ou plutôt de longues robes en laine colorée, rose, bleue, verte, jaune ; la plupart semblent avoir été moines ou religieuses dans un couvent voisin. Au mois d’avril 1884, on a déterré le corps d’un haut dignitaire ecclésiastique, probablement un évêque. Il portait des vêtements sacerdotaux magnifiques, que des eaux de pluie récentes avaient malheureusement endommagés ; je n’ai pu en sauver que des lambeaux informes. Les pièces du costume étaient en laine rouge, pourpre et jaunâtre, sur laquelle étaient cousues des broderies en fils de lin ou de soie, à personnages. Des animaux fantastiques couraient autour de la calotte, qui était ronde ; le devant de la robe était décoré d’une grande rosace, renfermant la Vierge entre deux saints, dont les noms écrits en lettres coptes sont peu lisibles. Tout me porte à croire que le cimetière en question est du VIIIe ou du IXe siècle de notre ère au plus tard. Rfzagât a moins fourni que Taoud. Ce que j'en ai vu, au mois de mars 1882, est en plaine, à quelque deux cents mètres d’une église dédiée à la Vierge et abandonnée aujourd’hui. Les tombeaux, creusés dans le roc à peu de profondeur, appartiennent tous à la classe pauvre. Un puits, un caveau où sont déposées les momies sans sarcophages; en tout et pour tout, une stèle de la XIIIe dynastie, deux Pyramides funéraires de travail grossier de la XXe, mais des milliers de perles en pâte bleue, en cornaline, en verre de couleur, et de vases en albâtre de toute grandeur et de toute forme. Ce qu’est Taoud pourles améthystes, Rizagât l’est pour
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l’albâtre : la mine où s’approvisionne le marché de Louxor ’.
C’est parfois le hasard qui se charge d’attirer l’attention sur ces points secondaires. Depuis que je leur ai accordé moitié de la trouvaille, les fellahs, toujours à l’affût des antiquités, ne manquent pas de nous indiquer les monuments trop gros ou trop lourds pour qu'il soit prudent de les voler. Au mois de décembre 18S4, des ouvriers qui foraient un puits à quelque distance d’El-Khozâm, à six lieues au nord de Thèbes, exhumèrent des restes de murs en briques, au milieu desquels gisait une dalle longue de trois mètres ou à peu près. En Orient, toute dalle cache un trésor ; les récits véridiques des Mille et une Nuits sont là pour le prouver. Le premier mouvement fut de briser la pierre, afin d’arriver à l’or qu’elle ne pouvait manquer de recouvrir, mais elle résista; les voisins accoururent, puis la police, qui suspendit les travaux jusqu’au moment où je viendrais inspecter les lieux. Les murs marquaient remplacement, d’une chapelle, construite par un seigneur thébain de la XIe dynastie. La dalle était une stèle renversée, taillée en forme de porte, et dédiée à la mémoire du propriétaire ; nous l’enlevâmes, malgré le poids et les dimensions. Plus de cent personnes s’étaient assemblées de dix lieues à la ronde, et attendaient, avec impatience qu’on eût terminé l’opération ; dès que la pierre fut en route vers le fleuve, elles se précipitèrent dans la tranchée que nous avions été obligés de pratiquer pour la dégager, et se mirent à défoncer le sol avec la main. Le désappointement fut grand de ne trouver, au lieu de pièces d’or, que des éclats de calcaire et des tessons de poterie, puis on se persuada qu’en creusant plus profondément on serait plus heureux. Vingt hommes perdirent deux mois entiers à retourner la terre, sans succès, bien entendu. El-Khozâm n’avait qu’un monument à donner, et nous le tenions.
1. Maspero, Trois Années de fouilles dans les tombeaux de Thèbes et de Memphis, dans les Mémoires publiés par les membres de la Mission archéologique française au Caire, t. i, p. 181-187.
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A Siout, l’émotion fut plus vive et mieux justifiée. Les Algériens et les Tunisiens ont, en Égypte, une réputation de sorciers bien établie. Un de ces moglirébins persuada à deux Grecs qu’un trésor antique était caché dans la montagne, au sud de Siout ; ils demandèrent l’autorisation de l’y chercher sous la surveillance d’un employé du Musée. Des traditions courant par le pays avaient attiré leur attention sur le cimetière de Drongah, petit bourg à moitié ruiné, situé à une demi-heure de marche de la ville : ils résolurent d’y commencer leurs explorations. Après quelques conjurations préliminaires, le magicien indiqua l’endroit précis; à quatre mètres de la surface on atteignit le rocher, à six mètres plus bas, un bloc céda sous les coups de pic, et les ouvriers tombèrent pêle-mêle dans une chambre grossièrement équarrie, dont l’entrée ancienne était bouchée parmi éboulement delà voûte. Un four en briques, encore muni de sa porte en métal, plus de deux cents vases en pierre et en bronze de formes diverses, quelques feuilles d’or roulées, épaisses d’un quart de millimètre, et, dans un coin, un tas de terre noire, luisante, grasse au toucher ; plafond et murs, tout était enduit d'une couche de suie. Les travaux avaient attiré dès le début une foule de curieux telle qu’il avait fallu la présence de deux soldats de police pour la contenir. Sitôt que la nouvelle se répandit au dehors, le tumulte éclata ; les habitants de Drongah, qui sont Coptes, accoururent en masse avec des bâtons, et voulurent descendre dans le trou pour tout piller. On essaya d’abord de parlementer avec eux : « Le trésor » appartenait à l’administration qui, seule, avait droit d’en » disposer à sa guise ; » mais ilsrefusaient derien entendre. — « Qui est votre administration ? Nous ne la connaissons pas, » nous ne sommes pas ses serviteurs. Cet or a été mis là par » nos pères, il est à nous ; si vous y touchez, nous vous frap- » perons et votre sang retombera sur vous, car vous êtes des » voleurs et des étrangers. » Pendant le débat, les habitants d’un village musulman étaient survenus et réclamaient leur
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part ; mais au premier mot, les gens de Drongali se jetèrent sur eux : « Cet or a été trouvé en terre copte, et nous sommes » Coptes. Vous, au contraire, vous êtes desMusulmans et les » tombes de vos pères sont en Arabie ; allez chercher là-bas » l’or qu’ils ont enfoui, et laissez-nous celui que nos pères ont » caché pour nous dans notre pays. » C’était une petite querelle religieuse en surcroît de l’émeute ; tandis qu’elle faisait rage, un détachement de soldats, mandé en hâte de Siout, arrivait baïonnette au canon. Il n’était que temps, car musulmans et chrétiens s’étaient réconciliés et se préparaient à s’emparer du butin, sauf à reprendre la discussion au moment du partage. L’or était de bas titre et en quantité minime : on en estima la valeur à 1,800 fr. dans un des bazars du Caire. Mais à Siout l’imagination populaire se monte aisément: le jour même on évaluait le trésor au kilogramme, le lendemain au boisseau, et, un mois après, on ne causait dans la campagne que des seize ardebs d’or découverts par l’administration des fouilles.
Restait à expliquer la présence de tant d’objets disparates dans la chambre mystérieuse. Le fourneau était d’aspect et de façon relativement modernes; je ne pense pas qu’on puisse en reporter la fabrication au delà du vu® ou du vme siècle de notre ère. Au contraire, les vases appartiennent à la période archaïque de l’art égyptien, et ont dû être recueillis dans les tombes les plus vieilles de la montagne. Il n’est, pas rare aujourd’hui encore de rencontrer chez les fellahs des objets antiques, qui ont été détournés de leur destination primitive et servent aux usages journaliers de la vie. Des tasses en albâtre où coula le vin des libations renferment la provision de tabac d’une famille, et l’un des beaux vases en bronze du Musée était sur le feu, plein de fèves, quand j’eus la chance de le découvrir à Kouft, dans une hutte, en 1883. L’adaptation aux besoins du ménage des ustensiles déposés dans les tombes devait être bien plus fréquente encore, au temps des chrétiens et pendant les
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premiers siècles de l’Islam. Beaucoup des vases de Drongah ont appartenu certainement aux momies des princes qui régnaient à Siout, il y a quelques milliers d’années; ceux d’entre eux qui sont en diorite et en granit noir tacheté de blanc ressemblent trop aux coupes qu’on déterre à Saqqarali pour ne pas remonter jusqu’à la IVe ou à la Ve dynastie. L’examen des lieux m’avait d’abord incliné à penser que le hasard nous avait conduits dans le repaire d’un faux monnayeur; mais les coins, les moules, les marteaux, les pinces, tout l’attirail de la frappe, manquaient. Cette hypothèse écartée, une autre me vint naturelle à l’esprit. Les moines coptes de Siout, et spécialement ceux du couvent de Saint-Sévère, dont les ruines sont à quelque distance dans la montagne, étaient jadis des savants de mérite et s’occupaient à la transmutation des métaux1. L’alchimie, proscrite sévèrement par les lois chrétiennes et musulmanes, avait besoin de mystère, pour prospérer ; elle exigeait d’ailleurs des évocations d’esprits auxquelles une tombe était favorable. La chambre de Drongah ne serait-elle pas un hypogée ancien, transformé en laboratoire par quelque fanatique du grand œuvre?Le tas de terre noire me fournit une preuve décisive à l’appui de cette opinion : une pincée, jetée sur une pièce de cuivre rougie au feu, la teignit en blanc, comme Y arsenic des philosophes. J’aurais désiré le recueillir et le soumettre aux recherches des savants compétents, mais nos Arabes, plus versés que nous
1. « Un peu plus avant, vers le Midy, sur cette mesme montagne, on )) voit les ruines d’un ancien Monastère dédié a Severes, Patriarche » d’Antioche, que les Coptes révèrent comme un S. pour avoir soûtenu » et étendu la Doctrine de Dioscore, leur Patriarche, dont ils suivent » les dogmes. L’Evesque de Siût me dit qu’anciennement il avait été » habité par trois cent soixante Religieux, qui ne s’appliquaient qu a » chercher la pierre philosophale, et à travailler à la Chymie. Belle » occupation pour des gens qui ont renoncé au monde et aux richesses. » Nouvelle Relation en forme de Journal, d’un Voyage fait en Égypte , par le P. Vansleb, R. D., en 1672 et 1673. A Paris, chez Estienne Michallet. mdc.lxxvii, p. 380-
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dans les sciences secrètes, avaient reconnu du premier coup ce dont il s’agissait et avaient tout emporté.
Il faut bien le dire : la plupart des petites localités ne nous réservent pas aussi bonne aubaine qu’El-Khozâmou Drongali ; ce qu’elles nous livrent le plus, c’est la momie et le mobilier funéraire. Le savant Peiresc rapporte, dans une de ses lettres, la jolie histoire d’un pharmacien de ses amis, qui ne pouvait se procurer à aucun prix des Égyptiens de qualité, pour fabriquer la poudre de momie dont les médecins usaient beaucoup à cette époque; ses correspondants d’Alexandrie disaient que les cimetières anciens étaient épuisés, et que les indigènes, toujours ingénieux quand il s’agit de tromper le prochain, en étaient réduits à fabriquer de fausses momies, pour répondre aux demandes qu’on leur adressait d’Europe. Ils allaient pendant la nuit déterrer les morts de la ville, de préférence les juifs ou les chrétiens, les séchaient au four, les enveloppaient de vieux chiffons, et les expédiaient à Marseille comme momies authentiques, ce dont les pauvres malades souffraient grandement. Il est fâcheux que ce joli remède soit passé de mode, car nous avons déterré, depuis le mois de février 1884, de quoi approvisionner toutes les drogueries du monde, à Edfou, à Gébéléin, à Aklimim.
Du haut des pylônes d’Edfou, on aperçoit vers l’ouest, dans la montagne, l’ouverture de quelques grottes. Qu’elles aient été percées de main d’homme et employées comme sépultures, le fait est incontestable; mais elles ont été si soigneusement dévastées qu’on n’y voit plus aucune trace d’hiéroglyphes ou de figures. Au-dessous, dans la plaine, des ossements humains, des éclats de bois, des tessons épars et tous les indices d’un petit cimetière gréco-romain. Avec la meilleure volonté du monde, on ne peut reconnaître l’emplacement de la nécropole principale, celle où reposaient les grands prêtres d’Horuset les princes d’Apollonospolis. Après trois années de recherches, nous en avons trouvé une partie auprès du village d’El-Qaçàa, à deux heures au sud d’Edfou.
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C’est un tertre en mauvais grès mêlé de calcaire, haut de vingt mètres à peine et à moitié noyé dans le sable. Il est traversé en tout sens par des galeries horizontales ou verticales, séparées par des parois si minces qu’elles ont cédé sous le poids de la voûte, et se sont effondrées en plus d’un endroit. Un seul puits carré, de deux mètres de largeur sur six de profondeur, est encore en bon état. Une porte basse, ménagée au fond dans la muraille ouest, ouvre sur une chambre assez vaste, d’où l’on passe dans une salle plus vaste encore. Les cadavres n’y sont pas entassés pêle-mêle comme dans les hypogées ordinaires : ils occupent des niches étroites, oblongues, disposées en étage comme les loculi des catacombes romaines. Ils sont noirs, cassants, saturés de bitume, et enveloppés à peine de deux tours de bandelettes, appliqués si étroitement que les reliefs du buste et les traits du visage se dessinent sous le maillot. Les deux chambres en renfermaient trois cents au moins, les uns encore étendus à leur place primitive, les autres jetés à terre et dépouillés. Dans la première chambre, deux beaux cartonnages d’époque gréco-romaine, peints et dorés magnifiquement, mais pourris et tombant sous le doigt à la moindre pression; puis une moitié d’épitaphe grecque en vers barbares. La pierre qui la porte avait été brisée dans l’antiquité, et les fragments en avaient servi probablement à caler les momies pendant les dernières cérémonies, car les faces et la cassure étaient souillées de bitume ’ . Grâce à ces menus détails et aux inscriptions mutilées des deux cartonnages, il est facile de reconstituer l’histoire du tombeau. Il avait appartenu, vers la fin de l’époque ptolémaïque, à deux membres de la famille féodale qui gouvernait à Edfou et y exerçait, au nom du roi, l’autorité civile et religieuse. Un ou deux siècles plus tard, vers le temps de Septime-Sévère, il était déjà
1. Publiée par Miller, dans le Bulletin de Correspondance hellénique, 1885, p. 144-145.
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abandonné et fut transformé en une sorte de fosse commune, où l'on emmagasina les momies des employés inférieurs du temple et de leurs parents. Tout trahit en elles la misère et l’ignorance; nulle inscription, nulle figure, nulle amulette, pas même un scarabée, et leur dénuement est si bien connu des Arabes du voisinage qu’ils ne se donnent même pas la peine de les ouvrir. Elles n’en sont pas moins curieuses pour nous, car elles nous montrent ce qu’étaient devenus l’art de l’embaumement et l’observance des rites funéraires dans un des sanctuaires le plus populaires de la Haute-Égypte, une centaine d’années avant le triomphe du christianisme1.
A mi-route entre Erment et Esnèh, le Nil était obstrué jadis par un banc de mauvais calcaire, qui courait d’un côté à l’autre de la vallée et formait, comme à Gebel-Silsilèh, une sorte de barrage naturel. Les eaux l’avaient percé dès les premières dynasties, et n’en avaient laissé subsister qu’une tranche mince, dirigée du Sud au Nord, longue d’environ 3,000 mètres, haute de GO au point culminant, et couronnée aujourd’hui par la coupole d’un santon. Encore à l’époque romaine elles entouraient cet îlot de roches, et, se rejetant sur la gauche, arrosaient au passage la petite ville d’Aphroditêspolis. Depuis lors, le canal Ouest a été comblé par les alluvions ; de nos jours, le fleuve coule entier dans l’ancien bras oriental, et le village de Gébéléin, qui a succédé â Aphroditêspolis, est assez loin dans l’intérieur des terres. La nécropole est répartie sur les deux rives. Une partie des morts franchissaient le Nil et allaient s’établir sur l’autre bord, près de l’endroit où s’élève aujourd’hui le village de Méâlali 2 ; c’étaient les prêtres d’Amon-Râ,les chanteuses du dieu, les bourgeois riches, les gens à prétention. Les autres étaient enterrés à quelques centaines de mètres de la ville,
1. Maspero, Notes sur quelques points de Grammaire et d' Histoire, dans la Zeitschrift , 1885, p. 3-4.
2. Les cadastres officiels écrivent Mahallah *Ls:; les gens du pays prononcent et écrivent Méâlah
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au pied de la montagne. Sur la rive droite, à Méâlah, les tombes sont des cellules sans ornements, où les cercueils s’empilent par vingt et par trente. Les meilleurs ont la forme humaine et se rapprochent pour le type des cercueils thébains du vne au vie siècle avant notre ère. La tête, parfois assez fine d’expression, est ceinte d’une couronne de fleurs ; un beau lotus bleu, épanoui, retombe sur le front. La gaine est recouverte d’un vernis jaune, sur lequel les hiéroglyphes et les tableaux s'enlèvent en bleu terne, en noir, en rouge, en vert. Tous les cercueils de ce genre ou ne portent aucun nom de propriétaire ou appartiennent à des personnages attachés au culte d’Amon thébain.
Ces observations me portent à croire qu’ils n’ont pas été fabriqués à Aphroditêspolis, mais à Thèbes même, et qu’ils ont été importés soit pour satisfaire aux caprices de la mode, soit pour remédier aux imperfections de l’industrie provinciale. Les cercueils qu’on peut regarder comme ayant été taillés dans les ateliers de la localité sont en effet d’une rudesse de style incroyable. Les traits du visage ont été hachés plutôt que découpés dans le bois par le sculpteur, et la maladresse du peintre chargé de dessiner les légendes est telle, que les lettres ressemblent aux hiéroglyphes qu’on voit dans les ouvrages de Ivircher et de Paul Lucas. Beaucoup de cercueils ne sont que des boites en palmier mal dégrossies, sans peinture, sans écriture. De pauvres petits enfants sont roulés dans des nattes communes ou empaquetés, comme en bourriches, dans des étoffes de fibre de palmier. Les momies sont jaunes et friables, emmaillotées lourdement, sans cartonnages, sans colliers, sans amulettes, sans fleurs ; mais elles ont toutes une paire de chaussures et un bâton pour le voyage de l’autre monde. Les chaussures ne sont pas ordinairement très soignées, de vrais souliers de fellahs, à forte semelle, en cuir rouge ou noir, déchirés, éculés, troués, ce que le mort avait de plus mauvais dans sa garderobe ; çà et là pourtant j’ai ramassé des sandales de luxe, dont les lanières sont découpées
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et gaufrées d’ornements du meilleur goût. Le mobilier funéraire n’est pas considérable : de mauvais chevets en bois, un coffret, et, dans un cas seulement, une centaine de vases, de coupes, de plats en terre rouge cuite au feu, si neufs et si luisants d’apparence que l’authenticité m’en aurait inspiré des soupçons, si je ne les avais trouvés moi-même. Sur la rive gauche, point de chambres et peu de cercueils; les cadavres ont été enfouis négligemmentdans des fosses si peu profondes, que les bêtes les ont déterrés et dévorés à moitié. On se demande ce que les chacals et les hyènes peuvent trouver à ronger sur une momie : il faut croire que le linge et la chair bituminés ont une saveur appétissante, car j’ai vu souvent des chiens et même des chèvres en manger des lambeaux avec les signes de la joie intense. Les momies sont donc rares qui ont échappé à la voracité des animaux et à la cupidité des Arabes, mais le mobilier funéraire abonde. La pièce principale en était un lit bas, de ceux que les Nubiens emploient encore et qu’ils nomment angarebs. Figurez-vous un cadre en bois d’acacia ou de sycomore, à quatre pieds, tendu d’un filet en cuir ou d’une toile en damier, sur laquelle on posait le matelas quand il y en avait un : la longueur est d’environ un mètre cinquante centimètres, la largeur, de soixante centimètres, si bien que le dormeur n’a pas la place de s’étendre et doit se pelotonner sur lui-même. A côté de ce meuble commode, gisent pêle-mêle des vases et des armes votives, arcs, flèches, boumerangs, massues, cassés pour la plupart. C’estvolontairementqu’on les brisait, et pour les tuer : leur âme, leur double, dégagés de leur enveloppe matérielle, allaient rejoindre dans l’autre monde l’âme et le double du défunt. Les provisions de bouche, le pain, le blé, les grains, le miel, les cosmétiques, le fard pour la toilette, des cuillers en bois et en ivoire, des gobelets en corne, des pierres à aiguiser, des tabourets, des guéridons â trois ou quatre pieds, des flûtes en roseau, des poupées modelées en cire rouge sur armature de jonc, complètent l’équipement : à Gébéléin, les
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tombes sont de vrais magasins, où l’on peut se procurer, sans trop de frais, tout ce qui était nécessaire à un ménage de petits bourgeois égyptiens.
Akhmîm, vue du fleuve, donne l’illusion d’une ville manufacturière comme Erment ouRodah. Un moulin à vapeur bâti à pic sur la berge la domine de ses cheminées et en masque le front. Mais, derrière ces premiers plans modernes, une vieille cité égyptienne s’étend indolente et silencieuse : des ruelles étroites, animées à peine par le bruit sourd de quelque métier, et gardées d’espace en espace par des escouades de chiens efflanqués, cinq ou six belles mosquées, dont une au moins remonte aux premiers siècles de l'Hégyre et est la copie amoindrie de la mosquée d’Amr, un petit bazar propre et discret où vingt marchands contemplatifs attendent soir et matin une clientèle qui semble n’arriver jamais. Par intervalles, un vent de fanatisme souffle sur ce monde endormi et le tient éveillé l’espace de trois ou quatre jours ; en mars 1882, la veille presque de mon passage, un sheikli musulman avait tué d’un coup de couteau un Copte qui ne lui cédait point le pas assez vite à son gré. Vers l’est, des blocs de calcaire et de grés épars dans un creux indiquent remplacement du temple, un cimetière d’aspect misérable se groupe autour de deux santons croulants ; des buttes de décombres et d’immondices accumulées tracent la ligne des anciennes fortifications. Vers le sud, de beaux jardins touffus, séparés l’un de l’autre par des fossés profonds, qui servent de canaux pendant l’été, de routes pendant l’hiver, forment comme un rempart de verdure ; les murs d’enclos sont garnis de ronces folles, dont les branches retombent au milieu du chemin et font la guerre au visage des passants. La plaine environnante passe à bon droit pour être l’une des plus larges et des mieux cultivées qu’il y ait en Égypte. La première fois que je la traversai à la recherche de la nécropole, en décembre 1881, les fèves étaient en fleur, et les tiges montaient si haut qu’hommes et bêtes nous étions plongés jusqu’au cou dans les masses de
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verdure. Notre chevauchée nous mena aux montagnes du nord, mais sans résultat : les tombes sont peu nombreuses, et ne nous fournirent rien que Nestor Lhôte et Lepsius n’eussent déjà signalé avant nous. L’année d’après, l’idée me vint qne la nécropole pourrait bien être dans un ouadv qui débouche au nord-est de la ville, et où Pocockc vit encore, au siècle dernier, les ruines d’un couvent copte. Plus tard, en 1884, ce fut le tour des collines qui courent à l’est de l’ouady. En parcourant les villages de cette région, j’avais observé que les auges placées devant la porte des maisons à l’usage des bestiaux étaient dès sarcophages en pierre blanche, les uns carrés, les autres de forme humaine. Les paysans, interrogés sur la provenance, répondaient de façon assez vague. Ils n’attachaient aucune valeur aux antiquités et ne faisaient pas métier de les chercher ; mais, quand ils avaient besoin d’une auge neuve, ils allaient à la montagne et ne tardaient pas à en retirer ce qui leur convenait. Souvent les sarcophages étaient intacts, et alors les momiesavaient la face dorée ; souvent aussi ils étaient vides de vieille date ou ne contenaient plus que des éclats de bois et des ossements. Je laissai à Akhmim un de nos réis, Khalil-Sakkar, de Gournali, avec ordre d’exécuter des sondages en face du bourg d’El-Haouaouîsh. Cette fois la piste était bonne : quinze jours ne s’étaient pas écoulés qu’il avait ouvert vingt tombeaux, renfermant près de huit cents momies.
Jamais cimetière antique ne mérita mieux que celui d’Akhmim le nom de nécropole. C’est vraimentune ville, dont les habitants se comptent par milliers et se lèvent tour à tour à notre appel , sans que le nombre paraisse en diminuer depuis deux ans. J’ai exploré la colline sur une longueur de trois kilomètres au moins, et partout je l'ai trouvée remplie de restes humains. Non seulement elle est percée de puits et de chambres, mais toutes les fissures naturelles, toutes les failles du calcaire ont été utilisées pour y déposer les cadavres. Les puits sont d’ordinaire assez profonds, quelques-uns descendent
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à quinze ou vingt mètres et ont plusieurs étages ; tel d’entre eux a huit ou dix petites chambres superposées, et, dans chaque chambre, une douzaine de cercueils. On est tenté de croire au premier abord que ce sont là des sépultures de famille, mais il n’en est rien. Les noms, les titres, les généalogies inscrites sur les couvercles, indiquent presque autant de familles diverses qu’il y a de momies, et les générations successives d’une même race sont disséminées à travers les quartiers différents. Les grottes surtout ont l’aspect de fosses communes. Les simples momies, emmaillotées, mais sans cercueil, sont empilées sur le sol par lits réguliers, comme le bois dans les chantiers. Par-dessus, on a entassé jusqu’au plafond les momies à cartonnage et à gaine de bois : tous les objets qui leur appartenaient sont jetés au hasard dans l’épaisseur des couches, tabourets, chevets, souliers, boites à parfum, vases à collyre, et pour ne rien perdre de l’espace, on a enfoncé de force les derniers cercueils entre le plafond et la masse accumulée, sans s’inquiéter de savoir si on les endommageait ou non. Les premières momies découvertes en face d’El-Haouaouish étaient d’époque grecque, et je pensai d’abord que la nécropole entière était des bas temps. Mais au fur et à mesure que le champ des fouilles s’élargissait, nous avons rencontré des tombes de plus en plus anciennes, une de la VIe dynastie, plusieurs de la XVIIIe et même du règne de l’hérétique Toutônkhamon, celles-ci violées dès l’antiquité et changées en véritables charniers. Les habitants d’Akhmîm, comme ceux de Thèbes, ne se faisaient aucun scrupule de déposséder les momies d’autrefois et les familles éteintes pour s’emparer de leurs tombeaux. La plupart des chambres ont dû changer dix fois de maîtres avant de recevoir ceux que nous y trouvons aujourd’hui. En résumé, un cimetière de petites gens, bourgeois aisés, prêtres de rang secondaire, gens de métier. L’entassement des corps et le peu de soin avec lequel ils ont été traités ne s’expliqueraient pas aisément, si les documents contemporains ne nous
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fournissaient pas les renseignements les plus précis sur la manière dont l’entretien et le culte des morts étaient réglés. Les riches seuls avaient le privilège d'occuper une chambre isolée et de s’assurer par des fondations pieuses les prières d’un prêtre spécial ; les gens de fortune et de classe moyennes confiaient leurs parents à des entrepreneurs affiliés au sacerdoce, qui les logeaient dans des magasins, et, moyennant une rente annuelle ou une somme payée une fois pour toutes, se chargeaient de veiller à leur conservation et de célébrer sur eux les cérémonies canoniques, aux jours fixés par la loi religieuse. Ces magasins constituaient une propriété qu’on pouvait acheter ou vendre comme la propriété ordinaire ; il fallait seulement joindre à l’acte la liste nominative des momies actuellement en place, et dont chacune représentait. pour les parties une valeur plus ou moins bonne, selon le rang, les conditions de contrat passé avec les familles, la position de ces familles même. Celles-ci en effet finissaient par changer de résidence ou par s’éteindre, ou se fatiguaient de payer une rente pour des ancêtres qu’elles n’avaient, jamais connus ; les magasins s’encombraient sans cesse de corps nouveaux, les vieilles momies étaient reléguées à l’arrièreplan, puis devenaient gênantes. On les emportait alors pour les enterrer définitivement dans quelque coin, et là encore le plus ou moins d’égards qu’on leur témoignait était proportionné à leur fortune. Les riches descendaient dans les puits et avaient une case à elles au fond d’une chambre particulière, les pauvres allaient à la tombe commune ; et, comme le terrain était aussi précieux dans ces cimetières qu’il l’est dans les nôtres, on les empilait les unes sur les autres sans craindre de les briser.
Les tombeaux isolés n’offrent rien qui les distingue du commun des hypogées; pour un qui porte des inscriptions, vingt sont nus ou muets. Les sarcophages et les stèles sont en calcaire blanc compact et ont été extraits des carrières de Girgèli ou du Sheikh-Haridi. Les stèles appartiennent
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presque toutes jusqu’à présent à l’époque ptolémaïque.et sont travaillées d’une main habile et minutieuse; plus de cent figurentdéjà dans les collections du Musée et le nombre s’en accroît chaque jour1. Les sarcophages sont rares, pour le moment du moins. J'en ai pourtant recueilli une demi-douzaine, trois d’entre eux de fort bon style; un quatrième est un immense coffre, surmonté d’un couvercle en dos d’âne. Les faces ne sont point parallèles et se déjettent visiblement, — les marbriers n’avaient pas souci de l’exactitude et de la symétrie en ces matières ; —mais elles sont couvertes de scènes ciselées et peintes avec beaucoup de goût. Des génies à tête d’hommes et d’animaux marchent sur les côtés; aux pieds et à la tête, une Isis et une Nephthys allongent leurs ailes avec la grâce tendre et mélancolique des déesses égyptiennes. La décoration n’était pas achevée au moment où le mort vint réclamer son tombeau, et l’on distingue encore nettement le quadrillage que le sculpteur avait tracé pour placer régulièrement les hiéroglyphes et les figures. Non loin de ce sarcophage, le hasard nous a fait tomber sur un quartier où ne reposent que des familles contemporaines des Antonins, et nous y avons rencontré des momies d’un type entièrement neuf. Quelques-unes ont la forme de gaines, mais la plupart sont comme un moulage du mort et le représentent vêtu de ses habits de fête. Les hommes sont drapés dans la toge et ont la tête couronnée de fleurs ou de rameaux d’olivier. Les femmes ont le péplum et la tunique brodée, les souliers en cuir lacés sur le devant, la lourde coiffure en diadème, le fard aux joues, le noir à l’œil, le tatouage au menton et à l’aile du nez, les bagues aux doigts, les bracelets aux bras et à la cheville; les moindres détails du corps se modèlent sous le vêtement avec exagération, et l’aspect général rappelle
1. Elles ont été publiées en partie par U. Bouriant, Petits Monuments et petits Textes recueillis en Égypte, dans le Recueil, t. vii, p.114 sqq., et Rapport au Ministre, dans les Mémoires, t. i, p. 369 sqq.
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la femme de harem plutôt que la matrone grecque ou romaine. La matière de ces figures n’est ni le bois ni la toile : c’est une sorte de carton fait de feuillets de papyrus agglutinés, et recouvert d’une couche assez épaisse d'argile stuquée et peinte. Cette composition est devenue tellement friable au cours des siècles qu’elle tombe en poussière au moindre choc. Sur cent momies de ce type, c’est au plus si on en sauva trois ou quatre, et c’est à force de précautions que j’ai réussi à en transporter une demi-douzaine à Boulaq. Elles y font bonne ligure à côté des momies chrétiennes que Mariette trouva jadis à Saqqarah. Je n’en finirais point si je voulais décrire les types variés que la pioche de nos ouvriers tire chaque jour du sol. Les animaux eux-mêmes avaient leurs hypogées entremêlés à ceux des hommes : ici les éperviers entassés par centaines dans des boites en bois, là des chacals empilés dans les trous. Le chacal était en honneur chez les habitants de hAkhmim antique; on l’apprivoisait et on le nourrissait dans les temples. Un de ceux dont nous avons découvert la momie avait un petit sarcophage humain.
Que dire maintenant des explorations rapides que nous avons entreprises le long du Nil ? Beaucoup n’ont rien produit, d’autres n’ont donné qu’un objet ou deux, mais intéressants. Qui s’attendait à rencontrer au village deHellèh le tombeau d’un écuyer de Ramsès III et le portrait de deux chevaux de bataille du roi! Les fragments d’inscriptions ramassés à Girgèli semblent bien prouver que cette ville s’élève sur le site de l’ancienne Thinis. Mèshéikh, en face de Girgèh, cachait un petit temple construit par Ramsès II, et décoré par lui de statues à têtes de chattes enlevées au temple de Karnak; nous en avons mis une partie au jour, et nous y avons recueilli deux images accroupies d’un grand prêtre de Thinis, qui vivait sous le règne deMinéphtah. Un couvent copte, situé près d’Assouàn, a enrichi nos collections d’une vingtaine d’épitaphes monacales du vu0 siècle, et dans le nombre, celles de deux évêques de Philæ, inconnus jusqu’à
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présent \ Non, en vérité l’Égypte n’est pas épuisée, comme on l’a dit trop souvent depuis vingt ans : elle renferme de quoi occuper vingt générations de travailleurs, et ce qu’elle nous a livré jusqu’à ce jour est peu de chose à côté de ce qu’elle nous cache encore.
1. Publiées par U. Bouriant, Notice des monuments coptes du Musée de Boulaq, dans le Recueil , t. v, p. 60 sqq.