‹ Bibliothèque égyptologiqueChapitre 86 sur 159 · Recueil de Travaux, t. vi, p · texte numérisé non relu

Recueil de Travaux, t. vi, p

Égyptiens. Tout ce qui se rapporte à la disposition de leurs villes, au tracé des rues, au plan et à la construction des maisons, est encore obscur. Les tranchées menées à travers les décombres ont mis au jour des quartiers entiers et des maisons de tout genre, dont beaucoup sont si bien conservées qu’on peut en discerner aisément le dessin et la structure.

Pour l’aspect général, une ville égyptienne ancienne devait ressembler singulièrement à une ville égyptienne moderne. Les parties fouillées de Thèbes présentent l’enchevêtrement de ruelles et d’impasses, de cours et de places sans issues apparentes, qu’on retrouve sur le plan du Caire dressé, il y a près de cent ans, par les ingénieurs de l’expédition française. A Memphis, à Ombos, à Médinet-Habou, partout où j’ai eu l’occasion d’examiner l’emplacement d’une ville, j’ai observé le même fait. Aucune loi semble n’avoir présidé au tracé des voies de communication : les maisons font saillie ou retrait sur l’alignement général, sans qu’il soit possible de trouver d’autre motif à ces irrégularités que le caprice ou l’intérêt du propriétaire. La largeur n’est pas égale sur le parcours entier : ici, c’est un boyau d’un mètre à peine, resserré entre de hautes murailles ; plus loin, l’espace entre les deux côtés atteint trois ou quatre mètres. Nulle part il n’est question de dallage; la chaussée n’est que le solK battu par les pieds des passants et sans cesse exhaussé par les rebuts et les ordures rejetés des maisons. Beaucoup de ces ruelles étaient munies aux deux extrémités de portes en bois, dont la place est encore marquée sur les pans de murs voisins. Les quartiers les plus peuplés étaient probablement entrecoupés de terrains vagues dont les uns, jadis occupés par des habitations, ne présentaient plus que des buttes de décombres, et dont les autres, situés en contre-bas, se remplissaient d’eau au moment de l’inondation et formaient de véritables étangs pendant cinq ou six mois de l’année. Les temples s’élevaient au milieu de cet amas confus,

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et les avenues qui les précédaient étaient sans doute les seules voies largement ouvertes que possédaient les grandes villes. Je me garderai cependant d'affirmer quoi que ce soit à cet égard, car les recherches que j’ai poursuivies jusqu’à présent ne m’ont jamais mené dans les quartiers riches de Tlièbes : rien n’est encore sorti de terre que j’ose attribuer avec quelque apparence de vraisemblance à un palais, je ne dirai pas de pharaon, mais simplement de grand seigneur.

Un des reproches les plus sérieux qu’on adresse aujourd’hui aux architectes égyptiens c’est d’avoir construit des monuments gigantesques, sans se préoccuper de leur préparer des fondations suffisantes. J’ai voulu savoir ce qu’il y avait de vrai dans cette assertion, et j’ai pratiqué des sondages en divers endroits de Karnak. Naturellement je n’ai pas osé creuser profondément dans le voisinage des pylônes et des murs en gros appareil ; c’eût été une imprudence périlleuse dans bien des cas. Mais pour les ruines de maisons particulières, le même scrupule ne m’arrêtait pas; la chute d’un pan de mur en briques n’était pas un malheur à redouter. J’ai fini par reconnaître que les architectes égyptiens n’ont pas été libres d’agir autrement qu’ils n’ont fait. La nature du sol ne leur permettait nulle part en plaine de descendre beaucoup les fondations : c’est d’abord une couche de terre rapportée qui n’a d’épaisseur que sur l’emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupé de minces veines de sable, puis, à partir du niveau des infiltrations, des bouesp lus ou moins liquides selon la saison. Aujourd'hui, les maçons indigènes se contentent d’écarter les terres rapportées et jettent les fondations dès qu’ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin, ils s’arrêtent à un mètre environ de la surface. Les vieux Égyptiens en agissaient de même : je n’ai rencontré aucune maison antique dont les fondations fussent à plus d’un mètre vingt centimètres; encore une pareille profondeur est-elle l'exception, et n’a-t-on pas dépassé soixante centimètres dans la

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plupart des cas. Souvent on ne se fatiguait pas à creuser des tranchées : on nivelait l’aire à couvrir, et probablement après l’avoir arrosée largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les premières briques à même. La maison terminée, les déchets de mortier, les éclats de briques, tous les rebuts du travail accumulés, formaient une couche de vingt à trente centimètres : la partie du mur enterrée de la sorte tenait lieu de fondations. Quand la maison à bâtir occupait le site d’une maison antérieure, écroulée de vétusté ou détruite par un accident, on ne prenait pas la peine de raser les murs jusqu’au pied. On égalisait la surface des décombres, et on construisait à quelques pieds plus haut que précédemment : aussi chaque ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont les sommets dominent parfois de vingt ou trente mètres la campagne environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phénomène d’exhaussement à la sagesse des rois, de l’inévitable Sésostris en particulier, qui avaient voulu mettre les cités à l’abri des eaux, et les modernes ont cru reconnaître le procédé employé à cet effet; on construisait des murs massifs en briques, entrecroisés en damier, on comblait les videsavec des terres de déblayements et on élevait les maisons sur ce patin gigantesque. Je n’ai rien découvert à Karnalc qui répondit à cette description; les murs entrecoupés, qui percent sous les débris des maisons relativement modernes, 11e sont que les restes des maisons plus vieilles. Le peu de profondeur des fondations n’empêchait pas les maçons de monter hardiment la bâtisse : j’ai noté dans les ruines de Memphis des pans encore debout de dix et douze mètres de haut. On ne prenait alors d’autre précaution que d’élargir la base des murs et de voûter les étages. L’épaisseur ordinaire était de quarante centimètres environ pour une maison basse, mais pour une maison à plusieurs étages, on allait jusqu’à un mètre ou un mètre vingtcinq centimètres ; des poutres, couchées dans la maçonnerie d’espace en espace, la liaient et la consolidaient . Souvent aussi

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on édifiait le rez-de-chaussée en moellons bien appareillés et onreléguait la brique aux étages supérieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont on se soit servi régulièrement en pareil cas. Les fragments de grès, de granit ou d’albâtre qui y sont mêlés, proviennent généralement d’un temple ruiné : les Égyptiens d’alors n’avaient pas plus scrupule que ceux d’aujourd’hui à dépecer leurs monuments, des qu’on cessait de les surveiller.

Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour être bâties en briques, ne valaient guère mieux que les cabanes de fellahs. A Karnak, dans la ville pharaonique, à Kom-Ombo, dans la ville romaine, à Médinet-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement plus de quatre ou cinq mètres de façade, et se composent d’un rezde-chaussée que surmontent parfois quelques chambres d’habitation. Les gens aisés, marchands, employés secondaires, chefs d’ateliers, étaient logés plus au large. Quelquesunes des maisons bourgeoises, dont on a retrouvé les ruines, étaient séparées de la rue par une cour étroite : un grand couloir s’ouvrait au fond, le long duquel les pièces étaient rangées. Plus souvent la cour était garnie de chambres sur trois côtés; plus souvent encore la maison présentait sa façade à la rue. C’était alors un mur blanchi à la chaux ou peint, surmonté d’une corniche et sans ouverture que la porte, ou troué irrégulièrement de quelques fenêtres. La porte était fréquemment en pierre, même dans des maisons sans prétentions. Les jambages sont en saillie légère sur la paroi, et le linteau est surmonté d’une gorge peinte ou sculptée. L’entrée franchie, on passait successivement dans deux petites pièces sombres, dont la dernière prend jour sur la cour centrale. Le rez-de-chaussée servait ordinairement d’étable pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le blé et pour les provisions, de cellier et de cuisine. Partout où les étages supérieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans modifications la distribution du rez-de-

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chaussée. On y arrivait par un escalier extérieur, étroit et raide, coupé à des intervalles très rapprochés par de petits paliers carrés. Les pièces étaient oblongues et ne recevaient de lumière et d’air que par la porte : lorsqu’on se décidait à percer des fenêtres sur la rue, c’étaient des soupiraux placés presque à la hauteur du plafond, sans régularité ni symétrie, garnis d’une sorte de grille en bois à barreaux espacés, et fermés par un volet plein. En résumé, une maison arabe d’une petite ville de province, comme on en voit par centaines à Qénèh, à Akhmîm ou à Esnèh.

Le second groupe de ruines, celui de Louxor, était presque entièrement inexploré il y a cinq ans. Tous les Égyptologues en avaient signalé l’importance et exprimaient l’espoir qu’on parviendrait à le dégager quelque jour. Mariette, que sa longue expérience des choses d’Égypte rendait assez circonspect, était partagé entre le désir d’entreprendre l’opération et la crainte d’échouer dès les préliminaires. « Nous aurons, » disait-il, à recommencer là le travail fatigant et intermi- » nable d’Edfou... Réussira-t-on à occuper ces lieux, à les » débarrasser de leurs habitants, à les nettoyer au nom de la » science? Je voudrais le croire 1 ». Le temple, en partie dégagé au commencement du siècle (fig. 1), s’était presque entièrement recouvert de maisons depuis trente ans environ : les voyageurs qui l'ont visité ces temps derniers se rappellent sans doute encore l’aspect misérable qu’il présentait. Vers le nord, les deux tours qui flanquent la porte d’entrée, la première cour, les portiques qui l’entourent, disparaissaient plus d’à moitié sous un amas de huttes; trente maisons et quatrevingts paillottes s’appuyaient au fût des colonnes, se collaient le long des murailles et écrasaient les architraves du poids de leurs briques; les deux minarets de la mosquée d’Abou’l Haggagdominaient tant bien que mal cet ensemble malpropre.

1. Mariette, Extrait cl’un Mémoire intitulé : Questions relatives aux nouvelles fouilles à faire en Égypte, p. 49.

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Plan de Louxor au commencement du siècle, d'après la Commission d’Égypte.

PREMIF.R RAPPORT SUR LES FOUILLES

Sous la grande colonnade qui relie la cour du nord au sanctuairedu sud, deux maisons, celle du cadi d’Esnèh etcelled’un certain Moustapha AghaAyat, agent consulaire d’Angleterre, de Belgique et de Russie. La partie de façade occidentale qui est tournée vers la rivière était masquée par divers édifices, la caserne de gendarmerie, la prison, la poste, les magasins du gouvernement, une lourde bâtisse à demi ruinée appartenant à la France depuis cinquante ans. Derrière ce premier rang de masures s’étendait un terrain vague, encombré de débris de murs en pisé et de cahutes groupées par trois et quatre ; des parcs à moutons et à chèvres étaient établis entre les chapiteaux des colonnes, et des pigeonniers en poteries se dressaient triomphalement sur ce qui restait de la terrasse du temple, à plus de quinze mètres au-dessus du sol antique. Toutes les portions de colonnes ou de murailles qui n’étaient pas protégées par les fabriques modernes servaient de carrière aux habitants ; quiconque avait besoin de pierre venait s’approvisionner là, sans que personne songeât à l’en empêcher. Une fois même, en 1879, la moudirièh de Qénèh mit en vente les terrains du temple sans prévenir l’Administration des fouilles. Un Européen, à la recherche d’un emplacement favorable pour construire un hôtel, avait profité de l’occasion qui s’offrait, et calculait déjà qu’en abattant une dizaine de colonnes, il aurait assez de matériaux pour élever une maison à deux étages. L’intervention d’un voyageur sauva l’Égypte de cette honte; Mariette, averti à temps, fit rompre le contrat,

La première idée de déblayement fut conçue au mois d’avril 1881. L’opération était loin d’être simple: c’était la moitié d’un village qu’il fallait déplacer avant d’enlever une seule pelletée de terre. Grâce à l’intervention de Rousseau Pacha, alors sous-secrétaire d’État au Ministère des travaux publics, le Gouvernement égyptien reconnut qu’il y avait lieu de procéder â l’expropriation, et l’hiver de 1881-188.2 se passa â dresser le plan de la partie du village voisine du temple, à noter le nombre et la dimension des maisons condamnées, à

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en calculer le prix. Chacun des habitants délogés avait droit à recevoir: 1° une mesure de terrain égale à celle qu'il possédait ; 2° une indemnité en argent calculée sur la valeur de la bâtisse. Pour donner une idée de ce que coûtent les maisons à Louxor, je dirai que la plupart de celles que nous avons abattues ont été estimées de huit à dix francs: la plus luxueuse a été achetée trois mille francs. Sur mon rapport, le Gouvernement égyptien consentit à dégrever le Musée du payement des indemnités ; la moudirièh de Qénèli fut chargée de régler les frais sur son budget particulier, et, pour lui faciliter l’opération, on convint qu'elle se ferait en trois fois. Pendant l’hiver de 1883-1884, le Gouvernement français échangea les terrains occupés par la maison de France contre des terrains d’égale étendue, situés en face d’une des portes de l’hôtel. Je profitai de ces loisirs forcés pour exécuter des sondages sur divers points des ruines. Mariette avait affirmé que les pans de maçonnerie enfouis étaient rongés par le salpêtre et ne supporteraient pas le déblaiement : nos fouilles démontrèrent qu’elles étaient saines et solides. C’est après constatation de ce fait heureux , que M. le colonel Scott-Moncrieff, successeur de Rousseau Pacha, en appela à l'Europe, et que la souscription, ouverte en France par le Journal des Débats, en Angleterre par le Times, nous fournit l’argent qui manquait pour conduire rapidement l’entreprise.

Arrivé à Louxor dans les derniers jours de décembre 1884, je m’aperçus que les difficultés qui s’étaient opposées jusqu’alors à l’accomplissement du projet n’étaient pas écartées encore. La plupart des familles expropriées, après avoir accepté joyeusement le terrain et l’argent qu’on leur avait alloués, refusaient de vider les lieux. Leur résistance était encouragée sous main par les intrigues de quelques marchands d’antiquités, pour qui le directeur des fouilles est l’ennemi, et n’avait pas été combattue assez rudement par les employés de la moudirièh. L’ordre d’évacuation, envoyé à

deux reprises par le Ministère, de juillet à novembre 1884, n’avait pas été pris en considération : les ingénieurs égyptiens, venus à Louxor en grand fracas, étaient repartis tranquillement quelques jours plus tard, sans avoir rien fait, selon l'usage. Un peu d’énergie remédia bientôt à leur négligence, et le déménagement commença. Prévoyant qu’il durerait assez longtemps, je me résignai à concentrer mes efforts sur la partie méridionale du temple. J’eus d’abord quelque peine à me procurer des ouvriers: divers personnages influents, moitié prières, moitié menaces, avaient persuadé aux habitants qu’ils gagneraient à ne pas travailler pour nous. Cette manœuvre un peu puérile ne nous arrêta pas longtemps. Les gens de Karnak, de Médamout et de Bayadièh furent trop heureux d’accepter le salaire que nous leur offrions; les mécontents de Louxor, sentant que leur mauvaise volonté les privait d’une bonne aubaine sans nous nuire en rien, revinrent à une appréciation plus juste de leur intérêt et s’enrôlèrent à qui mieux mieux. Le 5 janvier 1885, j’avais dix hommes et cinquante enfants; le 20 janvier, cinquante hommes et deux cents enfants, et, jamais depuis, le nombre des fouilleurs n’a été moindre de cent cinquante. A ces ouvriers rétribués s’adjoignirent bientôt des auxiliaires d’une nature particulière. L’engrais à la mode en Égypte est la terre imprégnée de nitre qui se trouve dans les ruines et que l’on nomme sebakli. Le temple de Louxor est rempli d’un sebakh excellent, accumulé sous les maisons depuis des siècles ; dans plus d’un endroit la couche atteint huit mètres. Les fellahs, apprenant que le sebakh serait jeté au Nil, demandèrent l’autorisation de l’enlever gratuitement, et, pendant un mois, deux cents d’entre eux y travaillèrent avec ânes et chameaux. Cela ne faisait pas l’affaire de nos adversaires : ils essayèrent d’éloigner les volontaires par la violence. Le plus ardent d’entre eux, Amin, fds de Moustapha Agha Ayât, surpris par moi comme il lançait des pierres contre un groupe de travailleurs, fut saisi, expédié à Qénèh, et condamné, non sans

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peine, à un mois de prison pour coups et blessures. Cet exemple découragea les turbulents : nos gens n’eurent plus désormais nulle attaque à redouter; malheureusement la corvée nous priva de leur secours dès les premiers jours de février. Comme je suis certain de les voir reparaître, je me suis appliqué à leur préparer la besogne. Partout où l’on m’a signalé l’existence d’un dépôt d’engrais, j’ai fait enlever par nos ouvriers payés la croûte de tessons, de briques brisées, de sable ou de cendres qui le cache. Quand les paysans arriveront plus tard, ils déblayeront le reste pour nous, sans qu’il nous en coûte rien que la peine de les surveiller.

En résumé, voici quelle était la situation du temple méridional au terme de la campagne . Au sud, la maison de France avait été abattue et le sanctuaire d’Aménophis III complètement dégagé. La fouille nous a révélé à ce sujet quelques faits nouveaux. Dans les temps qui suivirent la construction, le temple n’était pas séparé de la rivière par un terre-plein de largeur variable. Le canal et le Nil coulaient à ses pieds : toute la face méridionale et une partie de la face occidentale jaillissaient directement de l’eau, comme la galerie de Pliilæ ou comme certains palais de Venise. La muraille inférieure, celle qui remplissait l’office de quai, était construite en grosses pierres de taille et se terminait par une inscription en frise, au nom d’Aménophis III, surmontée d’une corniche sculptée et peinte ; la paroi supérieure du temple sortait directement de la corniche. Plus tard, à l’époque romaine, les boues s’étant amassées, on traça en avant du temple le quai gigantesque dont les restes protègent seuls aujourd’hui Louxorcontre les empiétements du Nil. Au nord de la maison de France, la caserne de gendarmerie, les magasins de l’État, la poste, ont disparu, et la cour est devenue visible jusqu’à la colonnade centrale. Les colonnes ne sont plus enterrées qu’au tiers environ de leur hauteur, et les arasements du mur, aujourd’hui détruit, qui les encadrait vers le nord, commencent à poindre sous la couche de débris qui les enveloppe. A l’automne prochain,

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après que les fellahs chercheurs de sebakh auront achevé leur tâche, il ne nous restera plus que quelques pieds de sable à enlever, pour mettre au jour le dallage antique1. L’état général des surfaces nouvellement découvertes est des plus satisfaisants. Çà et là pourtant, quelques pierres ont été détruites par le salpêtre ou par la main de l’homme, et j’ai pensé qu’il serait plus prudent de refaire les parties endommagées; à mesure que la pioche les dégage, on les restaure avec de la brique cuite et du ciment. J’ai eu la chance de rencontrer à Louxor même un maçon très habile; les endroits où il a travaillé ne se distinguent guère du reste que par l’absence d'hiéroglyphes. Dans le temple du nord, la besogne a marché plus lentement : c’est au plus si j’ai réussi à déloger les habitants et à renverser leurs masures. Le premier cadastre, mal exécuté par l’ingénieur de la moudirièh et rempli d’erreurs volontaires, ne pouvait nous servir; il a fallu le recommencer. Ici encore la résistance a été des plus vives. L’indemnité touchée, comme les indigènes ire voulaient plus quitter la place, j’ai dû recourir presque partout à l’intervention de la gendarmerie locale. Peu à peu cependant le vides’est fait dans la première cour et de chaque côté des pylônes. Un petit portique du temps de Ramsès II s’est révélé à nous, dès les premiers moments, ainsi que plusieurs colosses en granit rose, les uns renversés, les autres encore droits à leur place. La mosquée est debout dans l’angle nord-est de la cour, et sept maisons s’élèvent, comme autant d’ilots, au milieu des décombres; elles ne tomberont que d’ici à l’an prochain, mais je ne suis pas autrement affligé de ce délai. L’éloigne-

1. A. Zaptièb. — B. Shounèh attenant à la Zaptièh. — C. Bureau de poste. — D. Maison de France. — E. — Maison de Moustapba Agha. — F. Maison du Cadi. — G. Mosquée. — H. Deux tombeaux de cheiks. — 1. Les minarets de la Mosquée. — J. Quai d’époque ptolémaïque. — K. Escalier et débarcadère antique du temple de Louxor. — L. Entrée des jardins de l'Hotel de Louxor. — M. Eglise catholique : maison de Shenoudah ESendi. — Les grisés serrés représentent les parties du temple dégagées à la fin de la campagne de 1884, les grisés clairs les portions non déblayées.

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ment de la rivière m’oblige à employer ici un matériel différent de celui dont je me suis servi jusqu’à présent. J’ai acheté d’occasion une trentaine de wagonnetset l,500mètres de rails, qui me permettront de verser les débris au Nil; mais wagonnets et rails avaient besoin de réparations, et j’ai dû remettre à l’an prochain de m’en servir. J’ai donc assez de temps devant moi pour lasser l’obstination même des fellahs les plus entêtés. La solde des ouvriers absorbe en moyenne 75 fr. par jour; mais le train de wagonnets qui m’a pris 500 fr., la location des baudets et des chameaux nécessaires à l’enlèvement des débris, les indemnités supplémentaires accordées à divers individus dont les maisons n’avaient pas été comprises dans le plan primitif, le salaire du maçon et de ses hommes, ont fait des brèches profondes au capital que la souscription nous avait procuré. J’ai cru même pouvoir disposer de 1,500 fr. environ pour aider des familles pauvres; par exemple, j’ai reconstruit sur un terrain nouveau la masure d’un vieillard boiteux et sans enfant; j’ai remis 120 fr. à une femme infirme, dont le mari vient d’être tué au Soudan, et qui n’avait plus aucun parent pour l’aider dans son déménagement ; j’ai partagé 700 fr. entre deux ouvriers blessés grièvement par la chute d’un bloc. C’en est déjà assez de chasser les gens de la place où ils étaient nés et où ils comptaient mourir : partout où l’expropriation aurait amené la misère, j’ai pensé que les souscripteurs m’approuveraient de consentir à un sacrifice d’argent. Cette générosité ne nous a pas d’ailleurs coûté si cher qu’elle nuise aux intérêts de la science : les frais n’ont pas dépassé 12,000 fr. tout compris, et, la campagne de cette année terminée, il m’est resté de la souscription 7,000 fr. environ, qui suffiront à peu près aux besoins de la campagne prochaine.

Je voudrais que les personnes qui nous sont venues en aide pussent voir l'aspect que présente dès maintenant la partie déblayée du temple; elles reconnaîtraient que leur générosité a déjà porté ses fruits. Je n’hésite pas à dire que

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Louxor, débarrassé des bicoques modernes qui le déshonoraient, est presque l’égal de Karnak par la grandeur du plan et par la beauté des proportions. Les sculptures qui décorent les chambres et les colonnes sont d’un travail fin et délicat; quelques-uns des tableaux ne seraient pas déplacés à côté des bas-reliefs les plus heureux d’Abydos. Ils sont encore empâtés par le stuc dont les moines coptes les avaient recouverts au moyen âge, et noircis par la fumée des feux que les habitants allumaient chaque jour dans leurs cahutes. Dans bien des cas, les dégâts sont irréparables; j’espère que le plus souvent quelques mois d’exposition â l’air et au soleil feront tomber l’enduit et le noir de fumée. Mal nettoyé qu’il est, le temple arrache déjà un cri d’admiration aux visiteurs.

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