‹ Bibliothèque, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans lesChapitre 1 sur 118 · FREE PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

FREE PUBLIC LIBRARY

Non pas one populaire 1 Une Bibliothèque pubUgue libre, — Elle est: i* an moDument ipécial, avec oa sans livres ; a* un impôt spécial.

Le Penny-raie et ses effets. — L'Act Ewart. — Son importance. — Ce qu*on lit dans les bibliothèques libres. — Leur défeloppement. — Ce qu'on lit.— Glasgow, librairie centrale et branches; frais a établissement, organisa lion. — Comment chaque citoyen a dans son quartier deux cent mille volâmes récents à choisir. — Un exemple de petit catalogue pratique.

Le temps est venu, après un demi-siècle d'efiPorts qui triomphent aujourd'hui en Angleterre, en Amérique, de concevoir la lecture comme un service public, municipal, analogue à la voirie, aux hôpitaux, à la lumière — celle du gaz, — à Thygiène — celle du corps.

Comprenons bien. 11 ne s'agit pas ici de conserver des livres, mais d*en lire. Les grands nombres de livres, dont les villes se vantent, ne doivent pas nous tromper. Ils sont destinés à périr. Ceux-là seuls survivront qui sont sans intérêt. Le livre ici est une chose vivante, qui va de l'un à l'autre, communique son esprit, s'use, et meurt.

Notre mot de Bibliothèque pue l'allemand. Si l'on y ajoute le mot municipal, l'épouvantail est complet. Non. 11 y a pire. Il y a le mot « populaire ».

Théâtre populaire, université populaire, restaurant popu-

laire, bibliothèque populaii^e. . . C'est avec ce mot-là que les meilleures intentions dressent de suite une insulte devant Fœuvre qu'elles entreprennent. Quand aura-t-on fini de ces allures charitables? A ceux qui vous nourrissent, vous logent, chauffent, éclairent, habillent, font pour vous toutes les sales besognes de la vie, ne pouvez-vous offrir l'échange dérisoire d*une esthétique plus ou moins saine, d*une science plus ou moins sûre et d'un plaisir pas toujours amusant, ne pouvezvous offrir un peu d'égalité — sans j mettre en même temps cette étiquette de caste qui aggrave les distances, tâche de refaire de louches aristocraties intellectuelles, quand même les autres sont aujourd'hui si ridicules. « Aller au peuple » ! comme disaient les petits bourgeois de mon temps, avides de se trouver, fût-ce parmi la crapule, une supériorité. Laissez les conférences à ces gens-là. Ils auront toujours au moins des femmes pour les entendre. Une bibliothèque libre est de stricte égalité. Ne viennent à elles que ceux qui s'instruisent eux-mêmes, qui aiment mieux, fût-ce à tâtons, chercher euxmêmes que suivre le monsieur qui parle bien.

Il n'y a point de bibliothèque populaire. Il peut y en avoir de générales ou spéciales, et il n'y a pas besoin de réserver a aux savants y> celles qui ne contiennent que des livres que seuls des savants peuvent lire! Mais du jour où Ton admet qu'une ville offre à ses citoyens un lieu public de lecture, ce lieu n'est pas fait pour attirer les voyous, mais au contraire pour les chasser, et c'est proprement là ce qu'on peut nommer I'ëlite.

De l'élite dont je suis, dont tu es, dont tous seront, s'ils le veulent.

L'Elite dont font partie tous ceux qui entrent ici I

« La Bibliothèque libre publique ».

Il nous faut définir, parce que nous n'avons pas de mots nouveaux, et que le mot bibliothèque nous trompe.

Nous n'avons absolument rien de tel en France.

Une bibliothèque libre publique se compose essentiellement de deux éléments:

1** Un monument spécial;

2^ Un impôt spécial.

Ce monument est destiné surtout à contenir des livres et cet impôt en partie à en acheter, mais c'est là un rôle seconda ire.

accessoire, qui peut faire défaut : des village peuvent avoir une fort belle bibliothèque, payer un impôt relativement fort, et ne conserver aucun volume. Les livres viennent pour trois mois de la ville voisine ; — bien mieux, les gens apportent leurs livres et leurs journaux, comme autrefois à la veillée. Les clubs, les sociétés y ont leur case spéciale. Une bibliothèque libre n'est donc pas une cave mais un débit, a non un réservoir, mais une fontaine », dit M.Dev^ej. La plupart ont leur dépôt ailleurs. Avant tout c'est un monument.

Ce monument est beau. 11 doit être le plus beau de la ville. Avec la mairie, l'église, la pharmacie et l'école, il constitue la Cité.

11 est toujours ouvert, sauf aux heures où l'on dort. 11 est ouvert comme les parcs, comme les cafés, du matin jusque vers dix ou onze heures du soir, et il n'y a pas d'interruption.

Ne cherchez donc aucun analogue en France parmi les bibliothèques, musées, et autres institutions savantes, scolaires, populaires. Un grand cercle y ressemble beaucoup plus ; voyez les salles communes des grands hôtels modernes. Les thermes anciens, la basilique^ voilà ce qui s'en rapproche encore. L'église, la halle, l 'hôtel-de-ville au moyen âge...

C'est enfin le lieu où les citoyens, leurs affaires terminées, s'assemblent...

Ils s'assemblent, pourquoi faire?

Savoir les nouvelles, s'entretenir des métiers, de la chose publique, pour apprendre, acquérir des faits et des idées, se distraire et se grandir, — enfin pour parler... — Non. Voilà où TAge moderne diffère des temps anciens.

Pour tout cela, parler n'est plus nécessaire.

On lit.

Nous avons à faire connaître aux bavards que l'imprimerie est inventée et qu'il est temps qu'elle entre dans l'usaj^e courant. On ne crie plus par les rues les nouvelles et édits du roi. Les hérauts sont remplacés par les journaux depuis quelque temps.

11 est bon de parler, et meilleur de chanter. C'est un plaisir spécial, un exercice d'hygiène. Mais il n'a plus pour but de nous apprendre quelque chose. Les renseignements utiles se trouvent avec plus de sûreté dans des livres que dans la mémoire des hommes. Le temps n'est plus où l'on entourait

les vieillards pour apprendre d'eux de belles hisloircs. On en lit de plus belles et de plus exactes. Et tout Tart populaire, chant, poèmes,chansons du peuple, ce n'est plus que dans les livres qu'on les trouve nature. C'est ainsi. Comme on ne peut pas restaurer ou fonder... des vieillards, il est utile de fonder des bibliothèques.

Avant tout donc la bibliothèque se compose d'une salle de lecture des journaux du jour,des renseignements locaux, commerciaux, agricoles; on peut y ajouter une salle pour les enfants. Je prôt des livres, et la bibliothèque comme nous l'entendons : histoire, sciences, romans,etc., mais on y voit aussi parfois une salle de bains, piscine, gymnase, un salon, un musée, un auditorium, ou salle pour conférences et projections lumineuses, un préau et jardin avec bancs pour s'asseoir et lire, tout ce qui peut donner une direction instructive, utile, saine, aux heures où l'homme n'est pas pris par son métier strict. On a parlé de la faillite de la science, avant qu'elle s'établisse et se mette aux affaires. Voilà: elle s'y met. La science entre dans la vie quotidienne et conunune, elle résout tant bien que mal, aussi bien que n'importe quoi, les questions insolubles, et à ceux qui jugent d'une vérité aux résultats, elle ofifre un choix de grandes vérités avantageuses. Mais dans le bon courant utile de l'existence, elle apporte de la joie, de la propreté, de la beauté, elle unit et égalise les voisins, elle nettoie, elle élève. On peut la voir à l'œuvre, ses affaires sont prospères.

ao La bibliothèque libre publique est un impôt.

Il faut bien saisir que la bibliothèque libre est avant tout municipale. Elle est supportée par un impôt spécial sur ceux qui en profitent. Le penny-rate anglais veut dire : centimes additionnels pour la bibliothèque. Pour elle, non pour autre chose.

Consultés spécialement, souvent par référendum^ les citoyens ontvoté leur cotisation pour des livres. Non pour Tinstruction du pays, la grandeur de l'Angleterre, l'orgueil du musée Britannique! mais pour leurs livres, ceux qu'ils vont lire cette année. Et s'ils ne votent pas leurs deux sous, ils n'auront pas les nouveautés. En république française, un citoyen de Garpentras se réveille le matin avec la charge d'entretenir non la fanfare de son pays, mais l'Opéra, et d'élever les statues à il no sait pas qui, il ne sait pas où. Ce n'est pas cela. En monarchie anglaise un sujet de Litchfield ne donne

pas dix sous pour l'opéra de Covent-Garden, maïs deux tout juste pour la Library de sa ville. C'est très différent. Et quand il passe — chaque jour — devant sa bibliothèque, il n'entre pas en électeur grincheux savoir a ce qu'on fait de Targuent dos contribuables », il vient simplement jouir d'une satisfaction qu'il s'est payée.

Si pour quelques villes où récemment le penny-rate fut obligatoire, et d'autres où d'autres revenus l'ont remplacé, ceci n'est pas la toute exactitude, c est bien là l'esprit qui crée la bibliothèque libre, si différente des nôtres : non un dépôt de livres précieusement conservés, mais un crédit continuel pour lire, se servir des livres, s'en servir, c'est-à-dire ne pas les conserver.

Et cette spécialité de l'impôt importe. Des sommes globales, ici, vont à 1 armée, marine, subventions, commerce, voirie, menus plaisirs, sans qu'on puisse distinguer si l'on paye pour fournir à Londres du sucre meilleur marché ou pour agrémenter la liste civile de Paris. On peut dire qu'en France les bibliothèques viennent de haut. Et les livres y viennent de Paris. Les bibliothèques sont comme les officiers, d'une autre race que les soldats. Elles ne se mêlent pas. Ce sont des institutions. Elles existent parce qu'il est beau, digne et noble qu'elles soient. Elles ont la grâce. Nul besoin de se justifier quotidiennement.

Ces deux tendances sont fort nettes dans le culte des Anglais et le mépris des Français pour les journaux. Tel Français, qui ne lit que ça, s'indigne de les voir dans une bibliothèque. Làbas, où on lit tant de livres, les journaux forment les trois quarts de la lecture sur place. C'est la condition même d'une bibliothèque vivante.

Je sais bien qu'ils ne valent pas cher et je vois faire la gri mace à l'idée d'encourager une telle lecture. Erreur. Il n'y a pas de danger des journaux, mais d'un journal. Ouvrir des salles de périodiques, c'est justement détruire cette force exécrable du mensonge imprimé. Les menteurs se contredisent; détraire le monopole qu'a ce six ou huit pages d'abêtir un pays, c'est faire à l'abêtissement un tort considérable.

Nous reviendrons spécialement sur ce point: les périodiques. Parlons de ces maisons municipales de lecture qui se dressent maintenant dans toute l'Angleterre. Toute ville au-dessus de 4o.ooo habitants en est pourvue.

Le mot ang'laîs est « Free Library ». En français je dirais : Palais de Lecture. Il faut indiquer que ces monuments diffèrent de ce que nous avons sous le nom de bii)iothèques.On ne s'est pas occupé d'un « fonds » de livres. On n'a jms recherché les legs de vieillcriesjeslourdes collections dont les héritiers ne veulent pas s'encombrer, et les bouquinistes encore moins, ni les rebuts du panier de sociétés dissoutes, ces entassements de papiers qui usent temps et crédits. Les crédits de fondation furent employés à la consiiTuciion intégralement. Delà place, des salles commodes, d'abord. Ensuite un crédit annuel.

Il y a eu des mécomptes ; le succès passa l'attente, et la place, prévue largement, devint trop étroite. Mais en gros, dans les villes d'Angleterre, le résultat est atteint, et la maison de lecture, là où il y a des chaumières, le palais, Vd où il y a des maisons, se dresse partout.

On en compte des centaines dans le Royaume-Uni. C'est aussi beau que l'église, que l'hôtel de ville, c'est aussi gai que le bar, cela brille comme le théâtre. Le soir, jusqu'à dix heures, cela invite, dans la brume. Il y fait chaud, il v fait clair, il y fait propre. Et l'on y est toujours en bonne compagnie.

La Free libranj n'a donc rien à voir avec les bibliothèques savantes, les Universités, les grands dépôts. L'Angleterre a ses Mazarine et ses Arsenal. Il y a de longues galeries sombres, avec des centaines de milliers de livres, ou'*erles jusqu'à 3 heures, qui possèdent un catalogue du siècle dernier, et un autre qui sera fini le siècle prochain ; quelquefois un lecteur se hasarde dans ces lieux, qui sont la gloire du royaume, et le conservateur tout joyeux d'être dérangé se met on quatre pour lui, court constater l'absence du livre demandé, se rappelle qu'il l'a emporté chez lui la veille, mais le rapportera demain. L'Angleterre conservatrice a fait très peu pour rendre modernes ces institutions si commodes aux savants habitués, calmes séjours d'érudits affables. Seulement les 5oo.ooo volumes de l'Advocates' Libraryd'Edimbourg, les 200.000 de l'Université, et ceux de l'Ecole de médecine, — et d'antres moindres — n'ont pas dispensé la ville d'établir une Free Library. On doutait; aujourd'hui on ne s'en passerait pi us. Sept mille lecteurs par jour... Il faut croire que les grandes bibliothèques ne suffisaient pas.

Le succès écrasant de cette maison, quand celle d'en face^ avec ses milliers de volumes, continue son tran-tran de connaisseur, tient à deux raisons : le confort et Tactualité.

Confort... Heures d'ouverture, facilités de toutes sortes, comme nous le verrons, autant que propreté, lumière, bonnes chaises, bonnes tables.

Actualité... On demanderait à ceux qui se plaignent de la trop grande demande de romans, ce qu'ils offrent en place. Ici journaux, périodiques, les derniers, les plus spéciaux, en grand nombre sont là sur les tables,et c'est ce qu'on vient lire le plus.

L'histoire des Libraries angolaises est l'opposé de nos bibliothèques municipales, qui traînent de salle en salle un dép<)t de livres, s'établissent dans un grenier, une cave, vont se loger dans une boutique en fin de bail, déménagent aux locaux inoccupés de la mairie. Telle, celle du XV!®, conservant des années Tadmirablc collection d*£klelestand Du Méril sans pouvoir la classer ni la communiquer... Et dès que le succès montre que l'effort admirable des Ferdinand Herold, S. de Heredia, Saint-Albin, etc., allait au devant d'un besoin du peuple, dès que Paris est fier de ses 80 bibliothèques, de son million de lecteurs — non seulement on supprime la lecture sur place «c qui n'a pas eu de succès )),mais on réduit les crédits, comme si les livres d'il j a vingt ans étaient toujours bons, devaient suffire, comme s'il fallait seulement pourvoir au raccommodage des éclopés, et à la reliure, — hideux uniforme noir dont la mission semble être d'ôter à tout jamais au public le godt de garder un volume à la maison.

La babse du public a répondu et nous rappelons ces chiffres :

1901 2 004.209 communications.

La lecture sur place pouvait être supprimée d'avance, avec des salles ouvertes seulement de 8 à 10 heures, pour tout ouvrage demandant une lecture suivie, roman ou sciçnce. On voudrait parcourir des revues, mais il y en a si peu ! lire des journaux, il n'y en a pas I au moins regarder des gravures î Le succès de la Bibliothèque Forney montre que là où on offre des choses utiles, on trouve preneur. Le public n'a manifesté

aucun goût à lire la Revue des Deux Mondes dans une salle étroite, sur un bout de table, dérangé par les allées et venues du service du prôt,et les questions du public qui, vous voyant assis, vous prend pour un fonctionnaire.

Une seule bibliothèque à Paris correspond un peu à la Froo Library anglaise. C'est celle qui y était le moins destinée, celle qui doit non user, mais conserver, — la Bibliotlièquo nationale I

Le public a porté sur elle ses exigences, parce qu'elle est centrale, bien placée, luxueuse, la plus commode, quoi qu'on dise, et la seule qui ait les volumes qu'on demande.

Mais qu'exige-t-on de l'Etat ce que la Ville doit donner? La monstruosité de Paris, là comme ailleurs, touche au parasitisme. Paris, qui se fait offrir ses théâtres par l'Etat, lui réclame des livres, aussi, pour se distraire. Entre toutes les villes du monde civilisé, une seule ne se soucie pas d'avoir une bibliothèque. C'est Paris, en France.

En iS^Q^quand il y avait à Amiens, Rouen, Lyon. Marseilledcs bibliothèques pas bien inférieures, pour l'époque, à celles qu'on y voit aujourd'hui, une seule bibliothèque publique végétait en Ang'leterre, bien pauvre, à Manchester. Elle avait eu pourtant de belles cérémonies d'inauguration ! Thackeray, Dickens, Bulwer Lytton avaient pris la parole et prédit le grand avenir des bibliothèques, l'instruction venant répandre l'aisance dans le peuple, fermant les prisons, et les livres remplaçant l'alcool.

— Et toutes ces choses se sont réalisées ?

C'est facile à savoir : l'alcool et les prisons, en Angleterre, oui des chiffres qui se publient.

On n'a qu'à s'informer : elles se réalisent.

C'est en i85o qu'Ewart faisait passer le bill des bibliothèques libres. Il y avait dix ans que Rowland lïill avait créé le timbre-poste à deux sous. Ce sont là de grandes révolutions. Ecrire, lire. Cela change plus un individu qu'une forme nouvelle de gouvernement. Nous avons changé le nôtre à cette époque... — Qu'on ne dise pas que l'Angleterre se désintéressait alorsdu grand mouvement révolutionnaire del'Europc! Elle avait le sien, et victorieux.

La bill Ewart n'a pas porté ses fruits tout de suite. Ce n*est que de ces vingt dernières années,soit auboutd'un demi-siècle,

que rAngleterre peut dire : nos villes ont des bibliothèques, — comme nous pouvons dire aujourd'hui : il a fallu G5 ans, mais nous avons le timbre à deux sous.

On trouvera aisément l'histoire du bill Ewart, notamment dans Ogle : The free public Library, Mais voici ce qu'il a de spécial et de fécond.

Jusqu'à cette date les bibliothèques sont des institutions d'Etat, ou des richesses de particuliers, d'églises, de couvent, d'académie. Elles peuvent être très ouvertes ; chez nous, l'ancien r^ime était très libéral ; qu'on sache bien que savants et gens de lettres trouvaient autant de facilités à consulter les livres du comte d'Artois qu'ils en trouvent aujourd'hui à l'Arsenal. Ce sont les mêmes livres. Ils étaient neufs jadis... L'Angleterre, avec Oxford, ses collèges, ses cathédrales, ne manquait pas de livres.

Avec le bill Ewart qu'y a-t-il de changé ?

Ceci, que le public est admis à payer.

Immense faveur. Honneur qu'on ne lui avait jamais fait.

Oui, les conseils des villes sont autorisés à demander aux citoyens s'ils consentent à payer une taxe spéciale « pour construire et entretenir des bibliothèques ».

Comprenons bien le mot « s'imposer soi-môme ». Il ne s'aptpas que les conseils municipaux votent des crédits, que le préfet approuve, et que le contribuable paye pour il ne sait quoi, peut-être l'Opéra, ou l'armée, ou une bibliothèque à l'autre bout de la France. Le penny-rate est un impôt additionnel spécial. C'est un ou deux sous par vingt-cinq francs d'impôt qui s'ajoutent pour votre bibliothèque, la vôtre. Cet argent va vous acheter des livres et pas autre chose, et pour vous. I Carnegie, qui a « donné » tant de bibliothèques, n'a jamais

voulu donner un sou à une ville sans que cette ville s'impose d'au moins un demi-sou. L*aide qui va à une initiative la féconde. L'aide qui va aux morts ne les ressuscite pas.

Tout contribuable sait donc qu'il paye et combien il paye pour sa bibliothèque. Quand il passe devant, il peut dire : c'est à moi, et quand il est entré : je suis chez moi. Peu importe que des gens aient donné, prêté, légué ; le gros effort est fait journellement par lui, et il sent la bibliothèque de sa ville comme une propriété collective, dont il use largement, dont il tire vanité.

On ne tire pas vanité d'un cadeau qu'on reçoit, mais d'une

— la

statistiques et l'on ne peut que demander au tourniquet combien de gens sont entrés. Cependant j'ai regardé et compté. Je crois bien qu'en moyenne il y a, sur 7 lecteurs^ 2 pour les livres et 5 pour les périodiques.

Les périodiques anglais ~ journaux et revues — sont plus sérieux que les nôtres.

Je vois partout en main certaines revues techniques, et je regarde ce que les gens regardent dans les journaux : le feuilleton? Non; les annonces...

On dit que les bibliothèques ne servent qu'à lire des romans; c'est faux. Si c'est vrai, ce n'est vrai que des bibliothèques qui ne donnent que cela : les nôtres. En Angleterre on emprunte encore plus de romans, soit; mais le prêt de livres n'est pas la grosse affaire. L'important — c'est la salle de références. Ce que l'on vient chercher, ce sont des faits. Annuaires, journaux, revues, indicateurs... — des outils.

Le prôt fait le désespoir des puritains qui ne voudraient d'autre roman que la théologie. La consommation de romans par les Anglaises est très grande, en effet.

Il ne semble pas, à voir la natalité du pays, qu'elles s'en portent plus mal.

0' Brien, cité par Schinz, constate avec douleur qu*à Newcastle on communiqua :

2.5oo romans de missBraddon contre 12 fois Bain : Mental and moral science.

1.320 romans de Grant contre i5 fois Butler: Theanalogy of religion.

4.600 romans de Lever contre 4 Kant, 4«9oi Bulwer-Lytton contre 81 Essays de Locke, 3.3oo Walter Scott contre i4 Logic de Stuart Mill... etc.

Je conclus que les 4 lecteurs de Kant doivent être très reconnaissants aux 16.621 lecteurs de romans énumérés ci-dessus, car jamais pour 4 personnes on n'aurait entretenu une bibliothèque ouverte du matin au soir, éclairée, chauffée, etc., et il ny aurait même pas eu 4 lecteurs de Kant, car sans les 16.621 autres, comment ces quatre particuliers auraient-ils su, deviné qu'il y avait une bibliothèque publique? C'est ce que nous voyons journellement à Paris où 20 bibliothèques publiquCvS possèdent peut-être le même li\Te de Kant, et où un honnête homme qui n'a pas de quoi acheter ce livre, qui coûte sept francs, doit» s'il travaille la journée et demeure loin du Panthéon, se passer de le lire.

Maintenant, que les romans de Walter Scott soient ou non une lecture beaucoup plus malsaine que Kant, c'est un point sur lequel il est permis d'avoir son opinion. Je vois à la Nationale beaucoup de demoiselles étudier Kant» quelques-unes y consacrent même une demie après-midi, j'en ai vu de studieuses, qui, lorsqu'on ferme à 4 heures, étaient tellement prises par cet auteur qu'elles revenaient jusqu'à deux fois, une heure entière. Mais des jeunes personnes qui font des études si sérieuses ne peuvent être que des institutrices ou des femmes de lettres. L'humanité ayant encore besoin d'esclaves qui se consacrent à d'autres professions, celle de mère de famille entre autres, des auteurs qu'on n'étudie pas, mais qu'on lit, — Walter Scott — agréables à lire, rendent plus agréables celles qui en font lecture.

Y a-t^il baisse de romans? 74 0/0 en i8go selon Th. Mason, 65 0/0 là en 1904 selon Willcock. L'on n'ose conclure.

A Edimbourg, Walter Scott tient le grand record des lectures, Dickens viendrait tout de suite après, et le reste bien loin. Parmi les auteurs français, Molière d'abord, Zola ensuite.

A Londres, les modernes sont plus demandés, surtout deux romancières : Mrs. Henry Wood et Marie Corelli. — S.-J. Weymanset Anthony Hope rivalisent parfois avec Dickens et Scott, dont les éditions sont à si bas prix. Les sérieux sont Carlyle, Raskin, Darwin, Dean Farrar. Voici des chiffres à la bibliothèque de Marylebone :

Austen (5 volumes) . 86 demandes .

Brontë 8 — 481 —

Dickens 50 — 703 —

G.Eliot 29 — 573 —

Henly 25 — 496 —

W. ScoU 53 — 436 —

Thackeray 30 — 471 —

Charlotte Yonpe... 31 — 486 —

Booth [Darkest England) .1 — 28 i — -

Dean Farrar {Life of Christ, 7 vol.) 446 —

Spencer 9 — i06 —

Darwin 8 — 452 —

Ruskin 24 — 237 —

Carlyle 25 — 421 —

Les chiffres ci-dessous donnent la rapidité du mouvement, accroissement des livres et communications :

Livres Comm.

Livres Goium.

Livres Comin •

BinniniphAm... 57.081 365251 io4.a66 614.428 1 55. 633 641371

Glasgow — — 6a. 386 458.056 1 10 000 513.426

LiveriMMl 60.808 517.393 86.439 650.152 108.279 610.925

Afanchester.... 55. 600 61.213 81.000 283.231 107.000 416.000

Birming^ham avait bâti pour 35. 000 volumes et eu avait plus du double. L'incendie vint en 1879 faire de la place. On rebAtit en h&te, et moins de trois ans après, en 82, J. Chamberlain rouvrait la Library par un discours resté célèbre; cette fois-là on avait bâti pour i5o.ooo volumes. On voit que, depuis, c'est devenu bien trop petit. Quanta Liverpool, l'établissement de 7 succursales (ou branches) est la cause de la baisse des lecteurs en 1895 à la Librairie Centrale.

Aux chiffres donnés par Ogle nous ajoutons, en tableau, quelques chiffres plus récents.

Bibliothèques Libres

VILLES [br. branchaf]

Birkenhcad

Birmiogham (9 br.)

^01tBaB DB LIVIUM

loG 5aa

Bolton 146

Bradford 391

Bristol (8 br.) ....

Dundee

Leeds.

Liverpool (9 br.)..

Manchester

Newcastle (a br.).

Nottinçham Salford . . . .

Sheffield . . .

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