DE L'ADMINISTRATION
Théorie de l'étal de concorrence et de TéUi admiDistratif. — Proçrrès nprôme : l'Art |)Our TArt, le Beao absolu, l'Inulile. — Les deux caractères de ladmiuistralion d'£tat : Inversio» et Relig^ion. — De la Paralysie systématique généralisée. — Centralisation et particularisme.
La dernière conception du Progrès dans les sociétés homnines semble être le passag'e de Tétat de Concurrence à Tétat d'Administration : la Concurrence, avec son travail âpre, ses hasards, sa production barbare et efFrénée, qui dépasse les besoins, la Concurrence ravaçeuse, reste de l'état g-uerrier... — et l'Administration, avec ses avancements réguliers, son activité restreinte, sa production hypothétique, T Administration, propice aux lettres, aux sports, aux arts. Là où quelques ouvriers, pour un salaire dérisoire et hasardeux, abattaient une besoirnc énorme, un nombre triple de fonctionnaires vivent en sécurité, produisant un travail bien moindre, mais relevé par une majesté d'allures et de formes dont les ig'noraots seuls mettent en doute le haut caractère.
C'est avec raison que Spencer montra que le progrès consiste en une comple>ïité croissante, — les usages procédant comme toute matière vivante, qui croît par division et va se compliquant — et proclama : la Beauté, c'est Tlnutile.
Beauté des ruines, beauté des valses qu'on ne danse pas, beauté des femmes en peinture... Mais Spencer ne sut pas voir le lien qui unissait ces deux propositions, et qu'il y avait justement dans la complexité croissante une tendance naturelle vers l'Inutile, c'est-à-dire vers la Beauté. Et c'est ainsi que TAdminislration peut ôtre considérée comme l'apogée des formes sociales. Apogée tout près de la mort, suprême Beauté.
Il semble, en France du moins, que les Bibliothèques aient sauté les étapes. Elles furent dirigées par de grands hommes
qui virent grand. Elles sont arrivées d'un coup au stade administratif, avant d'avoir servi à quelcpie chose.
Cependant, lonf>'tenips restées le refuge des poètes, des savants, elles eurent poar eux une vraie utilité, dont le public ne fut pas admis à profiter, mais qu*on ne saurait contester. Gomme une usine dans un paysag^e, comme un villajs;^ installé dans des arènes antiques, les poètes, gens utiles, nuisaient à la poésie des bibliothèques. On ne conçoit la beauté que sous verre ou entourée d*une grille. Il faut qu'on soit bien sûr que cela ne sert qu'à Dieu.
Un poète sert à quelque chose, ne filt-ce qu'à nourrir des professeurs, plus tard. C'est donc une fâcheuse conception que d'en mettre dans les administrations. Gens pratiques et terreà-terre, inaptes à saisir les Ixîautés supérieures, rebelles à l'idéal, ils demandent tout le temps : à quoi ceci sert-il ?
Celui-là seul qui ne fait « rien d'autre » peut se donner tout entier à l'emploi de ne rien faire, et sait faire durer la consommation.
Tonte l'histoire des bibliothèques est une lutte entre les utilitaires : savants, poètes, gens de lettres, qui veulent à tout prix utiliser les livres, et les artistes purs, dont la bibliothéconomie magnifique plane nu-dessus des contingences.
La conquête des bibliothèques jwr l'Art pour l'Art ne peut se comparer qu'à la Réforme. L'archéologie fut le protestantisme des livres. Pour chasser toute grâce, toute joie, tout Inxe, toute utilité des bibliothèques, on reconnut que seules de longues études sur des textes sans intérêt obtenaient l'entratnement, assuraient la vocation. De là le mot de « chartistes », qui ne s'applique pas seulement aux élèves de l'Ecole des Chartes, mais qui, rx)mme le moi jésuite, veut dire une certaine déformation de l'esprit ou de la religion. 11 <lésigne exarlemenl ceux qui, devant un livre, s'annihilent, se résorbent, croient et ignorent. Perinde ac cadaver. Les fortes disci[)lines ne sont pas celles des moines, mais de ceux qui se mêlent au monde, et osent conduire leur foi parmi les tentations. Que de défections ! Que de trahisons. La chair est faible. Vivre au milieu des livres et ne jamais les lire... Le milieu même a je ue sais quoi de troublant. « L'air <le la maison >», me disait un excellent archiviste, qui vit à l'Arsenal... Cet air est si pernicieux qu'on a vu les plus purs de la paléographie se perdre, ouvrir des livres — et en faire!
On a dit : il faut mettre une barrière. On en met. Examens
et concours. On ne peut fouiller les gens y mais comme la science pèse, ceux-là seuls bien légers d'esprit sauteront la haie.
Mais l'abstention est plus sûre que tous les préservatifs, plus sûre que les soins, médicaments et examens ! La conta^on s'opère uniquement par les livres. Ce qui est malsain pour les bibliothécaires, c'est les livres. Et depuis qu'ils n'en touchent plus, les cas de littérature deviennent beaucoup plus rares.
Aujourd'hui le livre est représenté par une fiche.
Les maniement^ estampillage, mise et recherche en place, les conseils au public et le classement même, tout cela est laissé à de vils mercenaires. Le fonctionnaire proprement dit ne voit qu'un rectangle de papier, qui représente un livre comme une lettre d'algèbre représente des pommes. Combinez, remaniez, divisez chaque côté de l'équation, le nombre de pommes reste exact, mais les pommes pourrissent.
Il est infiniment regrettable que les bibliothèques en France ne se soient pas attardées un peu plus longtemps à l'active période de l'enfance. Elles auraient pu ne passer à Tadministration qu'après une croissance plus longue, ayant atteint un développement plus digne d'un pays tel que le nôtre. Nous voyons l'Amérique commencer à faire des rapports, à avoir des inspecteurs réguliers, à unifier, à réglementer, à remplacer les hommes actifs par des commissions, à se demander si l'on doit prêter des romans, à établir des examens, etc. Tous ces symptômes administratifs ne viennent qu'une fois le pays couvert de bibliothèques publiques, fréquentées par un public immense, et quand la matière manquant à l'activité, celle-ci peut se dépenser en jeux administratifs.
Chez nous les divertissements de l'esprit autoritaire et systématique arrêtèrent au berceau le mouvement des librairies. Le grand mouvement vers l'instruction, qui leva il y a vingt ans de si belles initiatives dans notre Paris, s'est heurté tout de suite à la centralisation. On peut lire dans des rapports très officiels que si les bibliothèques municipales ne se développent plus, c'est qu'elles sont au terme normal de leur croissance. Je sais bien qu'à six ans nous disions : c Nous, les grands... »
Municipales, universitaires, nationales, je ne crois pas qu'un progrès sérieux puisse être fait avec le régime en vigueur. Ces gens auxquels on lie les mains, les pieds, sur le dos desquels on entasse tout ce qu'on peut trouver de lourd ou
d'encombrant, et auquel on dit : marchez I — font pitié. Tant que le Directeur, membre de l'Institut, très décoré, très célèbre, etc., d*un établissement de TEtat sera obligé de lever la main, comme les petits en classe pour aller pisser, à propos de rien, d'un carreau cassé, d'un ivrogne à expulser, d'un livre de quarante sous à acheter, d'un livre à prêter ou à emprunter, et s'exposera à ces niches qu'on appelle <c situation impossible », s'il s'avise de vouloir prier de balayer mieux un des hauts dignitaires chargés de balayer, les améliorations seront lentes et difficiles.
Que dire des Universités ! En les déliant de l'Académie de Paris, l'Etat n'a pas eu le cœur de se séparer de ses chères bibliothèques. Il leur donne peu d'argent, mais les administre bien. Ces Universités, qui n'ont pas la gestion de leurs livres, n'est-ce pas là un de ces beaux cadavres que TEtat électrise, mais ne peut remettre debout?
S'il fallait faire l'allégorie de la Liberté, je représenterais un bourreau maniaque occupé à river des boulets et des chaînes à tout ce qui remue d'un mouvement arbitraire. Quand le patient est cloué et fixe comme un mort, alors il est vraiment soustrait à l'arbitraire, il est libre I Personne ne peut lui commander.
Sans doute, ces arbitraires responsables et locaux sont remplacés, dit-on, par un autre arbitraire, central, irresponsable. Au patient qui ne peut se mouvoir par lui-môme, une force est envoyée d'une usine mystérieuse et lointaine. Mais transporter la force à distance n'est pas encore rentré dans le domaine pratique, et ces établissements dont la direction est ailleurs usent en transmission toute l'énergie disponible.
Et nous aussi, nous réclamons qu'on centralise. Centralisez les fiches, les fournitures, la production, tout ce qui peut se fabriquer à bon marché en gros, mieux encore : tout ce qui se peut s'envoyer par la poste.
La responsabilité n'est pas dans ce cas. Si, dans son courrier chaque matin, un ministre se découvre les responsabilités d'un tas d'actes stupides de gens qu'il ne connaît pas, c'est là une fiction qui ne dupe que les politiques. Le régulateur est aussi responsable de la machine, mais ce n'est pas lui qui peut la mettre en mouvement. 11 ne peut que lever plus ou moins ses bras ornés de boules.
Nous verrons peut-être un jour prochain les boulangeries centralisées. Une farine officielle sera l'unique farine, les Mor-
vandiaux iront ramasser leur bois à Paris, le Ministre décidera du nombre de pains que la corporation des mitrons défit mettre au four ; s'ils mettent le feu, le boulanger sera-t-il responsable ?
Non ! il y aura une commission de surveillance. Elle ne surveille pas? On nommera des inspecteurs de la commission de surveillance. Et s*ils n'inspectent pas, une commission d'enquôte. Et après une enquôte il n'y a plus que le vent. Et tott cela est fort beau, lorsque l'on peut gâcher, évaporer la matière à plaisir. Cependant même pourT^r^u on voit certains étés ladministration sur les dents. Le pain n'est pas produit en assez grande quantité pour appliquer un système qui ne tiendrait compte ni du prix de la farine, ni de la bourse du public. ^)uant aux bibliothèques, le public voudrait des livres nonveaux, surtout des périodiques, travailler le soir, consulter un catalogue au courant, faire venir des livres d'une autre ville, etc. Impossible. Tous ces services se sont centralisés : Il y a un directeur, mais ce n'est pas ici. L'administrateur ne dirige pas. La commission du catalogue n'a pas charge de le faire, et larchitecte ne connaît ni directeur ni administrateur.
Pierre Bonnard fit imprimer il y a quelques années un livre de Verlaine orné de beaux dessins à l'Imprimerie nationale. Il demanda que quelques ]>ages fussent disposées autrement, pour laisser un peu plus de blanc autour de son dessin.
— Monsieur, dit le metteur en pages avec superbe, je n'ai pas d'opinion sur vos dessins.
Ainsi un architecte n'a |)as d'opinion sur le nombrede livres qu'il doit lo^r, une commission de catalogue n'en a pas sur le prix que l'impression doit coûter...
Le public seul en aurait une, bien claire, bien nette. Mais cela brouillerait tout. Et que devient l'Idéal? — Imprimeur, catalogucur, financier, relieur, chacun suit l'Idéal. Chacun fait son œuvre de beaux registres, de belles fiches, comme nos esthètes font leur œuvre : a pour s'exprimer. » Chacun exprime son moi à sa façon. Le fonctionnaire, qu'on le sache, a droit au pain, mais aussi à la Beauté.
On lui discute le pain, mais la Beauté, non pas !
Et il y en a de la Beauté, dans ces catalogues inutiles, ces bâtisses inutiles, toutes ces choses a définitives » ! On se plaint qu'il n'y ait en France que le provisoire qui dure. C'est qu'il y a, hélas t des nécessités qui durent, toutes celles que nous crée tant de définitif !
Et c*est ce qui faitquc contrôles, inspections, concentrationsy tout le matériel césarien de la République aboutit à une sorte d'anarchie, non pas la belle, celle où on serait libre, Tauarchie active, indépendante, rebelle à tout pouvoir, ou du moins Ton s'amusera, faut Tespérer ! — mais une anarchie de pleutres, où tous tremblent devant un qui a peur de menacery
Le caractère spécial de toute entreprise d'Etat est l'inversion. L'Etat n'est plus sollicité par le public, mais par l'ouvrier. Le public ne compte pas, n a aucun moyen de se foire entendre. Et s'il a lombre d'un mojen, il n'en a pas le temps et n'y a pas d'intérêt. Sans doute, il voudrait ceci, cela... Mais s'il est têtu, s'il jtient vraiment, il a chance de l'obtenir pour lui seul, par faveur, et il n'en a aucune d'y arriver par voie de règ'lement général. Les grandes administrations payent en général un pauvre diable chargé de recevoir les plaintes du public'; les progrès et la mécanique le feront un jour en bois afin qu'on puisse taper dessus. Je n'incrimine nullement les administrants ; ils sont très consciencieux dans les Bibliothèques; toute réclamation écrite est étudiée, on classe scrupuleusement les bulletins refusés pour acheter les volumes qui manquent, quand on aura de quoi, — et l'on souhaiterait des plaintes pour corser les rapports qui réclament du Ministère et des Chambres les améliorations les plus ui^entes. Et les ministres aussi sont des héros d'Homère, — héros éphémères. Ils parlent bien et beaucoup avant d'en venir aux mains, mais ils disparaissent juste quand on se rue aux combats.
Le public qui réclame, le monsieur qui crie bien fort et se charge de faire marcher les fonctionnaires est semblable à Tenfant qui dépose une lettre sur Fautel de la Sainte Vierge. La lettre disparait, elle doit aller au ciel, elle doit être exaucée... Voyez : le lendemain, le gros chagrin est (^ssé.
Qu'est-ce que ces gros chagrins du public et ces plaintes, qu'est-ce que cela auprès de l'architecte qui veutcaser sa pierre, l'archivbte son catalogue, le député ses amis...? Quelle force (^^ a-(ril près de garçons de bureau syndiqués, qui menacent?
Ce qui règle la nourriture d'un Etat n'est donc point l'appétit, c'est le fournisseur. 11 vendait de force son sel au temps de la gabelle. Aujourd'hui il colonise, ce qui revient à vendre
de force des choses qu'on peut ne point fabriquer à des gens qui peuvent s'en passer. Il vend ainsi des élèves de l'Ecole des chartes aux bibliothèques de province qui ont besoin de renseignements commerciaux. Qu'il s'agisse d'éclairage,de bâtisse, de catalogue, le besoin public n*est en cause qu'indirectement, comme prétexte. Demandez à n'importe quel lecteur de la Nationale s'il vaut mieux éclairer la salle ou imprimer le catalogue...
Mais éclairer, l'Etat ne s'éclaire pas comme cela I
Le besoin de lumière qu'éprouve le public n'est pas lumineux par lui-même. Il faut attendre un électricien d'Etat, qui fera de la lumière à un prix digne de l'Etat.
Cette inversion de l'offre et de la demande que présente tout service officiel a d'ailleurs passé dans la langue médicale. Uo malade auquel on permet un œuf, auquel on donne un potage va déjà mieux. Mais on administre une pilule, un lavement
On voit que le sens commun a depuis longtemps réservé le mot administration à quelque chose qu'on prend contre son gré, — ou à rebours — quand ça ne va pas.
Un autre caractère de l'Etat est la Religion.
L'Etat est un animal religieux, traditionnel jusqu'à l'ineptie, dévot jusqu'à la paralysie, atteint profondément de la maladie du scrupule.
Le nombre de péripéties par lesquelles passe la moindre foutaise défraye les vaudevillistes et auteurs gais. Le public n'en a guère idée que par le régiment. On peut cependant connaître un peu ce que sont les « rites » sacrés, lorsque le malheur veut qu'une réparation ait lieu à une conduite de gaz dans la rue, ou que l'on ait à transporter le corps d'un parent d'un cimetière à un autre.
Il n'en faut pas moins pour transporter un livre. Il semble que la Bibliothèque royale de Berlin pourrait adresser en toute sécurité à une bibliothèque d'Université ou d'Etat un livre, filt-il précieux. Ce livre ne sort pas d'ailleurs de la Bibliothèque, qui en prend soin comme des siens. Le ministre des Affaires étrangères, celui de l'instruction publique et l'Ambassade là-bas... i^ Ecrire à la Bibliothèque, directement: peut-on prêter ? 2? Réponse : Oui, si la demande en parvient par la voie diplomatique ; 3" Demande au préfet ; l\^ Demande du préfet à l'Intérieur ; 5^ de l'Intérieur aux Affaires étrangères; 60 de celles-ci à l'Ambassade. Voilà la repartie. En
Allemagne se joue la 2* partie. La 3^ commence : le volume est en route. Môme filière avec autant de lettres d'envoi... La Nationale a prêté ainsi en igo6 121 manuscrits à l'étranger et en a reçu io5. Est-il besoin de dire que ces paperasseries, loin d'augmenter le contrôle, le diminuent. Les chances de perte et d'avarie sont en raison directe du nombre de manipulations, et quant à la responsabilité elle s'est jetée dans le maquis de la procédure. Des efforts sérieux ont été faits pour simplifier cet attirail. Vainement.
Voulez-vous compter à présent ce que coûte au gouvernement, en employés à 1.800 fr., contrôlés par des chefs à 10.000, cette paperasserie? Les exemples abonderaient. Mais en voici un autre, fréquent dans les bibliothèques qui impriment des catalogues, et au Muséum, aux Observatoires, partout. Sans doute, un astronome sait à qui donner la Carte du ciel^ comme un bibliothécaire sait quel établissement peut intéresser un catalogue spécial. En fait le ministre s'en rapporte à lui. Toutefois il doit envoyer une liste de proposition de concession aux établis-sements scientifiques, qui est enregistrée au Ministère, qui délivre un arrêté de concession duquel est délivré ampliation. Puis il envoie au Ministère les volumes ; reçus divers, tenue de registre. En tout de quinze à vingt écritures, pour des fascicules qui valent cent sous, prix fort, en moyenne. Quelle maison de commerce tiendrait à de telles manigances ? Quel commerçant paierait les frais de telles cérémonies? Mais une fois la messe dite... Pardon, cela recommence. 11 faudra demander une concession spéciale pour donner le tome II à ceux qui ont le tome I. Des ouvrages en cinquante volumes recommencent cinquante fois. L'on ne peut s'étonner que les tomes n'arrivent pas: tant d'histoires les fatiguent, ils se reposent au contrôle. Je n'entrerai pas dans les détails financiers, et n'entreprendrai pas une critique du système des Mandats. Malheureux qui vend quelque chose à l'Etat sans savoir qu*il faut majorer ses prix en conséquence I Mais chaque année apporte une petite complication de plus dans la machine à financer. Tout service contient un nombre de chapitres qui varie de dix à cinquante, et chacun a un budget qu'il faut s'ingénier à prévoir un an d'avance. Prévoir ici veut dire inventer, et comme on a prévu, il faudra justifier. L'Etat lâche l'arguent mille francs par mille francs, chaque somme, parfois de moins d'un louis, étant reproduite près de cinquante fois en écritures.
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Sentier étroit dans des montagnes. A gauche un précipice, à droite l'avalanche qui menace de là-haut, au prochain tournant les brigands...Onestau pays des Services Administratifs.
Ne marchez pas trop fort, évitez le moindre bruit, ne réveillez jamais un Service qui dort I Les Bâtiments civils ont le sommeil léger ; la Comptabilité peut se saisir d'une aflhire. Passez vite, si vous approchez du Contentieux, cachez-vous dès qu'on parle des Affaires étrangères — et surtout n^ajez pas affaire aux Finances I
L'histoire grecque et celle du mojen-âge, si chère aux bibliothécaires, montrent des pajs couvert d'acropoles ou de burgs, repaires de bandits^ rançonnant le voyageur, imposant une protection terrible sur le peuple alentour^ et c se justifiant » par des services de gendarmerie.
Certes il est aussi difficile de reconnaître dans le chef da 2* bureau de la 3^ direction, décoré de la Légion d'honneur, un Cartouche, un Agamemnon évolué, que de retrouver dans les opérations de banques l'ancien échange de bestiaux et d'esclaves; cependant on a dit : les Grecs partant en guerre ponr reprendre les femmes volées ne faisaient guère que des opérations à terme sur les tissages. En Afrique, en Asie, on trouve encore des services administratifs en voie d'évolution. L'on ne va pas d'un point à un autre sans négocier son droit de passage; le droit à l'eau, au gîte, aux porteurs, à Tescorte sont l'objet de traités, palabres et bagschichs, — heureux encore si la religion ne s'en mêle pas et s'il ne faut pas victimes ou pourboires à quelque divinité propitiatoire. Ainsi, lorsqu'une bibliothèque d'Etat trouve un livre qui lui manque, et dont le prix est d'un franc, ou veut se débarrasser d'un tas de bois qui la gêne, elle ne peut sortir vingt sous et emporter le livre, ni donner son bois à briller. Mais dans une invocation au Ministre, — à laquelle il a fallu M. Combes, cet impie, pour couper les 3 lignes de formules rituelles, — elle signale l'objet de ses désirs comme digne d'attirer l'attention du Très- Haut. Des prières spéciales seront ensuite ordonnées pour que le vendeur soit récompensé. Une congrégation spéciale sera chargée de lui signifier qu'il est admis à présenter ses requêtes. Suivant le rite, trois fois il devra rédiger sa prière, afin qu'aucune personne de la Trinité ne soit jalouse. Une de ces prières s'écrit sur un papier consacré qui se vend cher. Lorsque des mois de retraite auront ainsi préparé le néophyte, il sera admis
dans le Temple où une Congrégation spéciale officie les paiements.
Là des prêtres lui diront qu'il ne faut oublier aucune divinité, et il devra aller faire ses devoirs à Tau tel des oppositions, à la Vérification des signatures, etc.
Que de divinités régnent sur une seule maison I
Le dedans est à un Ministère, le dehors à un autre, le contenu à un 3^, Talentour à la ville, le personnel à une direction, le matériel à une autre, mais l'acquisition de ce matériel et de ce personnel relèvent de services spéciaux, leur entretien aussi et leur réforme aussi. Cependant TArt, THistoireont des collèges de prêtres qui viennent imposer le culte du yieux^Paris et des Monuments historiques. L'Hygiène survient alors et menace l'Histoire...
Enfin la Politique, qui décide — et tout plie.
Triste vainqueur, qui, lorsque la Presse bouge, fait sous lui.
On reconnaît un bon administrateur à ce qu'il est d'avance découragé. Ce n'est pas un moteur, c'est un lubréfiant. Il sait qu'il ne peut rien supprimer, rien créer, mais si rien ne grince, rien ne rouille, c'est un homme digne des Grandes Huiles.
Cette impuissance absolue de toute administration crève à tel point les yeux que je ne vois partout qu'efforts faits pour l'aggraver. Il n'est question que d'uniformité, de régularisation, d'inspection, de rattachement.
Il faudrait supplier les gens qui écrivent sur les bibliothèques de songer un peu plus à eux-mêmes. Ils parlent de ce relever le niveau des bibliothécaires )», de défendre l'entrée de la carrière par des examens, de régler, hiérarchiser.., — tous mécaniques ou tous domestiques sous quelques Grands Chefs 1 Il faudrait qu'ils admettent une chose tristement probable. Ces places suprêmes, ce ne sont pas eux qui les auront. £t ce sont eux qui seront inspectés, dirigés, et pas dans la direction qu'ils voudraient.
La centralisation veut être économique. C'est au nom de cette économie du gros que l'on veut réunir toutes les bibliothèques populaires de France. Une seule commission choisira tous les livres.
On ne regarde pas à tuer toute initiative chez les bibliothécaires de campagne, à tout ce que perd en intérêt dans une localité do province le livre choisi, imposé par Paris. Mais surtout on ne songe pas à toute la paperasserie imposée par
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renvoi, les contrôles, demandes, reçus, etc.; ce qu'on voit, c'est une commission bien payée, chargée de lire et de penser, elle seule, pour toute la France. Sinistre économie.
Mais où a-t-on jamais vu que TEtat paye moins cher que le public I Pense-t-on avec les formalités absurdes qui constituent ces marchés, soumissions, ces adjudications de l'Etat qui éloignent partout les commerçants, et avec- les frais qu'elles entraînent, pcnse-t-on réellement économiser?
Vraiment, on reste stupide devant cette légende du Français vain, bravache, téméraire que Ton dit et la bande de fonctionnaires pleutres que Ton voit.
Les dresseurs d^animaux qui menacent, frappent et entretiennent des plaies pour faire, sans se fatiguer, plus de mal à la bote, savent qu'il ne faut pas acculer l'animal. Il vient un temps ou la bête se bute, tremble, et devient stupide.
L'Administration dresse le coq français.
Mais le fonctionnaire acculé refuse. Rappels, menaces, règlements, circulaires, inspection... Rien ne fait rien» et la béte ne fera rien ! Elle se couche et ne bouge plus.
Arrêtons-nous. Tâchons de nous voir un instant d'un œil étranger. Ce qui est vrai des livres est tellement vrai du reste...
1° Centralisation, — Elle est formidable. On centralise comme on respire. Les plantes convergent vers la lumière qui vient d'en haut...
Mais, là-haut, n'a-t-on pas éteint les lumières?
Par habitude, les Français convergent tout de même.
Vous parlez de décentraliser. Je vous connais. C'est pour centraliser un peu plus étroitement. Sans doute certains détails n'entrent pas dans vos cadres. En dépit de la logique, les petits ne font point les mêmes pas que les grands. Bien ! Les grands d'un côté et les petits de l'autre. Règlement n* 2.
Bibliothèques d'Etat, bibliothèques de ville, c'est de même. Nulle concurrence des villes entre elles. L'initiative a ce nom: la réclamation.
Pas une ville où un homme dirige l'ensemble des diverses bibliothèques, adapte aux besoins locaux les ressources locales, pas une où, se passionnant à son œuvre régionale, il se grandisse en la grandissant.
Non, l'avancement qu'il rêve, c'est le déplacement.
Distribuer en classes Jes bibliothèques de France, passer d'Albi 6* classe à Nantes 3*, cela est beau. C'est cela qu'on demande. Et en dessus des classes, les espèces. Ici, pas de passage. Pas d*officier sortant du rang. Les « Populaires »...
Alors, ici, sur place, tout progrès inutile. Pour l'inspecteur, de belles fiches, des catalogues, c'est tout ce qu'il faut. Des catalogues imprimés, savants, qu'on envoie à Paris, qui font dire de telle bibliothèque où ne vient personne : elle a à sa tête un homme très capable, — et de telle autre où un homme dévoué s'épuise à renseigner des milliers de lecteurs : très médiocre, môme pas de catalogue imprimé...
Sans pouvoir, dépendant de commissions, du ministère, de l'inspecteur, de l'Etat, et de la ville, et du département, chacun tirant à lui, inspectant pour son compte, le bibliothécaire français rêve l'autorité.
Sur son ouvrage? Non pas. Mais sur celui des autres.
Décider les achats de livres, faire des échanges, rechercher les dons, bâtir et installer, créer des succursales, répartir les heures, organiser le prêt, conseiller l'industrie locale, tant de progrès à faire sur place, dans ce qu'on connaît, qu'on a en mains, si l'on est libre I... Mais personne, sur place,n'est libre ; l'indépendance no s'acquiert que par la domination, et les changements qu'on sait possibles et utiles, on les fera demain, si l'on conquiert l'autorité, si l'on avance — ailleurs.
Alors on régnera sur un ensemble vaste, on commandera — mais on ne pourra rien changer. La décision pour un, le commandement pour l'autre ; l'exécution regarde un troisième.
Alors on voit que ce 3®, le vil manœuvre, l'ôtre humble, la chiffe docile qu'on a été longtemps était encore le plus libre de tous : libre de ne rien faire.
Mais cela, c'est la grandeur de l'Administration.
C'est ce qui doit s'imposer, à qui ? à toute la France ? — Pensez- vous donc que la France suffise à un Français? L'Univers même, ce ne serait pas assez... Et si Ton ne peut le passé, on guette l'avenir.
2» Particularisme. — Ce besoin d'autorité est en raison directe de l'insoumission. Cette centralisation sur le papier est l'effet de l'indépendance particulière. Elle n'est pas union, mais surcroît de désunion. On appelle l'étranger contre le voisin, et l'étranger, ici, c'est le gouvernement. L'or macédonien à Athènes.
La centralisation n*assure pas le commandement, trop loin-
tain pour être efficace, elle assure, renforce l'anarchie locale.
L'anti-socialisme des Français se révèle dans leurs lectures. Us n*aiment pas travailler en commun. La bibliothèque communiste ou communale ne veut rien de commun avec la paroissiale, qui ne veut nulle communion avec des gens communs.
Mais môme chaque quartier, chaque p&té de maisons veut la petite sienne à lui. Des essaims, des myriades de bibliothèques, et pas do quoi lire. 17 rien qu'à Amiens, ville de 5. 006 hectares, 4 à Paris le long* d*un kilomètre. La Place Louvoisen a 3 ; à la Sorbonne on ne les compte plus. L'une n*omTC que deux heures, d'autres une seule et rien que le diniancbe! Chacune prendra le budg-et de plus d'une année pour avoir son Larousse, ou bien s'en passera.
Ne dites pas que ces gens ne se peuvent fréquenter; on se rencontre tout le temps. On se serre la main. On respire le m^me air, on foule le même pavé. En guerre, on serait peutêtre de la même escouade .
Mais rien, pas un effort pour réunir ces services identiques, avoir même bibliothécaire, môme poêle, mêmes outils I
Un seul effort, constant, et c'est pour réunir chaque point à un centre lointain, et des intrigues, des plaintes pour que, s'il vient do là-bas un livre à la maison d'en face, le même livre, quoi qu'inutile, vienne à la nôtre aussi.
Et les savants no sont pas plus sages que le peuple. Autant de sociétés, autant de bil)liothèques. Chacune, bien entendu, fermée six jours sur sept, 22 heures sur 24, et chacune — linnéenne, artistique, commerciale — devant d'abord se pourvoir du môme fonds identique, murs, chauffage, fonctionnaire, tables, dictionnaires, livres élémentaires... et manquant après cela do Targont nécessaire à ses achats spéciaux...
Etre chez soi. Avoir à soi. Ne fréquenter ses semblables que pour les dominer. N'aller vers un autre que pou rie faire soi.
Tout ceci n'est pas en l'air et un ton de plaisanterie n'est là que pour faire entendre les causes désespérées. Nous n'allons pas du tout vers une réforme. Chaque année s'en éloigne et éloigne la possibilité d'un changement. On administre de plus en plus. Pas une maison de commerce ne tiendrait six mois aux régimes d'Etat.
Je ne sais pas si nos bibliothèques peuvent être sauvées; elles sont de plus en plus surveillées, administrées, ligotées. Mais il ne se peut pas qu'on n'en fonde pas de nouvelles. Tous les
pays 8*7 mettent, rAlIemagne, Tltalie. . . Les villes en fonderont, et Paris même un jour, par pudeur, y viendra.
C'est surtout pour ce temps-là que j'écris, car l'Etat, mené par la politique et les gens à caser, aura toujours des appâts de subventions et concessions pour introduire sa meute surveillante, contrôlante, rapportante, commissionnante. Les villes ignorent que les faveurs de l'Etat contiennent un poison auquel peu d'énergies résistent.
Si, par donation, legs, ou mieux par imposition volontaire, comme en Angleterre, des villes de France se créent une bibliothèque, qu'elles refusent tout secours ou conseil de l'Etat! Qu'elles fassent venir d'Angleterre ou d'Amérique — c'est ce que Deichmann fit en Danemark — un homme ou une femme connaissant le métier : « On ne peut pas l'apprendre en France I » Qu'elles ne nomment pas de commission ou d'inspection, qu'elles nomment un directeur pour une suite d'années, avec toute responsabilité, emploi de ses crédits, nomination de son personnel. On ne fait pas autrement pour une banque ou un théâtre. Un cahier des charges peut dicter les 'conditions de publicité, d'ouverture, etc., et prévoir les cas de révocation pour incurie ou malversation. Rien de plus, rien de moins que si c'était n'importe quel autre service d'ÉCLAmAGE public. Et les crédits, appointements et achats proportionnés à la fréquentation de la bibliothèque, aux services qu'elle rend. Ce serait juste, c'est possible.
Mais l'important est de ne réformer aucun abus. Tout abus qu'on réforme est un abus de plus. C'est une commission, une inspection, un quelque chose de nouveau, qui s'ajoute, ne fait rien et continue à vivre.
Le vrai remède est de créer. Il faut de bons microbes pour manger les mauvais. Introduisez dans le système des ferments neufs. Les vieilles institutions se rajeuniront si elles peuvent, et peut-être avant qu'elles s'éteignent tout à fait, on songera à leur rendre un peu d'autonomie.