‹ Bibliothèque, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans lesChapitre 39 sur 118 · LE CHOIX EN BIBLIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

LE CHOIX EN BIBLIOGRAPHIE

Rôle et emploi de la fiche. — Culte de la fiche en soi. — Loin de désemcombrer, la fiche char^^e le service des bibliothèques. — Que la bibliographie ne peut être que spéciale et limitée i une époqne. — Rôle tout spécial des bibliothèques : bibliographie appliquée. — Index de bons lirres, ou de livres utiles. — Un système didactique. — Le choix et la présentation des livres. — Bibliothécaire et bibliographe, deux métiers qu'on confond et qui se nuisent l'un à l'autre.

Une bibliographie générale universelle est-elle possible?

Ah! s'il en était ainsi, — alors pourquoi la Nationale, le British Muséum, Tlnstitut de Zurich, le Gesammtkatalog' ne se seraient-ils pas entendus! On aurait peut-<^tre eu l'argent, à Washington...

Il n'est pas dit que la mathématique ait trouvé jamais dans le monde l'occasion de se manifester en tant que science exacte. Si le classement des livres se moque des lois de notre esprit, du moins semble-t-il que, réduits à l'état de fiches homogènes, Ames sans corps, signes algébriques, désormais on les puisse faire entrer dans l'absolu, — ces livres désincarnés, percés ou non d'un trou pour les mieux enfiler...

On ne peut pas : ils sont trop.

La fiche est connue de longue date, on se sert encore, à la Nationale, de belles grandes fiches écrites il y a deux siècles et conservées dans des boîtes. Mais la fiche, système exclusif, a été suivi d'un enthousiasme délirant. On a pensé que ce petit instrument se suffisait à lui-môme, non plus outil de classement, signe commode facilitant la mise à jour, les intercalations, et permettant de multiplier les classements, d'en faire un grand nombre des mêmes livres... — mais la Fiche en soi, la Fiche pure, objet d'un culte. Elle n'est plus l'envoyé du livre dans les pays imaginaires, loin de la réalité, qui pèse

des kilog^, a des formats d'atlas et des cortèg'es de tomes, elle est devenue le vrai portrait du livre, elle le décrit, elle le remplace,

La fiche de bibliophile et celle de bibliographe, ou, pour parler français, la fiche d'amateur, qui décrit, et la fiche qui renseitii^ne sont deux. Nous venons de voir les folies du système d'amateur appliqué à tout, et un catalog'ue immense, bourré de descriptions dont nous n'avons que faire, devenir presque muet quand il en vient au fait : le sujet des volumes. Nous laissons de côté les descriptions de bibliophile, et pour faire comprendre le côté utilitaire dont nous voyons les choses, le poids des volumes, pour les envoyer par la poste, nous intéresserait plus que la façon dont ils sont plies, dite format, qui ne donne même pas leur taille.

Dans la fureur avec laquelle deux ou trois générations se sont ruées k la confection défiches, il y aune paresse, — la trouvaille d'une besogne quelque peu mécanique, un crochet à la main pour les soirées d'hommes graves, où il n'y a qu'à copier ou à compter les points, ce qui permet cependant des allures de savants et satisfait d'humbles vanités.

Et il est arrivé que cet engin inventé pour faciliter les systèmes, les innovations, et la diffusion môme des livres, a fait tout le contraire, a rétréci tout l'horizon des bibliothèques, éloigné les études et l'effort personnel, tenu à l'écart le public, qui mange du livre et non de la fiche, et créé ce fonctionnarisme scientifique où tant de gens travaillent comme on ronfle.

Il faut en rabattre. Lrcs catalogues deviennent formidables, illisibles. Même un simple index, un répertoire alphal>étique de noms d'auteurs, ce qui n'est selon nous que la table d'un catalogue, prend des dimensions telles que même pour un seul pays on n'en vient pas à bout. La Nationale et le British en igoo nous montrent vraiment la limite extrême de telles entreprises. Or il n'y est pas question de dépouillement de périodiques^ et pour une bibliographie scientifique, c'est sûrement le plus important.

C'est donc une question de savoir, non si on peut établir une bibliographie générale, internationale, universelle dans le passé et le présent, mais à quel ordre de sciences il la faudrait borner pour la publier de dix on dix années.

Et il faut nous dire : la fiche ne désencombre pas.

Un volume n'a pas dans la fiche une image réduite. C'est le contraire : il s'est multiplié. 11 a toute une progéniture de

fiches. Le volume était ud, le nombre des fiches qu'on en peut faire est infini.

On peut supprimer le problème. Le Discours sur V Histoire Universelle est plus vite classé et trouvé à Bossuet qu*au nom (le tous les peuples dont il traite. On connatt Bossuet. Mais parmi les 979.000 volumes intéressant un seul de ces peuples, la France, à la Bibliothèque Nationale, quelques-uns ont des auteurs moins connus..., alors supprimer le problème, c'est supprimer l^ouvrage.

Or, croit-on qu'il va plus vite de chercher dans des fiches que dans des volumes classés?

Que voilà donc Téternelle erreur qui suppose toujours Fauteur connu ! Une mère ne reconnaît pas toujours son fils s'il passe en uniforme avec son régiment. Elle demande : ou est un tel, parce qu'elle veut celui-là. Nous autres, nous cherchons non cet homme-ci, mais un bon marcheur, un bon tireur...

Or le volume a une figure qu'on voit de loin. Tous ceux qui ont fréquenté les bibliothèques d'accès libre aux rayons, savent combien les recherches générales s'y abrègent. Et quel lecteur, s'il peut aller chez son libraire, achètera ses livres par correspondance! Mais nous supposons que les livres sont loin.

Alors l'encombrement se présente aggravé. Ces longues listes de livres posent leurs devinettes. Il coûtera temps et argent de se tromper.

L'impassible archiviste classe les revues à « Revue » sans souci de leur contenu, et aligne ses titres sans souci qu'ils soient vides. 11 dit no pas choisir. Il choisit et fort mal. Qu'estce qu'un tirage à part ? La vanité d'auteur lui achète l'entrée en bibliographie. Mais que nous importe, à nous, si l'article qu'il nous faut vit seul ou en ménage?

La division des Périodiques, la plus importante avec celle de format quand il s'agit de ranger les livres, n*a donc plus aucune espèce d'intérêt quand il s'agit de ranger des fiches. Mais cette histoire naturelle peut être écrite pour les enfants ou pour les spécialistes de l'entomologie, ce traité de carrosserie date d'avant ou d'après les automobiles. Savoir cela évitera quelques dérangements !

Les vérités de La Palice n'ont pas besoin d'être dites, mais on a besoin de les dire, pour se consoler de ne les pas voir appliquées. Dans la plupart des bibliothèques vous trouvez des catalogues bourrés d'ouvrages qui ne répondent en rien au

but de vos recherches, et rien ne vous en avertit. Pas seulement en science ! Demandez à lire les œuvres de Cervantes. Vous aurez à demander successivement ving^t volumes pour marmots avant de dénicher une traduction complète, mais si une revue, dont vous ne savez pas le titre, a publié des inédits très importants de Cervantes, dans le soi-disant catalogue que trouverez-vous ? Rien.

Mais alors le nombre des fiches s'annonce comme formidable, môme en se bornant à une seule bibliothèque. £t nous avons parlé de bibliographie universelle...

Aussi bien nous n'en parlerons plus. Le Catalogue général de la Nationale suffira, je pense, à la description des 5o éditions du Prince Zilahy des 80 de la Civilité puérile et honnête, La liste générale des livres, des timbres-poste et autres curiosités a un intérêt pour collectionneur qui sort totalement de notre sujet, et nous avons déploré suffisamment l'importance donnée à ces nobles jeux. Sur le classement des livres qu'on possède, les numéros à leur donner, numéros utiles autant que possible, nous avons dit ce que nous pouvons. Actuellement nous parlons de bibliographie, ou deVart d'établir T état du savoir humain sur un sujet.

Or ce qui n'est pas possible pour l'éternité des temps et l'universalité des choses Test parfaitement pour un temps donné, une science spéciale.

Mettons-nous en face des réalités, des demandes. Entre le spécialiste tout à fait instruit, mais qui veut se tenir au courant, qui guette le tout nouveau, et Tignorantqui veut apprendre, il y a une infinité de degrés. Ce sont néanmoins deux pôles, qu'on n'atteint pas tout à fait, mais qui servent pour diviser utilement les régions intermédiaires.

Il est clair que l'un a besoin du plus nouveau, de ce qui s'écrit partout en toutes langues, qu'il supporte une classification savante et compliquée. La science où il est maître a des divisions, une classification qu'il connaît, et que la bibliographie peut suivre. Il regarde une forêt d'en haut, se pose au sommet des arbres, d'où il descend parfois aux branches. L'autre, au contraire, dans l'ombre, se hisse le long du tronc, et tâte sur quelle branche il va s*engagcr.

Nous revenons donc à l'hypothèse déjà émise de faire figurer

dans la cote même des livres une mention utile de degré : le caractère d*un livre, scolaire, ou populaire, ou technique. Cette appréciation laissée aux bibliothécaires fera rire oos paléog'raphes. Mais eux-mêmes l'appliquent et en Tag^ravant. Ne réclament-ils pas tous des bibliothèques populaires? M. Delislc, qui, dans la Préface du Catalog'ue de la Nationale* dit qu'on ne peut pas prendre la responsabilité d'écarter un livre, réclamait au Congrès des bibliothécaires de 1900 des bibliothèques intermédiaires « où les hommes de lettres qui ont à improviser un article ne subiraient pas les longfues attentes indispensables ))...Ce qui veut dire qu'il lui semble plus facile d'écarter et classer les gens que les choses. On ne peut pas savoir si un livre est savant ou élémentaire, mais à la tête d'un homme, cela se voit tout de suite I

Les bibliothèques de nos grands cercles peuvent nous donner une idée du classement aux personnes. Elles ressemblent terriblement à des populaires, populaires pour gens chics, où les livres de science sont remplacés i)ar les humoristes.

Mais on peut se mettre d'accord sur le plus important : créer des bibliothèques spéciales, techniques, sans distinctions d'individus, en ce sens que le marmiton serait admis, invité même à la bibliothèque d'hygiène, et le c préparateur naturaliste » à celle de zoologie.

A celles-là, toutes groupées autour d'un Institut scientifique ou d'une école, le soin de connaître Tétat de la science dans une pallie, de suivre le mouvement international, en un mot de « tenir la bibliographie ».

£t toutes les autres ne sont que de la vulgarisation.

Mais il la faut pour tous, cette vulgarisation. Elle est noble, nécessaire. Il la faut pour élargir nos savoirs étroits, ne pas perdre complètement le bon sens général. Il la faut pour vous, les savants, les habitués des bibliothèques spéciales, les spécialistes éminents. — Car vous surtout avez à y apprendre!

Or une bibliothèque qui a « tout », c'est-à-dire qui est très riche et rigoureusement spécialisée dans une section moderne, tient en son catalogue la bibliographie d'un sujet, — mais c'est là un cas qui ne s'applique nulle part dans ce qu'on nomme les bibliothèques en France.

Tous l'avouent, elles ne servent qu'aux premiers pas qu'on peut faire dans une science, elles permettent au plus les annexes d'un métier, les connaissances nécessaires à côté, la chimie pour le physicien et la physique pour le chimiste.

Le problème de bibliographie, qui est un problème de spécialiste, est donc en dehors de dos bibliothèques.

Vulgarisation, toutes vos bibliothèques de villes, d'université, de collège, de sociétés, et Sainte-Geneviève... Toutes ces bibliothèques qui n'achètent pas 3o.ooo francs de livres par an n'ont pas de devoir plus pressant et plus difficile que le choix. Elles doivent y consacrer tous leurs efforts et tout leur argent.

Le mot choix est le mot juste quand il s'agit d'acquérir des volumes, mais s'il s'agit seulement de présenter des fiches, qui tendent à ne coûter rien, le choix dont il s'agit n'est que Tordre dans lequel on les présente.

C'est donc bien la question de savoir si les bibliothèques doivent servir à quelque chose ou non. Vainement on réduit le nombre des fiches, on ne dépouille pas les périodiques, on laisse des collections inclassées, on ne fait plus de catalogues méthodiques. Voici qu'un encombrement nouveau va se produire. Ces fiches, qui, si longues, si détaillées soient-elles, ne disent rien du livre môme et supposent le revenu au nombre des portes et fenêtres, bouleversent complètement les services de bibliothèques. Le public, trompé par le catalogue, demande vingt volumes quand un lui suffirait.

Que penser, dans ces conditions de prêt, d'envoi en province? Faudrait-il revenir à toutes les complications formalistes ou coûteuses établies dans le seulbut de restreindre les demandes? L'expérience ne prouve que trop, hélas! combien les meilleurs livres sont souvent inconnus.

Quelles sont les ressources habituelles dont dispose la bibliographie pour renseigner sur un ouvrage ?

Je dis renseigner ^i parler du sujet. « Décrire », ne nous intéresse pas du tout.

!• Nom d'auteur et d'éditeur, collections dont l'ouvrage est tiré. Ce sont des renseignements précieux pour ceux qui savent. Pour ceux-là seuls. 11 y a aussi les décorations, TAcadémie...

ao Format, nombre de pages et nombre d'illustrations;

S^" La date ;

4^ La place dans un catalogue méthodique ;

5® La copie du titre;

7* Le dépouillement ;

8* La note arbitraire.

Les catalogues qu'on apprend à faire en France attachent toute importance à la copie du titre, aucune à la classification

méthodique; ils ne font presque jamais de dépouillement et quant aux notes critiques, ils se les interdisent et croient les éviter absolument. Reste la question de date que tous s'accordent à mettre sur les fiches, mais qu'on ne prend nullement pour ordre de classement.

Au point de vue du classement qu'on en peut fairei la fiche se distingue du volume en quoi ? Matériellement. Elle est soustraite au format, poids, périodicité, etc. Idéalement : on n'a pas à tenir comptedu « format moral », c'est-à-dire du titre mis par l'auteur, de la collection ou revue ou l'éditeur rangea Touvrage, et Ton on peut conclure qu'à part le cas d'aide-mémoire, c'està-dire d'index do titres, et quelques cas spéciaux — la copie du titre ne sert à rien.

Or c'est le plus long. C'est elle qui fait les listes interminables, les cent volumes de catalogue, les recherches impossibles dans tout vaste répertoire. Dans plus de la moitié des notices d'ouvrages la moitié du titre et parfois le titre entier peut être supprimé. Les publications politiques, administratives, commerciales, les livres classiques, discours, pièces de circonstance, offrent des cas infinis où le titre perd l'ouvrage. Et c'est contre cette religion du Titre, de la description exacte» complète, qui ne sert qu'à perdre les volumes, c'est contre cette vraie maladie de la bibliographie qu'il faut s'élever de toutes ses forces.

Les catalogues ne seront utiles que le jour, ou débarrassés de tout leur appareil de bibliophilie, ils chercheront à nous dire les livres qu*ii faut lire, et ce que nous trouverons dedans.

A moins d'établir de vraies notices critiques — - ce qui est fort légitime et que je conseille vivement à toute bibliothèque d éducation, là où il s'agit d'attirer les lecteurs et de leur faire lire les catalogues — quel moyen rapide d'indiquer ce que nous trouvons dans un livre, sinon une bibliographie systématique? Quel moyen plus bref que celui où les numéros ont un sens? Et puisque notre numération est décimale, quel autre moyen que la classification décimale?

On peut la critiquer, la montrer bien imparfaite, embrouillée de 'cas spéciaux... Mais tant que nous compterons par dix et qu'il faudra mesurer quelque chose, tout système sera d'autant plus commode qu'il se rapprochera plus de l'ordre décimal. L'habitude, certes, abrège. Il est plus commode à Londres de compter en shillings et pence qu'en francs et centimes, — cela ne veut pas dire que le système décimal ne vaille pas mieux.

Déjà cependant la décimalité scientifique s'organise largement. On peut par des numéros serrer de près le sens d'une foule d'ouvrages techniques. L'on arrive fort bien à lire ces formules couramment, à deviner au chiffre les sujets d'un volume. Et ce n'est pas plus d'effort que pour lire n'importe quel alphabet étranger. Arrivera-tHDu à s'entendre pour constituer une sorte de Code international bibliographique ? Il semble que rien n'est plus aisé, et cependant nous ne le pouvons espérer. Le bon sens n'est pas une force active, au contraire. Il peut éviter une bévue, mais ne peut à lui seul déterminer une entreprise.

Les utilités sécuiairement démontrées, telles que le système métrique ou l'unité de méridien, n'ont pu triompher partout.

Pour arriver progressivement à une entente de ce genre, on pourrait, dans un congrès des bibliothèques, décider quelques grandes divisions auxquelles les mêmes signes seraient appliqués partout à partir de telle année- Il nous faut éviter l'opposition éternelle du passé, et cette idée que, pour tenter un nouveau système, conforme aux sciences modernes, il faut aller remuer la théologie de nos aïeux. Si chaque bibliothèque du monde donnait son système et qu'il faille attendre l'unanimité, on attendrait l'éternité. Mais si l'on se contente d'appliquer partiellement ce qu'il y a de commun dans tous les systèmes, ajournant les points sur lesquels il y a divergence, on serait bien étonné de voir l'immense proportion du semblable. Les systèmes sont comme les livres : plus il y en a, plus ils disent la même chose.

En France, où toutes les bibliothèques sont à peu près divisées de même, Tad mission de signes communs pour désigner les fonds serait vite imposée. L'utilité ne serait pas immédiate, puisque nous laissons tout remaniement de l'ancien, mais nos fils, habitués par les bibliothèques scolaires, liraient couramment les cotes des volumes. Les bibliothèques françaises n'ont plus grande importance dans le monde, mais les livres français en ont une immense et l'adoption de signes pratiques par le pays créateur du système métrique serait un exemple digne de nous, et qu'on suivrait.

Il y aura donc, quand on le voudra, des moyens d'abréger considérablement les notices, de grouper des quantités de renvois ou livres de détails sur une seule fiche, et le jour où on les publierait en colonnes imprimées, de réaliser de grandes écono-

aa

mies d'ai^nt, de temps, — moias précis sans doute dans la description, dix fois plus dans rexplication.

On peut contester qu*il y ait dans cette multiplication des notices un avantage, et dire que nos vieux catalogues qui passent le plus utile et s'éternisent sur l'insipide, seront quand môme plus commodes : incomplets, ils seront plus courts 1

Devant le fatras qu'apporte la bibliographie, et ce qu'un ignorant avale avant de débrouiller ou embrouiller une question, on s*étonne toujours du peu de livres nécessaire à un spécialiste. Et si on descend aux ouvrages de seconde main, en observant le public d'une bibliotlièque, on voit que les ce primaires » sont justement ceux qui évitent les livres « primaires », crovant que, de par leur &ge, ils peuvent aborder l'étude ])ar l'autre bout. Ignorants de haute caste, ignorants supérieurs qui cherchent dans les livres les plus au courant des plus récentes sciences une explication qui se trouvait au début et que chaque progrès qu'ils font recule derrière eux.

11 est possible, par des bibliographies scientifiques, — complètes d'une part, plus élémentaires, et choisies^ de l'autre, — de satisfaire parfaitement ces besoins opposés de la science et de renseignement, mais on ne peut satisfaire en plus la vanité, qui exige justement que Ion ne se serve pas des outils qu'on peut manier. Cependant il faut tenir compte dans une large mesure de cette vanité à laquelle nul n'échappe, lui concéder des mots, des qualificatifs, sous peine de la voir embrouiller ét^alemcnt le service de la science et celui de l'instructiuii. y u'est-ce qu'un savant, sinon un homme qui sait apprendre? La science d'un homme se mesure à l'ignorance qu'il se sait.

11 n'est pas rigoureux qu'en science tout livre neuf annule le précédent, mais en pratique il en est sensiblement ainsi. Les lignes isothermes ne sont pas les parallèles, on s'accorde cependant à avoir plus chaud en se rapprochant de l'équateur, et c'est la dose de vérité la plus forte qu'on puisse demander à un principe.

Il y a donc dans la chronologie un élément absolu de classification scientifique.

On le sait, on ne l'applique pas assez.

Je veux dire exactement que l'ordre pratique de ranger des volumes sur un même sujet n'est pas ici l'ordre alphabétique, mais celui des dates, et en commençant par la plus récente.

Qu'il s'agisse de fiches ou de listes, il n'y a pas là une mince

écoQomie. C'est un raccourci qui a proportionnellement la même valeur que de mettre à portée de la main les volumes les plus demandés, et de n'aller chercher l'échelle que pour les exceptions.

La Bibliocfraphie scientifique internationale se publie annuellement. Le prix en est de 46o francs. Elle est en quatre langues et comprend un triple classement. Elle semble avoir apporté à la science pure un élément indispensable, non avec des dispositions déHnitives, mais avec le maximum de clarté et commodité connu de nos jours. Nous pouvons dire que le problème d'une bibliographie générale est entré — hors des bibliothèques et sans aide de TEtat — dans une voie simple et pratique de réalisation. Si les sciences sociales, historiques et artistiques restent en dehors de ce mouvement, c'est que la grande part qu\y jouent encore les personnes d'auteurs les font relever en partie d*un autre classement.

Il n*est ni de notre sujet ni de notre savoir de traiter cette bibliographie des sciences. Nous pouvons cependant dire que les bibliothèques s en désintéressent un peu trop, et qu'elles auraient inlérôt à ne pas tout ignorer de ces travaux. Si les bibliothécaires n'ont pas à faire de bibliographie, ils pourraient se servir de celles qu'on fait pour eux. Leur ignorance exagère.

C'est donc le problème non de la bibliographie pure, non de présenter a Ictat de la science sur une question », comme le rêve notre Carnegie multinational, mais de la Bibliographie appliquée, celui de modifier l'état de l'ignorance sur une question — qu'ont à résoudre bibliothèques et bibliothécaires.

Dans toutes les bibliothèques.

Rôle tout spécial, rôle d'éducateur, si l'on veut ; l'Amérique, où les bibliothèques ont pris un tel rôle, les a rattachées nettement à des Bureaux d'éducation. Education d'hommes, qui ne doit rien imposer, qui peut indiquer. Offrir les moyens d'apprendre et rien de plus. Mais il y a des façons d'offrir. Le repas à table d'hôte et le repas à la carte. Faire la carte est un art. Et si dans ce parc il est permis de marcher sur l'herbe, d'errer dans les sentiers et de franchir les fourrés, tout de même aux gens pressés on montre le chemin direct.

Il y dans cette manie de faire des catalogues im|)ersonneLs, de ne pas oser indiquer de choix entre les livres, alors qu'un choix autrement grave dut être fait en n'achetant pas tous les livres, le môme sophisme qui fait crier à l'attentat contre la

Liberté chaque fois que des hommes se coalisent pour lutter contre quelque puissance, et troquent leurs petites libertés individuelles contre une Liberté générale collective, qui est le plus souvent celle de ne pas mourir de faim.

M. Geddes proposait un classement en pyramide, partant d'une idée, soit la circulation du sang, et classant tous les livres qui découlent de YExerciiatio d'Harvej dans Tordre où ils élargissent la première découverte. Et certains n'en sont que Tombre, tandis que l'ombre du sommet des pyramides voisines (Pasteur, Claude Bernard) se profile sur la base sans cesse élargie. Jai vu dans VOut-look Tbo^er d'Edimbourg un début de bibliothèque rangée ainsi.

Autre comparaison : les arbres qui mêlent leurs branches, vus du dessus, à vol d'oiseau. Excellent moyen graphique d'expliquer comment les livres se répètent les uns les autres, chacun n'accroissant que de très peu le précédent, et de faire valoir l'intérêt de remonter aux sources, de lire Lavoisier même pour comprendre les manuels a populaires t» de chimie. Ainsi, au lieu d'une hiérarchie méthodique, une hiérarchie idéo-historique. Une série d'accolades comme dans les tableaux de classification d'histoire naturelle. Et ce n'est pas seulement comme moyen instructif que vaut cette indication du curieux botaniste, c'est comme moyen de grouper les mille livres qui disent la même chose, et de ne faire dépasser que ceux qui disent quelque chose de plus.

L'indication, si arbitraire soit-elle> du caractère d'un ouvrage (vulgarisation, enseignement supérieur, études originales) doit s'ajouter à la séparation des bibliographies en époque. Si Ton peut encore manier une bibliographie, c'est que les sciences sont récentes. Dès que les questions ont eu leur heure de mode, les titres s'entassent sur un sujet par centaines, livres de toutes langues, de toute valeur, qui presque tous disent la même chose.

Et cependant le devoir est de les noter tous, et il ne s'agit nullement de barrer les chemins, mais d'indiquer d'abord ceux qui semblent plus directs, et de mettre des poteaux qui disent où ils mènent.

Nous n'apprécions pas. Nous ne jugeons pas bon ou mauvaiSf nous constatons semblable ou dissemblable, plus oom* plet, plus spécial...

Aujourd'hui toute thèse est flanquée d'une bibliographie.

Bonne.... Pas toujours. Les meilleurs cèdent à Tenvie de prouver qu'ils ont tout lu. Ils devraient diviserouindiquer par notes deux espèces de références : le contrôle : sources, ou preuves qui ont été utilisées et si le livre est bon doivent être devenues inutiles, — et les renvois^ mention de tout ce qui complète et élargit le sujet et des livres tellement bons qu'on n'a pas cru devoir les refaire.

Ce qui grossit tant la bibliographie, ce ne sont pas les œuvres originales, mais les copies et surcopies.

Ah! en place, cela va tout seul. Et voilà pourquoi l'accès du public aux rayons est si désirable. Mais nous pirloaid3 de fiches, de bibliographies. Au fait, à quoi servent-elles ? Leur but n'est-il pas d'éclairer ceux qui n*ont pas les livres ? Non seulement ceux d'uoe ville sans bibliothèque, mais ceux qui voient de loin, dans nos salles de travail, sans le droit d'y toucher, des murs garnis de livres.

J'ai lu pour cet ouvrage pas mal de livres sur les bibliothèques populaires. Ceux de Saint-Albin et de Schultze me semblent relativement avoir été meilleurs que celui de M. Pellisson. Cependant ce dernier est plus utile qu'eux. Il vient après, et suffira neuf fois sur dix.

Le même auteur me fournit un exemple assez net. Il a publié en 190a un petit volume très complet, très net sur les Œuvres postscolaires.

Je n'ai connu cet ouvrage que tard et parla couverture d'un livre où il est rappelé. Ce livre dit ce qu'il faut dire, contient des références nombreuses, presque tout ce qu'il est possible de donner, car l'auteur a eu la jouissance de la Bibliothèque du Musée Pédagogique.

Un grand nombre d'études ont paru depuis 190a sur ce sujet. Je sais, les connaissant personnellement, ayant aidé leurs recherches, que plusieurs auteurs n'ont pas eu d'autres renseignements que ceux qu'ils ont trouvés à la Bibliothèque Nationale. Or je fus le premier, en 1907, à y couper les pages de cet ouvrage. Et c'est le cas absolument banal d'un auteur qui rassemble tout ce qui est utile sur un sujet dans un livre, le fait d'une façon claire et complète, et où, « faute de bibliographie bien faite »,des centaines d'autres recommencent toutes ses recherches, tout son long travail.

Cependant les bibliographies ont été consultées, et presque sûrement l'ouvrage a passé devant vos yeux. Mais rien ne vous indiquait que c'était celui-là.

Vers 1899 je promenai tainement d'éditeur en éditeur un projet de Guide, un Bœdeker de la littérature documentaire, dont j'ai toujours gardé le plan. On aurait simplement dans une I'* partie dépouillé les grandes collections, donné en abrégé, mais avec les adresses et les prix courants, les listes d'ouvrages des séries connues, que ce soient les Documents inédits sur l'histoire de France^ les Guides Joanne ou les Manuels Roret, Une a* partie eût été un dictionnaire par sujets, indiquant s'il existait un bon ouvrage sur la matière, si cet ouvrage était savant ou de vulgarisation, le recommandant par des étoiles plus ou moins multipliées, un signe indiquant le caractère, — parfois une ligne de critique. Une disposition typographique spéciale assurait dans un format commode une masse invraisemblable de renseignements. J'aurais voulu que tout professeur, tout journaliste, tout érudit eût ce mémento sur sa table pour lui souffler : attention I ne parle pas de ceci sans lii^ tel livre. Inutile de refaire ceci avant dixan$,OD vient de le faire. Et que ce fut h propos d'un détail de la vie, d'une curiosité simple, d'une entreprise industrielle ou d'un sujet de thcse, on aurait trouvé — et bravement je commençais : Abbayes, abeilles, Abyssinie... — un bon manuel pratique, pas cher, pour se dégrossir, donnant en plus une indication de sources et de bibliographies, si Ton veut approfondir, — et ce peut être, pour a Abeilles )\ des catalogues d'apiculteur, une école, un musée, quelquefois toute autre chose que des livres — enfin Tindication d'anciens ouvrages célèbres.

Un éditeur fut tenté par cette entreprise. Mais il aurait voulu qu'il ny eût jamais qu'un livre cité! — C'était facile quand ce livre existait! Mais dans combien de cas existait-il, ce livre unique et suffisant! Jai regretté l'idée, qu'on reprendra peutêtre, au moins pour des spécialités. J'ai regretté surtout qu'il faille si rarement se contenter d'un livre!

Le peu de succès eu France dans lepublic des «listes de bons livres ))esl affligeant, devant le succès de la critique personnelle qui juge et tend à remplacer la lecture elle-même! Le choix, l'iudiciition de l'utile n'est pas plus la critique qu'uu poteau indicateur d'un chemin n'apprécie la valeur des tcr^ rains qui le bordent.

Cependant le Monod sur l'Histoire de la France jouit d'une grande estime. Si une vingtaine de livres semblables, réédités

tous les cinq ans, existaient, cela équivaudrait à la fondation de nombreuses et riches bibliothèques.

Un livre très amusant de M. Henry Maze) esquisse pour la littératore un choix possible : Ce qa*il faut lire dans sa oie est k lire, vraiment. Rien n'est plus consolant pour Thomme qui travaille que de voir le résultat du ^and travail d'antrui. Ce travail ne sert à rien de ce que Fauteur voulut. 11 en résulte des choses admirables. — Mais de quoi nous, vivants, résultons-nous? Est-ce d'un éventail qui tomba ou d'une rencontre en omnibus? — Ainsi nul n'attendra, comme M. Mazelle conseille, Tâg'e de l\^ ans pour connaître Molière, et si je conseillais dix livres à lire dans Balzac, un seul,/^ Lys dans la oaliée^ un seul, se retrouverait dans les dix qu'il conseille « avant tout ». Seulement ces 19 volumes, dix pour lui, 9 pour moi, feront que le conseillé s'enfilera les trente autres.

C'est que Balzac est un auteur. Une source. 11 faut tout lire. « Marche ou crève ! » dit M. Mazel. Seulement il j a des travaux sur Balzac, il y en a!... et il y on aura de plus en plus. Je crois qu'un bibliographe con.scicncieux, sans émettre d'opinion, pourrait nous indiquer quels sont ceux qui disent la même chose. Si je ne m'accorde pas avec M. Mazel sur les romans de Balzac qui sont à lire d'abord, nous nous accordons sur le point qu'il les faut presque lire tous et que beaucoup «le travaux sur Balzac ne sont à lire qu après. Cet après est un humble hommn&fc h nos grands critiques. Mais Balzac est f^rand et quoi que j'aie passé l'âs;^ où M. Mazel conseille de le lire, je ne l'ai pas tout à fait fini.

Oui, je voudrais voir pro[>aî;'er en France la mode des « listes des meilleurs livres d, qu'on publie en si grand nombre en An|e;'lelerro, en Amérique.

Il est tout à fait sins^ulier que notre peuple ne critique, et qui passe pour ne pas aller au fond des choses, par une sorte de saut à l'extrême, se cantonne en bibliographie dans une sotte neutralité administrative, une impassibilité d'autant plus ridicule que, se heurtant à l'impossible, elle consiste à tirer au sort crainte d'un mauvais choix, et se novcr, crainte de se mouiller, dans ces beaux catalogues qui ne sont que du Gribouillisme.

On fait de la critique dramatique et littéraire jusqu'À en remplacer totalement la lecture des œuvres mêmes, et en science, là où un livre même médiocre vaut quelquefois mieux

qu'un plus ancien qui fut meilleur» aucun e£Fort n'est fait pour nous tirer d'embarras.

Ce besoin d'absolu, cette peur du ridicule qui pousse à entreprendre un travail colossal, inachevable et inutile, pour éviter la responsabilité d'une erreur, paralyse nos bibliothèques. Combien en France ne sont pas des bibliothèques de vulg'arisation? Aucune, je crois, aucune vraiment publique n*est assez riche pour échapper à la stricte obligation de choisir les meilleurs livres ! Aucune ne devrait non plus négliger parmi ceux qu'elle a de présenter les meilleurs, c'est-à-dire de mettre eo tête les plus complets et les plus récents.

Le problème bibliographique reste entier. Etablir des bibliographies spéciales et complètes, sans choisir, sans rien oublier — mais en indiquant le mieux possible de quoi il s'agit — nous le croyons nécessaire. Mais nous pensons que cela ne regarde aucunement les bibliothèques et les bibliothécaires.

Ceux-ci ont un travail urgent et tout local. Je ne leur nie pas le droit de faire des vers, du théâtre, de la bibliographie ou de l'archéologie — à temps perdu. Ils ont un métier qui est autre, et l'on peut exiger qu'ils le remplissent. Or ce métier n'est pas la sinécure de faire donner par le garçon des salles les livres que le public demande, quand il en demande, encore moins de copier sur des bouts de cartons tous les titres de toutes les paperasses.

Il consiste essentiellement à choisir^ non les lecteurs, mais les livres. Cela nécessite non seulement de lire et de connaître beaucoup de sciences fort diverses — les grandes bibliothèques partagent la besogne — mais de se rendre compte des besoins locaux, des moyens d'intéresser le public aux livres utiles, d'attirer ceux qui ne viennent pas, de révéler à tous qu'en dehors du délassement et en dehors de la science pure, lire est utile.

£h bien ! en Amérique, où les bibliothèques vivent vraiment, les recommandations de livres sont nombreuses, des listes actuelles sont publiées à chaque instant, officiellement: meilleurs livres, derniers livres... Les bibliothécaires passent leur temps à lire et indiquer des livres, à publier non pas des catalogues de tout, recommençant depuis le dernier incunable la liste de leurs richesses, mais des listes spéciales, brèves et claires, signalant les livres qui, en ce moment, doivent intéresser les gens de la ville où ils sont.

Nous devons respecter les grands travaux faits par les biblio-

ipraphes français, et le long effort qui a en somme rédigé consciencieusement les notices de tous nos vieux livres. Franchement je donnerais tout cela, fût-ce au poids du papier, dans beaucoup de nos villes, pour de simples prospectus à distribuer chez les habitants, leur annonçant qu*ils trouveront à la Bibliothèque les quelques bons livres neufs qui leur peuvent être utiles.

Quant aux bibliographies vraiment scientifiques, où le but est de ne rien perdre, de donner au complet tout l'état d'une science, elles ne peuvent plus être que bien spéciales, doublement spéciales : dans une partie et dans le temps. Elles sont comme des sentinelles d'avant-postes, toujours en éveil et au guet, et non de vieux généraux passant la revue des réserves et des invalides.

Maison a confondu les index alphabétiques, faits pour aider la mémoire, avec les bibliographies faites pour aider le savoir, les horaires des trains avec l'étude physique et sociale des régions. Il est regrettable sans doute que l'Etat ne fasse rien pour la bibliographie, qui désormais est une science pratique, et se constitue comme une industrie nécessaire. Il est regrettable qu'on la confonde avec la bibliophilie, qui lui est ce que les courses sont aux moyens de transport. Mais ce n'est nullement aux bibliothèques à combler ce vide parmi tous les vides de l'Instruction supérieure en France. Un service bibliographique peut être annexé à une bibliothèque, il l'est à Washington, mais il y est comme une école d'archéologie est annexée au Louvre, parce qu*il est plus commode de la mettre là qu'ailleurs : on met des cours de médecine dans les hôpitaux sans les transformer en laboratoires. En parlant de bibliographie, nous sommes complètement sortis de notre sujet : les bibliothèques.

Nous voudrions l'en avoir sortie avec nous. Elle leur a nui beaucoup, elle en a chassé tout cêté pratique, toute adaptation aux besoins locaux, au public. Ce serait peut-être secondaire si la science, ou l'index des sciences avait gagné à tant de beaux catalogues coûteux, fruits d'une longue patience, d'un zèle minutieux qu'on ne demandait pas.

Il n'en est rien. Il faut encore se fournir ailleurs.

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