‹ Bibliothèque, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans lesChapitre 42 sur 118 · I. — LE DÉCOR · texte numérisé non relu

I. — LE DÉCOR

Après tout ce qui a ëté dit de ce système de paralysie méthodique qu'on nomme centralisation et de Téparpillement non moins systématique des forces productives, nous devons avoir tellement défini l'Inertie que s'ofifrir un chapitre sur le Fonctionnarisme n'est plus que le couplet attendu, mais inutile. Chantez «Redoute ma colère »... les fonctionnaires chanteront au refrain et viendront saluer.

C'est qu'à toutes les colères le fonctionnaire espère. Des plaintes! des réformes! Voilà son affaire. Vite une commission, contrôle nécessaire. C'est ce qu'il y voit de plus clair.

Si les remarques faites dans ce livre avaient pour unique résultat de favoriser quelque inspection ou complication de plus, je répéterais avec un de nos éminents secrétaires d'administration : a Des réformes à faire, il n'y en a pas. Des besoins, il n'y en a qu'un : de l'argent. »

Nul n'ignore qu'il y a en France beaucoup de fonctionnaires. Nul n'ignore qu'il y en a trop dans les services publics de

France. Nul n^ig'nore que dans les services publics, de France, il n*j a pas assez de personnel. Contradictoire? Non. Le Temps résumait ainsi un livre de J. Reinach :

FoiccTioicifÀRiPME. — N Gomment pouvait bien faire Golbert. qui arec vingt commis administrait de Paris une flotte de iio vaisseaux de ligne et de 690 antres bâtiments, armés de i4>670 canons, montés par a.5oo officiers et 97.600 marins? »

... Au ministère des Travaux publics, il y a 66 fonctionnaires supérieurs pour 169 subalternes, c'est-à-dire i chef pour 9 subordonnés et demi. ^administration centrale du Paris •Lyon-Méditerranée a 3ii employés supérieurs pour a.o68 subalternes, c'est-à-dire i pour 7. Préférez vous une comparaison d*Etat à Etat? M. Joseph Reinach a fait également cette recherche.il a {iris ceux des ministères anglais qui sont constitués sur le même type que es nôtres ; et ce qu'il a trouvé ne manque pas de force démonstrative. Ministère de Tin lér leur : Londres, a56 employés; Paris, 485. Ministère des affaires étrangères : Londres, i34 ; Paris, aai. Ministère des colonies : Londres (pour un empire colonial immense), 160; Paris, a4o.

On ne peut cependant empêcher Tcsprit français d*avoir plus de g'oût pour la direction que pour Tobéissance. Mais comme il y a plus de demandes pour les places de direction que pour celle d'obéissance, ne serait-il pas juste, ne serait-il pas temps, de payer un peu moins les premières que les secondes ?

L'Erreur, c'est, en dépit de la loi de l'offre et de la demande, d'attribuer aux services de direction on ne sait quelle supériorité morale et matérielle. Alors que les savants les plus incontestés confient volontiers à une honnête femme de menace à six sous rheure la direction de leur propre maison, ils se croient tenus d'honneur à diriger eux-mêmes celle des autres. Dans ces établissements où leur savoir spécial rendait des services réels, ils s'en vont faire ce que le premier commis venu fera mieux qu'eux : dirîg^cr.

(( Le Ministre, en confiant l'administration à un seul homme, n'a pas eu l'intention de donner un maître ou un supérieur aux savants qui sont attachés à l'établisse m en t...», écrivait Chaptal, le i*»" frimaire an IX,

Ces honneurs artificiels attachés à certains postes ont le fâcheux effet de détourner des savants do leur compétence, outre celui d'attirer beaucoup do gens intrigants et médiocres, ce qui porte les ministres harcelés de recommandations à multiplier les places. Et comme le remède serait simple!

Mais tout un personnel, et considérable, est mêlé à l'administration des bibliothèques...

Certains journaux font signer leurs articles par des célébrités. L'on sait que les articles en question sont rédigés par le premier venu. Un ténor en vogue, ou un savant riche, n'ose

refuser à un jeune famélique cette occasion de petit profit

L'Etat dirige ainsi les établissements scientifiques. Il entasse dans ses commissions des gens qui n'ont ni le temps ni le souci de s'occuper de la question, et jouent le rôle de vieux généraux dans les conseils d'administration d'entreprises véreuses. L'Etat peint en compétence ses services. De grands noms, certes, mais ce n'est jamais qu'un badigeon.

On est quelquefois tout étonné d'être dirigé sans s'en douter ; il y a des coches qui roulent sans savoir que des mouches touchent quelque traitement pour les faire marcher. Le service de direction des coches a fait tant de progrès depuis La Fontaine !

Il est évident que si -les volumes de la Bibliothèque du G)nservatoirc sont sales, c'est de la faute à M. Massenet. Il fait partie de la Commission supérieure. Son premier devoir serait de s'occuper de ces nettoyages. Cest de sa faute aussi si l'on n'a pas les œuvres de César Franck à la Nationale. M. Massenet est d'une commission qui aurait dû y veiller. C'est là le métier de M. Massenet, d'après Y Annuaire National. Qu'estce qu'il fait donc, ce M. Massenet?

Les commissions municipales d'achats de livres, partout en province, comptent une vingtaine de personnes ec dont la moins occupée est en général le préfet ».

Quatre commissions des Bibliothèques fonctionnent auMinistèrc.

i^ Celle des nationales et municipales^ 20 membres. Sauf un avocat honoraire à la Cour de cassation et deux ou trois indéfinis, je n'y vois que des historiens, archéologues, archivistes, et un philosophe;

2° Celle des bibliothèques /)o/)tt/a/r^5 et libres^ii membres, d'une composition plus variée : un médecin, un naturaliste et un musicien ;

3® Celle des bibliothèques de Yenseignement primaire, 3i membres, dont 2 directrices d'école et une « publiciste » ;

4° Celle des bibliothèques universitaires , 12 membres; les diverses facultés y sont assez justement représentées, mais par des académiciens et des savants qui auraient mieux à faire.

Il y a aussi des inspecteurs, service payé, et envié.

Que de monde !

Enfin la Presse. La Presse est une aveugle qu'on lance de temps en temps dans les services de l'Etat, qui cogne de ci

de là, et renverse les quilles. Sa devise est : « J'ijçnore tout. » Elle l'applique en conscience.

Le total de tout cela, c'est que nos bibliothèques manquent de personnel.

Et ce personnel est fort mal payé.

Mais on s'imagine que le mal n'est que d'argent.

Non. Il est d'administration.

Ce qui frappe dans la visite des bibliothèques anglaises et américaines, c'est l'emploi des femmes et des enfants. Ils sont d'ailleurs bien payés.

Un boy est payé à Washington 36o dollars, le prix d'un archiviste-paléographe-docteur-ès-lettres à Paris : i .800 francs. La Bibliothèque du Congrès en emploie 2g, plus six sténographes et typewriter.

En Angleterre le service des salles, apport des livres, remise en place, etc., est fait par de très jeunes geos, des apprentis bibliothécaires.

Nous avons imaginé en France de réserver ces emplois à des sous-officiers.

Je ne voudrais pas chagriner de très braves gens qui font leur service en conscience, et qu'une longue habitude de répondre au public et de manier des livres rond souvent plus compétents que les paléographes.

Mais il semble vraiment qu'un délire a présidé à toutes ces organisations qui placent systématiquement Thomme qu'il faut là où il ne le faut pas, réservent aux vieux l'initiative, ne demandent auxjeunesque l'expérience; prennent les malingres pour portefaix, des soldats pour gens de bureaux, affectent des journalistes aux monuments historiques, des paléographes aux rayons de nouveautés ! — Mais nous savons fort bien que ce n'est pas un délire, que ce système est parfaitement méthodique et voulu, et malin : car seul il assure une hiérarchie, écarte toute compétence spéciale du sujet où elle prendrait autorité; seul il assure le règne et la gloire et la triomphante administration des bons à rien : ceux que nulle élude ou science ne détourna de Tâpre souci de l'avancement,

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