II. — salàihe
Ce chapitre intéresse les professionnels, mais aussi les jeunes gens à vocation, et je lui souhaite le succès des ouvrages qui
disent « comment se choisir une carrière ». Cependant je voudrais qu'il intéressât surtout les élus qui votent, et les votants qui élisent, c'est-à-dire à peu près tout le monde. C*est le public qui fait les bibliothécaires.
Le bibliothécaire mange. Gela a été contesté souvent, par Gladstone notamment au Parlement : le plaisir de vivre au British Muséum doit suffire. La bibliothécaire, en Amérique, mange beaucoup, en France moins.
C'est souvent du pain sec, et pas assez de pain sec. L'autel nourrit le prôtre. Les livres ne nourrissent que les rats.
La question Personnel dépasse de beaucoup dans une bibliothèque la question Matériel. Qu'on le dise et qu'on le répète pour ceux qui lèguent des livres sans y ajouter quelque argent; c'est souvent comme si, pour assainir la ville, ils offraient par testament des balais. Quoi qu'il suffise pour un bibliothécaire du salaire moyen d'un balayeur, il est des villes pauvres, Paris, par exemple, qui ne peuvent pas le donner.
Voici en abrégé la Série à Paris dans les bibliothèques d'Etat. II y a quelques administrateurs de six à dix mille, un seul ayant plus, et quelques conservateurs dans les quatre à sept. Il y a aussi des inspecteurs. Ges hauts grades sont trop rares pour entrer en ligne de compte : on se destine à l'armée, non à être général. Et pour le devenir, il ne faut pas commencer par être soldat.
Suivent différentes classesde bibliothécaires, des sous-bibliothécaircs, des stagiaires, des attachés, des commis... Une belle hiérarchie, comme on voit. Tous ces gcns/oni la même chose. Seulement les titres diffèrent et ils le font sentir. Les traitements vont de rien du tout à 4*ooo, chiffre rarement dépassé.
Gelui donc qui n'accepte d'ôtre à i.3oo que dans l'espoir d'être à G.oooest vole. L'État a parfaitement volé ses fonctionnaires. Nous avons déjà signalé que la Nationale, sous M. L. Delisle, de 1875 à iqoG, n'a pu faire face à l'accroissement du public, des livres, et à ses folies de catalogue qu'en abaissant régulièrement la moyenne des traitements.
A cela nous avons opposé Washington, Berlin et le British Muséum, où un principal librarian a mille livres, 3 conser>'ateurs (Imprimés, Manuscrits, Orient) ont £.760, et qui compte aux imprimés i3 assistants de 260 à 4^o, i5 de a* classe de 120 à 2^0, etc. {yoir /. /, p. 2yg,) La moyenne de TAllemagne reste de 3. 000 marks plus basse pour les bibliothécaires
que pour les professeurs. Mais on sait que ceux-ci sont beaucoup mieux payés qu'en France.
En somme enexceptantle décor — inspecteurs, commissions, directeurs, etc. — qui n'a aucune importance pour le service réel et ne constitue pas une profession, nous voyons que la France paye fort mal, même relativement, et assure non moins mal ses services. Elle n'a pas un corps de bibliothécaires ayant titre, compétence et appointements honorables, équivalant en somme aux ce professeurs ». Et elle n'a pas non plus un personnel suffisant de garçons, copistes, dactyles, porteurs, etc. Pas de spécialités, mais toute une hiérarchie.
En province, sauf de rares exceptions, nous trouvons des 1.800, des 600, des 5o francs, — et des rien, fors l'honneur, en quantité.
Il y a, dans les populaires de Paris et de France, beaucoup d'indemnités de i.ooo et deGoo. Elles n'obligent qu'à 2 heures le soir et la matinée du dimanche. Nous n'appelons pas cela des bibliothécaires. En demandant des salles ouvertes du matin au soir, comme en Angleterre^ nous ouvrons une ce carrière » à plusieurs milliers de jeunes gens instruits. Les littéraires et chartistes seraient absolument débordés. Le nombre aurait raison de l'esprit de caste actuel. C'est ce qui est arrivé en Angleterre, en Amérique, où les bibliothécaires sont devenus des gens pratiques, qui rendent des services, et les font payer.
La profession de bibliothécaire est une de celles, plus nombreuses chaque jour, qui se prétendent soustraire aux lois de l'offre et de la demande. Elles ne s'y soustraient jamais. Ici l'offre est si forte que le mot salaire neconvient plus. Ce sont des appointements, ou bien c'est une aumône.
Définissons :
Les appointements ne payent pas un travail, mais beaucoup plus : dignité, effet décoratif, etc., de celui qui touche.
U aumône ne paye pas un travail, mais beaucoup moins : dignité, effet décoratif, etc. — de celui qui paye. Exemple : les employés du Métropolitain ouvrent et ferment les portières moyennant un salaire; ce salaire suit les lois d'offre, de demande, et celle du prix de la vie, car il permet de vivre. Mais le laquais qui n'a pour travail que d'ouvrir la porte d'une voiture n'est pas payé pour cette besogne, mais pour l'honneur. Appointements, honoraires... mais non salaire. Quant aux vieillards qui, à la porte des théâtres, la nuit, dans la neige, ouvrent les portes des voitures, et qu'on paye parfois,
quand il ne fait pas trop froid, parce qu'alors les gros gants rendent difficile l'accès des poches, ce qu*on leur donne ne paye pas l'attente dans la nuit, ce qu'on leur donne ne peut leur assurer la vie... — on donne dans un seul but : se mon* trer généreux. C'est une aumône.
De fait un grand nombre de fonctionnaires de nos bibliothèques ne sont pas payés. L'on trouverait aisément à pourvoir les bibliothèques peu fréquentées de fonctionnaires gratuits. On se récrie, la démocratie intervient, la régularité, l'exigence du public, et trop longtemps des bibliothécaires fantaisistes... Nous savons tout cela. Mais les bibliothécaires fantaisistes, les plus fantaisistes, étaient payés, les mieux payés.
Cependant, et ce livre est écrit pour le demander, il nous faut des bibliothèques nombreuses, ouvertes du matin au soir, des fonctionnaires toujours présents, au courant de leur affaire, en un mot payés.
Payés combien ? C'est la question.
Je vais tenter d'y répondre. Raison, expérience concordent À m'affermir en mon opinion, qui est bien nette : // ne faut pas payer cher.
C'est le seul moyen de payer des gens qui travaillent.
De quoi vivre, évidemment. Il ne faut plus d'aumône. Mais si l'on tient — j'y tiens — à ce que le métier conserve quelque dignité, il le faut soustraire aux compétitions de la politique, aux intrigues, aux ambitieux, et surtout à tous ceux qu'aucun goût pour les livres ou la science n'y a appelés, qui n'ont vu là qu'une carrière comme une autre, sûre, assise, pas trop de travail et les palmes de l'Académie. Et si l'on me demande de préciser des chiffres, je dirai qu'en dessous de deux mille — de nos jours, dans une grande ville — un salaire n'est plus un salaire, mais une aumône et qui avilit plus celui qui donne — il vole — que celui qui reçoit — il mendie. Mais au-dessus tantôt de cinq, tantôt de six, il commence à devenir difficile d'obtenir du dignitaire un travail sérieux, et d'obtenir que la place soit à qui la mérite 1
La politique guette...
En aucun cas les gros appointements ne devraient aller aux postes de direction.
Dernièrement encore, des dénonciations parvenaient à un sénateur, qui s'en fit l'écho, sur les travaux supplémentaires d'un de nos grands établissements, qui manquent actuellement
de personnel au point qu'en temps de grippe la fermeture pourrait être le seul recours, où ce personnel, à part quelques chefs, touche des salaires qui ne permettent pas à un célibataire de s'entretenir seul, et où cependant on vivote, grâce un peu à des travaux supplémentaires. La distribution de ces appoints est arbitraire ; elle sert de bons points aux petits...
On complote, on cafarde, on intrigue, et nul n'ose pourtant demander carrément la suppression de ces sucres d'orges qui seuls trompent un peu la grande faim d'avancement. Cependant l'emploi régulier de ces sommes, de cette sorte de « budget politique », suffirait à élever jusqu'au taux de bons salaires d'ouvrier ce qu'on appelle des a appointements de fonctionnaires ».
Car il y a trois parts dans les travaux payés ainsi : une part d'appoint, d'aumône, qu'il est plus juste de payer régulièrement en ne maintenant pas des appointements de famine, il y a une part de travail que n'importe quelle typewriier fera mieux à moitié prix. Il y a enfin une part de travail intelligent. Ce travail-là ne se paye pas aux pièces.
S'il faut chercher ce que vaut, commercialement parlant, la besogne de bibliothécaire, sans rechercher ce que gagnaient dans les humbles échoppes avoisinant les marchés les écr/W/n^ publics disparus aujourd'hui, je rappellerai que Ton voit dans les boutiques des libraires et chez les commissairespriseurs des faiseurs de fiches qui doivent être bien savants pour gagner dix sous l'heure. Il estaussi une Administration bien connue, qui a des allures de services d'Etat, tant la réclame acclame la grandeur d'âme de son directeur, la somptuosité, la luminosité des palais qu'il construit, sa sollicitude pour les employés, son goût pour les arts et le crédit, le dangereux crédit qu'il fait aux pauvres...
C'est dans un vieux quartier de Paris, peu éloigné des rues Brise-Miche et Vide-Gousset, un escalier si bancroche qu'on lui donnerait un sou... Il n'y a pas d'ascenseur. Six étages. Beaucoup de portes. L'on n'a pas eu besoin d'écrire sur celleci : cabinets, on le sent, mais sur cette autre, d'où s'exhale une odeur non moins forte,comme on pourrait se tromper,un écriteau porte « Ecrivains ».
Entrez. On ne vous demande pas vos titres, ni vos œuvres I Tout le monde peut se dire écrivain aujourd'hui. Il suffit pour cela d'avoir rudement faim... Asseyez-vous. Voyez ces mes-
sieurs qui attendent. Des confrères I Ce sont des confrères, que vous surprenez en négligé. Négligé du matin, du jour, de la nuit, de la semaine, du dimanche... L'un lave une tache par Teau, Fautre la cache par l'encre, cet autre, plus arrivé, possède une aiguille et du fil ; le dernier même — une gloire sans doute — a des chaussettes. C'est que ces écrivains n'écrivent pas toujours. Au Figaro^ où Ton paye six sous la ligne, on ne fait pas passer de la copie tous les jours. Ici non plus, où Ton paye six sous les mille. — Mais voici qu'une commande surgit! Tous debout! — Non, les deux premiers seulement... C'est pour un travail de catalogue.
Nous trouvons avec un bonnet propre, un domicile fixe et une chaufferette, des bibliothécaires d'un genre bien supérieur. Ce sont sont les loueuses de romans à deux sous. Une carrière qui devient bien difficile. La ville proie pour rien.
Où est le temps où la lecture d'un roman de Dumas, 20 volumes, à 0,20 chaque en location, revenait à 4 fr- et plus !
Deux sous, aussi, c'était bien cher. Entrons en face, à la gratuite municipale. Nous atteignons ici le filon des fonctionnaires.
Ici, c'est 600 francs pour un travail du soir.— Voyons celles qui emploient leur homme, tout leur homme:
Le Budget de la Bibliothèque X"* — c'est à Paris — est presque de 20.000 francs. Elle est récente. Le bibliothécaire, premier de sa dynastie, qui y règne, a une liste civile de S.ooo francs, — dimo d'un quart. Il vient deux ou trois fois une heure, chaque semaine.
Achats, catalogue, renseignements au public, présence continuelle, tout repose évidemment sur le sous-bibliothécaire : 2.400 fr. Il a l'instruction d'un instituteur, mais je souhaiterais que les neuf dizièmes de nos archivistes paléographes en aient une aussi étendue. La bibliothèque marche bien, est souvent citée comme modèle.
Il a un aide, stagiaire à Goo francs. Longtemps celui-ci ne gagna rien. II espère les 2.400 francs si les 2.400 meurent. Les 600 ont trente ans, les 2.400 quarante. La vie moyenne de l'homme est de quarante et un. Mais le problème se pose : « trente ans à 600 francs ont-ils plus de chance d'arriver à la vieillesse que quarante à 2.400 francs ?» Il faut pour le calcul tenir compte du prix du pain sec, qui est sujet à des variations de cenliiiies. Pas do doute, hélas ! en régime protectionniste.
Les a. 4oo, malgré leur quarante ans, peuvent gagner de plusieurs longueurs.
Je serais d'une grande injustice en oubliant Thonorable concierge (i.ooo fr.), qui cumule les fonctions de chauflFeur, balajeur, appariteur, gardien et bibliothécaire, car il remet les livres en place, ce dont les 5.ooo fr. sont particulièrement incapables. L*hiver où la grippe fit tant de ravages, etmit au lit les 600 comme les 2.4oo, il resta seul — 3 jours — et sut avec honneur donner les livres et conseiller le public. Il n'y aurait que des éloges à faire de cet utile dignitaire si son mépris pour les 600 francs ne se traduisait par une attitude telle que j'ai compris pourquoi TEtat donnait une telle somme — « Goo francs I » — à un seul homme. Ce n'est pas pour payer sa licence ës-Iettres, ni pour lui offrir des femmes, ni pour lui donner le goût des livres, qu'il adore. Ce doit ôtre pour tolérer et respecter le concierge.
De cet exemple vrai déduisez les réformes. . .
Voici les miennes :
Mettez-moi donc à 3. 000 tous ces gens, le concierge avec, car ce brave homme est utile et a de beaux enfants. Il sera l'égal du sous-bibliothécaire, c'est dur, mais il ne sera plus le supérieur du stagiaire, et c'est bien doux. 2.^00 4~ 600 -f- 1000 = (3 X 3.000) — 5. 000. Pas de charge pour le budget. La suppression du Bibliothécaire à 5. 000 ne fera jamais qu'un lecteur de moins : le plus exigeant. Mais soyez bien tranquille. Il n'aurait pas brigué une place de 3.oool cela vous a je ne sais quel air qui sent le travail...
11 est très difficile de parler de gens aussi peu nombreux sans dire des noms ou les désigner si clairement que ne pas les nommer semble une malice de plus.
Voilà qui m'importe peu pour de grosses gens en place, mais qui serait vraiment une cruauté de plus ajoutée à tout ce que le prix des loyers et du pain, les caprices de l'Etat, l'importance des chefs hiérarchiques, les supériorités qui tiennent lieu de mérite — font pleuvoir de misère et d'humiliation sur tous les onze, les six ou les dix-huit cents francs. 11 leur reste la fierté. Elle est à dure épreuve devant certaines brutes qu'on dit être encore aux armées, avec du ii^-alon sur la manche, mais qui ne sont ni moins fielleuses ni moins cruelles dans les bureaux, où elles condamnent non à la salle de police, mais à telles Don-augmentations injustes, qui se traduisent aussi bien
Il a4
par du iaa« feu ni aoupe que ai le proppiéiairo Privait sur la
maison bourgeoise : « lieux disciplinaires ».
Mais il reste la fierté. Courbée toute la journée, elle se redresse le soir, lieureuiç si nul n'en souffre, femme ou petiU-
La fierté ne réclame pas. Elle n'a pas de syndicats-
Il serait, parbleu! bien difficile qu'elle en eût. La hiérarchie comporte six classes et quatre classes, et des sous-grades it des surgrades,., une pitié ! Se syndiquer... deux ou trois fois on essaya, cela échoua pour des raisons assez comiques. D'abord le mot de syndicat fut jugé offensant. I>es ouvriers, ces dignitaires qui copient des titres de livres sur de petits cartons, des ouvriers,,. ! — * On ne se syndique pas, on s'asancie seulement. On s'associe? Pour la défense do ses intérêts à soi...? Non pas... I Pour la défense d'intérêts généraux. Clcu^des i)ihliuthéques et des bibliothécaires de France. Cela est beau, mais ce sont dos inlérèls divers. Celui du public n'est pas celui des bibliothécaires. S'alliant pour la défense de partis opposés, ils s'unirent contre eux-mêmes et marchèrent sur place. Mais quand même, dégainés de toute jésuitique équivoque, ils se seraient syndiqués comme de pauvres diables qu'ils sont, mal payés et qui ont besoin de gagner plus, la hiérarchie — quatre classes, six classes — rendait la marche difHcile. La marche contre qui V Où commence le patron? Kst-cc au bibliothé- «lire de 5* ou de i""» classe, ou au conservateur ou à l'administrateur ou à l'inspecteur ou au Directeur?
Dieu tape sur le sultan qui tape sur le vizir qui tape sur, etc.. Kt lo fellah tape surTàno qui n'a sous lui que la Terre, Il la tape du pied, la terre, mais elle ne sent pas. Nulle joie à taper dessus, puisqu'elle ne sent pas. Si les Ânes s'étaient syndiqués.,. Les ânes y viendront peut-être ; mais les chevaux jamais, car ils ont de la fierté. Attelés à des carrosses, tont-ce là des ouvriers? On leur donnera des panaches de première classe, ils seront contents.
Je ne parle pas de ces hauts personnages des biblioth^ues, (|ui, vêtus d'uniformes, chamarrés, médaillés, insolents et ilemmards, grassement pourvus de secours, étrennes, gratifications, donations, niênent le public comme iU menaient los bleus, à l'escadron, dutenips qu'ils étaient de la classe. Ceuxlà, bien syndiqués, savent comme on parle à un nainistra, et comme on droatto un supérieur. Les médailles font les joa^ rouges, si les diplômes les font pâles. Bacheliers, licenciéSi
diplômés dû malais, de sanscrit, ou aFchivigtes-paléogpaphos traînent une maigre vie entre zéro et doux mille quatre, haletants après la maigre bouchée qu'une main jette du rivage de telle façon que c'est toujours le plus gros poisson qui happe, n'ayant pas de quoi se marier avant la quarantaine! cl mariés ou non — rarement assez riches pour ne pas avoir d'enfants...
A ceux-là on est venu parler de syndicat.
Qui, a on » ? Des avancés, des biens vus de l'Institut ou de la politique, de ees agités qu'une paresse active désigne pour les passe-droits, les surhommes des ronds-4e^cuiri l'aristocratie qui sait faire travailler.
Cependant il y a des intérêts à défendre. Un peu de justice serait là comme une cascade dans le désert. C'est très humble, vraiment, le traitement des plus gros ; une part de chien dans le commerce vaut la part du lion dans l'antre budgétaire. Et pourtant celui-ci, qui de cinq passe à sept mille, prend l'argent du loyer de son collègue pauvre, et l'hiver dans le midi de son collègue poitrinaire, et le dessert des enfants — non pas des actionnaires, ces nègres, là-bas, bien loin ! — mais de cet homme qui s'assied chaque jour en face de lui, à qui chaque matin d'hiver il dit : a Brr... Fait froid, aujourd'hui... »
J'en ai connu beaucoup. Et certes ils différaient. J'aurais compris qu'on veuille mettre debout les sanguins, asseoir les asthmatiques, mettre les chartistes aux vieux livres, les gens du monde au service public, repartir enfin les spécialités et j'ai compris que si l'on faisait le contraire, c'était pour sauvegarder le principe d'autorité, — mais je n'ai jamais compris la différence de valeur, pourquoi l'on paye en sens inverse de ce qui est fait, par quel prodige un homme ose trouver que celuici doit gagner le triple d'un autre, alors que non seulement l'autre fait tout comme lui, mais que lui faisait la même chose pour le même prix que l'autre...
Je me suis même demandé s'il n'y aurait pas un autre moyen que l'avancement au choix, triomphe des ialrigants, ou celui à l'ancienneté, triomphe des gâteux. J'avais songé au rang de taille... Mais l'instinct de commandement est surtout Apre chez les petits...
Comment faire I Le tirage au sort serait le plus juste. Ce ne seraient pas toujours ceux qui crient qui arrivent...
J'ai réfléchi sur celte « moyenne de traitements »> par
— Sya —
laquelle s'équilibrent les colonnes du budget, justice bizarre, qui compense les 6.000 de l'un par les 1.200 de l'autre... J'ai réfléchi. Voici :
III — DE l'avancement
« L*aTancement a ane odeur cadaWriqae. »
E. GoDisf.
« Mena des lous-officien» dressé d'après les indicalions da chef de corps :
« Pour les sergents et fourriers : une entrée, un plat de yiande, uo plat de légumes un dessert.
« Pour les sergents-majors : une entrée, deux plats de Tiaude, un plat de légumes, deux desserts. >*
De ces menus différents, il semble résulter que Tappétit dea militaires est proportionnel au grade, leur estomac étant supposé avoir des galons...
A l'hôpital de Vicoy, ... les cornichons étaient réservés aux officiers supérieurs, et la nature des purgations variait suivant les grades.
Sans doute, ces dispositions sont prises pour maintenir la discipline qui fait la force des armées.
H. Haaouui.
11 y a des choses lointaines, simples comme des montagnes et visibles comme elles, — je dirais : bêtes comme elles — si lointaines qu'on les nie k cause de la ressemblance qu'elles ont avec les nuages. On s'en approche, on monte dessus très facilement, et les obstacles, s'il y en eut pour les atteindre, paraissent bien petits de là-haut.
Comment combattre les assassins qui guettent dans les rues noires et tortueuse? Il faut faire des rues droites et bien éclairées. Les gentilshommes avaient jadis facilement l'épée à la main. Pour calmer ces tètes chaudes Richelieu en coupa. Il j a plus simple encore. Depuis que l'épée reste à la maison, depuis que d'ordinaire il faut, pour tirer l'épée du fourreau, la tirer d'abord de l'armoire, il faut, quand on est hors de soi, commencer par rentrer chez soi. Aujourd'hui des gens disent que, pour supprimer la guerre, il suffit de supprimer l'armée. Nuages ! Les nations portent encore l'épée.
Ce n'est pas ici le lieu de discuter les moyens de pacifier l'Europe. Il s'agit de pacifier les bibliothécaires. Et pas seule ment eux, mais tous les fonctionnaires, et vous, des postes, des téléphones, des chemins de fer, vous de la voirie, vous de Tenregistrement et du timbre, de l'armée peut-être, de la justice sûrement, et vous instituteurs, vous académiciens... accourez tous, tendez l'oreille ; car je vais dire une bêtise.
Evidemment j'aurais la ressource de l'ironie. Dire par hou-
tade ce que l'on pense sérieusement. Mais j*ai tant abusé du genre dans ce livre I (du moins on me le dit, car celui qui plaisante ne le sait pas toujours...) — Et je pourrais invoquer M. de La Palice. Les mathématiques, dit M. Poincaré, sont une vaste tautologie. . .
Atteint de la manie d'exprimer, malgré mes intérêts, les choses que je pense, irai-je donc, tels que ces maniaques dans la rue, faire... — horreur! arrétez-le.. — faire ce que nous faisons tous les jours chez nous?
Pourquoi ce préambule, affirmant que je devrais me taire, lorsque je sais fort bien que je dirai ce que je veux dire. Est-ce pour atténuer le grotesque, ou l'augmenter!
Pour Taugmenter, n*en doutez pas. Pour l'augmenter ! Je ne sors pas, sans de bonnes raison.% ma rhétorique. Je diffère, non pour reculer, — pour insister. Et maintenant que j'ai préparé suffisamment, je puis dire tout net qu'au bout de quatorze ans de dégoût de vivre entre les intrigues, amertumes, envies, rages et cancans d'honnêtes gens, — des gens instruits, et de braves gens, chacun à part, — le moyen est bien simple, de faire régner la Paix :
C'est de supprimer l'Avancement.
Supprimez l'Avancement et vous donnerez à tous, sans froisser le Budget, de quoi décemment vivre. Supprimez l'avancement et vous aurez d'un coup aboli les querelles sanglantes en supprimant l'épée. Cela n'avait peut-être pas bien besoin d'être dit, mais ce qui a besoin de l'être, et d'être démontré, c'est que vous aurez aussi fondé ce qui manque ici, fondé ce que vous crovez qui est et qui n'est pas : la salutaire, féconde et vraie Emulation — je parle de celle pour la Science, pour le bien public, pour les autres. Evidemment, celle pour soi, on lui fait tort.
Non, je n'ai jamais compris ces machines hiérarchiques qui détruisent stupidement la bonne volonté, la cordialité, l'honnour entre collègues, tout ce qui fait le charme de la vie, rhonneur d'une profession. (Jucl intérêt a donc l'État républicain à faire de chaque service, même de l'Université, même des milieux de savants, cette pétaudière de sauvages rappelant le sac de supplice où le criminel était enfermé vivant avec des chats et des serpents ! — L'ascète Vivckananda dit : Bien haut dans les airs planent des condors superbes, les ailes toutes grandes,... mais ils ne dorment pas, leurs yeux ronds fixent |e
sol : ils guettent une charogne. Ainsi les savants vénérés, le front dans leurs mains, plongés dans de très anciens livres, fixent de leurs petits yeux quelque petit niais honneur, quelque petite sale augmentation.
La charogne d'en has nuit à la majesté des condors de làhaut. L'on a demandé au moins l'égalité de titre. Allez plus loin, plus haut : l'égalité de traitement.
Hélas ! Comme il suffit de prononcer ce blasphème, pour voir comme nous sommes loin de toute égalité ! Quoi ! l'homme de la cavStc des brahmes, le Mandarin boutonné qui étudia jusqu'à vingtrcinq ans, passa on ne sait combien d'examens, ravalé officiellement au rang de balayeur de salles et payé le même prix...
Est-ce cela que je demande? Oui, c'est cela que je demande, au moins pour commencer, — parce quil est payé moins.
Un jour peut-être, s'il vit, ce jeune homme sera un vrai vieux, honoré, confortable... peut-être! Toujours le fonctionnaire aspire & la vieillesse. Il manque d'initiative, d'activité... non pas I c'est son ambition qui se montre dans cette torpeur. Puisqu'il ne sera rente et respecté que vieux, qu'il vieillisse vite, déjà il se croit arrivé...
Et qu'il y ait deux, trois classes, n'y contredisons pas. Va pour (les transitions, car l'égalité pure, nous ne la verrons pas. Mais il importe de briser les hiérarchies, il importe à ceux qui se plaignent d'injustices d'être unis. Qu'ils demandent l'unification des intérêts. Alors un syndicat sera possible, alors une injustice trouvera une masse liguée. Et lorsqu'on nomme un tel sans mérite et sans droits à un de ces traitements qui serait celui de quatre pauvres diables, ce n'est pas le nommcur, ni le nommé les coupables, ce sont les dupés qui rusent entre eux et se comptent les galons les uns des autres I
Mais quelle pitié, le soir, pour cet autre brave homme, quand il rentre au logis où ses enfants l'attendent, de trouver la mégère sa femme qui lui rappelle que ça, ça et ça lui est dû, et qu'un tel obtint ça, qu'un tel obtiendrait ça, et de retrouver dans les propos de sa compagne les atroces collègues qu'il quitta tout à l'heure... Tu voudrais t'arrêler! Marche! marche! dit Bossuet. Tu voudrais te reposer! Avance, dit la femme. Le jour, travaille! la nuit, rêve que tu avances I Mais tu voudrais aimer ou avoir des amis, au moins des camarades... Avance I Mais le public voudrait être servi... Avance! Est-ce que c'est en te servant, public, que j'avancerai... est-ce que
c*est en faisant mon métier que j'avancerai? Avance... vers quoi, grand Dieu I — Vers quoi. . .
Vers la retraite.
— L'émulation, avec l'appât d'une récompense, est le moyen d'obtenir le maximum d'effort...
Ce n'est pas vrai. Ces principes de l'Empire ont montré leur pouvoir en sombrant avec lui. Principes de défaite et de trahison, qui firent que les mieux payés trahirent les premiers. Sinistre émulation !
Emulation I Qui dira les petites ou grandes infamies, les vies empoisonnées, qui pourraient être douces, les misères, la misère elle-même, les rag-es inutiles et le stérile désespoir que justifie ce mot : émulation !
Quel bon travail a jamais fait faire ce système? quel examen a-t-il fait passer qui ait appris quelque chose à quelqu'un ? S'il est vrai que c'est avec cela qu'on mène les hommes, où les mène-t-on, et qui les mène? Et jusqu'à quand voudront-ils bien être menés ?
L'armée, je ne sais pas, les administrations... je neveux voir que le petit coin des mangeurs de livres... — J*ai vu tel important manger à ne rien faire le quart d'un budget d'établissement, d'une bonne bibliothèque, utile, fréquentée, mais qui se meurt faute d'argent pour des livres nouveaux... On pourrait transférer, agrandir — on a le local, l'argent — si un homme ne s opposait à tout transfert, à tout progrès : le directeur, que tout changement pourrait bien renverser; — des gens guettent déjà. J'ai vu telle place où le chef mourut jeune, laissée vacante, plutôt que d'y nommer le souschef, qui <iepuis vingt ans assurait le service, faisait toute la besogne, mais n'était que de 4* classe... Par quel miracle ne nomma-t-on pas un journalisto ? Que j'ai vu — et quand aura-t-on tout vu I — les hauts grades volés, par on ne sait pas qui, à celui qui non seulement les méritait vingt fois, mais depuis des années, sans le titre, portait la charge...
J'ai vu - il y a longtemps, c'était lorsque m'honorait de sa haine un émincnt dignitaire ravi trop tôt à la bibliothèque où je faisais mes premières études, — j'ai vu dos amis se détourner de moi, éviter de me serrer la main, car les murs peuvent avoir des yeux. Leur en voulais-je de préférer le pain de leurs enfants à l'amitié ?
J'ai vu un membre de l'Institut, membre aussi de douzaines de commissions, et dont les travaux sont impatiemment atten-
dus, passer six heures d*horlog« à truquer un examen pour empêcher deux fonctionnaires à 1.800 francs d'obtenir une petite aug*mentation .
Ne croyez pas que celui-ci, qui ignore l'auteur de <c la Guerre et la Paix )),n ait pas lu Tolstoï, ne croyez pas que celui-ci qui demande conseil n'en sache pas plus que celui qui conseillera. C'est de la hiérarchie et de la délicatesse. L'ignorance du subordonné flatte le chef.
Voilà l'émulation qui fait do^ hommes mdrs de sinistres gamins, des collégiens cafards et couards, et donne à ce pays gorgé do fonctionnaires cette allure de pleutres dont toute l'énergie est en prose de M. Millevoye et en vers de Cyrano.
C'est elle qui permet de pratiquer partout en administration le système d'incompétence. Il est un établissement d'Etat où je l'ai vu fonctionner avec ensemble. Mettons que c'était un collège. Un Allemand y « tenait » la peinture, un peintre l'administration, un latiniste l'allemand, un ancien militaire la paléographie, un sportsman Téloquence, un bossu la gymnastique; riiébreu était confié à un chartiste, et un rabbin enseignait le bla.son. Pour recevoir les visiteurs, deux personnes : un sourd et unépileplique ; un poète était aux comptes, et un mathématicien faisait la correspondance. Mais tous deux par hasard aimaient la musique. On s'aperçut de leur amitié. Ils furent l'un déplacé, l'autre mis à la retraite. Tout ceci est si vrai que je ne sais qu'inventer pour qu'on ne reconnaisse pas... Mais où n'est-ce pas de môme quand règne l'émulation ?La hiérarchie suppose, justifie cette méthode. Il faut cela pour qu'un chef .soit respecté. Et de quel droit moi, qui ne sais pas l'hébreu, irai-je dire « voilà comment il faut traduire! » à ce rabbin qui lit le Talmud depuis trente ans ! Irai-je dire à ce poète que ses vers sont mauvais ? Je lui donne des additions à faire, à la bonne heure ! Tout cela est normal. On a clé soldat.
Nous ne pensons pas ravaler la fonction de bibliothécaire. Je dirai sans sourire qu'elle est plus près d'ôtre un sacerdoce qu'un métier, et celui qui est à môme de conseiller et servir les gloires de la science, le boutiquier du coin, les étudiants et les enfants, fournit une besogne presque plus noble que l'argent. C'est bien parce qu'elle a tant de moyens de s'honorer librement, qu'une telle profession n'a que faire d'honneurs artificiels. Certes il en faut chasser les invalides des lettres et de la politique, qui, venant lui demander Votium cum digni' (ate, volent leurs collègues, obligés de les suppléer. Mais il en
faut chasser non moins éncrg'îquemenl les actifs venus là chercher une carrière, quand le commerce, Tindustrie en ouvrent tant à leur avidité. Prêtres qui veulent être évêques, officiers qui ne le sont que pour ne pas être soldats, ce sont là vocations qu^il faut décourag'er. Examen et barrières encouragent ces sportifs ; plus la profession offrira le bel avenir^ plus elle sera recherchée par ceux qui n'ont qu*y faire.
Les fonctions qui veulent une variété de compétences — langues anciennes, étrangères, droit, lettres et toutes les sciences — ont besoin d'une rigoureuse égalité.
Cependant nous voyons, après bien des débats, un Comité décider que le moyen-âge doit commander au sanscrit, à Tarabe et au français moderne, tandis que le ministre n'approuvera ce choix que si le vaudeville commande Tllistoire de France. La mort et la politique vengeront heureusement THébraïsme dédaigné. C'est lui qui commandera les lettres Scandinaves, fera marcher la Musique, obéir les Sciences militaires, et de toutes ces sections une seule pâtira, l'hébraïsme, où on va placer justement ce jeune homme qui vient de passer ses examens de japonais. Car c'est le beau de ces différences de traitements, que des gens aussi peu faits pour diriger quelque chose que tel spécialiste linguiste ou paléographe, se dévouent, acceptent malgré eux le pouvoir (le pouvoir auquel ils ne tiennent pas du tout, auquel cent fois ils préféreraient la place spéciale où leur science les illustra), ils acceptent non seulement parce que Fargent les tente, mais parce que l'argent éveille une vanité, — non certes, chez ces modestes, vanité personnelle, mais (( professionnelle ». C'est leur partie, leur science qui triomphe avec eux.
Pour ma part, je ne puis comprendre que les besognes d'économat, comptabilité, relations extérieures, police intérieure, etc., qui constituent la DIRECTION, préjugent le moins du monde une supériorité ou un surcroît de salaire.
Journellement, le conducteur d'un omnibus conduit, surveille, commande un lot de messieurs et dames plus appointés que lui, plus instruits, mieux nourris. Les agents de la Préfecture qui portent le bAton blanc régnent sur la voie publique, et les chars des hauts fonctionnaires, des financiers, ceux des actrices môme obéissent 1
Les gens de lettres et savants ont bien un éditeur. Ceux qui s'éditent eux-mêmes risquent de se voler eux-mêmes. Je n'ai jamais entendu dire que Hetzel qui dirigea Hugo et
Jules Verne, Lévy qui dirigea Renan, se soient attribués de supériorité sur leurs administrés. Cependant pour « avancer » dans l'administration , n'aurait-il pas fallu qu'Hugo se fît éditeur en chef, dût-il ne plus faire de vers?
On a fait de sérieux efforts pour relever la profession de bibliothécaire. Diplômes spéciaux, traitement... jadis on rêvait un costume. David en a dessiné un qui ressemble à celui des pompes funi'^bres. Le costume moral dont on veut affubler le f^cntlemnii bibliothécaire, tout empanaché d'examens, n'est pas beaucoup plus gai. Des cols et des diplômes où l'on ne peut remuer.
Je ne demande en fait de dig-nité que la propreté.
Je voudrais qu'un titre égal, un salaire suffisant permtt aux bibliothécaires d'être « d'honnêtes gens », même entre eux, de diviser leurs efforts suivant leurs compétences et de les unir pour le bien du service, qui demande des esprits do plus d'indépendance, délivrés du souci stupide de l'Avancement.
Je connais une bibliothèque où le conservateur n'est que le plus savant et le plus actif de ses employés; j'y vais souvent, on y est mieux servi qu'ailleurs, plus vite, plus intelligemment. L'orûfanisation est pourtant pauvre, les salles obscures. Mais l'amitié, l'cntr'aide règ-nent au lieu de l'envie. Ces gens font leur devoir, malgré la hiérarchie. Et malgré les traitements in(^gaux, quoi qu'un jeune ait passé devant un plus ài^é, la concorde continue, comme par une gageure. £t quand je pense qu'il y a des dames derrière tout cela, — ce n*est plus du dévouement, c'est de l'héroïsme...
Mais j'ai re^jardé de plus près et je me suis rendu compte. Très longtemps il n'y eut là pour personne espoir ou pouvoir d'avancer. Cela a duré trente ans. 11 en reste une bonne tradition qui dure encore.
Plus étrange encore que l'avancement qui, d'une grande besogne mal payée, élève à une petite besogne dite supérieure, m apparaît le grand Rite de l'Avancement sur place.
Que l'on m'explique donc pourquoi le même travail que l'on faisait avec zèle dans la force de la jeunesse vaut plus depuis que Tâge a tiédi cette ardeur.
Je sais que les salaires des grandes industries obéissent à
une loi étranço, mais certaine : ie salaire est en raison inverse du travail. Journée de l'ouvrier ; dix, douze heures — pénibles. Moins pénible, moins lonji^ue, la journée d'employé. Patientez un matin à la station de chemin de fer d'une ligne de banlieue, toute une échelle d'humanité défile devant vous. Brutes en guenille dès l'aube. Ouvriers de sept heures, ouvriers d'art, l'élite. Mais les paletots commencent... vers neuf heures, les fourrures. EnRn, dix heures! voici que les premières classes s'emplissent. Restez donc, ou revenez après le déjeuner. C'est tout juste s'il n'y a pas de \Yagon spécial... En tout cas vous verrez les dames. Elles sont belles. C'est vers cinq heures qu'elles se rendent à leurs affaires.
Ceci est si vrai que je défie fardier ou tâcheron de faire autre chose le soir qu'il gagna ses 3 francs ; même lire un journal, il n'en est plus capable. Mais le comptable fait des bandes, le contremaîti*e tient un débit. L'ingénieur s'occupe beaucoup d'automobiles. Mais nul n'ignore que tous les administrateurs administrent en môme temps un grand nombre de compagnies, et ont encore bien du temps de reste!
Cependant le compagnon qui gagne ses cent sous les gagnera jusqu'à ce que, hors d'état de travailler, Thospice le recueille. Le plâtre qu'il gâche ou le charbon qu'il extrait ne vaut pas plus d'avoir été gâché, extrait par de vieilles mains vénérables. J'entends bien qu'autrefois il ne gagnait que l\ francs. Par des grèves, par une entente syndicfile, il obtint que la journée fiU plus brève et mieux payéeque jadis. Mais les jeunes d'aujourd'hui profitent de ces avantages. Nul syndicat d'ouvriers n'a réclamé de primo à la vieillesse, et le public, qui achète le meilleur marché possible, ne s'inquiète [)as du tout de l'âge du fabricant.
On m'a dit : cela est juste : les charges et les besoins crois* sent avec l'âge.
Les besoins, non. Les jeunes ont plus de besoins que les vieux. Il est d'une déplorable économie de priver la jeunesse pour dorer l'âge mur. On oublie qu'on peut mourir jeune, et que la vie moyenne dépasse pou quarante ans, on oublie qu'on s'expose à payer cher un jour ce qu'on se procurerait à si bon compte étant jeune. Quoi? De quoi je parle? — mais du Bonheur, simplement.
Le jour où la chaleur et de bons livres y suffisent, la bonne chère est dangereuse, le reste ne doit plus exister, et l'ambition chez un vieillard est une honte.
Abordons la question des charges de famille.
C'est parce qu'on suppose qu'à tel ftge le fonctionnaire a <r des charges de famille » que Ton croit devoir payer pins un travail identique.
Les charges de famille, en France... laissent sceptique.
Ne faut-il pas admirer ces discrétions bizarres : TEtat n'ose pas demander, TEtat préjuge seulement du luxe des maisons par leurs ce ouvertures extérieures ». Vous vous rappelez le vieil impôt des Portes et Fenêtres, cette prime aux logis noin et insalubres...
L'Avancement, c'est la Prime aux familles noires, aux fovers vides.
Pour l'Avancement non plus, TEtat n'ose pas demander : combien d*enfants? quels vieux parents à soutenir? L'Etat l'Etat discret, qui tient l'Etat civil, n'ose poser aux gens cette question indiscrète I Bornons-nous aux signes extérieurs de la richesse, bornons-nous à ce signe de la paternité : l'âge! Et ce célibataire, qui a le temps d'intriguer, ne traînant à sa suite ni femmes, ni enfants, qui dine en ville, peut faire des cadeaux, et, restant à marier, se faire bienvenir des Mères, ce célibataire, dis-je, a droit à l'avancement : il a TAge d'avoir sa domi-douzaine d'enfants!
Mais les pAchenrs bretons, eux qui en font encore des enfants, no vendent pas mieux leurs sardines parce que chargés de famille.
Les raj)|)orts dn Conseil supérieur de statistique (bulletin no lo) évaliiont à 278 pour i.ooo chez les employés, à 66 pour i.ooo chez les cantonniers, le nombre des célibataires. Le nombre d'enfants serait : cantonniers, 265 0/0; ouvriers, 221; employés, 121. Mais, l'effet de Tâge agissant, on en trouve 121 chez les 2.000 à ^ooofr., 166 chez les 6à 10.000. Au-<lessus do 10.000, un pou moins : 109.
(iOncluons : une sommo fixe est allouéeparle Budget àchaqiu' rtal)lissomont. Là elle se repartit, pas équitablement. Si B passe de /i-ooo subitement à 5. 000, c'est parce que A est mort et que le B suit TA. Lo mérite et la famille jouent un rôle secondaire. C'est la mort d'A qui fait que maintenant B = A. D'ailleurs. B faisait exactement la même chose que A, et continue. Si l'artii-ont que gagnait A, au lieu de passer sur B, se repartissait entre les petits C et les petits D qui n'ont pas do quoi manger du dessort tous les jours, rien ne serait changé, car rien ne peut dianger au travail de A, ni de B, ni
de G, ni de D! car A, B, C^ D, £ jusqu'à Z font la même chose !
Mais ceci, c'est de l'anarchie, c'est la formule connue : à chacun selon ses besoins... qui remplacerait celle de l'intrigue et du hasard !
Le plus sot des hasards ; la mort.
Prime à la mort, voilà ce qu'est l'avancement. Rien ne marcherait plus mal par une prime à la vie. Il n'y a nulle crainte que les fonctionnaires fassent trop d'enfants!
Nous n'hésitons pas à ajouter notre formule à toutes les propositions de réglementation des bibliothécaires de France par lesquelles les Napoléons des fiches pensent tenir en main la manivelle de la lecture d'une nation.
Nous comprenons très bien qu'il y ait des stagiaires. Nous voudrions même que nul ne soit bibliothécaire, pas plus que notaire, sans un stage assez long, quelque chose comme cinq ans, passés non pas dans une mais dans plusieurs bibliothèques, dont au moins deux à Tétranger. Que pas un bibliothécaire français sur cinquante n'ait visité une bibliothèque anglaise est un fait, et un fait assez surprenant.
Il paraît qu'ils étudient en France... je ne sais pas quoi!
Après cela, je ne vois absolument aucun intérêt à avoir d'autres espèces que celle de bibliothécaire. Qu'il soit chargé des fiches, des machines, des comptes, desachats, des traductions, de la direction, de l'inspection, des conseils au public, ce sont toutes besognes qui exigent du zèle, des connaissances spéciales, des aptitudes personnelles, mais qui ne nous renseignent aucunement sur les charges de famille, le prix des loyers,celui du pain et l'appétit. Je ne vois pas même de classes de bibliothèques, car les avantages d'une grande bibliothèque et d'une grande ville compensent largement le surplus de travail et de frais. Mais comme nous ne songeons ni à réduire les situations acquises, ni à bouleverser aucun ordre social, que même formulant ce principe d'égalité, nous ne l'appliquerions pas d'un coup si cela dépendait de nous, l'on pourrait justifier l'emploi de sommes flottantes, — les disponibilités qui servent actuellement à l'avancement. Elles n'appartiendraient pas de droit à tel ou tel. Elles seraient distribuées chaque année dans chaque maison suivant le plus de justice possible :
Une part proportioimÔB aux charges de famille, une part résor* vée aux surcroîts de travail.
Un conseil ou tous auraient voix égala déciderait.
Ce conseil pourrait nommer ou proposer les directeurs, et déciderait de Taugmcutation du personnel. Il aurait droit d*ètro juge, puisque le travail à faire et le budget étant donnés, tout homme nouveau diminuerait le travail en même temps que les salaires. Prérogative qui activerait mieux zèle et travail que la vaine émulation, Tinjuste avancement, la stupide ancienneté.
Si les préjugés hiérarchiques, le besoin d'autorité sont encore trop ancrés dans notre vieille monarchie pour qu'on prenne au sérieux Teffort vers quelque égalité de salaire, rayez ces idées do nivellement, et souffrez que je les excuse!
Elles avaient un but que tous doivent reconnaître juste : c'est de relever les salaires honteux, déshonorants pour un pays comme le nôtre, dans lequel s'éternisent des jeunesses actives.
Je dis qu'il y a là une perte sèche pour le pays. Accablés de petits travaux, de copies ou recherches qu'ils vont mendier partout, des jeunes gens qui sont déjà des savants perdent une activité qui serait profitable à la science française. L'emploi pour lequel ils donnent largement temps et zèle devrait leur suffire. Le reste du temps libre devrait être consacré à des travaux désintéressés, dont les études qu'ils ont faite^s et les bibliothèques, où ils sont chez eux, leur fournissent des moyens uniques. Il n'en est pas ainsi.
Ils auraient peut-être aussi droit à un repos, à une famille?
Il n*en est pas ainsi.
Je dis que là aussi le pays fait une perte sèche. Le nombre des fonctionnaires devenant formidable, prenant petit à petit une moitié du pays, ce n'est pas là un cas unique et la défense de quelques bonshommes. Et d'ailleurs nous devons espérer que, même en France, on aura bientôt de vraies et nombreuses bibliothèques, pourvues de bibliothécaires !
Le proitlème hiérarchique est donc grave. Nos budgets permettraient un relèvement de vsalaire des petits. Oui, vraiment 3.000 francs, ce ne serait pas trop demander...
Tout effort dans ce sens se heurte à la hiérarchie. On exige un relèvement (général et de tous. La moindre aujormentation que
le budgtït accorde est noyée dans un pourccntac^c où les gros happent tout. On relève a l'ensemble ». £t les salaires honteux sont à peine relevés que déjà les projets sont hors de proportion avec toute possibilité budgétaire.
Voilà pourquoi on ne saurait trop insister. Il faudrait en France des jeunesses plus heureuses.
Rien ne sert de rattraper plus tard. Ces faméliques, quipassentgoiafrûs à quarante ans, ontpordu touteoccasion degrands travaux, de grandes familles. Ecole d'avarice et de médiocrité. La revanche des vieillards est une triste chose.
Le paya abuse de Texploitation de la jeunesse. On trouve, n'est-ce pas, des jeunes gens à tout prix... Sans doute les parents, qiiel({uefois, donnent le supplément. Tel petit jeune homme qui travaille dur est payé à moitié pour le travail qu'il fait; l'autre moitié vient de son père payé double.
Quelle absurdité I Quelle prime au manque d'énergie I Payant très cher, trop cher pour l'ensemble, l'État spécule, et vole justement les tout jeunes, ceux qui devraient sentir tout de suite et fortement que la besogne faite rapporte, qu'elle a son équivaleat de joiç et de liberté.
Ce spéculateur n'est pas un patron ordinaire, c'est nous tous, c'est la collectivité, c'est TEtat. Fit l'on ne voit pas qu'en spéculant sur le bas prix que vaut le travail de la jeunesse, en gâchant cette force, prolongeant cette misère, l'Etat se vole lui-mâme et bouche la plus grande source de sa fécondité.