LE ROMAN
C'est surtout au Roman que les gens sérieux en veulent. Le roman forme le fond de nos lectures, comme l'épopée est le fond de toute littérature. En lecture humaine, le roman n'est pas la fantaisie, l'accessoire, c'est le fonds, le substantiel.
Aux ennemis de lajiclion il convient de demander par quelle réalité ils la remplacent.
Les voyages. Voilà une littérature très demandée, et honorable, sérieuse, mais s'il y en a une dangereuse, c'est bien celle-là. Le plaisir qu*on y prend est à celui qu'on prend aux romans comme Tabsinthe pure est à la g'ommée bien étendue d'eau. Je suis navré de pouvoir donner ici des sensations personnelles d'inloxiqué. Il y a longtemps, hélas ! que j'ai laissé la lecture de notre admirable Jules Verne, si fort, si désaltérant, si vivifiant, pour l'aride Bœdeker ou l'incomplet MadroUe. Où est le temps où dans les allées du jardin des Plantes je traversais les régions inconnues de l'Afrique centrale, et où de vieux rideaux et la canne de mon père suffisaient à mes instincts de sauvagerie ! Je me suis rapetissé le monde de tous les pays où j'ai été. Juin m'énerve loin des îles Lofoten et juillet me paraît gris au-dessus de la Nubie. Que de force je gâchais à des courses rapides, que d'attention j'émoussais dans un éparpillement de sensations trop fortes qui me brillent encore...
Cependant j'ai retrouvé des sensations de la Grèce, l'esprit fort de ses montagnes, l'agile sérénité de ses bandits au beau langage. Et ce n'est pas dans les sots livres des Barrés ou Lfirroumet, grand Dieu ! La note vraie, je l'ai trouvée dans un roman de Jules Verne. Le style en est médiocre et la fable puérile, mais ï Archipel en /eu évoque une Grèce plus vraie.
V histoire ? L'histoire, je crois bien que nous en sommes pourris. Et je parle de l'histoire vraie^ de la documentaire, celle que les bons esprits nomment scientifique.
Le père Dumas était intimement convaincu de la valeur historique de ses romans. Aujourd'hui Michelet paraît un romancier. Mais les documcnteurs ne sont pas moins convaincus que ne l'était l'auteur des Trois Mousquetaires,
Il faut cependant bien reconnaître que les seuls documents qui nous permettent de revivre un peu l'esprit des autres, sont les poèmes et les romans. Homère et Balzac ont une valeur historique que peu de Trésors des Chartes atteindront. Il ne faut pas dédaigner le roman historique : les Trois Mousquetaires nous renseignent fort bien sur les goûts du temps de Louis-Philippe, Cyrus sur Louis XIV, Quo Vndis sur la polissonnerie moderne et catholique. Quel document sur le second Empire que le château de Pierrefonds reconstitué !
L'histoire documentaire n'apparaît d'ailleurs pas un objet de lecture. Sans doute l'art de quelques-uns sut lui donner un
charme littéraire ; souvent elle n*intéresse que les auteurs, et bien juste. Enfin FEtat paye cher pour faire copier tout ça, copier et imprimer. Nous sommes donc — rétrospectivement — documentés. Mais il s'agit de remplacer les romans, et ne pouvons donner à lire, malgré leur sérieux indéniable, les tables de logarithmes ou l'histoire du C dans les langues romanes.
Réservons donc THistoire dite scientifique à des bibliothèques spéciales. Parlons de l'histoire qu'on lit, et qui se décore du nom de lecture sérieuse.
La grande histoire est si décriée aujourd'hui que nous n'entreprendrons pas sa défense. Elle se défend d'ailleurs fort bien par son intérêt romanesque, patriotique, grivois, ou pittoresque, doublant pour ainsi dire le roman avec cette saveur spéciale du « cela est arrivé », que je ne puis comparer qu'à ce goût faisandé qui donne du prix aux viandes. Le roman au moins se gare forcément du gros mensonge par ce besoin de vraisemblance que l'auteur doit respecter. Mais l'histoire... il n'en est que du rare, du monstrueux. L'étude de l'histoire n'est qu'une cure d'anormal. C'est un régime d'extraordinaire auquel l'esprit se soumet, s'habitue, dont bientôt il ne peut plus se passer. Mauvais roman, Thistoire. Roman sans vraisemblance.
Lecture sérieuse, ça ! Du sous-rez-de-chaussée. Qu'est-ce que ce feuilleton qui prend des attitudes ?
L'histoire a pourri le feuilleton lui-même, qui est tombé dans le documentaire : « feuilleton vécu... »
Qu'ils sont beaux, ces personnages à mentalité importante qui déclarent ne plus pouvoir lire de romans ou poèmes, ne plus prendre plaisir qu'au document, au vrai I Qu'ils sont beaux ! Que les journaux flattent bien leur supériorité, leur servant des mémoires d'assassin, de prince déchu, de fille g'alante, des « sensations » de ministère ou de bagno.
Un certain chic de plus recouvre ces nigauderies, qui prennent le nom de a Mémoires » lorsqu'elles sont éventées. Sang, crimes et ordures, amours, Napoléon, procès célèbres, substitutions d enfant, farces militaires, plaies et bosses, Apaches, intrigues, traîtres. . . — tout l'arsenal usé des épopées de M. Ponson Du Terrail, — et puis...? vices de grandes dames, frasques de bas-bleu, exploits de grognards... — O Histoire documentaire I Que manque-t-il à tes saletés pour être de l'Art...!
Un peu de la beauté, un peu du naturel que le pire feuilleton trouve pour émouvoir ou exalter — pour ennoblir. C'est cette Beauté, cette ombre de Beauté des pires romans, qui, de même que le lait répugne aux alcooliques, soulève le cœur d'un homme sérieux.
Reste d'orgueil au fond que d'appeler a sérieux » l'effet de la sensibilité qui s'émousse, de l'intelligence qui s'engourdit. Ruse de vieillards qui condamnent les grandes joies de ce monde pour s'en éviter le spectacle gros de regrets.
Les « Belles-Lettres ».
« Critique, maître d'école. Cette espèce pullule... Cela jug^e et fait dei livrea sur les livres : comme si Ton pooyait rien imaginer de plus absurde. Les parodies d'une œiiVre se prennent pour des œuvres. Voilà le Parnasse des parasiies, et Apollon mansré vivant Et le troupeau qui ne lit point les livres, ne lit que les livres faits sur les livres. Cent mille maîtres dVcole pour une beauté qu'ils n'ont jamais comprise, et qu'ils haïraient s'ils la pouvaient comprendre. » Suarès.
Il nous reste à parler d'un genre tout à fait spécial de littérature sérieuse. La Critique littéraire I
Est-ce bien la peine...?
Hélas ! oui, puisque cela se vend mieux que la littérature I Oui, puisque, dans nos bibliothèques, c'est cela qu'on trouve, et non des œuvres originales ! Oui, puisque nul n'a souci d'acheter et de lire les meilleurs et les plus vivants do nos poètes et qu'on apprend par cœur les critiques qu'on en fait !
Il fut très lu, ce M. Brunetière, qui mourut l'an passé; Zoïle de Zola , il s'était fait une i^loire qu'il appliqua plus tard à des sujets politiques. Du moins lui s'attaquait à des auteurs qui se vendent. Un Max Nordau, qui déploya une verve grossière mais amusante à qualifier d'idiot tout ce qu'il ne comprenait pas (et il comprenait peu), s'attaqua à des auteurs bien peu lus en ce temps-là. Aujourd'hui, où ils sont célèbres, mais ne sont pas aussi lus que le futM. Nordau... Les chiffres do tirage de ce flatteur des sots furent quatorze fois supérieurs à ceux des plus purs chefs-d'œuvre des auteurs dénigrés, Verlaine, Maeterlink, etc. C'est en France que ce Sarcey autrichien trouva des enthousiastes. En quel autre pays la fibre nationale vibrerait-elle autant à l'orgueil d'ignorer, au délice d'être sourd, aux beautés de ne pas voir !
Les quais nous redisent Thomme important que fut la Harpe. Il n'a guère cessé d'en étro ainsi, mais les critiques sont
oubliés, quand c'est le tour de leurs auteurs d'être achetés par les bibliothèques. Triste sort des écrivains : être ignoré de son vivant ne suffit pas : mort, être étudié par les professeurs !
Une variété de Tair docte est la traduction, chère aux universitaires. Gela vous a un air distingué ; un feuilleton traduit n'est pas le feuilleton de tout le monde. Le Temps les préfère. Cela coûte moins cher, c'est aussi niais, cela a bon ton, cela flatte, — et il va le style, le bon style incolore de traduction, le style blanc-manger pour lecteurs délicats.
Nos bibliothèques ont le cœur difficile. Vers ou prose, elles ne peuvent supporter la littérature franche. Il leur faut du vieilli ou du traduit.
Nous nous sommes faits l'écho des plaintes des savants. Nous avons résumé l'enquôte de igo5 sur les sciences dans les bibliothèques, dont les savants, à la fin, se désintéressent, renonçant même à nommer des délégués qui, à deux contre dix dans les comités, semblent n'être appelés que pour sanctionner leur déchéance.
Il serait à penser qu'au moins la littérature est bien représentée. Quelle littérature ? La littérature, c'est du roman, du théâtre ou de la poésie. On n'achète pas de ça! Vous y chercherez vainement les plus nobles poètes de ce temps, et ceux d'hier, et les écrivains étrangers, les plus grands. Mais les moindres ouvrages de critique sont achetés en si grand nombre que la vente aux bibliothèques en paye l'édition.
Demandez Ruskin, Shelley, Ibsen, Carducci, Dostoïewsky, etc. Texte original, presque jamais; traduction française, s'il en existe, rarement ! mais traduction étrangère en langue accessible — jamais. Ainsi les traductions en allemand d'Ibsen, quand il n'était pas traduit en français, étaient introuvables en France. Ces traductions coûtaient 20 pfennigs, cinq sous le volume. Ruskin n'est complet que depuis un an à la Nationale. Shelley manque à la plupart de nos universités, etc. On n'en finirait pas. Mais les petites histoires, critiques, études sur tous ces poètes, vous les trouverez à Carpentras comme à Rennes, et quatre ou cinq livres sur Ibsen étaient à lire — non dans une, mais dans cinquante bibliothèques en France, quand pas une n'avait, en une langue quelconque, un texte de cet auteur.
J'ai sous les yeux une facture d'une bibliothèque française pour les livres parus ce trimestre au Mercure de France, Or il est paru des œuvres de Régnier, de Verhaeren, de Francis
Jammes. Qu'a-t-on acheté? — un volume de critique sur Maupassant, un autre sur Leconle de Tlsle et les Grands Convertis^ livre de critique sur des auteurs dont on ne possède pas la moitié des œuvres.
Eh bien ! si nous ne disons pas ce qu'il faut mettre dans une bibliothèque, disons au moins ce qu'il en faudrait proscrire.
Avant tout, la critique, — redites et bavardages, les « livres sur les livres ».
Une bibliothèque est faite pour fournir des livres, et non pour dispenser d'en lire.
Ce n'est pas une école. A celle-ci le professeur, le manuel, jipiidc, mémento — tout ce qui dispense de lire et de penser. Le rôle d'une bibliothèque est de nous délivrer de ça.
A proscrire des bibliothèques populaires les ouvrag-es faits pour le peuple. A proscrire des bibliothèques littéraires les ouvrages dits de littérature : critique, cslhctique et autres boutiques, tout ce qui gûchc le plaisir et gave de formules. A proscrire ! Et des bibliothèques scientifiques, toute la vulgarisation. £t des bibliothèques sociales, la politique.
Ceux qui regardent les montagnes au fond de la vallée connaissent mieux les joies de l'alpinisme que ceux qui arrivent dessus en funiculaire, car ils ne s'imaginent pas ce avoir fait Fascension ». Au temps de notre enfance, nos maîtres arrêtaient un siècle en arrière les opinions qu'ils avaient à nous faire partager. Ils avaient la pudeur du siècle présent, et ils se contentaient, nous ayant amené là, de nous dire : allez.
M. Lanson n'a pas cette discrétion : Il ne tutoie pas Molière, comme faisait le bon Merlet, mais il coudoie les auteurs du Chat-noir. Quand je vois les garçons — et les demoiselles, donc! — apprendre à l'école des opinions toutes faites sur les pièces de M. Donnay ou les romans des frères Margueritte, songeant à ce qu'il m'a fallu d'indépendance pour me plaire à Corneille malgré dix ans de classe, je ne m'étonne plus que la vente des livres baisse, et que nos jeunes gens préfèrent le bridge. Ce sont des brutes; est-ce leur faute? On leur a volé l'art.
Nous sommes pourris d'esthétique, d'histoire de l'art, d'études littéraires, de cours, de sociétés qui s'appellent « d'encouragement à l'art », comme les Furies s'appelaient les Euménides.
Ce n'est pas pour flatter de vanités nouvelles les oisifs ou bavards que nous avons mis de Tespoir dans les bibliothèques. Nous espérons en elles pour lutter contre Técole, nous espérons en elle pour une résurrection du goût de la lecture libre. Continuez à lire Paul de Kock, mon ami. Je n*aime pas cet auteur. Il m*ennuie. Mais je l'estime, car nul ne me la imposé, je ne baisse dans l'esprit de personne ni dans le mien, en l'aimant ou ne l'aimant pas. Les faiseurs qui veulent nous douter de prendre notre épopée là où nous la trouvons, voilà les auteurs dangereux à lire.
Nous croyons à un apostolat des bibliothèques. C*est la lutte contre l'école et l'université. A Tinstruction enseignée eUe oppose l'instruction personnelle, à la chaire la libre reche^ che.. La bibliothèque est l'école d'initiative.
Elle manque donc à son but en diluant, en adaptant, en mettant à la portée.
— L'ouvrier intelligent, dit un prêtre, l'abbé Perreyrc, aime qu'on lui dise a Monsieur » et qu'on soutienne le tOD*
L'ouvrier, certes, mais l'enfant, bien plus encore I
Cela ne veut pas dire que le bibliothécaire n'a pas à choisir et doit accueillir passivement les demandes du public. Bien au contraire. II a à protéger la Liberté en général, et le grand ennemi de la liberté générale, c'est la liberté particulière. Pas de liberté sans respect.
La li])orté de publier Musset, maintenant que cinquante ans sont passés depuis sa mort, cette liberté non protégée, c'est la liberté que prend M. Faguet de faire un Musset des familles.
Que dire du Rabelais en français moderne, des Lectures pour tons, des Magazines en a et des Cabotina^ morceaux choisis, recueils d'opinions, classiques analysés — cQ qui est pire qu'expurq-és... Qu'en dire? Mais simplement que le but môme dos l)ibliothèques est de les combattre, et qu'il faut des bibliothèques, de grandes bibliothèques, avec tous les auteurs, et toutes facilités pour les lire, pour chasser de chez nous cette vermine.
Elle foisonne, hélas ! dans nos bibliothèques même. La pose, l'air sérieux, le désir de paraîtreérudit, manie d'appeler étude, rerhorches, à quoi on s'amuse, gave nos bibliothèques, — trop pauvres pour avoir même nos propres poètes, — de cette
lavasse qui va de la simple niaiserie mondaine aux majestueuses frivolités de la critique.
La bibliothèque libre, c'est la coopérative où les esprits trouvent les produits naturels et se passent des intermédiaires.
Ce devrait donc ôtre un principe, la règle d'or, de toute bibliothèque : ne pas acheter un livre sur un livre^ pas une réduction, traduction, adaptation de ce Hure, pas une vie de son auteur, ou étude sur lui, ou critique, ou histoire — qu'elle n^ait d*abord ce Hure même.
Qu'elle en ait le texte complet, origcinal, et sa plus exacte traduction, et s'il n'y en a en français, sa traduction dans la langue la plus répandue.
Et quelle serait donc l'utilité des bibliothèques, si ces fontaines ne nous versent qu'une eau déjà buet Quelle serait l'utilité des Musées si les pholoijcraphies et cartes postales suffisent aux esthètes ! C'est le Louvre, qu'on encombre de copies, moulages et inscriptions à lui faire perdre son caractère de musée d'art... C'est la vieille Allemagne artiste, abolie doublement parle faux neuf et le faux vieux, qui montre que ce n'est pas là un danger négatif, mais une force active, destructrice et menaçante. Il vient un jour où l'Art ne reconnaît plus le sien entre les restaurés et les imités, il vient un jour on devant les adaptés les critiqués et les étudiés, 1 étudiant ne sait môme plus quels auteurs il a lus.
Croit-on qu'ici je ne parle que de lettres? Tout ceci s'applique avec bien plus de force encore aux sciences, à la médecine, au droit, aux connaissances usuelles nécessaires à la vie, au commerce, aux métiers.
C'est aux bibliothèques que le primaire apprend à mesurer l'étendue de ce qu'il a à apprendre. L'ignorance satisfaite, qu'on nomme l'esprit « primaire », est le fruit des manuels comme l'esprit universitaire est le fruit de la critique. Et qu'il s'agisse d'esprit clérical ou laïque, doctoral ou avocassier, ou cbartiste, toutes ces déviations d'esprit viennent bien moins d'habitudes et spécialisations que de la soumission à un texte, de l'asservissement, c'est le défaut de libre enquête, de recherche personnelle, c'est un verre posé devant le fait vrai, la dispense d'avoir à penser, sur le fonds.
Il nous faut des bibliothèques libres. Libres d'accès, libres d'esprit.
Et ce qu'il y faut mettre, ce sont des faits. Des faits en masse, avec le moins de guide possible. Il nous faut, contre
Técole, contre les académies et universités, et, tous les enseignements qui cherchent des disciples, et les conférenciers, les critiques, toutes les mouches bourdonnantes du pro§près humain, d'autres écoles où Tesprit apprend l'initiative. Ces écoles se nomment des bibliothèques.
Pitié donc de ces gens qui ne trouvent pas Platon assez sérieux ! Pitié de ces frivoles qui ne lisent pas de romans i Pitié de ces enfants qui ne trouvent qu*enfantillag« dans les Mille et une Nuits, Pitié de ces savants qui ne goûtent la vérité que quand c*est écrit dessus. Pitié de ces paresseux qui n'ont pas le temps d'imaginer...
Pitié, car nous aussi... La Fontaine nous semblait puéril, à dix ans.
Nous étions sérieux comme de petits animaux. J'en vois beaucoup de gros, devenus bien importants. Car les chiens mangent comme nous, aiment et obéissent, s'occupent d affaires très sérieuses, ne plaisantent pas sur un os, ont le sentiment du devoir. Ce qui leur manque, c'est de comprendre une belle fable.
Le sérieux pèse encore sur les bibliothèques.
Mais elles commencent à sourire et se réveiller.
Les bibliothécaires vivaient jadis en paix. Leur repaire élait à eux et W l'érudition . Nul ne s'y aventurait. Ils en avaient chassé môme les hommes de lettres ; ceux-ci ne gênaient pas, mais ils souriaient, et on ne se sent pas sérieux, comme un érudit doit l'être, quand on a devant soi un de ces ôtres-là.
Ouant aux savants, ils avaient admis, une fois pour toutes, que les bibliothèques ne leur peuvent servira rien. Et le monde avait ainsi deux sortes de livres, deux espèces bien distinctes : ceux quej'on a à soi, utiles, ou amusants, — table des logarithmes, l'indicateur des chemins de fer, Homère ou Dumas père, livres nécessaires. — Et puis il y avait les bibliothèques. Là, des livres, les mômes peu t-ôtre, mais autres par destination. Ces livres-là ne sont plus faits pour être lus ; leur but est autre, leur but est d'être catalogué. Du jouroù le livre entre dan$ celte
prison, il ne verra plus ses amis qu'à certains jours, certaines heures, sous l'œil d*un tiers, si ce n*est à travers une g'rille, et seulement le dimanche, après enquète,autorisation . Les visites sont si courtes, on s*est tant perdu de vue, on se sent si mal à Taise qu'on ne trouve plus rien à se dire et que Ton oublie bientôt qu'il y a là« enfermé, quelqu'un que Ton aimait...
Mais une chose intéressait tous les savants : les bibliothèques de laboratoire.
Qu'ils dissèquent, analysent, combinent, ils doivent avoir sous les yeux le point actuel de la science sur le sujet qu'ils traitent. Et c'est une planche d'anatomie, une formule chimique, un chiffre découvert qui n'est pas à redécouvrir.
Tant que les bibliothèques ne faisaient que s'amuser à acheter des reliures en peau humaine, les monuments du bel esprit d'autrefois et les pronostics de nos critiques contemporains sur le théâtre, ils ont laissé faire. Mais quand on s'avisa de faire entrer au moutier tous les livres qui servaient dans les laboratoires, les professeurs se sont plaints comme des ouvriers auxquels on prendrait le marteau ou la pioche, en disant : vous apporterez l'ouvrag'e et votre champ ici quand vous aurez à marteler ou à bêcher.
Le monde n'est pas composé de savants seulement, il est composé d'ouvriers, de cultivateurs, de commerçants. Il est surtout composé d'ignorants, et cette masse d'ignorance comprend tous les savants, puis que tous ont besoin de livres.
Tous ont besoin délivres chez eux, de livres de laboratoire. Ces grandes bibliothèques techniques, dont nous avons tant réclamé la spécialisation, ne diffèrent pas des bibliothèques libres, générales, publiques, qui doivent se dresser dans chaque quartier de ville, dans chaque village, bien au centre, toujours ouverte, et à tous.
Comme elles, elles réclament des livres utiles.
Que faut-il y mettre ?
Avant tout, les livres de référence courante. Ce sont là les bibliothèques de laboratoire de la vie de tous les jours. Les livres qui donneront à l'espritla précision qui seule transforme en un progrès pratique ou moral les bavardages.
Les Bottins, annuaires, almanacbs, tarifs, cartes, et catalogues — non de bibliophiles, mais de commerçants, — indicateurs, statistiques, voilà, avec les derniers dictionnaires
encjclopédiques et les journaux* le plus important, ce qui doit être sous la main, sans qu'on le demande, à tout moment.
Une adresse à vérifier, un train à prendre, un envoi à faire, mais aussi une plante à semer, un achat, que ce soit une charrue, un poulet, des souliers, une machine à vapeur, 6u des livres, — c'est à la bibliothèque qu'on doit aller se renseijrner.
Ce n'est pas seulement sur les prisons, comme le disait Lubbock, ni sur l'hygiène, que la bibliothèque fait une écoDomie, c'est sur la vie quotidienne, le cours des denrées, les époques de cultures, les procédés de fabrication.
Aux racontars elle oppose des faits exacts, aux projets eo l'air elle apporte des raisons sérieuses d'entreprendre ou d'abandonner, elle doit donner au commerce l'état de la concurrence, comme dans une bibliothèque de laboratoire un traité donne le coefficient de solubilité d'un corps.
Certes l'esprit de conversation y perdra. C'est loin encore d'être un danger, et les époux continueront, qu'ils se rassurent, à se disputer, même quand la bibliothèque sera là devant pour prouver que le chemin de Monsieur est plus court que celui de Madame...
Ah ! ils sont bons ceux qui se plaignent que le public ne vient dans les a populaires r) que pour lire des romans 1 Que lui ont-ils proposé d'autre? De la critique littéraire î Ont-ils envoyé des circulaires aux marchands de bois du quartier pour leur dire que les derniers tarifs, journaux et annuaires qui les intéressent sont à leur disposition ! Le gardechampêtre a-t-il crié dans le village, entre deux beaux roulements de tambour, qu'il y avait à la Bibliothèque de fameux almanachs, le cours des grains, l'annonce des foires, et tout ce qu'on peut avoir de renseignements sur le prix et la qualité du bétail ? Ont-ils otlert à l 'Emancipation sociale, à la Fédération des groupes unifiés, à la Libre-Pensée et aux frères de rimmaculée-Conception, aux sœurs de l'Enfant Jésus, au Synode et au Consistoire, à la Fanfare, au Club, aux sociétés de tir, au gymnase, aux syndicats rouges, jaunes et patronaux, de leur avoir, plus commodément que chez eux, à toute heure, tous les jours, les livres et journaux qu'ils désirent ? Ont-ils cherché à s'entendre avec n'importe qui, pour acheter à frais communs livres ou journaux, — ceux que ni un particulier, ni un groupe, ni une petite bibliothèque ne peut se payer ?
S*il se forme tant de petits groupes pour se procurer des livres, c'est que les heures de la bibliothèque publique sont incommodes. Quand celle-ci ouvrira du matin tôt au soir très tard, les groupes verront intérêt non seulement à s'adresser à la bibliothèque du pays, mais à la fournir, à Taider. Si dans la querelle des bibliothèques universitaires contre les bibliothèques de laboratoire les savants réclamaient celles-ci, même pour les livres qu'on peut se passer d'avoir en mains durant une expérience, c'est qu'ils trouvaient à la grande bibliothèque moins de facilités que dans la petite. Et cela ne devrait pas être. Ils allaient de laboratoire en laboratoire chercher si Ton avait tel livre, de là couraient à l'Ecole de pharmacie, n'importe où, plutôt qu'à leur Bibliothèque. Eh bien ! il y en Amérique et en Angleterre des milliers de gens, voire des savants, qui trouvent plus commode, plus rapide, d'avoir leurs livres à la bibliothèque commune que chez eux.
Voilà pourquoi les bibliothèques d'Amérique sont prospères, les bibliothécaires américains bien payés et fort honorés, et pourquoi le donateur pousse en Amérique.
Nous préciserons.
Un bibliothécaire doit fournir dans les éditions les plus récentes :
10 Annuaires régionaux. — Adresses, almanachs locaux, régionaux, ceux des grandes villes voisines, Bottin, A avertiser et livres similaires de l'étranger et des colonies. Annuaires spéciaux suivant le commerce local ;
a® Indicateurs des voies et communications. Chemins de fer, bateaux, postes. Tarifs de douanes et d'octroi. Guides et caries de la région, topographiques ou schématiques celle de l'Etat-major comme celles des géologues, des automobilistes, etc.;
3^ Dictionnaires de beaucoup de langues, et dictionnaires technologiques. Un dictionnaire d'orthographe française n'est que pour la distraction, mais il faut plusieurs dictionnaires encyclopédiques. La Grande Encyclopédie au moins;
4® Particulièrement et selon le pays, les encyclopédies spéciales, manuels de métier, revues techniques, etc. Que le pays soit agricole ou industriel, le bibliothécaire a ici un rôle d'apôtre. Il doit provoquer l'étude, offrir les livres les plus nom-
breux, avertir des 'dernières trouvailles, apporter, présenter des catalogcues, des prospectus — de g'raines ou d^engios aratoires à la campagne, de dentelles à Calais, des mines au Creusot, de produits coloniaux à Bajonne... ;
5° Le matériel électoral.
Il doit éclairer le lecteur en tant que citoyen, lui mettre eo mains le budg'et, lui montrer les statistiques les plus sûres, le sauver par tous les moyens des mensonges des journaux. Les sciences sociales doivent être largement représentées . Ici aussi il n*y a pas à attendre les demandes des lecteurs. £t les livres doivent être là, même non consultés, — et moins ils sont demandés, plus ils doivent être offerts;
6° Les livres récents. Un bibliothécaire doit suivre le mouvement. Il doit avoir un reste de crédit pour acheter au plus vite le livre auquel l'actualité prête de Tintérét. Il devait avoir avant les libraires des livres sur le Japon quand la guerre vint projeter l'attention sur ce pays. Il doit avoir des livres sur les lois qu'on discute à la Chambre. L'orateur du café qui fait le coin d'en face doit être sûr de tomber l'adversaire ignorant, s'il a passé à la bibliothèque avant la discussion.
Tels sont les premiers éléments d'une bibliothèque. Il faut aussi des romans, des poètes...
Et beaucoup de livres pour la jeunesse.
Tout ce que nous disons là des livres, nous le dirions des catalogues. Quelle propagande, cependant, que des catalogues d'actualités ! Les journaux locaux ne savent que dire, copient; impriment n'importe quoi. Ils s'ouvriraient largement, crojezle, aux bibliothécaires qui sauraient présenter des « listes de livres et articles sur les actualités du jour », et publieraient chaque semaine ce que la bibliothèque locale offre sur les sujets qui sont dans toutes les conversations.
Mais nous n'épuiserons pas les desideralay car il n'y a pis de limite à ce que l'initiative peut faire. Si elle ne fait pas grand 'chose pour attirer le public aux bibliothèques locales, ce n'est pas que nos bibliothécaires manquent de zèle, mais ce zèle s'exerce à vide dans un esprit vieillot,et tout est empêtré d'administration.
En parlant de ce qu'il faut mettre dans une bibliothèque libre, publique, — une bibliothèque comme il devrait y en avoir des centaines en France, — ne semble-t-ilpasquej'ai pris
plaisir à énumérer tout ce qu'on n'y trouve pas, tout ce qu'on évite d'y mettre?
Cependant je ne 1 ai pas fait complètement exprès.
Ce fut gprande vanité ou légèreté que d'avoir voulu faire seul une enquête si vaste, à laquelle vingt commissions officiellement qualifiées ne suffiraient pas. C'est sans doute une grande faute, et grand péché de paresse, d'avoir réuni en deux lourds volumes ces notes tie polémique et d'actualité. Forme bâtarde, qui n'a point la méthode, l'exactitude d'un livre, qui n'a pas l'expansion d'un article de journal. Je m'en accuse, et ne m'en excuse pas.
Un livre, il eût fallu plus d'une vie humaine, et les chiffres seraient faux, vieillis avant de naître, — j ai déjà trop rayé, modifié, rajeuni, depuis les six ou sept ans que j'entrepris cette étude. Ce no devait être au début que quelques chapitres. La Bibliothèque Nationale seule était en cause; j'ai compris qu'on ne pouvait la juger isolée, qu'il n'y avait pas unequestion de la Bibliothèque Nationale, mais une question des Bibliothèques à Paris — des bibliothèques en France — dans le monde.
Et maintenant, je mesure Timportance du sujet, de ce sujet « spécialiste », comme on m'a dit. Je suis loin d'avoir un système, d'avoir même acquis de suffisantes connaissances techniques de quelque partie de ce vaste sujet pour avoir de ces certitudes que j'admire autour de moi. Mais je me flatte du moins d'en être venu à ce point où l'on commence à découvrir l'étendue, l'importance, la proportion de la chose.
En vérité elle semble... — je cherche une comparaison... et je songea la vapeur. Pour transformer l'aspect d'un territoire, bouleverser les rapports d'un peuple, oui... la vapeur, c'est bien quelque chose comme cela. C'est bien plus qu'une nouvelle invention de l'imprimerie. Qu'est-ce que les milliers de volumes imprimés que le xvi^ siècle publia, auprès des millions de volumes que, chaque année, les Bibliothèques d'Amérique font lire !
Si l'on mesure les changements moraux que Ton peut attribuer à l'imprimerie, — et qui oserait dire que, sans elle, la Réforme aurait pu se faire? — on peut juger que ce qu'on
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nomme Tâme d*un peuple, sa religion comprise peut dépendre d*inventions, de dispositifs pratiques, de commodités nouvelles. La bibliothèque libre en est une — et des plus fécondes.
Je ne puis discuter le but, ni môme la qualité, je rignore.ct tousTig'norcnt. Prévoir ce que sera une humanité qui lira, c'est demander à Fulton d'avoir prévu à quelles balailles navales servirait sa trouvaille. Mais tous les peuples sont aujourd'hui entraînés à de croissantes dépenses pour s'armer davantage. Il faut marcher. Malheur à ceux qui restent en arrière 1
S'armer. Je parle de luttes où on ne désarmera pas. D'un point de vue de luttes de classe, d'un point de vue de patrie ou iQto^ national, on peut souhaiter l'instruction libre, c'est-à-dire hors l'école : le livre public, le livre abondant comme l'eau, gratuit, à discrétion.
Mais ne nous plaçons pas sur de telles hauteurs. Provisoirement. dans notre petit pays de France, nous avons de rudei l^uerrcs à soutenir, pas celles qu'on croit. Ce sont guerres de faim et de travail, d'idées, moeurs et bien-être, de production et d'échange ; il n'est pas bien certain qu'on n'en ait un jour d'autres, mais pas certain non plus que l'autre soit plus terrible, et pour le but final, le vrai but de conquête, — perte des mœurs, de la race, de la tradition, de la langue, du règne de la France en France, — les canons et les chevaux ne sont que de la musique : celle qu'on fait aux entrées triomphales des vainqueurs.
11 faut s'armer. Les autres sont mieux armés que nous.
Il faut combattre. Il faut attaquer pour se défendre. 11 faut répandre notre langue et notre liberté, et notre franchise, notre esprit de révolte, notre impatience de toute autorité, notre impudeur, notre égalité, notre France.
II faut la répandre même en France.
Je vous dis qu'il en est besoin. Trop de pions dessèchent ce pays. On ne se conserve bien qu'en vivant.
Nous ne connaissons même pas notre propre littérature.
Voici que nos lois nous permettent Balzac et Musset. Au bout de cinquante ans I Quoi ! ce n'était pa^ îiiri, ces deui-là! et le fade poète qu'aima le second Empire attendait sou Messie, qu'on nomme Emile Faguet, avant de devenir le Musset des famillos... Patience! Renan etTaine pourront ôtro lus |^r nos petits-fils... Cependant des membres de la société des gens de lettres réclament que les droits d'auteurs durent indéfiniment, qu'une douane féroce prélève le droit sur les morts, afin que.
môme mort, Tcsprit Français demeure inconnu aux Français. Cinquante ans nos musiciens français ont dil attendre que le public français, en connaissant Wagner, puisse comprendre la musique moderne française. La science réclame l'usage des bibliothèques. La misère de nos laboratoires lasse TciTort. On voudrait tout au moins, puisque le plus grand effort se fait désormais à Tétranger, savoir ce que fait l'étranger...
L'industrie, le commerce français ignorent, ignorent...
Cependant nos bibliothécaires classent leurs vieux textes, distinguent les éditions, tentent de s'ériger en caste fermée, et, par des diplômes, une science artificielle, de se murer contre la vie qui veut les envahir.
Contre les ligues d'éditeurs et de gens de lettres, les douanes, les professeurs, l'esprit de restriction de nos bibliothèques, il faut des bibliothèques libres.
Je suis venu dire que les bibliothèques sont un service public, comme la voirie et comme la police, c'est un service local, municipal, qui, en France, est tout à créer et organiser.
La France n'est pas un de ces déserts de l'Ouest oii Ton sème une école, une pharmacie et une bibliothèque, — de quoi faire demain une grande ville dans le monde. Il se peut qu'il faille démolir certaines coutumes, comme on abat de vieilles rues malsaines, quand la conservation de la ville est à ce prix.
L'Univers s'y est mis. Il est grand temps pour nous. Partout, à domicile, des a fontaines qu'alimente la concession publique » versent de la science fraîche, de l'art clair, la force vive qui fait marcher le commerce du jour, l'industrie neuve.
Le temps des réservoirs, dit Dewej, est passé; « les bibliothèques sont des fontaines. )» Mais nous en sommes encore, ici, aux porteurs d'eau.
Nous demandons (|u'on se résigne à mettre dans les bibliothèques des livres qui puissent nous servir. Nous croyons que la France est assez ri<:he pour cela, et si elle est trop pauvre, qu'elle se hâte davantage et qu'elle fasse plus encore, qu'elle se hâte d'avoir des bibliothèques libres, — car c'est alors qu'elle n'a pas de quoi faire la dédaigneuse de ces écoles publiques, de ces sources fécondes de ric!hesses, qui créent et qui arment les initiatives.