‹ Bibliothèque, essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans lesChapitre 7 sur 118 · EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

EN AMÉRIQUE

Le Pays des Bibliothèqaes. — La Bibliothèque libre, organe nouTean de la cité, est américaÎDf^. Son Ancienneté. — Statistique des public iibraries.'-- Hartford, Los Angeles, Worcester, Dayton, etc.— La bibliothèque et racole. La méthode séminaire d'éducation. — La bibliothèque est une école d'initiative. — Modèles divers, palais et cottages. — Prix de revient des libraries. ~ Boston. — Chicafp. -- New- York : 95a bibliothèques, i6 free publiclibraries. Subscription libraries. Etablissements scientifiques. Centralisation obtenue, et réunionen un système. La nouvelle (rande bibliothèque. Statistiques. — Conclusion. L'Ere des cathédrales et l'ère des bibli(^ thèques. La nouvelle Eglise.

Lorsque les quelques jours qui séparent encore la France du Nouveau-monde ont ménagé l'effet d'un spectacle chaotî* que, et que la majesté uniforme de la mer a fait assez, devant le cercle de l'horizon, durer l'attente, voici les monstres, la femme géante dite Liberté, qui brandit un phare à bout de bras, et ces |donjons hantés, les buildings aux vingt et trente rangées d'yeux et de bouches, cubes démesurés aux carcasses de fer, dont la tête oscille au grand vent, mastodontes où aboutit un âge du monde, géants de décadence bientôt disparus, puérils colosses, jeunes ancêtres.

Le cinématographe seul nous emmena à New-York et nous n'avons d'autre source à notre admiration que les nombreux reports, les livres d'architecture, voire les cartes postales montrant les libraries. Si ceci n'est pas fait pour rendre particulièrement intéressant ce qui suit, du moins cela peut aider un peu à le faire croire. Jusqu'ici, de Passj à Madras, nous avons deviné, regardé, transcrit des impressions que l'on qualifiera peut-être de visions personnelles... Nous voici sur un terrain sûr, avec des reports précis, des chiffres. Et ce sera la première chose que nous admirerons en Amérique, que ces annuaires de tant et tant de bibliothèques, ces livres rouges, bleus, dorés, pimpants, qui renseignent sur chaque ville, sur

les travaux de Tannée, les achats de Tannée, et la performance des donateurs.

Oui, c'est d'après des chiffres, statistiques de lecteurs, budgets d'achats, des plans nombreux, le Handbuch der Archiieciur édité par Kroner à Stuttgart, (IV. Theil : 6 Halbband 4Ueft : Bibliotheken, von Albert Kortum) qui donne non seu* lement des plans, mais toute une bibliofi^raphie, qu'il nous a semblé qu'il y avait autre chose dans les Bibliothèques d'Amérique que de gros budgets et l'effort vaniteux d'un peuple qui veut tout avoir le plus gros in the world.

Seulement l'exemple anglais nous fait interpréter ces chiffres •t ces plans. C'est par l'Angleterre, et non pas le British, mais par tout Londres et par les moindres villes du Royaume. Uni, que nous avons compris... Compris ce qu'est une bibliothèque, quel rôle social elle peut jouer pour ttous.

Que de fois j'avais ressenti un certain étonnement à voir en France les Américains, même d'instruction et d'intelligence moyennes, renseignés, au courant, ou sachant; sur n'importe quelle question, se mettre au courant plus vite et mieux, bien mieux que ne le suppose leur degré mental, et que ne le ferait leor équivalent européen. J'ai compris pourquoi. Devant nos bibliothèques cadenassées comme de vieilles femmes qui vivent seules et ont peur, ils s'étonnaient, croyaient se tromper d'étage, et entrer chez le voisin...

J*ai compris cette force et voudrais l'expliquer :

Quelque chose de plus que de gros budgets... Quelque chose déplus et qui explique les gros budgets.

Quelque chose de plus que les millions de dollars et que tant de bibliothèques :

L'utilité qu'elles ont.

Nous avons parlé de Washington, Bibliothèque nationale, qui a un rôle spécial. Laissons les Universités, toutes dues à des initiatives formidables, et pourvues de bibliothèques dont Texemple n'aurait rien que de décourageant pour nos provioces.

Ne regardons pas Harvard, 17 millions de dollars, qui peut •cheter moitié plus de livresque notre Nationale : 117.686 francs. Regardons plutôt Strasbourg, qui en achète plus du double de Lille ou Bordeaux.

C'est sur la Free publie Library^ la State Library que doit

se porter notre attention. G^est la bibliothèque normale, ordinaire, celle de tous. Nous sortons des Sorbonnes et des Académies et des clottres. C*est, dans la ville, la cathédrale. Dans le villag^e, c'est ré/j^lise.

Les g'ros bonnets ont pu donner pour la construire, mais elle vit de l'argent de tous; nulle ville chrétienne ne s'en passe.

5.383 bibliothèques de plus de mille volumes, g. 261 moindres, en tout 90 à cent millions de volumes, et en dehors de toute donation ou revenu particulier, l'impôt, l'impôt spécial pour les bibliothèques rapportant quelque chose comme trente millions de francs — 2.21 3. 000 dollars à 988 bibliothèques, 2.349*000 à 1.016 et 1. 198.000 dollars à 714 autres — les achats de livres de la République dépassant douze millions de francs par an...

Tels sont les chiffres d'aflPaires, déjà vieux de cinq ou six ans, bien dépassés aujourd'hui, que nous ne mettons laque pour poser la question; cl quoiqu'un calcul analog-ue soitimpossible en France, vu Téparpillement et la non-org-anisation des bibliothèques, ils suffisent à montrer qu'il s'agit d'un service n'existant pas chez nous : la bibliothèque publique de chaque Etat, de chaque ville, pourvue de branches et succursales, s'étendant môme sur la campagne par ses travelling librarieSy et alimentée par impôt spécial.

C'est ici que la bibliothèque publique devait prendre un rôle social nouveau, devenir une fonction de la cité, un org^ane essentiel, et tel que je ne vois pas qu'il y ait eu jamais rien de semblable dans le monde, sauf peut-être les Thermes et les Basiliques de l'ancienne Rome.

Nous avons peine à comprendre ce mélange d'individualisme effréné et de socialisme des Yankees. La cité romaine pourtant nous ferait comprendre. Gomme chez elle, il 7 a un drainage, formidable de richesse, de puissance sociale, vers quelques individus, les milliardaires, « les rois » ; rien n'est propice comme les démocraties de cette sorte à l'établissement de ces puissances qui disposent les votes, du travail, de la ^ie. Mais ces puissances ne peuvent subsister ni même prendre conscience d*clles-mémes que par une sorte de restitution incessante. Elles achètent au peuple une soumission toujours précaire.

GertaÎDes ont tant à cœur de se justifier, qu'il semble qu'en assemblant leur argent dans leurs mains les producteurs ouvriers n'aient fait quecharg'er le premier d'entre eux de l'emploi de leurs gains au profit g^énéral.

Ils sont riches. Avec cela tout est dit...

Non. Qui donc a créé la« bibliothèque libre »? Est-ce qu'on croit que M. Carnegie l'inventa ?

11 ne l'a inventée, je crois, que pour l'Europe ; l'Ecosse lui doit les siennes, l'Europe lui doit l'exemple.

En Amérique lien a surtout profité.

Il n'a bâti des temples qu'au dieu qui le^protégea. Les libéralités de ces nobles parvenus ne sont que des ex-voto, des sig'nes de reconnaissance.

Qui inventa? Remontez aux premiers temps de Timmigration. aux pionniers hus^uenots, à « la religion qui lisait )>.

Le mouvement n'est pas d*hier. Harvard date de i636, les premières bibliothèques par souscription datent de Franklin, 1731, les paroissiales de 1700. Douze bibliothèques actuelles datent du xvni* siècle, celle de Princeton est de 1746, soixante datent de la première moitié du xix* siècle, et, dès i85o, le mouvement se précipite. Dans les grandes solitudes où s'érigeaient des villes neuves, sans doute la joie de lire avait peu de concurrentes, et l'on ne soil^eait pas à entasser des trésors d'avares. Un paysan d'Islande — j'ai lu cela — possède 3. 000 volumes. Là n'est pas son orgueil. Ce dont il est bien plus fier, c'est qu'il n'en eut jamais plus des deux tiers chez lui, les autres étant prêtés. Tel est l'esprit des colons sobres.

Les bibliothèques furent vivantes, tout do suite, et les bibliothécaires connurent de suite l'assaut des demandes publiques. Ne tenant pas leur charge du roi ou de TEUit, mais du public, c'est le public qu'ils ont servi. Ils ont fait leur avancement en se rendant utiles, ils ont mérité ou plus exactement attiré la bienfaisance.

Nous le savons bien ; prenez nos listes de donateurs. Elles ne sont pas longues dans nos bibliothèques publiques. Ce sont d'anciens lecteurs, souvent des fonctionnaires de la maison même. On donne à sa ville. M. Xavier Marmier, qui achetait seslivres surles quais,Ht un legs aux bouquinistes. Et qui donc donnerait à ces bibliothèques où personne no va, où on ne

trouve jamais ni renseignement, ni livre... dont ou ne sait même pas l'existence, bien souvent !

Avouons cependant qu'il est décourageant, l'exemple que donne la finance américaine.

Onze personnes ont donné 1 6.475.000 dollars. Chicag^o reçut 2 millions de dollars de Walter N. Newbur^, 2.260.000 de John Grerar, Baltimore i .400.000 de John Peabody ; Philadelphie I million et demi de James Rush. — Carneg-ie... Mais il continue... !

Il avait donné 8.482.960 fr. en 1900, 12.769.700 en 1900- 1901, 6.667.900 en 1902-1908.

Nous comptons le dollar pour 5 fr. seulement. Le don d'Enoch Pratt, de Maryland, atteint près de 8 millions de francs. Les familles Astor, 'James Lenox et Tilden ont donné à New- York plus de dix millions. Les dons pour New- York dépassent 32 millions.

Nous voilà loin de ces leg's de pleutre à conditions de tyrans, de ces collections Thiers qui veulent des salles spéciales, des ensembles conservés, ces sortes de prolongation de l'accaparement de richesse qui dura déjà trop en durant toute une vie...

Il s'agit ici de millions libres.

Presque partout, Carneg-ie en donne l'exemple, ce don exige de la ville qui le reçoit un effort. C'est la g'arantie même que le don peut être utile.

Pour en être sûr, il donne pendant qu'il est vivant.

Il n'y a pas que l'arg-ent. On lira bien souvent que l'Amérique est neuve, qu'elle n'a pas comme nous de vieux bouquins sur les bras, de ces vieux bouquins dont Sganarelle lui dirait : mets-les à terre. Elle a la place, elle peut tracer villes et systèmes au cordeau. L'arriéré no la gàne pas.

Tout cela n'est pas exact. Parce que nous conservons trois volumes de la bibliothèque de Charlemag-ne, on croit pouvoir tout excuser. Or notre Nationale môme, dans son g'ros ensemble, date de la Révolution. En 1789,11 y avait une bibliothèque royale complète, au courant, fort bien catalog-uée, mais elle était restreinte. Celle qui est venue depuis et s'y est superposée est bien plus vaste, peut-être dix fois plus vaste, sans parler des journaux. Pour ses neuf dixièmes, la Nationale n'a vraiment d'ancien que ses classements. Mais on les continue.

Le British est encore plus moderne, et ne compte vraiment

que depuis 76 ans. Quant aux fonds des bibliothèques provinciales, ils sont morts, enterrés et on ne les dérange pas ; pourquoi veut*on qu'ils dérangent les vivants ? Il faut redire souvent que T Amérique existait avant Christophe Colomb ; leur république est un peu plus vieille que la nôtre, et si Ton parle des grandes œuvres républicaines — dont certes les bibliothèques libres sont le plus bel insigne, — TËurope est jeune et r Amérique est son aînée.

L*accroissement des bibliothèques américaines peut se résumer ainsi :

n93. 35 bibliothèques total de vol. : 75.000

1875.2039 — de plus de i .000 vol. 3.648 de 300 à i .000 12.329.526

Ne sont pas comptés 7.5o3.588 brochures, et 1.357 bibliothèques de sociétés et d'écoles.

Si l'on ajoute en France aux 8 millions et demi do volumes des bibliothèques municipales les 3 millions de la Nationale, 4 millions pour les universités, l'Arsenal, etc., on voit qu'en oombre brut la France égale l'Amérique vers 1878, si toutefois les vieux livres sont aussi à jour que les nouveaux, mais <|tte depuis, — en trente ans — l'Amérique a quadruplé les moyens d'instruction de son peuple, qui en nombre n'est que double du nôtre.

Lia Subscription Library ou bibliothèque à cotisation, association libre, est la forme la plus ancienne : 1731. La Public Library date de i835 : New- York autorise les citoyens à s'imposer eux-mêmes pour les livres. L'impôt pour la bibliothèque est, depuis 1897, obligatoire dans toutes les villes du New-Hampshire. Il le sera bientôt dans tous les Etats-Unis. Libres, absolument libres, ouvertes tout le jour, tous les jours, et le soir, prêtant libéralement à domicile, rayonnant dans les quartiers excentriques, dans les campagnes, ayant, même pour prendre et rendre les volumes, des boutiques de dépôt, — comme, chez nous, la poste qui se fait aider par les débits de tabac, — donnant en tout, pour tout^ les plus récentes actualités, n*attendant pas que le public vienne à elles, allant

à lui — elles sont vraiment une machine sociale nouvelle, elles sont pour Thomme fait ce qu'est recelé pour Tenfant. Pays sans bibliothèque, pays sans écoles. Qu'est-ce qu'un pays qui n'instruit que les enfants?

Mais nous avons des instituts, je sais, des académies. Il y avait des couvents jadis. Les temps mérovinfiiciens avaient entre des murs fortifiés des cachettes de science. Qui donc dit que nous n'avons pas de bibliothèques? Nous en avons de for* tifiées, d'imprenables. Elles sont même ouvertes aux pauvres, certains jours...

Tous les Etats ne se sont pas développés ég^alement. Les Massachusetts arrivent en tête avec plus de 6 millions de volumes, New- York presque autant, la Pensylvanie entre 3 et 4 niillions, entre un et deuxTIllinois, Washington, Ohio, Galiforniai Connecticut.

Le budg'et total d'achats de livres en 1907 ne doit pas être inférieur à i4 millions par an. Dans un pays où les salaires sont g'ros, il faut mettre le double en autres frais, d^autant que les bibliothèques sont charg'ées de services de renseigcnements, de bibliographie, d*étudcs qu'elles ignorent chez nous. Laissons les gros revenus : Washington, 791.805 dollars; Chicago, a3i.ia9 et 96.000; New-York (i44'578, 127.061, etc., aujourd'hui fusionnés), Philadelphie i64*ooo, Boston^ 324-^^0, etc... Nous renvoyons au tableau déjà ancien (années 1897-1900) que donncV Encyclopœdia britannicadsinsson new yo/. 3o, et qui comprend 224 libraries, dont 67 dépassent 100.000 volumes, i85 comptent plus de 100.000 volumes, et comme on n'en trouve guère d'anciennes qui n'aient que 100.000 volumes, comme les moindres datent au plus d'une trentaine d'années, on peut dire que ce sont i85 lieux d'études véritables, fournis de volumes bons, de volumes qu'on peut lire, qui ne datent pas de Louis XIV.

Nous avons essayé de donner un tableau de France, villes au-dessus de i5.ooo habitants. Accrochons un pendant. Nous ne pouvons énumérer toutes les villes des Etats-Unis, et les mouvements de population y sont si rapides que les tableaux sont vile faux. Nous n'énumérons nullement les bibliothèques, mais les villes, les grandes de plus de cent mille, et, au hasard du Bottiu, une vingtaine de villes moindres, de façon à

former noeéchelle de population analogie. •• Descendons même jusqu'à 8.000. {Pages 56 à 58.)

Nous parlerons après, spécialement, de quelques monstres — New-York, Boston, Chicago.. •

El tous les vojaf^es d'Amérique parlent des Universités, Harvard, Yale, Columbia, des instituts Peabody, Smithsonian...

Voici des villes ordinaires, bibliothèques d'États ou de petites et moyennes cités.

Quelques villes ont un collège, une université, d'autres bibliothèques, nous le notons, si possible. Le budget est eu francs et ne donne souvent que les acquisitions. Quelques chiffres, par les petites villes, remontent à igo4 et même 1901 ; la plupart sont revus pour 1907.

Ce tableau n'a de sens que comparé à d'autres. On pourrait en changer plusieurs fois les noms de ville, citer, citer...

II faudrait dire le rayonnement dans les campagnes, la cir-eulating iibraryy montrer des salles de lecture avec des fauteuils épars, chacun mettant le sien où il veut, les salles de journaux, et les livres à la disposition du public, compte qui n'entre pas dans les statistiques...

Surtout il faut répéter que l'enseignement supérieur, en dehors de cela, est intact, que ces bibliothèques des Etats ne 9<Hit pas celles de l'Etat, qu'elles sont surtout payées par les citoyens cotisés ; c'est la mise en commun des livres, voilà tout. C'est un phénomène d'association libre, non une émanation du Pouvoir d'en haut.

La ville de HARTFORD^ capitale du Connecticut, a 78.000 habitants. Nous avons vu que les chefs-lieux français de cette importance dépensent tout de suite mille francs en achats de livres. Outre deux bibliothèques de collège, the Case Mémorial Lib, (87.49a vol., 48.700 br. — budget, 20.000 fr.) et celle du Trinity Collège (55. 000 vol.), Hartford a deux bibiiothéques publiques, une de 70.000 et une d'environ 92.000 volumes. L'une d'elles prête au dehors de 200 à 25o.ooo volumes par an. Les accroissements annuels en volumes sont de 3. 000 à 6.000 ; budget de 83. 000 francs. L'autre est de référence, spécialement. Enfin, au Capitole, est la librairie de l'Etat.

Le dernier report (années 1 905-1906) de la State Library nous parvient en ce moment. Tout d*abord le Librarian se réjouit d'attirer des sociétés. Ainsi les « Commissioners » des chemins de fer ont trouvé plus commode de transférer leur bibliothèque à la Library d'Etat. Le public en profite. Mais les

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