LA GUERRE DES LIVRES EN ANGLETERRE
L« nouvelle An jflelcrre. •— L'Appétit de lecture. — Comment un peuple
qai TCQi lire, arrive i lire.
La LondoB Library. — Mudie. Organisation d'un cabinet de lecture géant.
Les auteurs les plus lus.
Le Times Boâk Club. — Lii^e des éditeurs contre le Times. -^ Dernières
iKNiveiles de U Book War.
Décembre igo6.
L'Etat général de la lecture dans un pays, la vente et la location des livres, la consommation libre et payante d'imprimés est- elle hors du sujet d'un livre sur les bibliothèques?
Non. La librairie libre n'est pas seulement complément et condition des bibliothèques, elle est cause et elle est effet. Une bibliothèque vivante a d.es fenêtres. Regardons dehors. L'immense floraison de librairie gratuite a-t-elle nui à l'autre? Quel effet sur un peuple a produit l'établissement dotant de bibliothèques libres?
La <c Guerre des livres » à Londres nous le dira.
C'est un sujet pour lequel nous ne nous battrons pas. Tout au. plus avons-nous amusé quelques lecteurs avec les récits de guerre des Chartistes contre les Gens de lettres. Ce sont là combats antiques, où des héros d'Homère seuls en viennent aux mains devant l'armée assemblée, la grande armée muette, qu'on ne consulte jamais.
Or le TimeSy dont les Homères suivent les corps d'armée, a rempli ses colonnes, depuis tantôt six mois, du récit passionnant d*une Guerre de Livres, de Livres bouquins, de choses qu'on lit ; il a mobilisé quatre-vingt mille lecteurs et un million de shillings à l'assaut du Syndicat des éditeurs.
Ce qui nous fait réfléchir, ce n'est pas la victoire d'un Irust ou dei*autret c'est que cette guerre même ait pu se déclarer,
qu*il y ait eu matière à de si gros combats, que le public s*j soit intéressé vivement et que les business laissent tant de temps pour lire, qu*il y ait enfin, si nombreux en Angleterre, ce que M. de Saint-Albin, dans son livre sur les bibliothèques municipales, appelle ce un public qui goûte les lettres sans être lettré, se préoccupe de science sans être savant, se laisse émouvoir par les productions de l'art sans faire profession de le cultiver ou de le protéger. »
Ceux qui revoient l'Angleterre après vingt ans, la reconnaissent peu. Quel changement de mœurs, de goût, d'esprit, de style ! Détails de la vie courante, cadre de cette vie, maisons, rues, gens, boutiques... £t ce qu'ils disent, dans tous les mondes... Est-il possible que les ce barbares » s'affinent si vite? Impression de voyageur... Mais d'autres l'ont comme vous. Puis,voycz ces musées splendides, pleins de chefs-d œuvre ou copies, Londres, banlieue, petites villes, musées de province bien tenus, pleins de monde qui étudie. Par les triples fenêtres, voyez ces sitting-rooms discrets, confortables, les livres sur l'étagère, dans cesjolies reliures que vous admiriez chez tel artiste... les voici tout le long de la rue, chez ces bourgeois, et toute la rue suivante, jusque chez le petit employé, le bon ouvrier. Les barbares ont pris le goût de bien relier leurs poètes.
Et des chiffres confirment que ceci n'est pas l'illusion d'un passant, que, chers ou bon marché, surtout très bon marché^ les objets d'art se multiplient, se vendent de mieux en mieux, que l'Angleterre renouvelle ses modes, son mobilier, presque ses idées — car elle lit, elle lit énormément, de plus en plus, et même parfois de belles choses.
Lubbock vint à Paris à l'un de nos congrès, et vanta carrément le progrès de l'Angleterre, comme il vanta le bonheur de vivre. Diminution des crimes, extinction lente de la misère et de l'alcoolisme, diminution aussi du nombre d'heures de travail... et progrès delà lecture.
Bonheur de vivre. . . là? Non, pas pour nous, sans doute, tant que la Bible et le brouillard feront si triste ce pays. Mais tout ce que l'homme peut faire pour jeter de la lumière dans celte ombre, on l'a fait. Lumière d'autre sorte, la lumière qu'on peut, quand on n'a pas le soleil. Une moitié de l'Angle» terre va le chercher aux Indes. Mais l'autre? Lire, lire, lire, autre façon de fuir !
Que cela remplace l'alcool, beaucoup en douteront et que la
lecture, celle de romans détestables, ait cette influence salutaire, peut-ètre ne voit-on pas cela bien directement. Lubbock ne doute pas, lui. Il parle économie. Les écoles en Angleterre etpays de Galles coûtent, dit-il, dans les huit à neuf millions de livres, mais les souscriptions et frais d'études n'en laissent qae six millions à la charge des impôts. Or, le département des Arts et Sciences coûte 5oo.ooo, les musées a5o.ooo, lés bibliothèques publiques iSo.ooo, le tout sept millions. Le pays en dépense huit et demi, de millions de livres, pour Tentretien des pauvres, et quatre pour celui de la police et des prisons.
Très réellement, un chiffre monte, l'autre diminue.
Economisons-donc. Fondons des bibliothèques...
On a prédit cela aussi en France : ouvrez une école, fermez une prison. Nous nous impatientons de n'en pas sentir l'effet. Là-bas, on est content. Loin de coûter cher, disent-ils, les bibliothèques, qui regorgent de monde, économisent plus que rimpôt d'un sou, le penny rate^ impôt pour les bibliothèques.
En i85o, Thackeraj, Dickens, Bulwer-Ljtton l'avaient prédit. C'était à l'inauguration delà Bibliothèque de Manchester, la première que le penny rate créa en Angleterre. Mais que de déboires eut leur optimisme ! Vraiment, ce n'est que vers 1877 que les prisons se ressentirent de la concurrence. En 1861, pour 100.000 habitants 68 condamnations criminelles. En 1881, 46. En 1892, 33. Depuis, d'autres causes, telle la guerre du Transvaal, débarrassèrent Londres d'un excès dévoyons. Mais, aujourd'hui, l'Angleterre peut être fière de 700 bibliothèques éparses dans 3oo villes, possédant 5 à 6 millions de volumes et les prêtant quarante millions de fois chaque année. L'optimisme a eu raison. Et s'il eut tort, il eut quand même raison, car, de mille motifs douteux, il choisissait le meilleur, celui qui fait agir.
La grande éclosion d'art et de pensée qui suivit, au siècle dernier, l'essor industriel, et que l'on peut qualifier de Renaissance anglaise — ils disent l'Ère Victorienne — pénètre en ce moment le peuple tout entier. Darwin, Ruskin, les préraphaélites, Carlyle, Tennyson ou Spencer n'appartiennent pas au XX* 8iècle,et les romanciers, Dickens, Thackcray, sont déjà, semble-t-il, bien anciens I Erreur. Ilssont dece jour. Ce sont eux qui agitent l'immense nappe d'un peuple, par l'effet des cailloux qu'ils lancèrent, il y a bien longtemps. Mais, alors, cela ne frappa qu'un point imperceptible.
Il 3
Walter Scott, l'auteur qu'on emprunte le plus, on a ses romans pour douze sous...
Il faut bien comprendre cela, d*abord pour inviter les Français à reviser leur opinion sur un peuple qui se transforme, s'instruit, non plus seulement dans une élite, mais dans sa masse, avec une extension croissante chaque jour, et qui, malgré les épouTantablcs taches de TËcosse et de l'Irlande, semble bien en route vers (c une ég^alité supérieure » .
Un Anglais dit : il y a dans le monde trois peuples civilisés vraiment : l'Angleterre, l'Italie, la France. — Civilisé... le mot signifie pour lui une richesse présente et passée, de l'art accumulé et qui a pénétré la race. Compliment d'entente cordiale! Est-ce un peu tard pour l'Italie, est-ce un peu tôt pour l'Angleterre ? Qu'est-ce pour nous?
Singulière ambition d'être aussi « du passé ». Lendemain d'apogée dont quelques-uns s'effrajent, ceux que les diminutions de la criminalité ne consolent pas du raffinement qui crott et du dimanche qui s'égaye.
Or, un progrès ne se fait pas tout seul, c'est l'œuvre des choses et des gens, du charbon, du coton, des inventeurs et surtout des vulgarisateurs. L'Angleterre en eut d'admirables, et elle ne les dédaigna jamais. L'Anglais est propagandiste de nature. 11 prêche, il s*associe pour le relèvement de quelque chose et il lit les annonces. Son orgueil a la forme active. Il ne se vante guère ni ne se contemple, il propage.
La propagande artiste des Ruskin, des Morris a été de pair avec le mouvement des bibliothèques et avec les campagnes d'hygiène, de tempérance, d'initiative commerciale, industrielle, religieuse. Ce qui était des paroles, il y a cinquante ans, est devenu des bâtiments superbes, déjà insuffisants... — Je ne veux parler que des livres. Je n'ai ici à montrer que quelques points commerciaux du marché de cette denrée. Mais comme c'est là une denrée un peu spéciale, dont tous les peuples ne font pas la même consommation, peut-être quelques considérations sur le goût et l'appétit sont-elles utiles.
L'appétit du lecteur anglais est formidable. Le plus formidable peut-être.
Douze ou seize pages du Times et de vingt autres géants ne lui suffisent pas. Il avale de tout. Il lui faut des émotions,
da crime, des faits exacts, de la relig^ion, rannonce des théâtres, livres, sermons, concerts, bals, réceptions chez lui, hors de chez lui, chez le roi, à la cour de Russie, chez le pape, le Grand Lama, voyages, sports et jeux, le départ des bateaux, le prix du pain à Paris, de Topium en Chine, et le cours de toutes les Bourses.
Gor^ de faits précis, il a soif de fantaisie. Tels que les écailles d*huttres aux portes des marchands de vin, un lendemain de Carnaval, les magazines s'empilent. Mère ou authoress, qu'elle est féconde, la femme anglaise 1 Forte, elle supporte bien la maternité et digère du sentimental à table ouverte. ToastSf beurre et lait, choses fades que le thé fait passer. Cette Anglaise, que nous cite le P. Piolet, mangeait six romans par jour. Ça ne se voyait pas. Elle était maigre et fraîche...
O romans niais, interminables, dans des éditions atroces, an texte microscopique, entourant des croquis puérils, cou vertu ra<! criardes, modes ridicules qui furent Thabit de Dickens et Thackeray...
Eh bien I Ce sont là des choses d'autres temps ; ces livres hideux sont chez le brociinteur. Je ne parle pas du livre de luxe, Ton sait quel art délicieux s'y déploie, quelle harmonie dans Tomement, la typographie, le papier, la reliure. Mais on ne remarque pas le luxe, le goût très délicat du livre à douze sous, charmant, proprement relié, de couleur discrète. A un shilling, voici de jolis petits volumes, compacts, de 3oo à 5oo pages, mais de belle typographie, dans des emboîtages verts ou rouges, unis, avec un simple ornement doré autour du titre. Ce livre jettera une note discrète dans les salons nouveaux, sera l'ornement des meubles de chêne nu dans les coquettes chambres des pauvres. Ce livre à vingt sous est un ornement. On le préférera au vase inutile, aux fleurs artificielles et à tout le bazar des dessus de cheminées.
Or, ces livres ne sont plus seulement la Bible et Shakespeare, mais Dickens, Scott, Thackeray, G. EUiot, Darwin, Carlyle, Tennjson, Burns. C'est le xix* siècle — le début du xix» — qui orne les salons et l'esprit de ces temps-ci.
Quel tirage immense faut-il pour de si bas prix I
L'actualité, dans la grande masse d'un peuple, n'est pas celle du jour, celle de chez les riches. Pour l'Angleterre comme pour la France, les contemporains ne sont pas encore venus ! Des barrières solides, que dressent les éditeurs, les séparent du monde.
Ce n'est pas Kipling, ce n'est pas Marie Corelli, qu'on lit céans. Hall Gaine tout au plus. Ruskin commence à peine à se répandre un peu. Mais, à chaque coin de rue, vulgaire comme le paquet de tabac et pas plus cher, le six pence classique du dernier siècle offre son esprit clair, sain, un peu bavard, familial, honnôte et bien mis.
Il faut bien en convenir. Malgré la stupidité énorme des magazines — auxquels, hélas ! la France n'a plus rien à envier, car c'est ça, ça, ça... que nous avons imité — l'étalage des libraires a une allure non seulement plus morale et plus saine que chez nous, mais, aujourd'hui, plus intelligente» plus artiste. Je ne parle pas (( éditions d'art », et ne veux opposer ce qu'illustra Walter Crâne à ce qu'édita Conquet ; je parle du libraire du coin, papeterie et journaux.
niaiserie plus niaise que celle des pires romans, l'idée qu'on épurera le goût public par privations ! Qu'il fallut de magazines et de lectures stupides, pour que des poètes, des philosophes se répandent ainsi... En quel pays du monde faiton plus de musique — de mauvaise — qu'en Allemagne ? Sur quel piano tenteriez-vous de lire Beethoven, si votre sœur ne charmait pas la société avec la romance de Louise f Celle qui mangeait six romans par jour a beaucoup fait pour répandre Shakespeare, Carljle. D'autres auraient fait des conférences, des études, toutes choses qui dispensent, empêchent de lire du vrai. Celle-ci a mangé. Et c'est pour la servir qu'il a fallu des cabinets de lecture formidables, des éditions à bas prix, que s'est formé, activé un commerce gigantesque, et que tous ceux susceptibles d'aimer un beau livre ont pu sans peine se procurer ce beau livre.
Renaissance ! Est-ce bien là ce qu'ont voulu, pour leur pays, quelques particuliers, voulu avec effort, avec un long effort, constant, pas rebuté par des vingt ans d'échecs...
Certes, ils l'ont voulu, ils s'y sont efforcés, et, certes, il y a bien quelque chose de changé.
L'initiative privée a fait rudement pour... N'a-t-elle rien fait contre ?
Hélas ! frayer la route, c'est ôter ce qui gène. Qu'est-ce qui gênait donc ?
L'ignorance, le prix du gaz avant le bec Auer, l'heure qui n'était pas venue de comprendre Dickens, Darwin ou Shakespeare ! Les heures de travail mangeaient trop de l'existence... d'autres raisons valables qu'on peut développer...
Mais quel charme subit s'est répandu sur Oliver Twist, dès qu'il De codta que neuf sous t Comme l'Origine des Espèces, à dix-huit aous, paraît claire... cela se lit comme un romaa. il n'en fut pas ainsi quand ces livres parurent k 7 sh.
Mais que Rudyard Kipling est donc dur & comprendre (6 sh.) I Marie Corelli elle-même (4 sb. 6) semble trop forte pour i'intellig^ence mojenne...
La France a, depuis long^mps, appliqué un système moyen, le livre mfdiocre, omnibus, & 3 francs. Avant, c'était 7 francs, et les romans avaient plusieurs volumes. C'est encore le prix des livres sérieux, ceux qu'on ne veut pas qu'on lise 1 L'Ang-lelerre a connu le mammoath de la librairie : le roman en trois volumes, qui coulait Sa sh. Cela fut l'uniforme, le bonnet des horscguards, jusque vers 1 85o et au-delà. Le roman à 6 sh. fut une innovation. Elis est due au ^and Smith, transporteur des journaux du Royaume-Uni, directeur des librairies des ^ares de chemins de fer et loueur de volumes, — il en loue 35a. 000, bon an mal an.
Aujourd'hui, si les vieux auteurs coûtent quelques sous, les nouveaux ont conservé l'ancienne coutume, le livre à prix exorbitant, parfois une g'uinée, prix ne baissant que lorsqu'un succès prodigieux assure le succès d'éditions à cent mille, ou quand les droits d'auteur ont cessé. Alors le bon marché dépasse tout ce qu'on peut faire ici.
En vérité, la France n'a pas eu et n'a pas — il faut le dire et le redire — les auteurs qu'elle aurait aimés, et cela par la puissance d'une poignée d'éditeurs. Oui, des auteurs comme Renan, Taine sont restés hors du grand commerce des livres, honde ta lecture courante rf«/'/'anpaii,ctcpla uniquement, litlement, parce qu'ils coûtaient sept francs I Et Lcconte de llsle, Verlaine, de Heredia, et des philosophes, des <t populaires» mémel...
On les mettra k viogl sous, vingt ans trop tard. Leur force d'influence sera passée.
L'Angleterre a aussi une littérature entièrement différente it celle que choisirait le goiU public librement consulté. Le remède ?... On loue des livres.
Hais autre chose est de louer et de posséder un livre. Un va... et des connaissances. Encore, un tableau de musée ^'on admire, on en garde une ^avure, une photographie... ^sun livre, qu'on a lu et qu'on quitlo... qu'un ne reverra F^oi jamais...
On ne s'étonnera donc pas de trouver Kipling* plus connu de nom que d'oeuvres, Bernard Shaw, Stephea Phillips, Wells tant d'autres, bien ignorés. Môme ceux, si nombreux dans la classe moyenne, qui, grâce aux bibliothèques, sont bien au courant de Tart de leur temps, n'ont aux murs de leur salon que des livres de l'autre siècle.
Ils n'ont pas pu choisir des favoris vivants. MœterIinck,qu'Us goûtent vraiment, est absent.
Ne les raillons pas, nous qui n'avons même pas à mettre dans nos salons un Balzac propre, un Hugo coquet et pas cher...
Un livre dijifne d'être lu est digne d'être acheté, dit Ruskin.
Et qui donc, digne de lire, pense différemment?
C'est un étrange paradoxe que, dans un pajs où le papier est si bon marché, les éditeurs en soient arrivés à réduire à presque rien la vente des livres nouveaux aux particuliers et à ne plus les vendre qu'aux cabinets de lecture, seuls capables de hasarder le prix d'un ïïwe qui peut fort bien ne pas plaire, ou qu'il suffît do lire une fois.
On croit que les éditeurs sont faits pour vendre des livres. Cela semble, en gros, de loin. De près, c'est le contraire. C'est bien pour empêcher les livres de se vendre, qu'existe le commerce d'édition ! C'est une lutte entre le public, qui veut lire, et le vendeur, qui exploite ce besoin de lire, raréfie le livre, et, pour le vendre le plus cher possible, n'hésite pas à le vendre le moins possible!
C'est contre son intérêt... Non. Pas immédiatement. Vendant peu, il profite tout de suite et seul. Développer le goût de la lccture?Il se soucie peu d'un goût qui pourra se satisfaire chez ses concurrents, ou chez son successeur. Celui qui passe en fraude un poulet à l'octroi ne s'inquiète pas qu'il augmente dans une petite proportion les impôts qu'il devra pajer l'année prochaine.
On croit que l'intérêt régit seul les afiFaires! Mais le plus âpre commerçant compromettrait les siennes pour faire une niche ou satisfaire une vanité.
« L'état du marché des livres, disait Gladstone, à la Chambre des Communes (12 mai i85a), est une a disgrâce » pour l'état présent de la civilisation... Le monopole et la combinaison s'y sont tellement appliqués qu'ils ont presque réduit le marchè,je ne peux dire à son extinction, mais à son minimum. Clubs, sociétés de lecture, bibliothèques circulantes... autant d'expé-
dients pour satisfaire à quelque degré la faim de notre intelll-
Quelque enthousiasme que suscite Marie Corelli, peu d'Anglaises paient cinq shillings pour un roman d'elle. Elles empruntent, et Mudie a acheté 5.ooo exemplaires de son dernier roman pour sa clientèle. Un éditeur essaya chez nous de lancer du Georgt^s Ohnet à un prix faramineux. Il n'y avait pas de Mudie en France pour le payer ; et de public, il n'y en a nulle part. 5.000 exemplaires loués, loues souvent à des clubs, cela fait combien de lecteurs ? L'éditeur, qui vend si cher ses livres, en fait-il le calcul ?
Peut-être. Mais un courant est dur à remonter. Les éditeurs l'ont faite prospère, la location.
En dehors des sociétés, clubs innombrables, dont quelquesuns ont des bibliothèques de ôo.ooo volumes, des grandes bibliothèques publiques ou demi-publiques, celles de quartier — il y en a une par 60.000 habitants, riche, ouverte du matin à dix heures du soir, — de Smith, qui prête 35o.ooo volumes par an, nous trouvons à Londres 3 colossales locations : la London Library, Mudie et, récemment, le Times Book Club.
La London Library est une société de savants pour acheter en commun des livres d'études. Fondée en i84o à l'instigation de Carlyle, ayant eu à sa této Tennyson, Lubbock, Spencer, Huxley, Lcwes, Gladstone et, actuellement, sir Leslie Stephen, elle a public cinq fois son catalogue : celui de 1888 accusait déjà 100.000 volumes, et ces volumes comprenaient les collections les plus coûteuses : scientiHques, historiques, littéraires, ecclésiastiques. En 190a, il y avait 220.000 volumes, 2.798 membres, dont un quart membres à vie; on prêtait 126.000 volumes par an. Les savants trouvent là toute liberté de fouiller eux-mêmes dans les rayons, d'emprunter, au besoin sous caution, des livres très chers, des collections rares. La cotisation est de 75 francs par an, plus les frais d'envoi.
Bien de tel en France. Quelques sociétés, celle de géographie, par exemple, prêtent bien des volumes. Celle des ingénieurs civils est très spéciale. La Bibliothèque Cardinal a 100.000 volumes, mais ne prête pas les bons et met à l'amende pour les nouveaux au bout de trois jours.
On peut consulter le catalogue des 220.000 volumes à la Nationale à Paris. Il est systématique, avec tous les renvois nécessaires. Et il tient en un seul volume.
Voici Mudie, — Mudie, large boutique, près du British Muséum, pleine de monde, grouillante comme un magasin de nouveautés, mais silencieuse; chacun, ici, sait où il va, le tapis étouffe les pas et l'on parle à voix basse.
Une curiosité de Londres. Plus de sept millions de volumes. Ça va, ça vient, on achète, on vend, revend, mais le stock général se maintient à ce chiffre. Rien du cabinet de lecture et pas de table pour lire sur place. Un vaste hall avec des guichets séparés, marqués chacun de lettres, comme aux grandes postes restantes ; ony remet les volumes. Derrière sont les services, et le hall des départs. Voici les petites caisses de cinq, de huit volumes, partant pour la Russie, les Indes, l'Australie... Et les voitures pour Londres.
Sept millions de volumes, cela fait la Bibliothèque Nationale, le British Muséum et quelques autres ensemble. Tout un immeuble des ce catacombes » en est rempli. Empilés et tassés, tenant le minimum de place Jls n'ont ni le luxe ni la poussière des livres qui dorment dans les bibliothèques publiques. On les dérange souvent et la lampe électrique trouble brutalement l'ombre des galeries étroites.
Ces sept millions font un million d'ouvrages, vu le grand nombre d'exemplaires qu'il faut de ceux à la mode. Marie Corelli tient sans doute le record : 5.ooo; Hall Gaine va dans les 4.000; Pack of Pook's Hill, de Rudjard Kipling, 2.000 ; Mcrcdith, i.ooo en moyenne; M. James, 5oo.
On peut compter, selon J.-B. Piolet (Questions d*Angle^ terre)^ 61 0/0 de romans, 35 0/0 de voyages, histoire, religion, philosophie, etc., 4 0/0 de livres 'étrangers, dont 2,07 de français, et i^aS d'allemands. L'hébreu et le judisch ont une belle place, le polonais, le russe ont leur bibliothèque. Curieux de l'opinion anglaise, je me suis informé un peu des livres français. Il y en a 80.000. En principe, tous les romansqui paraissent sont achetés, pourvu que la morale n'y soit point offensée.On m'avait parlé d'une pruderie sévère. On y chercherait en vain, c'est vrai, ceux dont le titre obscène ou la couverture — quelquefois cela seulement — font d'une boutique de libraire, ou même d'un catalogue, une sorte d'annexé à un commerce anatomique. Mais tout ce qui a forme de littérature, en somme, s'y trouve. Les romans de Zola furent demandés en grand nombre : la Débâcle^ 600 exemplaires, Paris^ 5oo ; Maupassant, 60. La collection roman est bien trois fois plus complète que celle du British Muséum, et les plus inconnus des
romanciers français — ne citons que Tauteur de ces lig'nes — ont ià leur oeuvre complète, et intacte parfois, attendant des lecteurs.
Cependant d'autres, qui ne sont pas célèbres en France, le deyiennent là-bas. Le nom d'Ardel m'était inconnu. Il en faut 25 exemplaires. De Pierre de Coulevain, rile inconnue ^ un cent. Il me semble que la maison Calmann Lévj est mieux représentée que d'autres. Henry Gréville, voilà un auteur préféré. La moindre de ses œuvres, et il y en a beaucoup, nécessite l'achat de quarante exemplaires. Bourg'et enfin, Bourg'et vend décent à deux cents, et, jadis, quand Lacroix, de Bruxelles, édita les Misérables, livre très coûteux, il en fut acheté 3oo exemplaires. Evénement mémorable, alors, dans l'histoire de la maison.
Hors du roman, s'il a fallu plus d'une centaine de la Vie de Jésus, les autres œuvres de Renan et celles de Taine furent achetées seulement à une trentaine d'exemplaires.
Enfin parmi les g'rosses demandes de livres français, deux noms : Georges Ohnet, Maurice Mœterlinck. Tous les deux à cent exemplaires. Leur succès est égal là-bas. II est fort différent au pays où l'on parle leur langue.
Cette énumération laisse dans l'ombre bien des noms, peutêtre par oubli. Mais les grands hommes vus de loin ne sont pas ceux qu'on voit de près ; tout change, même pour le Français, quand, avec le prestige du boulevard et de l'Académie, s'efface le bruit du théâtre et de la politique. Opinion de l'étranger, opinion de l'avenir? Sans doute, la classe qui lit le Français est plus instruite, et les Anglais n'ont pas le souci âpre qu'ont les Allemands d'être Parisiens. Que de fois, avec des gens extrêmement instruits de notre littérature, de l'ancienne et de la plus moderne, ayant vraiment lu nos poètes, — on trouve plus de ces gens-là à l'étranger qu'en France — il m'a fallu épeler les noms de Lavedan, Barrés, Hervieu, Capus, Donnay, Jules Lemattre...
Eh bieni Le succès de Mudie est dd au prix élevé des livres. Il y a des livres à ao sh. dont il a fallu acheter plusieurs milliers d'exemplaires et qui, démodés, ne trouvent plus preneurau rabais. Les cabinets de lecture fleurissaient en France avant la mode générale, l'uniforme jaune du livre à 3 francs.
Mais quelques autres traits, spéciaux à l'Angleterre, y facilitent le succès de ces grandes entreprises.
Le livre «anglais est toujours relie. Cela facilite sa revente : relié à nouveau, il semble neuf. Il y a ici un atelier de reliure qui occupe 76 hommes ou femmes toute l'année, 85 en hiver. Il en sort de fort jolies reliures.
Les colonies assurent un débouché énorme : Australie, Indes, Afrique... On y lit prodi/^ieusement. Le Canada moins; il a ses livres à lui.
Enfin une grande quantité d'abonnements sont souscrits par des cercles. Les 4o.ooo abonnés de Mudie représentent donc peul-étre plusieurs millions de lecteurs. Tel club, dont la bibliothèque a plusieurs dizaines de milliers de volumes, souscrit chez Mudie quatre ou cinq abonnements. C'est l'assurance d'avoir tous les livres nouveaux et de n'acheter que ceux utiles à garder.
Voici l'échelle des prix, chez Mudie, en abrégé : il y a la classe A, comprenant tous les livres, nouveautés et périodiques compris, et la classe B, plus restreinte, mais donnant droit aux volumes accumulés depuis 60 ans.
Celui qui peut se déranger a droit à i vol. B à la fois pour i3 fr. ou I vol. A pour 26 fr. par an, qu'il change aussi souvent qu'il veut.
On passera chez lui une fois par semaine pour 45 fr., donnant droità i vol. A ou 2 B. Un paquetdes vol. A, ou de 3 vol. B, expédié une fois par mois, dans toute la Grande-Bretagne, revient, port aller et retour compris, à 60 francs l'an. Une société de province peut, pour 221 francs, se faire envoyer chaque mois 21 vol. A ou 36 vol. B,ou un assortiment des deux.
En payant les ports supplémentaires, on pourrait changer plus souvent, mais 20 volumes nouveaux par mois, cela suffit, semble-t-il, à ôtre fort au courant du mouvement littéraire?
Pour comparer ces prix à ceux de nos cabinets de lecture, il faut se rappeler que les nôtres ne prêtent que des volumes à 3 fr. Là-bas, le prix moyen des livres est plus du double.
Mudie occupe 254 employés , dont 178 pour la librairie, expédie 3. 000 paquets environ, Angleterre et étranger, par mois, 25.000 circulaires, 8. 000 lettres. Courrier quotidien d'un millier de lettres.
Le service de catalogue, surtout celui de revente à bas prix des livres usés est considérable. 11 est dirigé par un Allemand, dont c*est mieux l'affaire. La patience et la connaissance des langues ne sont pas des qualités anglaises. Les romans sont
- .fadasses par titres. Le catalogue a a volumes de 700 pa|°pes^ le premier pour les livres angolais, le second pour les livres étrangers.
Lk BooK. War. — Nous en venons à la guerre du Times.
La maison Mudie n'est pas une entreprise a priori, fondée par des capitalistes. Un libraire, fils de libraire, l'établit fort modestement, en i844 ; elle n'est point sortie de la famille.
Il semble qu'elle a toujours vécu en bons termes avec les éditeurs. Cela me paraît tenir à ce que, grandie peu à peu, elle n'a pas eu de ces coups qui désori^anisent un marché. Une concurrence jçrave vient, cette dernière année, la mena* cer et jeter, à vrai dire, le désarroi dans tout le commerce des livres en Angleterre. Mudie, chez qui on est assez sceptique sur la durée de cette tentative « mal organisée par des gens f^ans expérience y», a cependant vu le nombre de ses abonnés diminuer de 2.000 en quinze jours.
Ce concurrent formidable n'est rien moins que le Times,
Voici en peu de mots, pour ceux qui l'ignorent, ce dont il s'aie^it. Le Times a fondé « The Times Book Club ». Tous les abonnés en font partie. L'abonnement d'un an au Times est de 100 fr. (L. 3, 18 s. — ou 20 s. chaque trimestre).
11 donne droit :
!• Au journal, avec ses trois suppléments hebdomadaires ^Finances et commerce. — Littérature et théâtre. — Industrie).
20 A 3 volumes, n'importe lesquels, môme les derniers parus. Ces volumes sont changés aussi souvent qu'on veut, si Ton se dérange pour les rapporter Oxford slreet ; mais une fois par semaine, à dix lieues k la ronde, on passe chez vous les reprendre, en vous apportant ceux (ju'on a demandés la veille, par une carte postale, qui, à Londres, coiUe un sou.
30 A acheter ces mômes livres au rabais, a/très les avoir las. Chaque abonné ayant un compte ouvert, un simple avis: tt je garde le livre, » suffit. Les réductions de 26 0/0 sur les livres neufs atteignent 70 0/0 sur des livres usagés, mais remis à neuf.
40 A des facilités de paiements et des réductions énormes sur des commandes de 100 francs de livres.
Enfin, la g-rande boutique d'Oxford street s'est installée comme un grand magasin de nouveautés, donnant droit au bouquinage, à la fouille dans les rayons, créant vraiment pour le
livre — le joli livre, pimpant neuf — ce que le Louvre et le Bon-Marché ont fait pour les articles des anciennes maisons de mercerie de nos pères, appliquant sur une vaste échelle ce la tentation ».
Et toutes facilités pour Tenvoi en province et à l'étranger, pour les clubs et pour ceux qui prennent deux abonnements (un au bureau, un chez soi)...
Comment s'en tircntrils?
Ils ne s'en tirent pas. Les frais du Times, avec ses courriert étrangers et son papier, sont plus élevés que les six sous qu'il coule et les pertes du Book club viennent encore charger la dépense. — Les annonces payent tout.
Le Times ne fournirait pas n'importe quel livre, mais il va très loin. Il avait, dit-il, acheté 5oo exemplaires de la Vie de Randolph Churchill j^slt Winston Churchill, livre qui coûtait L. I. s. 7. d. 6 net, soit 35 francs. Ces cinq cents ne suffirent pas aux demandes. Le Times en a racheté... Il en a acheté I. 900 en tout! Ces chiffres suffisent, n'est-ce pas, à montrer qu'ayant un matériel d'imprimerie qui n'a peut-être pas son pareil au monde, il aurait eu moins cher à éditer l'ouvrage. De là à les éditer tous, il n'y a qu'un pas.
Et les éditeurs ont déclaré la guerre.
Ce n'est pas seulement, un mois à peine après l'apparition d'un livre, l'avalanche de soldes à bas prix de ce même livre, rimpossibilité de maintenir ses prix, et la brutalité qui boule* verse d'un coup les coutumes séculaires d'un marché paisiblOi enfin la ruine des petits libraires, dépositaires, clients sûrs, au profit d'un seul, géant capricieux I — c'est la menace, la menace directe que le Times n'édite lui-même, et ayant ruiné ledétail^ iiiaitrc de la vente, il n'accapare aussi la fabrication.
Les éditeurs ont décidé le lock-out, refusent tout escompte, forcent le Times àacheterà prix fort,et mettent à l'index toute librairie qui, directement ou non, consentirait la moindre remise, jusqu'à ce que le Times prenne l'engagement de ne baisser le prix des livres que six mois après leur apparition.
Le Times a tenté des ruses, quije crois, échoueront. Dawson and sons, grands éditeurs, ont refusé des commandes venant de Hambourg et d'Anvers, et qui leur avaient certaine odeur de Times, La ^ooA: War divise les auteurs eux-mêmes: pour le Times y Hall Caine, Bernard Shaw, Sydney Lee, Humphry Ward. Contre lui : R. Kipling, Wells, Zangwill, etc.
En i85a, le Times avait pris part dans une semblable que-
idle. Les éditeurs avaient interdit aux détaillants de vendre à fiîi réduit. En France,ily a peu d'années, ils ont élevé le prix de vente du livre marqué 3 fr. 5o de a fr. 76 à 3 fr., progrès qai a singrulièrement facilité, comme on le sait, la vente actuellement énorme des livres à ving't sous. Que ceci ait été un bien, fen doute ; que cela soit un droit, on ne peutlediscuter,puisque ks&vres, en France, ne sont qu'en dépôt chez les libraires. Mais imposer, comme en 1862, un prix de revente fixe à des livres achetés ferme, qui, par conséquent, ont cessé d'être la propriété de l'éditeur I Cette tyrannie souleva alors de vives protestations, que le Times a réimprimées ; on peut y lire un noble discours de Gladstone. 11 y eut un arbitrag^c. Les éditeurs durent céder.
11 faut redouter toute puissance, môme quand, provisoirement, die est entre bonnes mains. 11 ne me semble pas que le Times lit fait mauvais usagede sa puissance, si Ton compare ses listes à celles que recommandent nos journaux français, surtout quand ils font de Tédition. Certes, le Times fournit au public tOQt ce qu'il demande, et le pire, mais il n'exag'ère pas.
J'ai sous les yeux le catalogue raisonné et annoté du Times Book Club. Des œuvres excellentes, que le gros succès n'a pas lUeintes, y sont recommandées d*une courte notice et des succès sArs passés sous silence. Le choix de fiction française se porte sur Aimons de M"® F. Gilette, le Bel Avenir de René Boylcsve, « d'une saveur française plus particulière qa'aQcun autre de ce temps », VEcolière de Léon Frapié, « le George Gissing français », et surtout Jean Christophe de Romain Rolland : « cela semble énorme à dire, mais nous Ta- 10DS pensé plus d'une fois ; Gœthc aurait pu tenir la plume qui a tracé ces quelques pages... » La Rebelle de Tinayre, le Père Perdrix de Philippc,la Vie d'un simple de Guillaumin, Il les romans de Loti, P. de Coulevain, Bazin, R. Rod ont une %ne ou deux. Les autres ne sont que mentionnés.
Faut-il, pour comparer, donner la liste des œuvres que neommandentleilfa//n, le Journal M Figaro, ou l'Académie hnçaise ?
Hais l'entreprise du Times pose un problème social. Ici, ■ê&ie pas un trust, le monopole. L'accaparement par un seul.
Point de doute, si Ton considère, avec la plupart des Anglais, h liberté du commerce oommc un principe sacré : il faut admettre, avec toutes conséquences, qu'une puissance, telle fie celle d'un journal — mais ce pourrait être un marchand
de chocolat ou de charbons — peut à son gré anéantir tel commerce qu'il lui plaira, si celui-ci n'est pas en état de le défendre..
Le Times a jeté son dévolu sur la littérature.
La man^era-t-il ? Les éditeurs font belle défense. Et je crois qu'il faudra composer.
J'entends bien que le Times a de fort bonnes raisons. J'irai plus loin. Selon moi, il a raison en fait. Son entreprise donne à la vente des livres un élan extraordinaire. Les éditeurs ne se doutaient pas de ce qu'ils pouvaient vendre. Et je l'affirme eucore, la voracité, Tentôtenient des éditeurs, ang'lais comme français, a privé le public des auteurs qu'il aurait le plus aimés. Le gros caillou jeté dans cette mare tranquille ramènera, j'en suis sûr, des tas de poètes ensevelis...
J'entendais un jour, à la Société des gens de lettres, Marcel Prévost et Jules Mary, se congratulant, faire des devinettes sur la différence qu'il j a entre le romancier psychologue et le romancier populaire... Je pensais : la différence, elle est simple : c'est le prix. L'union s'est faite depuis sur le même Marcel Prévost, quand ses romans, quittant le cimetière des poètes (passage Clioiseul : Lemerre, conservateur) prirent, avec quel succès ! l'omnibus des romans à vingt sous.
Le fait, c'est ce qui est ; le droit, ce qui pourrait être. Or» au lieu d'être le Times^ personne considérable, raisonnable, instruite, morale, et tenue par ses intérêts mômes à être utile au genre humain, ce pourrait être n'importe quel sacripant de millionnaire. Imaginez quelques-uns de ceux que vous connaissez en France chargés de régler le cours de la littérature....
Rappelez-vous aussi les discussions au sujet du trust des théâtres. Je pense que si l'on ne tente pas chez nous le trust des livres, c'est qu'on lit tellement peu que ça n*cn vaut pas la peine. Pour les vaudevilles, c'était grave. La Société des auteurs a triomphé, mais les auteurs de théâtre avaient une société. Il n'y en a pas pour les livres ; la Société des gens de lettres ne vise que la reproduction, la bienfaisance, et les distinctions honorifiques. Les éditeurs de Paris seraient-ils en mesure de résister comme font ceux de Londres?
Que le Times triomphe ou non, son œuvre aura été un grand stimulant de lecture et aura amené forcément une baisse du prix des livres. Les guerre^ d'industrie ne sont pas
desserres d'armées. Des unes, le public profite toujours ; des autres, jamais.
Mais pour nous, qui jouissons des horreurs de la paix, ce que Dous avons de plus utile à retenir de ces combats, c*est qu'une question de bouquins a passionné le public, assez pour donner Heu à des centaines d'articles ; que le Times y a consacré chaque jour, depuis des mois, des colonnes et des colonnes de polémique et que ses 80.000 adhérents ont reçu, chaque semaine, un supplément de 8 à 1 6 pages : « livres nouveaux » ; que le Daily Mail va en cela Timiter et que les autres journaux d'Angleterre, d'Irlande et d*Ëcosse, le Scottman comme la Tribune^ le Standard comme le Morhing Poitj ont des comptes-rendus de livres qui n'ont rien à voir avec les annonces, oui, des comptes-rendus quotidiens ! Sachez-le, 6 Matin^ et toi, Figaro de feu Philippe Gille et Albert Wolff« et vous, les magazines à femmes! — Sachez que «s grands annonciers, pour avoir plus d'annonces, ont triplé k part de critique désintéressée...
Ceci se passe au temps où nos journaux d'information, « à Tiostar de l'Ani^leterre », se vantent de ne jamais parler litténture...
Sachez-le: un journal, le plus grand des journaux, voulant bire plus d'affaires, sous l'impulsion d' a American gentle- Bea D, un grand journal sérieux, voulant élargir son public, pénétrer dans les masses, comme on dit, n'a offert ni paletots, li autos, ni trésor, ni bouteille à compter de petits grains de ■il. Il a offert des livres.
P. S. — Un traité, intervenu le i*' octobre 1908 entre le r/mf^etla Publishers' Association of Great Uritain and Ireland, vient de mettre un terme à la /iooAr War, qui durait depuis le 25 sept. igo6.