‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 27 sur 57 · AAA AA AAA AAA AAA AAA AAA AAA AAA AA AAA RAR SARA APP NAS · texte numérisé non relu

AAA AA AAA AAA AAA AAA AAA AAA AAA AA AAA RAR SARA APP NAS

Si l'admiration publique élevait un temple Aux céxies uNIvERsELS, Machiavel y serait placé au premier rang. Que le même homme, après avoir sondé jusqu’à une cffrayante profondeur les abîmes de la politique, ait ouvert à l’histoire de voies aussi larges qne nouvelles; qu’il ait tracé avec l’ongle du lion des préceptes à l’art de la guerre , et avec la griffe du renard des modèles à la diplomatie , déjà sans doute il y a matière à s’étonner ; mais la surprise est au comble, quand nous le voyons encore créant la bonne comédie et le conte philosophique, et mélant quelques feuilles des lauriers du Parnasse à tant : de palmes immortelles.

Les œuvres politiques et historiques de cet homme extraordinaire, qui ne fut ni meilleur ni pire que ses contemporains, sont répandues et appréciées dans l’Europe entière ; mais ses opuscules poétiques ou badins, que nulle traduction ne nous a fait connaître, ne comptent parini nous qu’un très-petit nombre de lecteurs. Ceux que je présente ici sont Belfégor , satire en prose ; l’Ane d'Or, satire en vers, qui pourrait mieux être intitulée : : la Ménagerie ; et quelques Chapitres ou Discours moraux, en vers également.

352 ROTICE.

Bclfégor est une de ces productions neuves qui ne ressemblent à rien decequ’on connaissait auparavant , et dontles romans de Voltaire offrent seuls une imitation sensible, quant au geure de narration moqueuse et de plaisanterie d’un sens profond. Le conte que Lafontaine en a fait ajoute pour nous au désir d’avoir quelque idée de l'original. De même qu'après la Joconde d'Arioste , nous lisons avec plus de plaisir celle du bonhomme, de même il est agréable de voir quels sont, dans Belfégor, les traits de pinceau qu’il doit à Machiavel, et ceux qu'il a omis de lui emprunter. Ces derniers sont assez nombreux ; l’épisode de la fille du roi de France n'a pas été reproduit par le conteur français.

Les dictionnaires biographiques qui ont parlé de l’Ane d’Or comme d’une imitation de Lucien et d’Apulée , ont prouvé par-là ce qu’ils prouvent souvent, que les rédacteurs n’avaient point lu ce dont ils parlaient. Rien n’est plus étranger à la fable de ces deux auteurs, que celle qu’a imaginée Machiavel. S’il imite quelqu'un, c’est Homère dans l’épisode de Gircé. Il est vrai que sa petite épopée satirique n’est point finie ; il annonce dans l’exposition une métamorphose asine et des aventures dont nous ne possédons que le prélude.

Les chapitres ou chants de son poëme, ainsi que ses discours moraux, sont écrits en tercets , et terminés chacun par un vers unique correspondant à la rime boiteuse du tercet précédent. C’est le rythme du Dante dont Machiavel retrace quelquefois, dans ses vers, l’énergie et l’aspérité.

Dans les Chapitres moraux, il a semé plusieurs traits qui font reconnaître le commentateur de Tite- Live et l'auteur du Prince. Lorsqu'il dit que tous les hommes

qui changent les états et donnent Îles royaumes sont punis par l'exil ou par le trépas, et lorsqu'il ajoute : « Si donc tu es auteur d’une révolution , méfie-toi du prince que tu as fait ; » il s’élève à une hauteur de vues que nul autre de ses écrits n’a surpassée, Lorsqu’ensuîte il peint l'ambition comme une des misères de l’homme, et demande à celui qui ne peut s’en affranchir, d'avoir du moins de l’habileté, du courage ; de la féracité même, il dessine d’un seul coup de pinceau les temps affreux où il vivait, ainsi que sa propre philosophie, et jetie une grande lumière sur l’esprit dans lequel son fameux ouvrage fut écrit. Ce que Machiavel méprisait par-dessus tout, c'était la faiblesse et la versatilité; et quand des velléités de despotisme venaient s’y joindre, il n'avait plus de termes pour exprimer son dégoût. En effet, son âme était aussi forte que son génie. Les avortons, les êtres mixtes et douteux lui inspiraient une invincible répugnance. Il ne voulait que des choses complètes , tyrannie ou liberté. « J’ai enseigné aux princes, disait-il, à tyranniser les peuples, et j’ai enseigné aux peuples à renverser les tyrans. » Dé ces deux leçons, la première n’a pu valoir que dans des siècles d’ignorance ; l’autre s’apprend toute seule; quand la mestre est comblée, et quand les temps sont venus.

FIN DE LA NOTICE

BIBLIOTH. ÉTRANG. T. Il: ñ3

Page 1