‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 28 sur 57 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

L’archidiable Belfégor est envoyé par Pluton (1) en ce monde avec l'obligation de prendre femme. Il vient, se marie; et, ne pou-

. vant souffrir l’orgueil et l’humeur acariâtre de sa moitié, il aime mieux retourner en enfer que de se remettre avec elle. |

Ed

AMAR IANMARARS

(n lit dans les vieux mémoires des annales de Florence, la relation de à vie d’un très-saint homme, fort célèbre de son temps. Il y est dit que les visions extatiques. qu'il avait à la suite de ses oraisons, lui permettant de contempler cette foule d'hommes malheureux plongés aux enfers pour être morts dans la colère de Dieu, tous, ou. du moins presque tous se plaignaient d'être réduits à une si grande infortune , uniquement pour avoir pris femme pendant leur vie. Minos, Rhadamante, et les autres juges des enfers en étaient confondus de surprise, et regardaient cela comme

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des calomnies envers le sexe féminin. Cepeñdant les plaintes redoublaient de jour en jour; le rapport en fut fait à Pluton, et il fut résolu que le cas serait soumis à un mür examen des puissances infernales, qui prendraient le parti jugé le meilleur, pour reconnaître si cette accusation était mensonge ou vérité. Toutes étant donc réunies en assemblée générale, Pluton parla en ces termes.

« Je sais fort bien, mes féaux et bien-aimés, que l’arrangement des choses célestes et les arrêts du sort m'ont dévolu la possession irrévocable de ce royaume, et que je ne suis soumis, dans mon gouvernement, à aucune remontrancè divine ‘ou humainc; néanmoins, comme il est prudent àceux qui peuvent tout, de reconnaître volontairement des lois et de s’en rapporter plus au jugement d'autrui qu'à leurs propres idées, j'ai décidé de recevoir vos conseils sur la manière dont je devais me conduire dans une circonstance par suite de laquelle mon autorité pourrait se trouver bafouée et avilie. Tous lés hommes qui arrivent dans mon empire, prétendent que les femmes en sont cause; cela me paraît impossible; je crains donc, en ajoutant foi à cette déclaration, de passer pour cruel; mais aussi j'appréhende, en refusant d'y croire, de me montrer peu sévère et peu amateur de la justice. Êt comme de ces deux torts, l’un est celui des caractères légers, et l’autre, celui des esprits de travers, voulant éviter ces deux reproches

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et n’en découvrant pas le moyen, je vous ai convoqués pour recevoir vos avis et votre assistance, et pour que, grâce à votre sagesse, ce royaume continue de fleurir avec gloire, comme il a fait jusqu'à présent. »

Tous les princes de l'enfer jugèrent le cas d’une haute importance, et digne d’une extrême considération; mais chacun d’eux, en concluant qu'il était nécessaire de découvrir la vérité, différait sur les moyens d'y parvenir. Les uns voulaient qu'on envoyäât en ce monde un ou plusieurs émissaires, revêtus d'unc forme humaine, pour s’assurer par eux-mêmes de l'exactitude du fait, Plu. sieurs autres pensaient que, sans tant de travail, on pourrait, par divers tourmens, contraindre les âmes à des aveux précis. Mais la majeure partie fut pour l'envoi d'un député; et, comme il ne se trouvait personne qui se chargeât volontairement de cette entreprise, on résolut de s’en remettre au sort qui tomba sur l'archidiable et ex-archange Belfégor. Ce fut bien à contre-cœur: qu'il recut cette mission; mais l’oxdre impérieux de Pluton Is contraignit de se soumettre à la délibération du conseil, et aux conventions solennellement délibérées. Ces clauses portaient qu'il serait remis au commissaire infernal cent mille ducats avec lesquels il se rendrait dans ce monde sous une formg£ humaine, s’y marierait, vivrait auprès de sa femme pendant dix ans; et, au bout de ce temps, feignant

de mourir, viendrait rendre compte à ses supé-

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rieurs des joies et des peines du mariage. 1} fat arrêté aussi que, durant ce temps, il serait sujet à tous les chagrins et à tous les maux auxquels sont exposés les humains, et que traînent après elles la pauvreté, la captivité, la maladie, ou toute autre espèce d'infortunes , à moins que, par ruse ou par adresse, il n’eût l’art de s’en affranchir.

: Belfégor, ayant donc pris la commission et la bourse, s’en vint en ce monde, et, avec une suite nombreuse de cavaliers et de serviteurs, fit une entrée brillante dans Florence. Il choisit cette ville pour son habitation, de préférence à toute autre, comme celle dans laquelle il pouvait le mieux faire travailler usurairement ses deniers; se fit appeler Roderigo di Castiglia , et loua une maison dans le faubourg de Tous-les-Saints. Il annonça être parti récemment d'Espague, et s'être rendu à Alkep en Syrie, où il avait gagné toute sa fortune; .et. que de là il était venu en Italie, pour se marier.en un pays plus civilisé et plus conforme à ses inclinations. Roderigo était fort bel homme, et parafssait avoir trenté ans. Peu.de jours lui suffirent pour étaler toutes ses richesses ,.et pour manifester la douceur ‘et la libéralité de ses mœurs; de sorte que plusieurs nobles citadins, riches de filles et pauvres d'argent, recherchèrent à l'envi:son alliance. Ro- ‘derigo choisit parmi elles une fort belle personne appelée Onesta, file d'Amerigo Donati, qui:.en avait trois autres encore , ainsi que trois garçons ; tous les sept bons à marier.:Cet Amerigo‘était d'une

BELFÉGOR.; 399 très-noble famille et fort considéré dans Florence; mais extrêmement pauvre, eu égard au grand nombre de ses enfans. Roderigo fit des noces magnifiques, et ne négligea rien de ce qui, dans de semblables fêtes, peut satisfaire la vanité : les lois de l'Enfer le soumettaient à tautes les pässions hümainés. 11 commenva-dés-lors à être flatté dies honnieurset des pompes .du'moñde; et :àrdésirer d'être loué iparmi:les hommes; co qui m'était 543 un petit article: dé: dépensé... De plus; ilin'eut:pas habité quelque temps:avee sa dame Onestg, quil

endevintéperduement amoureux; etdlavieluiétait odieuse chaque fois qu’ la voyait tristeioù ÉPrSAtr vant le moîridre déplaisir, : eus 52 sit

‘: :Madärhe‘Onesta avait appérté :dans . la. maiio | de Roderigo ;’avec-sa noblesse et.satbeauté., qi féroce drguëil, que celui:de Lucifer n’était rien avtprés; et Roderigo, qui avait éprouvé l'un ai l'autrd, jégeait celui de sx femme-bien supérieur: Mais-il augmenta «encore avec-le témbs ,:à mesure quelle s'aperçcut dé l’amoür qu'avait pour ellè son mari: et, dès qu'elle eut:-vu qu’elle 'poutait étre maîtiésse en tout point, celle se mit:à-luiscommantler:sans pitié’hfirespect. Au. moindre refus qu'elle:épinorr vait ; v'étuient des paroles injwrieuses ettmordantés qui: désolaiènt le pauvre :Roderigo. Néaninoïins Je bèau-pèré.: les fréress la :famitle : les devoirs; du mariage, ét''par- dessus tout son:ämour ; ‘étaient pour lui des-rnotifs de patiérice:: Je ne parle point des grosses dépenses qu'il fit , ‘pour. la: satisfaire

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en habits et meubles de nouvelle mode, qui se succèdent si rapidement dans notre ville, grâce à son goût et à ses habitudes de changement ; la plus forte plaie faite à sa bourse fut la dot des autres sœurs, à laquelle il fut forcé de subvenir pour avoir la paix dans la-maison.

: Peu de temps après, pour se bien mettre avec sa femme, farce lai fut d’envoger un de ses beauxfrères dans le Levant, avec une pacotille de toiles, et un autre du côté de l'occident, avec des ballots de draps, et enfin d'ouvrir au troisième, dans Florence, un atelier de batteur d'or; toutes ces choses lui-consumèrent la majeure partie de sa fortune. Outre cela, aux fêtes du Carnaval et de Ja Saint-Jean, quand toute la ville, selon l'antique usage, se livre. aux divertissemens, et quand plusieurs nobles et riches citadins tiennent.à honneur de: se traiter avec magnificence, madame Onesta , Le voulant pas:être au-dessous des autres, prétendait que son Roderigo les égalât, les surpassât même par la somptuosité de ses festins. :

D'après les motifs qué je viens de dire, il supportait toutes ces choses; et, quelques fâcheuses qu'elles fussent , it les aurait endurées avec: patience,. si le: repos de sa maison avait pu s'en accommoder, et s’il lui avait été possible d'attendre en paix que.sa ruine. fût consommées. Mais il était en butte à toute:sorte de chagrins causés à la fois par ses intolérables dépenses ct par l’insolente humeux .de sa.femme, Il d'y avait dans:sa maison

BELFÉGORs 361 valets ni servantes qui pussent y tenir quelques jours seulement ; aussi Roderigo, dans l’impossibilité de s'attacher aucun serviteur qui prît à cœur ses intérêts, se voyait-il en proie à mille et mille embarras. Il n'était pas jusqu'aux diables même que, sous l'habit de domestiques, il avait amenés avec lui, qui n’aimassent mieux retourner brüler en Enfer que de vivre ici-bas sous la domination de leur maitresse, L : Roderigo était jeté dans cette vie inquiète et tumultuense ; et, après avoir épuisé ses capitaux en de folles dépenses , il commençait à n’attendre de ressources que des rentrées d’Asie et d'Occident. Cependant il avait toujours bon crédit ; et, ne voulant rien diminuer de son train, il emprunts, fit des.lettres de change, et ne tarda pas à être noté sur les tablettes des usuriers. Sa situation était déjà délicate, lorsqu'il arriva tout à la fois des nouvelles d'orient et d’occident. Celles-ci portaient que l’un des frères de madame Onesta avait perdu au.jeu toute sa pacôtille; celles-là, que l'autre s’en revenant sur un vaisseau chargé de marchandises, mais qui n'était point assuré, s'était noyé avec son bâtiment. La.,connaissance de ces revers ne fut pas plutôt répandue dans le public, que les créanciers. de Roderigo se concertèrent ensemble. Ils jugèrent qu'il était ruiné; mais, ne pouvant pas éclater encore parce que l'échéance de leurs billets n'était pas arrivée; ils conclurent à le faire observer de très-près, de peur qu'il ne prit la fuite. Roderigo,

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de son côté, ne voyant point de remède à sa situation, et sachant à quelles extrémités il était soumis par la loi de l'Ehfer, pensa sérieusement à s'évader à tout prix. Un beau matin donc, il monta à cheval, et s'enfuit par la porte au Pré, dont il était voisin. Mais on ne l'eut pas plutôt vu partir, qu'une grande rumeur s'éleva parmi ses créanciers:; ils eurent receurs à l'autorité des magistrats, et non-seulement la brigade des recérs,: iais la foule même du peuple se mit tümultuairement à sa poursuite, Roderigo ; qui n'était-pas- à plus d'un mile de Florence, voyant le mauvais ‘parti qu'on se disposait à lui faire, résolut, pour assurer -sa fuite, de se jeter hors de la grande route, et de cherther fortune -à travers champs. Les fossés ne lui permettaicnt pas de suivre sa route à ‘cheval; il prit donc le parti'de s'éloigner à pied, et, lais- . sarit sa monture sut le chemin, ‘il traversa les vignès et les roseaux dént le pays abondé,, êt arriva tou auprès de Peretola, chez un certain Giovañ Matteo del Briéca , labourcur. :1l le trouva heureusefneht qui-portait à manger à'sés bœufs, et se recommandé à:lui, promettant que’s'il le sauvaït dés ‘mains de ‘ses ennemis qui le 'poursuivaient pour de faire pourrir ën prison; ille rendrait riche; il'ajouth ‘qu'ävant de’ le quitter, il fut dônneratt des'preuves évidentés de son savoir faire. Quoique paysan; Giovan Matteo était homme de sens;-et, jugéant qu'il ne courait aueun risqte à sauver cet étranger, il accueillit sa prière; en conséquente ;

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le cacha sous un gros tas de fumier qu'il avait devant sa maison, et le couvrit de roseaux et de diverses broussaïlles qu’il avait rassemblées pour brûler. À peine Roderigo s’était-il tapi dans sa retraite, que ceux qui le poursuivaient arriverent; et, quelque peur qu’ils fissent à Giovan Matteo, ils ne purent lui arracher l’aveu qu'il eût vu le fugitif, $i bien qu'ils continuèrent leur battue:t6t; aprés plusieurs jours de recherches ‘inutiles ; ;s'en retournérent.à Florence tout .découragés.: : :..

: Cependant, le périk étant passé ; Giovan Mattea tira Roderigo de son trou, et. le somma de remplir sa parole, « Oui. mon frère, ‘répondit Roderigo, je t'ai une grande‘obligation ;:je veux certainement la-reconnaître ; et, pour que tu sois bien sûr que j'en ai le pouvoir, je te: vais dire qui je suis. » Alors il fui raconta ce qu'il était, les conditions qui lui avaient été imposées en:sortant de l'Enfer, son mariage; puis il vint au moyen qu'il se proposait d'employer pour :l'enrichir. « Quand tu apprendras, lui dit-il, que quelque femme est possédée du démon, sois sûr que c'est moi qui. serai daus son corps , et qui n'en rhéguerpirai pas: que tu ne viennes me chasser, ce qui te donnera occasion de tirer des parens de grosses sommes:d'argent.» La chose ainsi convenue, ils se séparèrent. :

: Peu de jours après, le bruit courut: dans Florence qu'une fille de messire Ambrogio Amedei, qui avait épousé Bonajuto Tebaldueci , était possédée de l'esprit malin. Les parens ne manquèrent

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pas de faire les remèdes qui se pratiquent en pareille occasion, c'est-à-dire, qu'ils lui mirent sur le crâne la tête de saint Zanobi et le manteau de saint Jean-Gualbert, toutes choses dont Roderigo se moquait. Ce diable rusé, pour faire voir que le mal de la jeune fille était une possession véritable et non point un rêve de son imagination, parlait latin et soutenait des thèses de philosonhie. Il dé couvrait aussi les péchés cachés de plusieurs; il révéla notamment la paillardise d’un moine qui, pendant plus de quatre ans, avait tenu dans s cellule une femme déguisée en petit frère; tout cela excitait une surprise universelle. Cependant messire Ambrogio n’était point content, et, après avoir éprouvé tous les remèdes, il commençait i perdre l’espérance de guérir sa fille, lorsque Giovan Matteo l’alla-trouver et lui promit la guérison de la jeune personne, s’il voulait lui donner cinq cents florins pour acheter une ferme à Peretola. Messire Ambrogio accepta le marché. Alors Giovan Matteo commença par faire dire certaines messes, et par pratiquer diverses cérémonies, pour l'embellissement dé la chose; puis il s’approcha de l'oreille de la jeune fille, et dit : « Roderigo, Je suis venu te trouver pour que tu acquittes ta promesse. » À quoi Roderigo répondit : « Volontiers; mais ceci ne suffira pas pour t'enrichir; lors donc que j'aurai délogé d'ici, j'entrerai dans le corps de la fille de Gharles, roi de Naples, et je n’en:sortirai qu’à ta voix. Alors tu te feras donner quelle

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récompense tu voudras, et je ne me mettrai plus en peine de tes affaires. » Cela dit, il décampa du corps de la demoiselle, au grand plaisir et à l'extrême admiration de tout Florence.

1] ne s'était pas écoulé beaucoup de temps, lorsque l'Italie retentit tout entière du bruit de l'accident survenu à la fille du roi Charles. L'exorcisme des moines fut employé sans succès. Alors : le roi, à qui l’on vint à parler de Giovan Matteo, l'envoya chercher. Arrivé à Naples, celui-ci couvrant son jeu de quelques simagrées, guérit radicalement la princesse. Mais Roderigo, avant de s'échapper, lui. dit: « Tu le vois, Giovan Matteo, j'ai rempli la promesse que j'avais faite de t'enrichir; ainsi, sans ingratitude, me voilà dégagé envers toi. Je te recommande donc de ne plus me conjurer à l'avenir; car, autant je t'ai fait de bien, autant je te ferais de mal.»

Giovan Matteo s’en retourna très-riche à Florence; il avait eu du roi.plus de cinquante mille ducats, dont il se proposait bien de jouir paisiblement, ne croyant pas que Roderigo voulüût jamais réaliser ses menaces. Mais ses pensées furent troublées tout-à-coup par la nouvelle qui arriva qu’une fille de Louis vi, roi de France, était possédée au plus haut degré. Cette nouvelle jeta un grand désordre dans l'esprit de Giovan Matteo, lorsqu'il vint à penser à l’autorité de ce roi, et aux paroles que Roderigo lui avait dites.

Cependant le roi, ne trouvant point de remède

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au mal de sa fille, et entendant parier de l'habileté de Giovan Matteo, lui envoya d'abord un de ses courriers pour le supplier de venir; mais 1l allégua quelques empèchemens ; de sorte que le roi fut contraint de s'adresser à la seigneurie (2), qui força Giovan Matteo d’obéir. Celui-ci, tout dédésolé, se rendit à Paris. Il dit au roi que, parce qu'il avait eu le talent de guérir quelques démoniaques, ce n'était pas une raison pour que son art parvint à les guérir toutes , et qu'il se trouvait des diables de si maligne nature, qu'ils ne craïgnaient ni menaces, ni enchantemens, ni religion quelconque ; que cependant il allait faire de son mieux, mais que, s’il ne réussissait pas, il en demandait pardon d'avance. Le roi, troublé à ce discours, déclara que, s'il ne guérissait pas sa fille, il s'en repentirait. Ce discours causa à Giovan Matteo une profonde douleur. Cependant il fit bonne contenance; ordonna qu'on lui amenäât la malade, et, s'étant approché de son oreille, se recommanda hublement à Roderigo, lui rappelant le service qu'il lui avait rendu, et lui faisant sentir quelle ingaatitude il y aurait à lui de l’abandonner en'‘cette : extrémité; mais Roderigo répondit: « Eh! vilain traître, as-tu bien l'audace de venir m'importuner encore? crois-tu pouvoir te vanter d’être enrichi par moi? Je veux te prouver, et prouver à tout le monde, que je sais donner ct reprendre selon qu'il me plaît; avant que tu sortes d'ici, mon désir est de te faire pendre. »

BELFÉGOR. | 267 . Le.pauvre Matteo ne voyant paur l'houre aueun remède, imagina d'éprouver sa fortune par une autre voie; il fit retirer la malade, et dit au roi: « Sire , ainsi que je vous le disais, ‘il y a des esprits d’une telle malignitt, qu'il est-impossible d'en tirer bon parti, et celui-ci est du nombre; toutefois je veux faire une dernière: expérience ‘qui , si elle réussit, donnera contentement à votre majesté et à moi. Si elle échoue, 6 roi! je.suis en ton: pou: voir, et tu éprouveras pour moi la pitié que mérite mon innocence. Tu vas faire construire sur Ja place Notre-Dame un immense amphithéâtre capable de contenir tes barons et tout le clergé de cette ville ; tu le feras tapisser de drap de soie et d’or; on élévera au milieu un'autel, et je veux que, dimanche matin, tu t'y rendes avec ton clergé, tes princes et tes-barons, dans tout l'éclat de la pompe royale; là, après.qu'il.aura été célébré une messe solennelle, tu feras venir la démoniaque. Je veux outre cela, que, sur un coin de la place, se tiennent vingt personnes au moins avec des trompettes, des cars, des tambours, des cornemuses, des cymballes, des tambours de: basque et autres instru+ mens bruyans, et qu'au signal que je ferai avec mon chapeau, tous ces gens s’avancent à la fois vers l’amphithéâtre en donnant de leurs instrutrumens. Je crois que ces choses, réunies à quelques secrètes opérations, parviendront à faire déloger l'esprit abstiné. »

Le roi donna des ordres en conséquence; ct, le

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dimanche matin, l’échafaud étant rempli de personnages éminens, et la place couverte de peuple, on célébra la messe; puis la malade fut amenée au balcon par deux évêques et un grand nombre de seigneurs. Roderigo, à l'aspect ‘de toute cette foule et de tout cet appareil, demeura stupéfait, et dit en lui-même : « À quoi donc a pensé ctt imbécille de paysan? croit-il m’épouvanter par une telle pompe? ne sait-il donc pas que les splendeurs , du Ciel et les furies de l'Enfer me sont des spettacles familiers? Je Je châtierai de la bonne manière.» Alors Giovan Matteo s’approcha de lui, €t renouvela ses instances pour le faire sortir; mals Roderigo répondit: « Vraiment, tu as fait là une belle besogne! Que penses-tu donc obtenir avec cet appareil? crois-tu fuir pat-là ma puissance tt la colère du roi? Vilain drôle, je te ferai pendre, sois en sûr. » Le paysan r'épéta ses instances, et le diable ses invectives; de sorte que Giovan Matteo vit qu'il n’y avait pas de temps à pérdre; il fit un signe avec le chapeau; soudain toute la troupt demeurée dans un coin de la place donna des instrumens et s’avancça vers l’'échafaud avec un tintsmarre épouvantable. À ce bruit, Roderigo dress les oreilles, et, tout surpris, ne sachant ce que c'était, il demanda à Giovan Matteo la cause d'un tel tumulte. Alors celui-ci, tout troublé, répliqua: « Hélas, mon cher Roderigo, c’est ta femme qui vient te retrouver. » Je laisse à penser quelle terreur éprouva Roderigo en -entendant prononcer

BELFÉGOR. | | 369 ainsi le nom de sa moitié. Cette terreur fut si forte, que, sans penser s'il était possible ou raisonnablé de croire qu’en.effet ce fût la dame elle-même, sans proférér upe parole, il s'enfuit tout effrayé, Jaissant libre la jeune princesse, et il aima mieux retourner en Enfer, rendre compte de sa mission; que de subir encore, avec tant de dégoûts, de chagrins et de périls, le joug pesant du mariage:

Ainsi, Belfégor, rentré aux sombrés royaumes, rendit témoignage des maux qu'entraîne une femme dans une maison ; et Giovan Matteo qui, dans ce. moment , en avait eu plus long que le diable luimême, reprit tout joyeux le chemin de son logis:

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