‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 53 sur 57 · À JEAN FOLCHI · texte numérisé non relu

À JEAN FOLCHI

Jéan Force, les morsures de d'Envie qui + charne sur moi me causeraient plus de-souffrance ét dé tourment,

Si les Muses, favorables à mes chants, n'avaient donné de douces cordes à ma lyre (5).

Ce n’est pas que j'espère cendre la couronne poétique, nf accroître d'une seule petite goutie les ondes de l'Hélicon. |

Je sais combien sont difficiles «et longs des che mins du Parnasse, et qué l’haleine me manqu* pour arriver au sommet ;

Toutefois un tel attrait m'y porte, que j'espère par momens pouvoir cueillir quelques rameaux des arbustes dont la montagne est remplie.

Je cherche, en chantant, à détruire, ou du moins à modérer cette poignante douleur qué

L'INGRATITUDE. : 4ag jette avec fürie dans mon âme M persévérance de l'adversité.

Je veut dire dans mes vers comment se perdent les années utilés, et comment il se fait qu'on ne sème que sur le sable et sur l’eau.

Quand la gloire des vivans déplut aux étoiles et au étel, où vit naître l'Ingratitude.

Fille de l’Avarice et du Soupçon, elle fat-élevée au bras de d’Énwie ; elle vit dans le éœur des princes et dës rois.

Là son siége principal est placé; c'est de 1 qu'elle descend sur tous les autres honimes, pour tes noircir du poison desa-perfidie.

De là vieht que sa farear .sé répand partout ; partout ses dents forcénées mordent et déchirent le sein de sa nourrice.

Et si la bénignité du ciel et ses douces faveurs méritent à quelqu'un le nom d'heureux, c'est un nom qu'il ne garde pas long-temps;

Bientôt il voit son sang et ses sueurs à la merci de l'Injure et de la Calomnie.

Arrive alors l’Ingratitude, cette peste dont les flèches envenimées ne s'épuisent jamais, car elle les ramasse à mesure, et les replace dans son carquois ;

Et sa main ne cesse d'en frapper ceux qui de- Viennent le point dé mire de ses cruélles attaques.

Le premier dé ses traits est lancé, lorsque l’homme, sans nier le bienfaît recu, s’abstiéent d'y attacher une récompense;

. Le second, lorsqu'il oublie son bienfaiteur, mais pourtant ne se déchaîne pas contre lui;

. Le troisième, lorsque non content de l'oublier et de le laisser sans salaire, il le mord et le déchire à belles dents.

: : Voilà le coup qui pénètre jusque dans les os; voilà la blessure la plus incurable, la flèche lancée avec le plus de puissance.

Jamais ce mal affreux ne se guérit ; s'il meurt une fois, il renaît mille, car son père et sa mère sont immortels. ——.

Comme je le disais, il se complaît au cœur de tous les puissans ; mais le plus habile à le répardre, c’est le peuple, lorsqu'il est maître.

Ses blessures sont les plus cruelles et les plus multipliées, parce que ses soupçons se mesurenl à son ignorance.

* Et les hommes qui l’agitent et que l’Envie dévore, ont toujours soin d'entretenir les défiances dans son âme, et d'ouvrir ses oreilles à la calomnie.

Delà vient qu’on voit fréquemment un bon citoyen recueillir des fruits tout contraires aux stmences qu'il avait mises dans son champ.

L'Italie était privée de paix et de repos, et le fer carthaginois assouvissait la soif des Barbares,

. Lorsque, dans les murs de Rome, naquit un personnage divin , envoyé par le ciel, et qui n'eut et n'aura jamais son semblable.

Il était encore jeune quand, sur le Tésin, il fit

L'INGRATITUDE. ‘ 429 à son père un rempart de son corps, premier présage de ses heureuses destinées ;

Et, après le désastre de Cannes, où tant de Romains furent immolés , seul, animé d'un courage intrépide , il ne voulut pas ‘qu'on abandonnât l'Italie. | Peu de temps après, le Sénat l’envoya en Espagne venger les pertes communes et son deuil particulier, |

Alors que Syphax, déployant ses enseignes en Afrique, ruinait la fortune d' Annibal et sa propre patrie.

Soudain le héros barbare prit la fuite, et bientét | furent expiés les flots de sang romain répandus dans les vallons de l'Italie.

De là le vengeur de Rome se rendit, avec son frère, en Asie, d’où sa prudence et sa valeur le ramenèrent triomphant. |

Et il laissa dans toutes les cités et provinces d'admirables exemples d'humanité, de courage, de chasteté.

Quelle langue serait digne de célébrer tant de louanges? quel œil mériterait de contempler tant de spendeur ? O temps heureux !-Ô Romains fortunés!

Ce chef illustre et invincible désigna aux regards de tous, ‘et les plus Hauts sommets de la gloire ,. et les chemins que l'homme doit suivre pour y arriver. ;

Jamais on ne vit dans un cœur humain, quelque

430 CHAPITRES MORAUX, digne, quelque céleste qu'il pât être, tant de vaillance et de courtoisie ;

Ni les morts ni les vivans, ni les anciens ni les modernes ne peuvent opposer un rival à Scipion.

Et pourtant l’Envie ne craignit pas de le regarder en grinçant les dents de rage, et de langer sur lui l'éclair de ses yeux flamhoyans.

Elle le fit accuser par le peuple, et voulut que d'immenses bienfaits fussent payés par une immease injure.

Mais lorsqu'il vit l'erreur publique armée de k sorte contre lui, il quitta volontairement son ingrate cité.

Et ce fut là ce qui, plus tard, perdit Rome, quand les autres généraux virent qu'il fallait ou se sacrifier eux-mêmes, ou sacrifier la liberté.

Pour Scipion , sa seule vengeance fnt de refuser ses os à sa ville, qui méritait si peu de les posséder.

11 tourna donc ses pas loin du toit paternel (6), et recueillit par-là des fruits tout contraires à semence.

Mais Rome ne fut point seule ingrate entre les

républiques. Voyez Athènes, où, plus que partout ailleurs, l'Ingratitude établit son odieux do micile.

Les lois qu'elle même créa pour réprimer ct vice atroce et cruel, ne furent qu’un vain bouelier; Sa folie était d'autant plus grande, qu'elle connaissait le bien, tout en refusant de le suivre. . Miltiade, Aristide, Phocion , Thémistocle, sont

LA

L'INGRATITUDE. 451 ïles témoignages frappans de sa déplorable in+ constance.

Tous les trophées qu ils obtinrent d'elle peur prix de leurs grands exploits, furent la prisop, l'exil, les outrages et la mort.

Car, aux yeux du vulgaire, les villes prises d'assaut, le sang répandu, les blessures honorables, tous ces hauts services sont effacés par la moindre faute.

Cependant ces injustes et audacieuses calamnies contre de bons citoyens, font quelquefois un tyran d’un esprit équitable et doux,

Voilà comment un particulier usurpe le pouvoir suprême, et foule aux pieds les lois de son pays, pour échapper à l'Ingratitude.

Ce fut elle qui alluma l’ambition de César; ce qu’elle lui refusait, il le reçut de la colère et d'une juste indignation (7).

Mais laissonis là les torts des ‘peuples; je me tourne vers les princes modernes, et je vois l’Ingratitude habiter également pamri eux. |

Âcomat, peu de temps après avoir mis Bajazet. sur le trône, mourut du fatal cordon (8).

Gonsalve abandonne le parti napolitain, et la disgrâce de son roi le récompense de ses triomphes (9).

Lisez l’histoire de tous les princes de l'univers, vous en trouverez bien peu de reconnaissans.

Vous verrez que tous les hommes fameux qui

432 CHAPITRES MORAUX, changent les états et donnent les royaumes, sont payés par l'exil ou par le trépas.

Si donc tu es auteur d’une révolution, méfie-toi du prince que tu as fait; ne te prévaux point de ce que tu lui as donné;

- Il n'est pacte ni serment qui puissent t'assurer de lui ; la peur qu'il a de toi est plus forte pour te le ravir, que sa foi pour te le conserver.

Et cette peur subsiste en lui, jusqu’à ce quil voie ta race éteinte, et toi et les tiens dans la stpulture.

À présent, consumez-vous en laborieux services, pour qu'une vie misérable et une mort violente en soient le prix!

Ah ! tant que l’'Ingratitude ne sera pas morte, chacun doit fuir les cours et les hauts emplos, car il n’est pas de voie plus courte pour amentr l'homme

A pleurer ses propres succès.

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