‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques; (volume 2)Chapitre 52 sur 57 · À JEAN-BAPTISTE SODERINI · texte numérisé non relu

À JEAN-BAPTISTE SODERINI

nu RAAANAA

Par quels vers pourrai-je jamais chanter le règne de la Fortune et ses vicissitudes,

Et dire comment, toute fâcheuse et toute fantasque qu'elle est, elle réunit je monde entier sous ses bannières!

Jean-Baptiste, tu ne dois pas redouter d’autres blessures que les siennes,

Car cette changeante créature a coutume d’opposer sa plus grande force où la nature imprima sa plus grande énsrgie.

Je te prie donc de jeter un regard bienveillant sur mes vers, s'ils renferment quelque chose digne de toi.

Quant à la cruelle déesse, qu'elle fourne de temps en terpps sur moi ses yeux féroces, et lise ce que je raconte d'elle et de sa puissance;

Et, quoiqu'elle siége très-haut au-dessus de

toutes les têtes, quoiqu'’elle commande et règne avec impétuosité, qu'elle voie mon audace à parler d'elle et à la soumettre à la liberté de mes chants.

Plusieurs l'appellent toute-puissante, parce que quiconque recoit la vie, éprouve tôt ou tard sa force irrésistible.

Souvent elle foule aux pieds les bons et élève les méchans, et presque jamais elle n’est fidèle à ses promesses.

Elle bouleverse à son gré les états et les royaumes, et prive les justes du bonheur qu'elle verse avec profusion sur les pervers.

Cette inconstante et mobile déesse place souvent les indignes sur un siége dont elle s'obstine à repousser les plus méritans.

Elle arrange les temps à son caprice, attaque ceux-ci, renverse ceux-là, sans pitié, sans loi, sans raison.

11 pe lui plaît ni de favoriser toujours le même, ni d'écraser toujours celui qui tombe au bas de sa roue.

De qui est-elle fille? de quelle race est-elle née? On ne le sait pas. Ce qui est certain, c'est que Jupiter même craint sa puissance.

Dans un palais ouvert de toutes parts elle a placé son trône; elle n’interdit à personne d’ entrer, mais sortir est douteux.

‘out l’univers se presse à l’entour, désireux de voir des choses nouvellés ; agité d’ambition et de

convoitise.

LA FORTUNE. , hat

Elle se tient tout au plus haut de la cime ;, et ne refuse un premier regard à aucun homine; mais qu'elle est prompte à se détourner !

Cette antique magicienne a deux visages, l’un cruel ct l’autre doux ; et, dans ses continuels mouvemens, tantôt elle ne vous voit pas, tantôt elle vous menace, tantôt elle vous supplie.

Elle écoute gracieusement tous ceux qui veulent entrer; mais lorsqu'ils cherchent à sortir, elle se fâche, et souvent elle leur ferme les voies.

. Elle tourne sur autant de roues qu'il est de chemins pour arriver aux hochets que elle présente à tous les êtres vivans.

Soupirs, blasphêmes, invectives, voilà ce qu'on entend sortir de la bouche de tous ceux que la Fortune a rangés sous ses étendards..

Plus ils sont riches et puissans, et plus on remarque en eux de déloyauté; moins ils se montrent reconnaissans de ses faveurs. | |

Car tout le mal que nous éprouvons, nous l'imputons à à elle; et s’il nous arrive quelque bien, c'est à notre mérite que nous en faisons honneur.

Dans la tourbe toujours nouvelle des esclaves que ce lieu rassemble, Audace et Jeunesse obtiennent les plus merveilleux succès.

- Là, vous voyez la Crainte renversée à terre, toute pleine de soupçons et d'ignorance, et à qui le Repentir et l’Envie font la guerre. DE

L'Occasion ne cesse pas d'y voltiger ; -enfant

42a CHAPITRES MORAUX, | simple aux cheveux épars, elle va se joüant à travers les roues d’alentour;

Jour et nuit, elle tourné sans relâche, et l’ordre du Ciel, à qui rien ne résiste, est que l'Oisivété et la Nécessité se pressent incessamment autour d'elle.

Celle-ci répare le monde que celle-là détruit; là, on voit, en tout temps et à toute heure, ce que vaut et ce que peut a Patience.

Riches et puissans viennent en foule earesser l'Usure et la Fraude, et entire ces deux femmes apparaît la Libéralité ruinée et couverte de lambeaux.

Sur les portes, qui, comme il à été dit, ne sont jatnais fermées, sont assis le Hasard et Îe Sort, privés d'yeux et d'oreilles.

Puissance, Honneur, Richesse, Santé. se tiennent là pour récompense; pour punition et pour tourment, Servitude, Infamie, Maladie, Pauvreté.

C'est à l’aide de cette dernière famille, que la Fortune manifeste tout l'excès de sa fureur; tandis qu’elle envoie l’autre à ses favoris.

Parmi tous les habitans de ce séjour, celui-là est le plus heureux qui se laisse emporter par elle” selon « qu ‘elle le désire ;

Car nos inclinations combinées avec ses caprices, sont la source de nos biens et de nos maux.

Ce n'est pas qu'on puisse avec sûreté sé fler à éllé , ni'croire éviter ses ‘rûdes môrsures., ses Coups violens ct impétueux. /

Tüitidis'qüe riante et'propice, elle vous enipor-

LA FORTUNE. 4a3

tait au plus haut de sa roue, la voilà soudain qui fait volte-face, et rebrousse au milieu de son cours.

Et lorsque vous ne pouvez ni changer votre personne, ni renverser l’ordre que le Ciel a réglé pour vous, l’inconstante vous délaisse à moitié chemin,

Le moyen d'être toujours heureux serait de pouvoir avec adresse sauter légèrement de roue en roue,

Mais comme la puissance cachée qui nous gouverne nows -a dénié ce don, la Fortune, en nous tournant le dos, change entièrement notre existence.

Nulle chose au monde n’est éternelle ; la Fortune le veut ainsi, pour faire éclater mieux son. pouvoir.

Cependant nous la prenons pour notre étoile.

polaire, et, autant qu'il aous est possible, nous nous plions à toute heure à ses changemens,

Au dedans-et au dehors de son palais sont représentés les traits les plus marquans de son règne, les trophées dont elle s’honore le plus.

Vous voyez d’abord en ces peintures comment le monde füt vaincu jadis et soumis par l’ Égypte ,

Comment elle je tint assoupi dans une longue paix, ‘et comment cet heureux clihät renfermait tous les trésofts de la nature.

‘On voit ensuite les Assyriens pe saisir da scepire uoiversel , quand plut à :ha-déesse de le ravir aux Égyptiens.

Plus loin, régandes-la se tourner joyeusement

vers les Mèdes, des Mèdes vers les Perses, et, du laurier enlevé à ceux-ci, parer la chevelure des Grecs.

La, se montrent subjuguées tour-à-tour Memphis, Thèbes, Babylone, Troie, Carthage, Jérusalem , Athènes, Sparte et Rome.

Ces cités s’y déploient d’abord dans tout l'éclat de leur richesse et de leur puissance, puis on voit la Fortune les donner en proie à leurs ennemis.

Là sont étalées les œuvres hautes et divines de l'empire romain, puis on contemple ses vastes ruines écrasant tout l'univers. |

Comme un torrent rapide devenu orgueilleur dans sa course. brise et renverse tout sur son passage;

Il accroît cette partie, ronge et engloutit cellelà, change ses rivages et son lit, et fait trembler la terre dans ses bouillonnemens :

Telle, en sa furie impétueusé, la Fortune " changeant et bouleversant toutes les choses du monde. |

Si vous pénétrez plus avant, vous voyez pari Jes heureux, César et Alexandre.

Ce double exemple prouve combien elle aime à être heurtée, poussée, pourchassée ;

Toutefois l’un n’arriva point au port, et l'autre périt couvert de blessures, :sitôt.que le voulurent ses ennemis. | : Vous contemplez ensuite. une infinité de per-

sonnages qui, pour tomber plus bas avec elle, s'élevèrent avec.elle à une extrême hauteur. .

Parmi eux apparaissent, captifs, morts ou détruits, Cyrus (4), Pompée, que la fortune avait pris par la main pour les porter jusqu'au ciel.

N’avez-vous jamais regardé l'aigle, lorsque, pressée par Ja faim ,- elle s'élève au sommet des. cieux,

Enlevant une tortue, qu’ensuite elle laisse tomber pour la rompre et se repaître de sa chair?

C'est ainsi que k Fortune porte un homme au faîte des grandeurs, pour le briser bientôt et s’amuser de sa ruine.

Après ceux-ci, sont présentés encore de nom-

-breux exemples des caprices de la Fortune, et des -grandes et subites élévations.

On voit de quelle manière elle se joue de Cicéron, de Marius , et, à plusieurs reprises ,.allume ou obscurcit les rayons de leur gloire.

On voit enfin que le petit nombre de ceux qui comptèrent des jours heureux, moururent avant que la roue, en tournant,

- Les eût jetés dans le précipice.

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