‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 47 sur 126 · LE SORCIER ET LE VIEIL AMOUREUX · texte numérisé non relu

LE SORCIER ET LE VIEIL AMOUREUX

: Dans Reggio, territoire non moins agréable que fertile, vivait un gentilhomme piémontais, que la guerre avait amené en cette contrée avec sa femme , encore fraîche , et tout ce qu'il avait pu recueillir de son bien. Il avait nom Giuvenale, homme plus près de cinquante ans que de quarante-huit ; magnifique et courtois de son naturel, mais du reste très-simple et de peu de jugement. Une de ses folies était de se croire un galant, dont la beauté devait faire tourner la tête à toutes les femmes. Il arriva, par un caprice de l'amour, qu'étant rassasié de conquêtes honorables, il s'enflamma pour une courtisane, belle et rusée au delà de. tout ce qu'on peut dire. Elle sut si bien l'empèêtrer dans ses gluaux, que, pendant plus d'un an, sans Jui rien accorder, elle lui fit perdre ses pas et sa dépense.

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Or ce vieillard avait un serviteur si malicieux et si retors, qu’on lui avait donné le nom de Scaltro. Plusieurs fois ce garçon fit honte à son maître de l'indigne chaîne qu'il portait, et de l'argent qu'it prôdiguait, saùs fruit, à une malheureuse dont on pouvait, pour un écu, se passer la fantaisie. Mais le bonhomme né tenait compte de ces remontrances , tant il avait le bandeau sur les yeux.

Il est bon de dire que, de son côté, Scaltro avait jeté sur la courtisane un œil de convoitise, et qu'à défaut d'argent, il lui avait été impossible de se satisfaire. Plusieurs fois, pour se faire aimer d'elle sans bourse délier , il avait eu recours à l'art d’un nécromancien , appelé Nebbia, qui, sans aucun fruit pour ses amours , lui avait attrapé quelquês pièces de monnaie, et l’avait assujéti à mille pratiques désagréables et fatigantes, comme de passer toute la nuit au serein en adressant à madame la lune certaines paroles magiques , et autres choses semblables. Enfin, Scaltro s'était lassé de ce manége ; il reconnaissait sa sottise d'ajouter foi à de pareilles jongleries , et méditait de se venger du coquin de sorcier qui s'était si long-temps amusé de lui. II imaga donc un stratagême au moyen duquel il pût tout à la fois corriger son maître et punir le nécromancien. Après avoir bien ourdi sa trame , il alla trouver ce dernier ; et lui dit : «Maître Nebbia, parlons tous deux sans détour. J'ai été longtemps dupe de vos artifices; je ne veux plus l'être. Je sais à quoi m'en tenir à présent sur vos conju-

rations, sur vos câractères magiques, et sur les têtes de-morts que vous faisiez parler; pures tromperies que tout cela; n’essayez plus de m'en faire accroïre. Maïs j'ai un maître qui est vieux, riche, amouréux et crédule, et qui sera pour vous une bien meilleure vache à lait. J'offre de vous Le livrer, à condition que nous partagerons le butin par moitié. J’ai arrangé les choses de manière que vous n'aurez aucupe peine à les conduire à bien. » Maitre Nebbia,, séduit par l’appât d’un gain considérable, se montra de bonne composition sur l’article de sa sorcellerie, et dit à Scaltro qu'il était prêt à faire tout ee qu'il faudrait. Scaltro déclara qu’il fallait commencer par faire parler devant son maître la tête de mort qui lui avait été montrée à lui-même plusieurs fois. Mais il savait que, par suite de quelques procès suscités à des sorcières , Nebbia épouvanté s'était défait de sa tête de mort, de ses caractères et de son grimoire, craignant qu'on ne touvât chez lui ces objets, et qu'il ne lui en arrivât malheur. Le rusé valet s’offrit donc à lui proeurér une'autre tête de mort sans qu il courût aucun péril d'être surpris.

. Au-dessus du sanctuaire d’une église, se trouvait une vieille. bière en bois, avec son couvercle , ayant Ja forme d'uné grande caisse. Scaltro fit açcroire: au sorcier que dans cétte bière était une tête ‘de: mort. Or, il y avait une certaine bonne femme qui, à des heures solitaires, était dans l’usage d'aller faire ses dévotions à ün cruci£x placé

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tout auprès de da bière; elle était connue et n'inspirait aucune défiance. 11 ne s'agissait donc que detrouver moyen, sous quelque prétexte et moyenrant une petite-rétribution, d'emprunter à cette vieille ses habits , sous lesquels, à la brune, il serait aisé d'enlever la tête de mort, sans être vu ni soupçonné de personne.

Ce plan eut l'approbation de maître Nebbia; et l’on convint de faire le çoup dès le lendemain. Scal-

tro alla trouver la vieille dévote, qui consentit à lui

prêter ses nippes; puis il dit à son maître que, moyennant quatre écus, un fameux sorcier se chargeait d'amener dans ses bras la femme qu’ convoitait, pourvu qu'il consentit à se cacher pour une ou deux heures dans une certaine bière qu'il lui désigna. Il ajouta que le nécromaneien n'avait pas le pouvoir de contraindre la femme à se rendre dans uh autre lieu, attendu qu’elle était née un samedi, jour de sabbat. Le vieil amoureux qui brülait de désirs, et qu'un soufile aurait fait sauter jusqu'aux nues, crut tout ce que son valet lui faisait croire, et promit d'exécuter ponctuellement ce qu'on exigerait de lui. Scaltro se fit remeftre deux écus pour les arrhes du nécromancien et répondit que tout irait à merveille.

En effet, la nuit suivante, le malicieux valeten-

sevelit son maître tout vivant dans la bière où maître Nebbia croyait trouver la tête de mort; il eut soin de le prévenir que la courtisane arriveraït vêtue de pauvres habits, pour n'être point recon-

nue; et il lui recommanda d’avoir grand soin, aussitôt qu'elle lèverait le couvercle, de sauter sur elle, et de la retenir à force de bras, sans s’inquiéter de ses cris ni de ses pleurs; c'était, dit-il, le seul moyen de la réduire et d'obtenir d’elle tout ce qu’on voudrait.

Ces instructions données, Scaltro conduisit chez la bonne femme maître Nebbia, qui quitta ses habits pour emprunter ceux de la vieille, et s’en alla, ainsi déguisé, à la conquête de la tête de mort. À peine était-il parti, que Scaltro se hôâta de s'envelopper de la dépouille du sorcier, notamment d’un certain manteau de drap gris que celui-ci avait coutume de porter; puis il le suivit à petits pas. Nebbia, arrivé devant la-bière, commença par regarder de tous côtés s'il ne voyait personne; puis il s'approcha doucement du couvercle qu'il leva sans aucune peine ; mais il n'eut pas plutôt étendu la main pour saisir ce qu'il cherchait, que le vieillard , transporté de joie, le prit par le bras, et, sans le laisser aller, sortit soudain de sa cachette. Le nécromancien, se sentant empoigner de la sorte, et voyant un homme apparaître, fut convaincu que c'était le diable. Glacé de terreur, il se mit à crier et à réciter mille litanies et oraisons. Mais le vieux, qui.croyait tenir sa belle, le serrait toujours plus étroitemént ét cherchait à lui dérober de tendres caresses, que le sorcier prenait pour des tentatives de strangulation. Scaltro, spectateur de cette scène ridicule,

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se tenait les côtés à force de rire. Lorsqu'il s’en fut amusé quelque temps, il craignit que les eris de Nebbia ne fussent entendus des voisins; il ordonna donc à quatre de ses compagnons, qu'il avait amenés avec lui, de se montrer tout-à-coup, te!s que des diables, enveloppés de leurs capes et de leurs chaperons, et de transporter le nécromancien à une grande distance. :Son ordre fut promptement exécuté. À ce spectacle, Giuvenale saisi d’effroi, s'enfuit sans demander son reste; il était fermement convaincu que des diables venaient d'enlever sa bien aimée, soit en punition de sa méchante vie, soit parce que le nécromancien avait .mal accompli le sortilége; de sorte qu'il promit à Dieu, dans son âme, de ne plus pourchasser cette malheureuse, quand même les lutins viendraient momentanément à la relâcher.

Cependant le nécromancien, renversé et demimort d'épauvante, demeura fort long-temps dans le lieu où les prétendus diables l'avaient déposé. Durant ce temps-là, Scaltro , revêtu des habits de Nebbia, s’en alla à la maison du pauvre homme où l’attendait sa femme qui était fort belle. Elle était même à la fenètre à guetter son arrivée. Dès qu'elle le vit ou le crut voir frapper à la porte, elle dèscendit dans l'obscurité pour lui ouvrir; et le faux Nebbia, profitant des apparences et de la nuit, prit possession du lit conjugal au bas de l’escalier, puis il se retira sans mot dire, laissant la femme dans un étonnement qui n'avait rien de désagréable.

Ilne venait que de partir, lorsque le sorcier, accablé de lassitude et de terreur, se présenta à sa porte, toujours vêtu de ses habits dé vieille, et y frappa rudemenñt, « Qui est-là? dit la femme en se mettant à la fenêtre. C’est moi, répondit Nebbia d'une voix tremblante; dépêche-toi de m'ouvrir. Quoi! c'est vous! reprit-elle. Comment se fait-il que vous soyez venu tout-à-l'heure sous vos propres habits m'embrasser si furieusement qu'il a fallu vous céder sur l'escalier même, ct que vous reparaissiez tout-à-coup avec des yêtemens de femme - et cette mine piteuse?+ Le pauvre homme reconnut aussitôt le tour que Scaltro lui avait joué. Il se roula par terre de dépit et de douleur, car il aimait tendrement sa femme; et, pour ne pas être montré au doigt dans Reggio, il n'eut rien de plus pressé que d'en sortir.

Cette nouvelle , accueillie avec de grands éclats de rire, termina les récits de la journée. La soirée se passa en jeux et divertissemens de toute sorte; puis, après souper, chacun se retira pour prendre du repos.

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