‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 46 sur 126 · LE FRIPON DUPÉ. L · texte numérisé non relu

LE FRIPON DUPÉ. L

ARRRRRRARINS

Daxs la riche et jolie ville de Brescia, demeurait un jeune homme appelé Tomaso dé Tomasi, de l'une des nobles et antiques maisons de cette cité. Il resta orphelin en bas âge, et seul héritier d'une très grande fortune, Mais il lui arriva ce qui a eoutume d'arriver aux jeunes étourdis qui se laissent aller au jeu et à la débauche, et n'ont d'autre soùci que de se montrer généreux envers les entremettewrs, les bouffons et les parasites; tous gens merveñlleusement habiles à vider les bourses et à ruiner les maisons par les fondemons, et qui vous arra+ ch<raient le cœur du fond des entrailles, si cela pouvait tourner à leur profit. Ces misérables firent si bien, qu’en moins de quatre ans Tomaso avait consumé toute sa fortune. Il ne lui restait de tant de richesses qu’une seule maisonnette de campagne, située à peu de distance de la ville, sur un

côteau délicieux, comme il s’en trouve un grand nombre, appelées ronchi, appartenant à de riches gentilshommes, et qui sont de vrais paradis terrestres. Mais ce séjour enchanté n'était d'aucun produit; et, loin que Tomaso pût y entretenir des chiens, des faucons, des bouffons, des entremetteurs et des courtisanes, il n’y aurait pas trouvé seul de quoi vivre. Éclairé un peu tard sur son imprudence, il résolut de quitter Brescia , où il ne pouvait demeurer sans honte sous les yeux de ses parens et de ses amis; en conséquence, il s'occupa

de vendre sa maisonnette de campagne, ainsi

qu'une méchante petite bicoque qui lui était restée; mais il voulut tenir cette opération secrète. Pour cela, il proposa sous main ces deux objets à différentes personnes qu'il supposait pouvoir s’en accommoder, et il eut grand-soin de recommander à toutes un profond silence. De cette manière, il reçut des arrhes de sept à huit gentilshonimes ; avec chacun desquels il conclut séparément le même marché, sans que nul d’entre eux se doutât de là concurrence des autres. Ensuite, cette récolte faite, il eut l'audace de vendre encore à une autre personne la maison de ville et celle des champs, espérant emporter librement avec lui toutes les arrhes qui lui avaïent été données. Mais la friponnerie finit par se découvrir , et le voleur fut mis en prison. Le ..

Comme il révait aux moyens d'en sortir sans restituer, il imagina d’envoyer chercher un notaire

DK PARABOSCO. 151 qui, dans le temps de sa grande fortune, avait été son ami intime, et à qui il avait rendu beaucoup de services. Le notaire se transporta à la prison d'assez mauvaise grâce, sachant bien que cette pratique-là ne lui était plus d'aucun profit. Il

voulut cependant savoir de quoi il était ques-

tion. Tomaso s'étant présenté. à la grille du guichet : « Faletro, dit-il au notaire, tu sais quelle a été, en d'autres fmps, ma libéralité envers toi et envers beaucoup d'autres, et tu vois où elle m'a conduit. Ce que je t'en dis n’est pas pour que tu me rendes la pareille, mais seulement pour que tu m'aides à sortir d’embarras. Tu n'ignores pas, sans doute, pourquoi je suis détenu; qu'il me suflise de te dire que je suis décidé à ne pas rendre un denier des arrhes que j'ai reçues, et que j'aimerais mieux mourir en prison. Mais j'ai pensé qu'avec un peu de bonne volonté, tu pourrais facilement me tirer d'ici, grâce à ton savoir-faire et à l’an- «ienne amitié qu’a pour toi le podestat. Ne pourrais-tu pas lui faire entendre que je suis tombé en démence, et lui en donner pour preuve la rapidité avec laquelle j'ai mangé tout mon bien? je te seconderai par tous les actes de folie nécessaires ; et, outre l'obligation éternelle que j'aurai d'un pareil. service, je te remettrai, à titre de récompense; vingt-cinq ducats. Que je sorte seulement de pri son säns rien rendre, et me voilà de nouveaw en état de faire le seigneur. »

Le notaire était un coquin rempli d'astuce, ,

et qui, en eflet, avait beaucoup de crédit sur le magistrat. Ému par l'espoir du gain bien plus que par aucun sentiment de pitié, il promit de faire ce que ‘désirait Tomaso; et, pour lui rendre plus aisé son rôle de fou, il:lui conseilla de se contenter, à chaque demande qui lui serait faite, de faire la figue avec les doigts. Puis il alla voir le podestat, et se mit à causer familièrement avec lui de diverses choses plaisantes et fæétieuses. Sur ces entrefaites, arriva un des gentilshommes à qui Tomaso avait escroqué de l'argent. La conversation étant tombée sur cette aventure : « Eh quoi! dit-le notaire, vaus avez donc été attrapé par ce pauvre fou ?. Comment, par ce pauvre fou? dit l’autre, Eh:! plût à Dieu qu'il ne fût pas plus fripon qu’insensé ! Je vous. assure qu'il est fou à lier, reprit le notaire; et je m'étonne, à dire vrai, que le magnifique podestat retienne ainsi en prison un homme em démence, qui,.s’il a reçu de l'argent, l'aura laissé s'envoler , ou peut-être, pour s’en débarrasser plus vite, l'aura jeté dans la rue ou dans la rivière: » Un vif débat s'engagea sur ce sujet entre le notaire et ke gentilhomme; et le magistrat voulut s'assurer par lui-même de ce qu'il en était. Il se fit conduire dla prison de Tomaso, qui déjà, pour mieux jouer son rôle, s'était dépouillé d'une ‘partie de ses vêtemiens, et. qui, à toutes les questions qui lui furent adressées, ne répondit , selon ses instructions ; qu'en sifilant et en faisant la nique. Survinrent d'autres persoanes avec lesquelles ik se conduisit

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de même; et, comme on prétendait qu'il faisait le fou, le podestat, pour lui faire peur et s'assurer de la vérité, ordonna qu'on le menât pendre. Mais jusqu'au pied du gibet, Tomaso soutint avec intrépidité son personnage; je crois qu'il aurait supporté trois tours de corde plutôt que de restituer. Grâce à cette feinte, et surtout grâce aux soins multipliés que se donna le notaire, Tomaso fut élargi eomme fou, sans être obligé de rien rendre. Mais lorsque son compère alla réclamer les vingtcinq ducats, Tomaso, mettant à profit contre luimême les leçons qu'il en avait reçues, ne lui répondit qu’en lui faisant la figue; et le coquin de notaire fut réduit à se: payer de cette monnaie, de‘peur d'ébruiter une affaire dont les suites pour lui auraient pu devenir très fâcheuses. Ainsi le fripon fut dupe de sa propre fourberie.

Toute l'assemblée jugea que c'était fort bien fait, et trouva que, pour la majeure partie de ces notaires, ce qu'il convient n’est pas de leur éscamoter vingt-cinq ducats, mäis de leur filer un bon brin de corde. | .

Vitturi, désigné 2 pour parler ensuîte | annonça qu'il allait raconter la ruse d’un valet; ruse d'autant plus plaisante et plus agréable, que la personne trompée avait plus de méchanceté et de scélératesse.

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