‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 49 sur 126 · GASPARD DE SALUCES ET BRISÉIS DE MONTFERRAT · texte numérisé non relu

GASPARD DE SALUCES ET BRISÉIS DE MONTFERRAT

IL y avait jadis un marquis de Montferrät, qui , pouf sa sagesse, sa justice et sa bienveillance, était adoré de ses sujets; son bonheur n'était troublé que par le chagrin de ne point avoir d'enfans. Enfin la marquise dévint grosse, et le prince fut au comble de ses vœux. Elle accoucha d’une fille à qui l’on donna le nom de Briséis, et qui, élevée par ses parens avec les plus tendres soins, devint, én grandissant , un modèle de vertus, degrâces et de beauté. La renommée de son mérite ne tarda pas à se répandre ; et, lorsqu'elle fut en âgé d’être mariée, les fils des princes et des hauts seigneurs la recherchèrent à l’envi. Mais le père, qui n'avait que cette enfant et à qui l'âge de sa femme ne laissait nulle espérance d'en avoir d’autres, l’idolâtrait

au point qu'il ne pouvait se résoudre à s’en séparer.

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Parmi les jeunes gens qui soupirèrent vainement pour elle, on distinguait Gaspard, fils du comte de Saluces, jeune seigneur plein d’agré- mens, de sagesse et de courtoisie. Le château de son père était si voisin de la ville du marquis , que Briséis et lui avaient de fréquentes occasions de se voir, dans les tournois, luttes et cavalcades, où Gaspard brillait toujours des premiers. Ce jeune homme aimait éperdûment Briséis, mais il avait grand soin de cacher sa passion. Un jour enfin, n'y pouvant .plus résister, il en fit confidence à l'un de ses serviteurs, appelé Rinconetto, en lui demandant les:secours de son zèle et de son industrie pour faire tenir une lettre à Briséis. Rinconetto ne se dissimula point ‘les dangers de l’entreprise; maïs , animé du désir d’être utile à son jeune maître, il osa se charger du périlleux message , et voici quel moyen il imagina pour arriver jusqu'à la jeune princesse.

Briséis entretenait une correspondance d'arhitié avec la fille du dàuphin de France, et toutes deux étaient dans l’usagé de s’envoyer de petits présens: Un jour que le marquis était allé faire une grande chasse, qui devait durer une partie de la'semaïñe, Rinconetto, avec une fausse barbe et d’autres déguisemens, entra au ‘palais, comme .un courrier porteur d’un paquet de lettres adressées à Briséis par la fille du dauphin; ét il les remit à une de ses femmes , en disant qu'il était pressé de se rendre à Rome et n’avait pas le temps de s'arrêter; mais

qu'il avait ordre exprès de venir, en repassant, chercher la réponse. En disant ces mots, ik piqua des deux, s'éloigua de la ville et s'enfoncça dans un bais solitaire, où son premier soin fut de tuer son cheval ët de dépecer son manteau, de pour que ces mdices n'aidaasent par la suite à le faire recennaître.

. Ea camérière alla porter avec joie ces à Lettres à æ maîtresse, qui les baisa d'abord, selon son usage, puis se retira à l'écart daps:wo cahinet pour les ouvrir. Elle fut étonnée de trouver sous l'enveloppe heaycoup de papier blanc. L'écrit fut enfin déployé; mais quel fut son trouble; en y jetant kes yeux, de voir que e’était une lettre d'amour que Gaspard de Saluces lui radressait ! depuis long-temps elle s'était aperçue de sa passion, et k jeune homme pe ki était pas indifférent. Toutefois cet amour L'avait pas engore jeté dans son cœur des racines profondes; mais bientôt enflammée par les lettres bxülantes qu'elle recevait ,-elle sentit le trait fatal pénétrer jusqu'au fopd de ses entrailles; çe n’était pourtant .-pas.sans quelque effroi qu'elle envisageait les conséquences terribles d’une secrète intel. ligence avec Gaspard ; mais l'amour fait -armer kes cœurs d'un çaurageau-dessus de l'humain ; Briséis

se persuada que les obstacles s’aplaniraient , et, au

lieu d'une mort violente et déplorable, élle-ne vit ea perspective qu'une vie douce ‘et fortunée. Elle résolut donc de se confier à une véeille suisante, appelée Monique, dont.elle connaissait là tendresse

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et la fidélité, etde se servit de cette femine:pour faire tenir sa réponse à Gabpard. Elle lui fit toutes sortes de cajoleties, de protestations et de curesses ; et finit par commettre À ses voins le ftat billet: La vieille, glacée d'époutanite, mit tout et œuvre pour détourner sa jeune naîtresse d’une démarche si imprudenté et si dangereuse: maïs, la voyant inébranlable dans sa résolution, ele prit lé-p&sti de la servir, au risque dé tout ée qui pourrait éd arrivet.. Conformément aux ordres de Briséis , elle alla secrètetiient trouver Gaspard, lui remit.la réponse. dont elle était chaïgée, et lui dit de se rendre au milieu de la nuit.saivañte; sous :l6s murs dela ville, du ‘éôté du coùchent ,-en-ajowtuñt qu'elle se trouveralt là pour li ouvrir ‘une poterie dont elle avait la clef. Qu'on se figure les transporté de foie de l'heureüx Gaspard! Il se ‘hâta de foire part de son bonheur au fidèle Rinconètte. LA nuit venue , il se rendit au tieu iridiqué, où il fût féeg pat lx-téndre Briséis, et lea deux amtans sé rétirérernit tout æuprès, dans wnë petite cabane: -qui servait en terhps.de guerto. Ils y passèréht-üée nuit .déhieieuse, ‘ne 8e séparèrent “qu'une‘heüre avant le jout ,; et-convinrent. de se revoir toutes les . puits au même lieu pus à ce que le marquis 1 Le de retour de la chasse. .

Gaspard, énreffet, vois le lendernäin sdit ; à ses plaisirs où plutôt à sa iort. La fortune ctüellé, qui avait décidé Ja perte de ce malheureux jeune homme, voulut que le marquis, emport€! à la

166 LES RÉCRÉATIONS poursuite d’un cerf vigoureux, arrivât de ce côté, suivi de quelques-uns de ses cavaliers, au lieu où l’infortuné se cachait en attendant le rendez-vous. Le marquis l’aperçut à peine, qu’un affreux pressentiment lui révéla la vérité. I le fit saisir par quatre personnes de sa suite, sans qu'on lui demandôât qui il était ni èe qu’il venait faire; on jeta sur lui plusieurs manteaux, eton le coriduisit dans l'intérieur de la ville. Tout cela s'exécuta sans aucun bruit: car le malheureux amant se laissa emmener silencieusement et sans résistance. Briséis reçut son père avec un visage très-riant ; et lorsque le moment fut venu de prendre congé de lui, elle se rendit bien vite à la porte secrète, pour’avertir Gaspard du fontre-temps qui venait d'arriver; mais, ne voyant personne, elle s imagina que le jeune homine avait eu quelque avis du retour de son père ,:et qu'il avait pris le parti prudent de ne point venir ou de se retirer. | Cependant le marquis, tout en soupçonnant sa honte, d'en connaissait pas encore l’auteur. Il ordonna expressément aux gens de. sa suite de garder le plus profond, silence sur ce qui venait de se passer ; puis il fit amener secrètement en sa présence celui que la fortune ‘ennemie:avait fait tomber entre ses mains, et ce ne fut pas sans un violent. chagrin qu'il le reconnut. Gaspard avoua son crime, en cherchant à le colorer par des excuses dont aucune ne fut admise: En conséquence , l'ordre de le décapiter fut donné et exécuté à l’ins-

| BE PARABOSCO!! 167 tant même: Lie marquis eut la barbarie d'envoyer à Briséis.la téte de son amant ; elle recut cèt hoïrible don: d'une âme forté’et intrépide, et fit dire à $on pèré qu'il lui serait-bieñtôt remis en échange un présent non moins précieux: Après le départ du messager , : l'infortunée : s'abandonnant à son désespoir , baise mille fois:; avec dés'larmes-et dé sanglots , h:tôête froide et livide:de!son bien-airné:: ensuite elle l’'enveloppa dans un linge, sortit seule et:en sccret-par:la: poterne, et's'en alla dibit'au château du:père de Gaspard: 4; "elle appela ‘un desgardes, et,sans ée nombhier, 8e fit conduire aui près du vieusiconte, en détlarant qu’elle avait des choses inportankes:à tuidiret Lorsèqu'élleifit'seule avec lui, elle déploya le morceau de linge; et, lui montrant la tête de son fils, elle s'écria:« Reconnais le fruit de ta semence, que tu as su mal garder. Ton fils a osé attenter à mon honneur, et moi je lui ai ôté la vie. Mais cette vengeance ne me suñit pas; je viens me rassasier de ton désespoir...» Alors elle senomma. À la vue de cette tête sanglante et fnanimée , le malheureux vieillard entra dans une telle furie, que, sans réfléchir à ce qu'avait d’invraisemblable l'accusation portée par Briséis contre elle-même, il s'élança sur elle, et la perça de mille coups d'épée. Les suites de ce double meurtre furent une guerre longue et cruelle, qui s’alluma entre les deux souverains.

Telle fut la fin déplorable des deux amans. On voit -par cette catastrophe combien les humains

sont avengles dans les prières qu'ils adressent à Dieu ,.çomme si, dans sa bonté et dans sa sagesse infoic , il ne ‘savait pas mieux que nous-rnêmes ce qu'il nous fauti L'infortuné marquis, en demandant des énfans, demandait sa ruine-et son : déshonneur ; Ja. oécise présumés de sa suprême félicité, devint tellement celle de sa misère, qu'il mourut, objet de la compassion générale.

.-Taute l'assermblée donna de justes regrets au sort de ces nobles victimes, et Sperone, prenant à son tour la parole, dit à Badowaro 1. votre nouvelle commence bien et finit mal; msi. je vais en rapporter Une qui Ccommehce mal e3 fèmit bien.

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