‹ Bibliothèque étrangère d'histoire et de littérature, ancienne et moderne; ou, Choix d'ouvrages remarquables et curieux, traduits ou extraits de diverses langues, avec des notices et des remarques;Chapitre 53 sur 126 · LA MESSE DES OUVRIERS · texte numérisé non relu

LA MESSE DES OUVRIERS

AANIRAANANY |

Dans la riche et noble ville de Bologne, était un aimable jeune homme appelé Faustino, d’un sang illustre, rempli de bonnegrâce et de bons sentimens, favorisé, en un mot, de tous les dons de la fortune et de la nature. Il aimait ‘tendrement une jeune personne nommée Eugenia, qui le payait bien’ de retour. Il n'était ruse que ces amans n’employassent pour se voir; mais Eugenia était très étroitement gardée par ses parens , qui savaient bien que la naissance et la richesse de Faustino ne lui permettraient pas d’épouser leur fille. Cependant la mère, qui était fort dévote, ne voulait pas qu'Eugenia manquât la messe un seul jour, et tous les matins elle la menait avec elle dans une église voisine, desservie par des prêtres. Mais elle avait soin que ce fût à la messe des ouvriers , dite ayant l'heure à laquelle les nobles

sont levés. À cette messe assistait régulièrement un certain marchand de blé qui venait de s'établir à Bologne, et dont le nom était Nastagio de’ Radiotti, homme qui faisait toute sorte de métiers pour gagner de l'argent, mais qui ne se serait pas permis la moindre usure, avant d’avoir entendu la sainte messe. Faustino voyait souvent sa maîtresse à cette église, où il se rendait vêtu en artisan, de peur d'être remarqué par la mère; mais le voisinage de Nastagio, toujours placé à deux pas, génait beaucoup les amoureux, qui ne pouvaient s'envoyer un seul regard sans rencontrer ceux de cet homme. Faustino résolut donc de le chasser de l'église, et, pour y réussir, voici le tour plaisant qu'il imagina : , Il alla trouver le desservant, et lui désigna Nastagio comme un juif converti , dont la piété égalait là misère, et à qui il conviendrait de faire l’aumône, pour ainsi dire, malgré lui, tant il était difficile de lui faire accepter la moindre chose. Le bon prètre ne ressemblait point à plusieurs de ceux d’aujourd ‘hui, qui convoitent et retiennent le bien des pauvres. C'était un homme animé de l'amour de Dieu, qui ne faisait point métier et marchandise de la miséricorde divine ; en conséquence, il ne demanda pas mieux que de concourir à la bonne œuvre qui lui était proposée. 11 fut réglé que, le dimanche suivant, il recommanderait Nastagio 2 à la charité publique, et que le jeune homme aurait soin que l'assemblée füt

DE PARABOSCO. 185

nombreuse, pour qu’il recueillit des aumônes plus abondantes.

: Lejour venu, qui était celui de la fête de l'église, Faustino se rendit à la première messe avec un grand nombre de jeunes gens amenés par lui, sans compter toutes les personnes que la fête avait attirées. Le bon messire Nastagio y vint également, et s'y plaça au lieu accoutumé. Le prêtre , après avoir récité l'’évangile, le credo ct quelques courtes oraisons, cracha deux ou trois fois, s’essuya le visage à plusieurs reprises; puis, se Lournant vers le peuple, commença son petit sermon ainsi qu'il suit : « Chrétiens mes frères, vous savez, et le Christ en a été pour vous un vivant exemple, que le plus grand plaisir que nous puissions faire à Dieu, c’est d'avoir pitié de notre prochain, de l'aimer et de le secourir en tout ce qui peut dépendre de noûs. J'espère donc ne point faire un vain appel à votre charité en faveur d’un pauyre homme rempli de honte et de besoins. » Puis se tournant vefs Nastagio , et le montrant de la main à tous les assistans, qui s'étaient levés pour écouter mieux : «Vous le voyez là devant vous, ajouta-t-il; c’est un juif

qui a quitté ‘à fausse religion pour embrasser la .

véritable. » . si

Nastagio était loin de croire que ce discours le regardât, quoique. la main du prêtre se dirigeât de son côté. En conséquence, il ne bougea point

de place, et même, tout avare qu'il était, il fit un

mouvement pour tirer sa bourse. Faustino fut le

186 . . LES RÉCRÉATIONS premier qui alla lui porter son aumône. Alors Nastagio se troubla, et il lui dit à voix basse : « Ma bourse vaut mieux que tes oreilles. » Le prètre entendit ces mots, et ne reconnaissant point Faustino pour celui qui l'était venu trouver, il s'adressa au reste de l'assemblée en disant : « Messieurs, faites toujours votre aumône à ce brave homme, sans vous arrêter à ce qu'il dit; car il est plein de modestie et de pudeur. S'il refuse de recevqir votre offrande, glissez-la dans son sein, dans sa chemise, dans ses chausses, partout où vous pourrez, pourvu qu’il l'emporte. » Puis se tournant encore vers Nastagio : « N’aie’point de honte, bon home, lui dit-il; de plus grands personnages que toi sont devenus encore plus misérables et plus nécessiteux. Je dirai plus, tes besoins sont pour toi un titre d'honneur, puisqu'ils ne naissent pas de tes méfaits ou de ton inconduite, mais de ce que tu as abjuré l'erreur pour embrasser la vérité. » Le bon prêtre” avait à peine fini, que de toutes parts il tomba sur Nastagio une pluie de grosses et de petites pièces de monnaie, sans qu'il lui fût possible de prendre la parole et de s'expliquer. Quand cette furie d'aumônes se fut un peu calme, l'usurier se mit à gourmander dans les termes les plus injurieux le prêtre charitable, qui , ayant enfin reconnu son erreur, lui fit toutes sortes d’excuses. Mais Nastagio, se voyant un objet de risée pour tous les assistans, ne remit plus \. pied dans l’église où lui était arrivée sa ridicule aventure; etssa retraite

DE PARABOSCO. 187 laissa le champ libre aux œillades et aux petits

, mots que les deux amans se jetaient en attendant

mieux.

Après que les éclats de rire:excités par cette nouvelle se furent apaisés, Zorzi commença la sienne aïnsi qu'il suit.

Page 1