DANS LES PAYS ROMANS
LE PSEUDO-CALLISTHÈNES.
ous les récits fabuleux relatifs à Alexandre le , Grand, qu'ils appartiennent à l'Orient ou à l'Occident, remontent par une série plus ou moins longue d'intermédiaires à quelqu'une des rédactions de l'ouvrage grec dont l'auteur inconnu est communément appelé le Pseudo-Callisthènes. Cet ouvrage est pour nous le résumé de tout ce que les créations inconscientes de l'imagination populaire et les inventions réfléchies de quelques lettrés alexandrins ont entassé de récits mythiques ou héroïques sur la II I
mémoire d'Alexandre. A considérer de loin la série presque infinie des monuments de l'histoire fabuleuse du roi macédonien, on serait tenté de voir dans l'œuvre du Pseudo-Callisthènes le point de départ de la légende : c'en est au contraire le point d'arrivée. Le plus grand nombre des faits merveilleux racontés par les poètes du moyen âge s'y trouvent déjà au moins indiqués, et la part d'originalité qui revient à nos trouvères consiste beaucoup moins dans l'invention de nouveaux épisodes que dans la couleur donnée aux récits antiques, et dans le caractère nouveau que revêtent les personnages.
Si l'on voulait instituer de la légende d'Alexandre à celle de Charlemagne une comparaison qui de prime abord semble assez naturelle, on trouverait que la légende d'Alexandre a, du moins en Occident, un caractère tout autre et^ à bien des égards, moins intéressant que celle de Charlemagne. Nous assistons en quelque sorte au développement graduel de l'histoire du grand empereur ; chacune de nos anciennes chansons de geste (et combien il s'en faut que nous les ayons toutes !) contient sa part de la tradition populaire. Plus tard, à une époque où les souvenirs du peuple, loin de pouvoir donner à la poésie un appui, étaient au contraire alimentés et maintenus par elle, nous voyons encore les poètes créer de toutes pièces de nouveaux récits, ajoutant dans tous les sens des suites à la tradition, intercalant leurs fictions dans la légende populaire, et continuant véritablement l'histoire poétique de Charlemagne.
LE PSEUDO-Cia.USTHÈNES. )
' Au contraire, dans la légende d'Alexandre, le rôle de l'ima^nation populaire est terminé à l'époque du Pseudo-Callistbènes. Son œuvre clôt la légende proprement dite. Elle est la base de toutes les compositions fabuleuses que le moyen âge nous a transmises sur le héros macédonien ; et s'il se rencontre dans ces der* nières quelques récits étrangers au Pseudo-Callisthènes, on peut être assuré du moins qu'ils ont été empruntés à une source antique, et ne doivent rien que leur forme à l'imagination du moyen âge.
Pour ces raisons, celui qui se proposera d'étudier la formation de la légende d'Alexandre le Grand n'aura pas de document plus important à consulter que le Pseudo^Callisthènes. Le but qu'on se propose ici est tout autre : nous prenons la légende toute formée et la suivons dans les directions variées selon lesquelles elle s'est propagée en Occident. Toutefois il n'est pas hors de propos de donner ici quelques indications sur l'état dans lequel nous est parvenu le récit qui est le point de départ de nos recherches. Je les emprunte à la dissertation de M. Zacher >, qui depuis longtemps a fait de la légende d'Alexandre l'objet de ses études de prédilection.
L'œuvre du Pseudo-Callisthènes a obtenu un succès qu'atteste le grand nombre des mss. qui nous l'ont conservée. On en a signalé une vingtaine environ. La plupart ne portent aucun nom d'auteur ; quelques-uns
1 . Pseudo-Callisthènes, Forschungen zur Kritik und Geschichte der éeltesten aufzeichnung der Alexandersage, Halle, 1867, in-8*.
placent le récit sous le nom de KaXXi<TOévv](; {oropto- ^pifoç, d'où la dénomination de Pseudo-Callisthènes, employée pour la première fois, ce semble, par Isaac Casauboni. Nous verrons dans le prochain chapitre^ qu'une ancienne version latine fournit un nom tout autre. Trois mss. conservés à la Bibl. nat. à Paris représentent autant de rédactions différentes : A (n^ 171 1 du fonds grec) 9 rédaction déjà bien altérée et ofirantun texte fort corrompu, mais qui cependant représente mieux qu'aucun autre ms. la forme originale, c'est-àdire alexandrine^ de la légende. — B (n® 168 j), rédaction où sont effacés ou affaiblis les traits qui, dans A, décèlent une composition faite à Alexandrie et où certains récits sont modifiés de façon à diminuer l'écart entre la légende et l'histoire. Ce ms. est l'un de ceux où l'ouvrage est attribué à Callisthènes. — C (suppl. grec 1 1 3) ofire une rédaction, modifiée et développée arbitrairement et sans goût, qui se rapproche beaucoup plus de B que d'i4.
Ces trois mss., principalement le second (car A est malheureusement trop fautif pour pouvoir être suivi partout), ont servi à M. Ch. MûUer pour établir l'édition unique du Pseudo-Callisthènes qu'on possédât jusqu'à ces derniers temps ^
Un quatrième ms. est celui de Leyde, qui pour les neuf premiers chapitres suit i4, et pour le reste s'ac-