DES SOURCES
|a version décasyllabique est le trait d'union I entre le poème d'Alberic et le long roman en alexandrins qui nomme commets auteurs La mbert le Tort et Alexandre de Pa ris. Nous avons montré dans le chapitre précédent comment elle se- rattachait au premier ; nous allons voir présentement quels éléments elle a fournis au second.
Entre tant de questions compliquées que soulève l'étude de la légende d'Alexandre, les plus aisées à résoudre ne sont pas celles qui se rapportent au Roman. Quelle est la part de chacun des deux auteurs dans la composition de l'œuvre commune qui porte leurs deux noms ? Alexandre de Paris, venu après Lambert, s'estil borné à continuer le travail de son devancier, ou l'a-t-il remanié? D'autres poètes n'ont-ils pas contribué
1 34 CHAP. vu.
à cette vaste composition? Et enfin, qaels sont les éléments d'après lesquels les diverses parties du Roman ont été rédigées, et dans quelle mesure ces éléments ont-ils été modifiés ou complétés par l'imagination des poètes ? Telles sont en gros les questions que soulève Pexamen du roman d'Alexandre. Je n'ai pas la prétention de les résoudre toutes d'une façon définitive. Déjà très compliquées par elles-mêmes, elles se présentent dans les conditions les moins favorables à l'examen. Le roman d'Alexandre a été accueilli avec une faveur que peu des œuvres littéraires du moyen âge ont obtenue. Les copies en sont nombreuses et diverses. Elles se distinguent par des transpositions, par l'addition ou l'omission d'épisodes entiers, par le remaniement de parties plus ou moins considérables. Avant de rechercher si tel morceau a été remanié et tel autre ajouté à la rédaction primitive, il est évidemment indispensable de se rendre un compte exact des données des mss. Or il se trouve que l'unique édition que nous possédions du roman d'Alexandre < est la reproduction pure et simple d'un ms. médiocre, avec addition, en note, d'un certain nombre de variantes tirées d'un second exemplaire^. Il
1. Li romans d'Alexandre par Lambert li Tors et Alexandre de Bemay, nach handschriften der kœniglichen Bûchersammlung zu Paris, hgg. von Heinrich Michelant. Stuttgart, 1846^ xxiv-$6o p. in- 8** (t. XIII de la Bibliothèque du cercle littéraire de Stuttgart).
2. Le ms. que reproduit l'éâition est le n* 786 du fonds français; jadis ancien fonds 7190. C'est par une confusion de chiffres que M. Michelant dit, p. xixde sa préface, avoir copié le ms. 7190-4, actuellement fonds français 789. Les variantes placées au bas des pages sont tirées du ms. fr. 37$ que l'éditeur a consulté, non pas directement, mais d'après une copie de Sainte- Palaye, qm se trouve i
est donc nécessaire, si l'on veut recueillir tous les indices que la tradition manuscrite peut fournir sur la composition de l'œuvre, de consulter directement les mss. eux-mêmes ; tâche longue et pénible, si on considère que ces mss. sont au nombre de plus de vingt, qui tous ou presque tous offrent des particularités notables. J'ai étudié et comparé tous ces mss., et j'en ai fait plus d'usage qu'il ne paraîtra à lire les pages qui suivent. Mais on conçoit qu'une telle étude ne peut être faite avec le développement convenable que dans la préface d'une édition. Les résultats fournis par la comparaison de textes différents ne sont claire* ment intelligibles qu'à la condition que le lecteur ait sous les yeux les leçons comparées. Or je suis obligé d'être très sobre de citations, sous peine de donner à
la Bibliothèque de l'Arsenal. Ces variantes ne sont pas données d'une façon régulière. Les vers ou les tirades que ce ms. a en moins^ par rapport au n^. pris pour base, ne sont pas signalés. D'autre part le ms. 375 a en plus des vers ou même des tirades entières, fait dont il est très rarement tenu compte dans l'édition. Enfin le lecteur n'est pas averti qu'en plusieurs endroits l'ordre des tirades diffère notablement d'un ms. à l'autre. Il n'est tenu aucun compte des autres mss. Notons encore que dans le ms. 786, reproduit du reste avec une louable fidélité, les rubriques sont souvent mai placées. Or ces rubriques sont devenues dans l'édition des titres courants correspondant à autant de parties ou épisodes du poème. Il en résulte une division presque constamment fausse. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, la rubrique fuers (lis. fuerré\ de Cadres occupe les pages 459 à 483, tandis qu'elle devrait paraître aux pages 93 à 230. Je ne fais point ces remaraues avec l'intention ae critiquer l'édition de M. Michelant, je n'ouolie pas que l'ouvrage remonte à 1846 et que l'éditeur s'est trouvé dans des circonstances singulièrement défavorables qui ne lui ont pas permis de préparer son travail avec le loisir et les éléments nécessaires. Mais je ne pouvais me dispenser de montrer que cette édition ne saurait fournir une base sunisante à une étude critique sur le Roman d'Alexandre.
cette partie de mon travail une étendue hors de proportion avec Tensemble de l'œuvre. Je devrai donc me résigner en certains cas à esquisser des recherches qu'il appartiendra à un futur éditeur du roman de pousser à fond. Le lecteur m'excusera, si, par suite des conditions où se présente le sujet, certaines conclusions ne peuvent être regardées comme définitives. J'aurai d'ailleurs soin de distinguer ce qui me parait assuré de ce que je regarde comme simplement probable < .
Avant de déterminer les auteurs qui ont pris part à la composition du roman, il importe tout d'abord de savoir d'après quelles souFces ce poème, ou, si l'on veut, cette suite de poèmes, tel qu'il se présente dans beaucoup de mss. et dans l'édition, a été composé. Il est impossible que nous ne découvrions pas dans la manière dont les sources ont été utilisées la trace de mains différentes. Après avoir fait, en un certain sens, la critique de l'ouvrage, nous aurons de solides éléments, auxquels d'autres encore viendront se joindre, pour faire ce que j'appellerai la critique des auteurs. Commençons donc par analyser le poème en indiquant, pour chaque récit particulier, la source certaine ou probable. Pour donner à cette analyse toute la clarté désirable et
I. J'avais d'abord l'intention de donner dans l'appendice du présent volume la liste des mss. du Roman avec quelques remarques sur chacun d'eux ; mais je n'ai pas tardé à reconnaître qu'une notice sommaire ne pouvait être d'une grande utilité, et je me suis décidé, pendant l'impression de ce chapitre, à transformer cette notice en une description détaillée et accompagnée d'extraits. Cette description paraît dans la Romania^ t. XI, pp. 213 et suiv., sous le titre d'Etude sur les manuscrits du Roman d'Alexandre. J'aurai plus d'une fois à m'y référer dans les pagis qui suivent.
pour faciliter les références^ je diviserai le Roman en un assez grand nombre de sections qui seront étudiées dans des paragraphes numérotés. Ces sections sont factices : elles ne correspondent qu'accidentellement aux divisions naturelles du poème, lesquelles seront déterminées dans le chapitre suivant. Si je ne m'en tiens pas ici à ces divisions naturelles, c'est qu'elles sont trop peu nombreuses et d'étendue trop inégale pour servir à mon but qui est, non pas de dégager les unités primitives qui, par leur agrégation, ont formé le Roman, mais tout simplement de classer sous des numéros d'ordre chacun des épisodes dont j'ai à rechercher présentement les sources.
§ 1. Prologue. Enfance (P Alexandre (éd. Michelant, pp. 1-15). — Le prologue indique clairement que le Roman n'a pas la prétention d'être une œuvre originale :
D'Alixandre vos voei l'estoire rafrescir.
(Ed. Michelant, v. 11.)
Vient ensuite dans la seconde laisse un passage où l'auteur fait l'éloge de son sujet et exprime son mépris pour les bastars troveors en des termes qui rappellent l'invective de J. Bodel contre les bastars jugleorsK Comme ce passage curieux est fort tronqué dans le ms. 786 et par conséquent dans l'édition de M. Michelant, je le donnerai ici d'après les mss. 375 (fol. 164 r^ a) et 792 ^