Bibliothèque hagiographique orientale
On trouve dans les manuscrits grecs qui renferment des Vies et des Apophthegmes des moines d'Égypte, une série de textes contenant des notices biographiques sur divers personnages qui furent en relation avec un certain abbé Daniel, retiré dans le désert de Scété. Le seul lien qui unisse ces textes est leur communauté d'origine, car ils proviennent tous de récits faits par Daniel lui-même. Ce n’est done qu'indirectement qu'ils se rapportent à lui (sauf l’un d'entre eux qui le concerne tout partieulièrement), et ce n’est que de loin en loin qu'ils présentent quelques détails permettant de reconstituer sa propre biographie. Voilà pourquoi ils sont tantôt réunis tous ensemble sous le titre assez peu exact de Vie de l'abbé Daniel, tantôt séparés sous les titres de Vie d’Anastasie la Patrice, Vie d'Eulogius le Carrier, etc.
La première question qui se pose au sujet de ces textes est celle-ci : se rapportent-ils tous au même abbé Daniel? La réponse n'est pas douteuse pour quiconque considère, d'un côté, la persistance avec laquelle ceux des manuscrits grecs qui les donnent tous, les rassemblent sous un titre commun, tout en leur conservant leur individualité propre, et, de l’autre, la façon dont les versions copte et éthiopienne , non seulement les groupent sous un même titre, mais encore les soudent étroitement l’un à l’autre, pour ne faire de leur ensemble qu'une seule biographie, celle de l'abbé Daniel.
Une deuxième question à résoudre est celle-ci : de quel abbé Daniel s'agit-il? Il y a, en effet, plusieurs moines de ce nom, qui sont mentionnés dans les Vies et les Apophtegmes des Pères (1); mais ils ne peuvent rien avoir de commun avec notre abbé Daniel, parce qu'il est certain qu'ils lui sont antérieurs,
(1) Voy. Migne, Patr. gr., vol. LXV, 60]. 154, 155; Par, lat, vol. LXXTT, col. 801, 844, 915; vol. LXXIV, col. 178.
Il VIE ET RÉCITS DE L'ABBÉ DANIEL.
celui-ci appartenant indubitablement au vi° siècle. C’est ainsi que l’un d'eux était disciple de saint Paphnuce qui mourut vers la fin du 1v° siècle, tandis qu'un autre (si toutefois il ne s’agit pas du même personnage) était disciple de l'abbé Arsène, lequel était contemporain de saint Cyrille, qui mourut en 444.
Pour se rendre compte de l’espace de temps pendant lequel vécut l'abbé Daniel dont il est ici question, il faut examiner le contenu des textes rédigés d’après ses récits et faire connaissance avec les personnages qu'il nous apprend avoir été en relation avec lui.
Le premier de ces textes, que j'ai intitulé Le moine surpris par des démons dans un sépulcre, contient une de ces mille petites anecdotes qu'on trouve dans les Apophtegmes des Pères et qui, si elles sont intéressantes, ne présentent pas le moindre intérêt au point de vue historique. Il n'y a donc pas lieu de s'y arrêter.
On peut en dire autant du onzième et dernier, intitulé Le moine faussement accusé de vol, car, tandis qu'il est important par les détails qu'il nous donne sur la vie des religieux dans les monastères, religieux qui, hélas! ne suivaient pas tous la voie de la perfection, il ne nous apprend absolument rien sur Daniel lui-même. Le moine dont l'histoire est rapportée n'est pas même nommé, et de l'abbé Doulas, rien ne peut être dit, sinon qu'il devait être un contemporain de Daniel, puisque c’est de lui que celui-ci avait appris l’histoire en question.
Dans les troisième, quatrième, cinquième, sixième, septième et dixième textes, intitulés Marc le Fou, Le saint mendiant, La chaste Thomas, Le moine tenté, La religieuse qui simulait l'ivresse, L'orfèvre Andronicus οἱ son épouse Athanasie, nous trouvons des récits qui offrent un intérêt beaucoup plus considérable, en raison des détails historiques et géographiques qu'ils contiennent et parce que certains des personnages qui en font l'objet sont connus par ailleurs ; mais ils ne présentent à peu près aucun indice dont la chronologie puisse tirer parti. On n'en peut trouver que dans les trois textes restants.
Le deuxième, qui a pour titre Anastasie la Patrice, nous transporte dans un temps nettement déterminé. En effet, Anas-
tasie, obligée de s'éloigner de la cour impériale, se trouvait à Alexandrie au moment où mourut l’impératrice Théodora, c'està-dire en 548 (Voy. p. 4, 7, 8). Contrainte alors de fuir devant les poursuites de l’empereur Justinien, elle alla se cacher au fond du désert de Scété, où elle vécut encore vingt-huit ans (Voy. Ρ. 4, 7,9), sous la direction de l'abbé Daniel. Elle mourut donc vers 576. Α cette époque, Daniel devait être fort ägé, car lorsque, vingt-huit ans plus tôt, Anastasie vint lui demander une cellule et une règle de vie, ce devait être déjà un vénérable vieillard, jouissant d'une grande autorité spirituelle dans la région de Scété.
L'histoire d'£ulogius le Carrier, contenue dans le neuvième texte, va nous fournir quelques autres données chronologiques intéressantes. Lorsque Daniel et son disciple visitèrent Eulogius, celui-ci était âgé de cent ans environ (Voy. p. 32, 1. 19). D'un autre côté, c'est quarante ans plus tôt qu'il avait trouvé son trésor. Or, comme, aussitôt après cette découverte, il s'était rendu à Byzance, alors que régnait l’empereur Justin [°*, c’est entre 918 et 527 qu'il arriva dans cette ville. Si nous prenons la moyenne, c'est-à-dire si c'est vers 522 qu'il quitta l'Égypte, la visite que Daniel lui rendit quarante ans plus tard eut donc lieu vers 560. Daniel était ägé sans doute à cette date, mais beaucoup moins qu'Eulogius, comme cela ressort des détails du récit. Quarante ans plus tôt, lorsqu'ils se rencontrèrent pour la première fois, il était un jeune moine, ainsi qu'il le dit luimême et comme le prouve la morale que lui fait la vieille femme (Voy. p. 34,1. 9-15). S'il avait alors de vingt à vingt-cinq ans, on peut admettre qu'il était né au commencement même du vi‘ siècle.
Ceci est confirmé par le huitième texte, qui le concerne tout spécialement et dans lequel il est raconté comment il expia un crime comainis par lui. En effet, nous voyons que s’il avait déjà embrassé la vie religieuse, lorsqu'il tua l’un des barbares qui l'avaient emmené en captivité, il était cependant d'un àge peu avancé. Or, le patriarche Timothée IIT, à qui il alla confesser son meurtre, occupa le siège d'Alexandrie de 518 à 535 (1).
Toujours en prenant une moyenne, si vers 526 1] était àgé de
“(1j ον. RexaunorT, Hist. patr. Alex. Jacob., p. 1315 LEQUIEN, Or. christ, IT, col. 428.
vingt-cinq à trente ans, nous sommes de nouveau amenés à reconnaître qu'il serait né au commencement même du vi' siècle (1). Ces données sont donc d'accord, ainsi que je le disais plus haut, avec celles que nous fournit l'histoire d'Eulogius.
A cela se bornent les indications chronologiques qui peuvent être puisées dans les textes grecs relatifs à Daniel. Les autres versions n'en donnent aucune, sauf toutefois la version copte qui confirme ce que nous savions déjà par l'histoire d’Anastasie, c'est-à-dire que Daniel survécut à l’empereur Justinien; seulement, comme, suivant le texte grec, Daniel se trouvait dans le désert de Scété vers 576 et qu'alors il semble qu'il fût en bonne santé, s'il est vrai qu'il est allé finir ses jours à Tambok, dans la Basse-Égypte, il faut croire qu'il est mort à une date assez avancée au delà de 576. En résumé, s’il était fort âgé lorsqu'il mourut, c'est-à-dire s’il avait alors environ quatre-vingt-dix ans, comme c’est fort possible, on peut admettre, sans craindre de trop se tromper, qu'il a vécu à peu près pendant toutela durée du νι" siècle.
Si maintenant nous essayons de reconstituer la biographie de Daniel, nous serons obligés de reconnaître qu'elle se réduit à peu de chose, quelque soin qu'on prenne d'extraire de ses récits tous les traits qui se rapportent à lui. Nous ne savons au juste, ainsi que nous venons de le voir, ni quand il est né ni quand il est mort. Si, d’après la version copte, il faut admettre qu'il ait fini ses jours dans la localité de la Basse-Égypte nommée Tambok, détail que toutes les autres versions passent sous silence, il est impossible de dire quel fut le lieu de sa naissance. On ne peut que supposer qu'il était grec d'origine etqu'il parlait la langue grecque, puisque dans une visite qu'il fit à des moines de la Haute-Thébaïde, quelques paroles qu'il leur adressa ne purent être comprises par ceux-ci que lorsqu'elles eurent été traduites en copte, αἰγυπτιστί (Voy. p. 23, 1. 10).
Il devait être fort jeune lorsqu'il quitta le monde pour aller vivre dans la solitudé, car, lorsqu'il rencontra pour la première
(1) Le voyage qu'il fit aussitôt après, en passant par Rome, Constantinople, Éphèse, Antioche et Jérusalem, nous fait supposer qu'il ne pouvait guère avoir moins de vingt-cinq ans à cette époque.