‹ Bibliothèque hagiographique orientaleChapitre 2 sur 195 · AO · texte numérisé non relu

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VIE ET RÉCITS DE 1 ΑΒΒΕ DANIEL. δ

fois Eulogius, dont il racontera l'histoire à son disciple quarante ans plus tard, il avait embrassé la vie monastique depuis un certain temps déjà (Voy. p. 32, 1. 22). Le lieu qu'il choisit pour saretraite est le fameux désert de Scété, où vivaient, dans la pratique des plus dures mortifications, un grand nombre de solitaires appartenant à la grande famille antonienne (1).

Deux événements vinrent profondément troubler sa paisible existence au début de sa vie monacale, je veux parler de sa captivité chez les barbares et de sa rencontre avec Eulogius. Un récit qui nous vient, non pas de Daniel lui-même, mais de

(1) Cette région sauvage se trouve à environ une journée et demie de marche au $. d'Alexandrie, et à trois journées au N.-0. du Caire. Elle est séparée du désert de Nitrie, qui n’est pas moins célèbre et qui est situé un peu plus au N., par l’ouadi Natrun, longue dépression du sol, où sont accumulés de grands dépôts de carbonate de soude cristallisé naturel. Dans les textes grecs le mot Scété est écrit le plus souvent Σχήτης et quelquefois Σχῆτις. Le génitif est toujours Σχήτεως, et le datif est ordinairement Σχήτῃ et parfois £xfre; à l’accusatif, on trouve Σχήτην et, plus rarement, Σχῆτιν. Les auteurs qui essayent d’en expliquer la signification ne s'entendent pas. Il est évidemment la transcription du mot

copte correspondant, écrit tantôt (ΟἹ 1 1. tantôt (Ο111 1. Il est bien probable, comme l'ont pensé Champollion et M. Amélineau, que de ces deux formes la meilleure est COIH'T qui, signifiant étendue, est bien propre à désigner un désert. On sait qu’au mont Athos le terme σχήτη (au génitif σχήτης) ἃ été adopté il y ἃ longtemps déjà, et qu'il s'applique aux ermitages isolés, situés autour des monastères. Il est curieux de voir les auteurs grecs, même les plus récents, soutenir que ce sont les Coptes qui ont tiré, par aphérèse, le mot Seété du grec ἀσκητής, ἀσχητήριον, et que la langue grecque aurait ainsi repris son bien sous la forme abrégée Σχήτη.

Bien que le désert de Scété soit si rapproché d'Alexandrie et du Caire et malgré l'importance des souvenirs qui s’y rattachent, il est fort étonnant et surtout fort regrettable qu'il n'ait pas encore été l’objet d'une étude approfondie. Voici la liste des principales publications où il est sommairement décrit : ANDRÉOssy, Mémoire sur la vallée des lacs de Natron, Le Caire, 1800, pet. in-4°, reproduit avec diverses modifications dans le grand ouvrage de la Commission d'Égypte, vol. XII de l'édition in-8°; add. vol. XVII, p. 555; — QUATREMÈRE, Mémoires géographiques et historiques sur l'Égypte, Paris, 1811, vol. I, p. 41- 490; — Wicxixsox, Notes on ὦ part of the eastern desert of upper Egypt, 182 (Journ. of Roy. Geogr. Soc., Londres, 1832, vol. II, p. 28-60; avec carte); — D’Arcer, Notes sur les lacs Natroun (Comptes rendus de l’Acad. des sciences, Paris, septembre 1840, et Nouvelles Annales des voyages, Paris, octobre 1845); —

BruGscH, Reiseberichle aus Ægypten, Leipzig, 1855, p. 14: — Dr Juxker, Ποῖ durch die Libysche Wüste nach den Natron-Seen (Mittheil. de Petermann, 1880, p. 179-185; avec carte); — IsamBErr, linéraire de VOrient, Paris, 1881], vol. I,

p. 439-411; — Le R.P. Micuec Juzuiex, S. J., Voyaÿge aux déserts de Scété el de Nitrie, dans les Missions Catholiques, Lyon, année 1882, p. 99, 54, 70, 76; avec une carte; — AMÉLINEAU, La géographie de l'Égypte à l'époque copte, Paris, 18%, passim et surtout p. 455-492,

son disciple préféré (Voy. p. 27), nous apprend que trois fois le jeune moine fut emmené en captivité par des pillards qui avaient envahi la région de Scété. La première fois il resta deux ans au milieu d'eux et fut délivré par un capitaine de vaisseau, ami des chrétiens. La deuxième fois il put s'enfuir au bout de six mois. Mais la troisième il ne dut sa liberté qu'à un tragique incident. Un des barbares, son maitre sans doute, était assis au bord de l’eau (1), lorsque, trouvant sans doute l’occasion favorable, Daniel prit une pierre, en frappa violemment cet homme et le tua du coup. Il put alors s'échapper et regagner sa cellule. Mais le souvenir du meurtre qu'il avait commis pesait sur sa conscience. Il alla donc trouver le patriarche d'Alexandrie, qui s'appelait Timothée, et lui raconta ce qui était arrivé, pensant que celui-ci lui imposerait une pénitence, grâce à laquelle la paix rentrerait dans son âme. Le patriarche lui fit sagement entendre que, sans doute, il eût agi d'une façon plus parfaite en attendant de la Providence une délivrance que celle-ci lui avait déjà procurée deux fois; mais, sur le fait du meurtre, il lui donna une absolution complète en lui disant : « Tu n’es pas coupable, car c’est une bête féroce que tu as tuée, » Ces paroles ne satisfirent point Daniel, qui s'embarqua alors pour l'Italie et alla à Rome soumettre ses scrupules au Souverain Pontife (2). De celui-ci il reçut une réponse semblable; mais il ne fut pas encore tranquillisé. Se remettant donc en route, il passa par Constantinople, Éphèse, Antioche et Jérusalem; toutefois aucun des patriarches de ces villes, après avoir entendu sa confession, ne vit davantage un crime dans le meurtre qu'il avait commis. Ne pouvant se faire condamner par les plus hautes autorités écclésiastiques, Daniel s'adressa alors aux autorités civiles, espérant que celles-ci seraient plus rigoureuses et lui imposeraient enfin le châtiment qu'il croyait mé-

(1) Cette expression, πρὸς ὕδωρ, ainsi que le rôle du ναύχληρος (Voy. p. 27, 1. 4 et S), semblent prouver que ces barbares qui venaient ravager la région de Scété, appartenaient à la Marmarique, autrement dit, au désert de Barcah, que borde la Méditerranée, à l’ouest de la Basse-Égypte, et dont les tribus ont eu de tout temps une fort mauvaise réputation.

(2) Les papes qui se sont succédé sur la chaire de saint Pierre pendant que Timothée I occupait le siège d'Alexandrie (518-535), sont S. Hormisdas (514-523), S. Jean [55 (923-526), S. Félix IV (526-540), Boniface II (530-532) et Jean IL (32-

Le J99),

riter. Il alla done se constituer prisonnier entre les mains du gouverneur d'Alexandrie. Après lui avoir laissé faire un mois de prison préventive, celui-ci le fit amener devant son tribunal et l’interrogea dans les formes. Mais quel ne fut pas l’étonnement de Daniel lorsque, après s'être accusé d’avoir assassiné un de ces barbares qui l'avaient emmené en captivité, il entendit le juge stupéfait lui dire : « Allez-vous-en en paix, abbé, et priez pour moi. Plût au ciel que vous en eussiez tué une demi-douzaine (1)! » Se décidant enfin à croire que la Providence ne voulait pas le punir elle-même, il prit la résolution d'être son propre juge et de s'imposer une expiation proportionnée à la faute qu'il se reprochait. Il promit donc à Dieu que désormais il aurait toujours dans sa cellule quelque malheureux estropié qu'il soignerait de ses mains. Il tint parole, et son disciple nous a décrit, dans quelques lignes des plus édifiantes, la patience avec laquelle il joua désormais son rôle d’infirmier et les précautions qu'il prenait pour le cacher aux yeux des hommes (2).

C’est à peu près à la même époque qu'un autre événement raconté dans le neuvième texte (Voy. p. 30), vient prouver combien était grande la charité de Daniel, charité qui le poussa même à accomplir un acte dont il eut à se repentir (3).

Dans une de ces courses que, beaucoup plus tard, il faisait souvent, semble-t-il, en dehors du désert de Scété, pour visiter d'autres centres monastiques, il s'arrêta un jour, accompagné de son disciple préféré, dans un village de la Thébaïde, situé sur les bords du Nil. Un vieillard vénérable, âgé d’une centaine d'années, leur donna l'hospitalité et leur témoigna la plus vive sympathie. Ils repartirent le lendemain pour le désert et, lorsqu'ils furent rentrés dans leur cellule, Daniel ra-

(1) Littéralement : sept.

(2) Il n’est pas inutile de remarquer que ce récit, le seul qui concerne uniquement Daniel et contienne son éloge, soit également le seul qui ne lui soit pas attribué. Ceci est à son honneur et fournit une preuve de l'authenticité des textes que nous publions.

(3) Il est absolument impossible de dire si la rencontre d’Eulogius et de Daniel eut lieu avant ou après la troisième captivité de ce dernier; car nous avons vu que celle-là eut lieu sous le règne de Justin, c’est-à-dire entre 518 et 527, tandis que celle-ci se termina sous le patriarcat de Timothée, c'est-à-dire entre 518 et 535.

conta à son disciple, fort intrigué (1), l'histoire de .cet homme, à laquelle il s'était trouvé intimement mêlé.

Quarante ans plus tôt, Daniel, jeune moine alors, s'était rendu un jour dans le village mentionné plus haut, pour y vendre le fruit de son travail, etavait été charitablement hébergé par Eulogius; car celui-ci avait l'habitude de donner chaque jour l'hospitalité à tous les étrangers de passage. Touché profondément par la conduite de ce chrétien, il se mit à jeüner et à prier pour obtenir que Dieu lui envoyät des ressources qui lui permissent d'étendre sa charité envers un plus grand nombre de personnes. Trois semaines après, comme il était ex ténué par son jeûne, Notre-Seigneur lui apparut dans un songe et lui dit qu'il avait tort de lui adresser cette prière. Daniel ayant insisté, Jésus-Christ lui demanda s'il était prêt à se rendre responsable du salut d'Eulogius. Plein de présomption, le jeune moine répondit qu'il acceptait d'être la caution de cet homme. Bientôt après Eulogius, qui était tailleur de pierres, trouva dans la carrière où il travaillait une grande quantité d'or. Ébloui à cette vue, il renonca aussitôt à la vie toute de charité qu'il menait et s'en alla à Byzance avec son trésor. Grace à ses largesses, il devint un des principaux courtisans de l'empereur Justin, fut fait patrice et préfet du prétoire. Le bruit de ce changement dans son existence étant parvenu aux oreilles de Daniel, celui-ci fut épouvanté en se rappelant à quoi il s'était engagé. Il se rendit alors en toute hâte à Byzance pour tächer de ramener Eulogius à sa vie première. Non seulement il ne put le joindre, mais, de plus, il fut très maltraité par ses serviteurs. Désolé, il alla dans une église s’agenouiller devant une image de la Sainte Vierge, suppliant celle-ci de le délivrer de son serment. Mais la Vierge Marie, lui étant apparue dans une vision, lui dit : « Ceci n'est pas mon affaire; c'est à toi de remplir tes engagements. » Ainsi rebuté, Daniel fit un nouvel effort pour approcher Eulogius, mais il ne put y parvenir et fut cette fois roué de coups par ses domestiques. Alors déses-

(1) Je ferai remarquer combien est vivante la description de la bouderie du disciple contre son maitre qui, pour le punir d'un mouvement de vivacité peu convenable, n'avait pas voulu lui raconter pendant la route l’histoire d’Eulogius (γον. p. 31, 1. 20 et suiv.). Des détails de cette sorte ne peuvent appartenir qu’à une histoire véridique.

péré, il se rembarqua pour Alexandrie en se disant : « Si Dieu le veut, il nous sauvera, Eulogius et moi. » Brisé de fatigue, il s'était endormi sur le pont du navire, lorsque, dans un nouveau songe, il vit la Vierge Marie intercéder cette fois en sa faveur, et il entendit ensuite la voix de Notre-Seigneur qui, après lui avoir reproché la présomption dont il avait fait preuve, lui promit de ramener Eulogius à son état primitif. Délivré aussitôt de l'angoisse qui le torturait, 1l poursuivit paisiblement son voyage et regagna sa cellule.

Cependant l'empereur Justinien ayant succédé à Justin, une révolte fut suscitée contre lui par de hauts personnages, tels que Hypatius, Dexicratès et Pompée, auxquels se joignit Eulogius (1). L'entreprise ayant échoué, ces trois rebelles furent mis à mort et Eulogius ne dut son salut qu'à la fuite. Ayant abandonné tous ses biens, il se hàta de regagner son village, où il reprit son métier de carrier, se gardant bien de se laisser reconnaître par les habitants de la localité (2). Peu à peu il se remit au travail comme par le passé et, touché de repentir, recommença à donner l'hospitalité aux étrangers. C’est dans l’accomplissement de ses œuvres de charité que Daniel le retrouva un jour. Il lui raconta comment il avait été mélé aux événements qui viennent d'être racontés et, dès ce moment, l'ancien patrice, redevenu pauvre ouvrier, et le solitaire de Scété furent unis par les liens d'une étroite et sainte amitié (3).

Cependant l'abbé Daniel continuait ses mortifications et, à mesure qu'il avançait en àge, sa réputation de sainteté se répandait au loin. Non seulement il devint le supérieur, ἡγούμενος,

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des moines de la région de Scété (4), mais, en dehors de ce

(1) Cette sédition, qui eut lieu en 532, fut terrible et.faillit être fatale à Justinien. Lebeau la raconte en détail et cite les auteurs anciens qui en ont parlé. (Hist. du Bas-Empire, édit. de 1824-26, vol. VIII, p. 184-198).

(2) La vie d’'Eulogius était fort menacée, car, naturellement, il avait été condamné à mort; mais ses craintes durent cesser à un certain moment, Justinien ayant fait grace dans la suite aux révoltés qui avaient survécu,

(3) Eulogius est inscrit au calendrier de l'Église grecque à la date du 27 avril. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ μνήμη τοῦ ἁγίου Εὐλογίου τοῦ ξενοδόχου ἐν εἰρήνῃ τελειωθέντος. » Dans son Martyrologe universel (Paris, 1709), Chastelain dit, à la p. 73 du Corollaire, que les reliques de S. Eulogius étaient conservées à Constantinople, dans l'église de S.-Moce.

(4) On donne quelquefois à Daniel le titre de supérieur du monastère de

désert, ilne pouvait paraître nulle part, sans être accueilli avec les plus grandes marques de respect.

Il était déjà avancé en àge quand eurent lieu divers événements, qui lui ont donné l’occasion de nous fournir de précieuses indications sur plusieurs autres saints personnages. Parmi ceux-ci il en est un seul dont l’histoire se présente avec quelques données chronologiques certaines, Je veux parler d'Anastasie dite la Patrice (Voy. p. 2).

Cette femme nous est connue déjà par les Ménées de l'Église grecque, qui l'a inscrite dans son calendrier, à la date du 10 mars. Appartenant à l’une des plus nobles et plus riches familles de Byzance, elle fréquentait la cour, lorsqu'elle fut distinguée par l'empereur Justinien au point d'éveiller la jalousie de l'impératrice Théodora. Anastasie, qui était d’une grande piété, afin de se soustraire aux dangers qui menaçaient son honneur et peut-être sa vie, se retira à Alexandrie et fonda , dans les environs de cette ville, en un lieu nommé Iléyze (1),

Saint-Macaire. C'est une erreur. A l'époque où vivait Daniel, c’est-à-dire au vie siècle, il n’y avait aucun monastère dans le désert de Scété. Les textes grecs que nous reproduisons n’en citent aucun.

Les moines de cette région, qui se rattachaient à saint Antoine et ne suivaient pas une règle uniforme, vivaient dispersés dans des cellules plus ou moins éloignées les unes des autres. Sans doute ils se reconnaissaient bien un supérieur; mais celui-ci exercait son autorité uniquement par ses exemples et ses conseils et ne pouvait exiger une entière soumission à son égard.

Un preuve qu'il n'existait pas de monastère proprement dit dans le désert de Scété au vi siécle, c’est la facilité avec laquelle les pillards des contrées voisines venaient le ravager et s'emparer des solitaires. Nous avons vu que Daniel fut trois fois emmené en captivité à la suite d’incursions de cette sorte. Or, partout où des communautés religieuses vivaient abritées derrière de solides murailles, elles défiaient l’attaque des barbares. Le texte éthiopien de la Vie de Daniel en donne lui-même un exemple, dans l'histoire du voleur qui se convertit. Les moines de Scété ne furent à l'abri des déprédations de leurs malfaisants voisins que lorsque, sous l’influence de la réforme pakhomienne, ils abandonnèrent leurs grottes et leurs ermitages pour se réunir dans des monastères proprement dits qui, ainsi que tous les bâtiments de ce genre en Orient, se transformaient en véritables forteresses aux jours de danger. Les choses n’ont pas changé, du reste, depuis cette époque lointaine. Quatre de ces antiques monastères subsistent encore et des bandes de Bédouins fort dangereux rôdent sans cesse aux environs; mais les pauvres moines coptes qui les habitent sont parfaitement à l'abri de leurs coups de main derrière leurs épaisses murailles et leurs lourdes portes.

(1) Au sud-ouest d'Alexandrie, sur la route, sans doute alors très fréquentée, qui conduisait de cette ville dans les régions de Nitrie et de Scété, se trouvaient diverses localités habitées par une population qui ne se composait pas unique-

ET ΝΆ δὶ ΝΎ Mn its vrai δος ΔΝ. ὦ

un couvent qui fut longtemps appelé le couvent de la Patrice.

Cependant, l’impératrice étant morte en 548, Justinien manifesta le désir de faire revenir Anastasie à la cour. Celle-ci en fut à peine informée que, s’éloignant secrètement de son couvent, elle s'enfuit, sous un vêtement masculin, dans le désert de Scété et vint supplier l'abbé Daniel de lui procurer une retraite sûre et de lui donner une règle de vie. Celui-ci la conduisit à une grotte.fort éloignée, dans le désert 2nférieur (1), et l'y laissa, après lui avoir imposé un règlement très sévère. Une fois par semaine, elle revenait la nuit auprès de Daniel, pour recevoir.ses conseils, et une fois par semaine, aussi, le disciple de l'abbé lui portait une cruche d’eau qu'il déposait à la porte de sa cellule, sans lui adresser la parole. Un jour, celui-ci trouva sur la porte un coquillage, sur lequel Anastasie avait écrit

ment de moines. Elles n'avaient pas de noms spéciaux, soit que l’uniformité de la contrée et l'absence de caractères topographiques apparents rendissent difficile la formation de noms de lieux particuliers, soit plutôt parce que, grâce au voisinage d'Alexandrie, on trouvait plus commode de les distinguer les unes des autres par l'indication de la distance qui les séparait de cette grande cité. Quoi qu'il en soit, c’est bien par les noms des pierres milliaires les plus rapprochées qu’on les désignait. Par d’autres textes on connaissait déjà la localité nommée τὸ "Evaroy, Sur laquelle on ἃ beaucoup discuté et qui était située à 9 milles d’Alexandrie. Elle est également mentionnée par l’un de nos textes (Voy. p. Ὁ, 1. 27). Plus près d'Alexandrie, à une distance de ὃ milles, un autre centre d'habitation, appelé τὸ Πέμπτον, est cité, dans l'histoire de Marc le Fou (Voy. p. 13,1. 23) et, à propos d’Anastasie, non dans les textes que nous publions, mais dans les Ménées grecques (Voy. p.8, 1. 18): car c'est là que celle-ci aurait fondé le couvent qui prit son nom. (La version syriaque dit que cette fondation se serait faite dans le lieu nommé τὸ "Evarov.) Enfin on voit plusieurs fois cité dans l’histoire de Thomaïs et d’Andronicus dont nous parlerons ‘plus loin (Voy. p. 17,1. 4: p. IS, L 91; p.96, 1. 2, 4; p.57 1. 3, 5, etc.) un troisième lieu, qui, ainsi que l'indique son nom, τὸ Ὀχτωχαιδέχατον, était situé à 18 milles d'Alexandrie. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce que de nouveaux textes vinssent nous révéler l'existence d’autres localités portant des noms formés ainsi d’un nom de nombre ordinal.

Il n’est pas inutile de faire remarquer qu'aujourd'hui encore, dans certaines régions, le même mode de dénomination est employé pour désigner des localités voisines d’un centre important. C’est ainsi que j'ai vu des lettres venant de Dijibouti, datées du 4°, du 6° kilomètre, ete.

(1) Le désert intérieur, ἐσωτέρα ἔρημος (Voy. p. 2, 1. 4, 16), était fort probablement la région qui s'étendait au $. ou S.-0. de celle de Scété, et qui, par conséquent, était beaucoup plus solitaire. On comprend ainsi comment Anastasie, habillée en homme (ce qui la fit appeler Anastase l'Eunuque), ne parlant jamais à personne, si ce n’est à Daniel, et vivant dans une localité affreuse, à 18. milles plus loin que la région de Scété, ait défié les poursuites de l’empereur et les recherches du patriarche et des notables habitants d'Alexandrie, fort intrigués par sa mystérieuse disparition.

quelques mots pour prier Daniel de venir la trouver en toute hâte avec son disciple et d'apporter des outils pour creuser une fosse. Daniel, comprenant que sa fin était proche, courut auprès d'elle et la trouva mourante. Elle expira bientôt, en effet, après avoir recu les derniers sacrements, et les deux solitaires, l'ayant enterrée, revinrent dans leur cellule. Chemin faisant, Daniel raconta l'histoire d'Anastasie à son disciple qui, en l’ensevelissant, s'était apercu qu'elle était une femme. Anastasie avait passé vingt-huit ans dans la solitude, depuis la mort de l'impératrice Théodora, c'est-à-dire de 548 à 576 (1).

Les manuscrits syriaques de Londres (par exemple, Add. 14.601) etles manuscrits grecs de Paris (entre autres, Coislin 23, 90 οἱ 195) contiennent un certain nombre de fragments de lettres adressées par Sévère, patriarche d'Antioche, à Anastasie, femme de consul (ὑπάτισσα) où diaconesse (διάχονος). Il ne semble pas douteux qu'il faille reconnaitre dans cette Anastasie la solitaire du désert de Scété. Sévère ayant séjourné plusieurs fois à Constantinople (en 514 et surtout de 591 à 536), il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il soit entré en relation avec Anastasie qui, à cette époque, devait se trouver encore à la cour impériale. Malheureusement dans ces fragments de lettres, qui sont des commentaires de certains passages des Évangiles, il n'y ἃ pas un mot qui concerne la destinataire et nous aide à l'identifier.

Une autre question qui m'est proposée par M. l'abbé Nau est celle-ci : Anastasie la Patrice serait-elle le même personnage qu Anastasie, femme de ce Pompée, neveu de l'empereur Anastase, lequel ayant pris part, de concert avee Eulogius, à une révolte contre Justinien, fut mis à mort par ordre de ce dernier en 232? Chronologiquement, la chose est moins vraisemblable, car bien qu'Anastasie la Patrice soit morte à un âge très avancé, en 576, il semble difficile d'admettre qu'elle ait pu être l'épouse de Pompée, qui devait être déjà d’un certain àge, lorsque son oncle Anastase devint empereur, en 491, à soixante ans. Tou-

(1) Anastasie la Patrice est inscrite au calendrier de l’Église grecque à la date du 10 mars, mais n'a pas d'office propre. « Τῇ αὐτῇ ἡμέρᾳ μνήμη τῆς ὁσίας Μητρὸς ἡμῶν Ἀναστασίας τῆς Πατριχίας.» J'ai reproduit le texte du synaxaire qui la concerne et qui est imprimé à cette date dans les Ménées de cette Église (Voy. p. 8). Les Bollandistes en ont donné une traduction latine (Voy. Act. Sanct., vol. 11 de mars, 10 mars, p. 40-43). Anastasie ne figure pas au calendrier romain.

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