LETTRE DE M. LE PRESIDENT
Alîard, à M. Chorier, Advocat au Parlement de Grenoble, sur la mort de Monsieur le Président de Boissieu.
Les grandes douleurs ne sont pas toujours muettes, puis que celle que je ressens de la mort de nostre Illustre Amy, quelque extrême qu'elle soit, me laisse ln liberté de parler. Mes larmes viennent en foule , je l'avoué , et mes soupirs qui ne cessent point devroient sans doute m'oster la parole et la force d'escrire, mais mon cœur qui veut se plaindre, et qui se plaint avec justice, ne peut me laisser dans le silence, et veut que je vous fasse ressouvenir d'une perte que vous et moy ne pouvons
Quid me alla silentia cogis Rumpere , et obduclum verbis vulgare dolorem.
Virffl. 10. ifincid.
Monsieur le Président de Boissieu n'est plus , son corps sera bien-tost en cendre , et cet Homme célèbre par toute l'Europe ne laisse rien de luy que sa mémoire. Il est vray que selon un Historien Romain, c'est par celte mémoire quand elle est glorieuse, que l'on est distingué de tant d'autres hommes, dont le nom finit avec leur vie, mors omnibus œqualis y oblivione apud posteros vel gloria distinguitur. Tacit. 1. histor.
Si cela est vray , il n'est point de postérité quelque éloignée qu'elle soit qui ne se ressouvienne de Monsieur de Boissieu , et qui n'en parle avec éloge. Ses ouvrages immortels me sont des garens, de ce que je dis, Vnus dits hominum eruditorum plus patet y quam imperitï longissima œias. Senec. Epist. 78. Et tant
de belles et sçavantes choses qu'il a escrites obligeront ceux qui viendront après nous, de se ressouvenir de Luy.
le me persuade aisément que vous et moy ne l'oublirons jamais. Il vous a aimé et estimé, il m'aimoit, et peut estre m'cstimoit-il : Où sont ceux qui nous restent qui ayent des sentimens aussi avantageux de nous, qu'il nous a témoigné d'en avoir? Nous ne voyons que des envieux liguez pour détruire nostre gloire, que des ennemis obstinez à nostre perte : nostre vertu trouve peu de protecteurs , parce qu'il en est peu qui sçache bien ce que c'est que la vertu : les gens de lettres n'ont plus d'azille certain , après avoir perdu celuy que Monsieur de Boissieu leur donnoit : ceux qu'un grand éclat environne, s'imaginent qu'on doit tout faire pour eux , et croiroient avoir fait tort à la splendeur de leur rang, s'ils avoient secouru un malheureux opprimé : la Iustice le cède à la politique, et on voit souvent la triste experiance de cette belle reflexion du Poète.
Dum funri» felir multos numei*abis auticox , Tt'mpora si fvrnut nubila solu* fris.
Oridya.
Ce n'est pas qu'il n'y ait encore de grands hommes dans le Dauphiné, et même dans le Parlement et dans la Chambre des Comptes de Grenoble; mais où est le grand nombre de ceux qui protègent les gens de lettres , qui caressent les Muses , qui aiment les Livres , et qui sçavent défendre le mérite et la vertu de ceux à qui l'estude et le sçavoir ont pû et ont mesme deû les avoir acquis pour amis? Ceux qui ont besoin de Nous, nous prometent tout pour avoir ce qu'ils souhaitent, ou de nostre intelligence, ou de nos soins; mais ces promesses tombent dans l'oubly à mesure que les effets en approchent : d'autres nous font agir pour nous perdre , et l'envie qu'ils ont conceuë de ce que nous nous distinguons par quelque endroit avantageux , leur met des armes en la main pour nous détruire.
Vrit enim fulgore suo qui prœyravat arte* Jnfra se potila*.
Horat. Epi»t. lib i. Episl. 1 .
Disons donc que Monsieur le Président de Boissieu en finissant emporte toute la bonté, toute la générosité, et toute la reconnoissance des bienfaisans, et que la pratique en est presque