ET CHARLES - LE - TÉMÉRAIRE AU CHÂTEAU DE PÉRONNE
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E roy , en venant à Péronne , ne s'estoit point advisé qu'il avoit envoyé deux ambassadeurs à Liège , pour les solliciter contre le duc de Bourgogne: et ncantmoins lesdits ambassadeurs avoient si bien diligente qu'ilz avoient déjà faict un grant amas et vinrent d'emblée les Liégois prendre la ville de Tongres oii estoient l'évesque de Liège et le seigneur d'Hymbercourt bien accompagniez jusques à deux mille hommes et plus ; et prindrent ledit évesque et ledit d'Hymbercourt, tuèrent peu de gens et n'en prindrent nuls que ces deux et aucuns particuliers de l'évesque. ... Et fut conté tout cecy audit duc qui soubdainement y adjousta foy et entra en une grante colère disant que le roy estoit ve-
1 (^Extrait de Noblesse et Chevalerie du comté de Flandre, d'Artois et de Picardie , publié par P. ROGER , sous-préfet de Ploërmel , membre de la Société des Antiquaires de Picardie. )
nu là pour le tromper : et soubdainement envoya fermer les portes de la ville et du chasteau et feit semer une assez mauvaise raison , c'estoit qu'on le faisoit pour une boëste qui estoit perdue oii il y avoit de bonnes bagnes et de l'argent. Le roy qui se veit enfermé en ce chasteau , qui est petit , et force archers à la porte n'estoit point sans doubte ( inquiétude ) et se voyoit logié rasibus d'une grosse tour oii un comte de Vermandois ' feit mourir un g sien prédécesseur roy de France. » ( Philippe de Comines. )
c( En rentrant à Péronne, le roi trouva un banquet préparé avec une splendeur et une magnificence dignes de la richesse de son formidable rival qui possédait presque tous les Pays-Bas, alors le plus riche pays de l'Europe. Le duc était assis au haut bout d'une grande table gémissant sous le poids d'une vaisselle d'or et d'argent dans laquelle étaient servis les mets les plus recherchés. A sa main droite et sur un siège plus élevé que le sien était le roi son hôte. On voyait debout derrière lui, d'un côté, le fils du duc de Gueldre qui remplissait les fonctions de grand écuyer tranchant; de l'autre son fou , le Glorieux , sans lequel le prince se mqntrait rarement
» Enfin Crévecœur arriva et dès qu'il parut le duc le salua en lui demandant d'un ton bref: — eh bien! sire comte, quelles nouvelles de Liège et du Brabant ? Mon seigneur et maître , répondit Crévecœur
' Herbert, comte de Vermandois, après avoir retenu pendant six ans le roi Charles-le-Simple , prisonnier dans la tour de Péronne, l'y laissa mourir en 929.
d'un ton ferme, mais triste, les nouvelles que j'apporte sont faites pour être entendues dans votre conseil plutôt qu'à votre table. — Quelles sont - elles? s'écria le duc; je veux le savoir, eussiez-vous à m'annoncer la venue de TAnte-Christ. Mais je puis les deviner: les Liégois se sont mutines? — C'est la vérité, Monseigneur, dit Crévecœur d'un air très-grave. — Voyez-vous, reprit le duc, comme j'ai deviné sur le champ ce que vous hésitiez tellement à me dire ! Ainsi donc ces bourgeois écervelés ont encore pris les armes? Cette nouvelle ne pouvait arriver plus à propos, ajouta-t-il, en jetant sur Louis un regard plein d'amertume et de ressentiment , quoiqu'il cherchât évidemment à se modérer, puisque nous pouvons demander à notre seigneur suzerain son avis sur la manière de réprimer de tels mutins. Avez-vous encore d'autres nouvelles , comte ? Apprenez-nous-les ; ditesnous ensuite pourquoi vous n'avez pas marché vousmême au secours de l'évêque ? — Il m'en coûte , Monseigneur, d'avoir à vous apprendre les autres nouvelles et il sera affligeant pour vous de les entendre. Mon secours , celui de tous les chevaliers du monde ne pourrait être d'aucune utilité au digne prélat : Guillaume de la Marck, uni aux Liégeois insurgés, s'est emparé de Schonwaldt et l'a assassiné dans son propre château. — Assassiné! répéta le duc d'une voix creuse et basse, qui fut pourtant entendue d'un bout de la salle à l'autre ; tu as été trompé par quelque faux rapport, Crévecœur. Cela est impossible! — Hélas, Monseigneur, répondit le comte, je le tiens d'un témoin oculaire , d'un archer de la garde écossaise du roi de France qui était dans la salle à Fins-
tant oii ce meurtre a été commis par ordre de Guillaume de la Marck. — Et qui sans doute était fauteur et complice de cet horrible sacrilège, s'écria le duc en se levant et en frappant du pied avec tant de fureur qu'il brisa le marche-pied placé devant lui. Qu'on ferme les portes de cette salle! Qu'on en garde les fenêtres! Qu'aucun étranger ne bouge de sa place sous peine de mort ! Gentilshommes de ma chambre, l'épée à la main! — Et se tournant vers Louis, il avança la main lentement , mais d'un air déterminé , vers la poignée de son épée pendant que le roi sans montrer aucune crainte, ou même prendre une attitude défensive , lui disait froidement : Cette nouvelle a ébranlé votre raison beau cousin. — Non, répliqua le duc d'un ton terrible ; mais elle a éveillé un juste ressentiment que j'avais laissé sommeiller trop longtemps par de vaines considérations de lieux et *de circonstances. Assassin de ton frère ! Rebelle contre ton père. Tyran de tes sujets? Allié traître! Roi parjure! Gentilhomme sans honneur! Tu es en mon pouvoir, et j'en rends grâce au ciel.
« Le duc avait toujours la main sur la poignée de son épée. Mais il ne la tira pas hors du fourreau. Il semblait qu'il ne pouvait se résoudre à en faire usage contre un ennemi qui ne lui offrait aucune résistance et dont l'air calme ne pouvait justifier aucun acte de violence. » ( Walter Scott ).
« Louis XI , qui connaissait l'histoire , savait parfaitement qu'en général les rois prisonniers ne se gardent guère ( il n'y a pas de tour assez forte ) ; voulût-on garder, on en est pas toujours maître; garder
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est difficile , lâcher est dangereux : « un si grant sei- » gneur pris, dit Comines, ne se délivre pas. »
Le duc, après de longs combats, « fit humble
» contenance de corps , mais son geste et parole estoit )^ aspre, demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté
» de paix » Le roi u ne put celer sa peur » et
signa l'abandon de tout ce que les rois avaient jamais disputé aux ducs. Puis, on lui fit promettre de donner à son frère ( non plus la Normandie ) mais la Brie qui mettait le duc presque à Paris , et la Champagne qui reliait tous les états du duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et la Bourgogne.
)> Cela promis , le duc lui dit encore : « Ne voulezvous pas bien venir avec moi au Liège pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite à cause de vous? L'évéque est votre parent, étant de la maison de Bourbon. » La présence du duc de Bourbon qui était là semblait appuyer cette demande qui d'ailleurs valait un ordre dans l'état oii se trouvait le roi.
■>•> Grande et terrible punition, et méritée, du jeu perfide que Louis XI avait fait de Liège, la montrant pour faire peur, l'agitant, la poussant, puis retirant
la main Eh! bien cette main déloyale, prise en
flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît égorger celle qu'elle poussait , qu'elle déchirât ses propres fleurs de lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme , on pouvait laisser aller l'homme , qu'il allât en France ou ailleurs. » ( Louis XI et Charles-le-Téméraire 3 par M. Michelet. )
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