‹ Bibliothèque historique, monumentale, ecclésiastique, et littéraire, de la Picardie et de l'ArtoisChapitre 152 sur 170 · DANS QUELQUES COMMUNES DE L'ARTOIS · texte numérisé non relu

DANS QUELQUES COMMUNES DE L'ARTOIS

En Artois, au xvi.* siècle, la rédaction des

coutumes locales eut souvent lieu au cabaret; c'est un fait qui résulte des archives de bien des communes et sur lequel la plupart des historiens ont gardé jusqu'à présent le silence. Dans quelques lieux les coutumes étaient si variées , si nombreuses , qu'on avait été obligé de statuer que le maire et les échevins auraient seuls le droit d'exercer la police sur les sujets de tous les seigneurs, à l'exclusion des officiers de ces derniers. Il en était ainsi à Auhigni dont les habitants, quoique peu nombreux, relevaient de quinze seigneurs différents et où une seule maison était tenue de quatre seigneuries à la fois !

Les anciens règlements pour la police présentent presque tous un véritable intérêt : le seigneur d'Auxi avait prescrit aux boulangers d'être toujours pourvus convenablement de pain pour le service du peuple , à peine de X sols d'amende ; en retour , ces boulangers jouissaient d'un droit assez exhorbitant : ils pouvaient prendre ceux des habitants qui achetaient au-dehors du pain valant plus de quatre oboles, soit un jour

de marché, soit un autre jour, et emporter ce pain pour le présenter à la justice qui, sur leur rapport, leur en accordait le tiers. Tous les ouvriers étaient obligés de comparaître devant les officiers du seigneur, le 1/' janvier, (époque à laquelle se faisait l'élection des Eswa/rs ou gardes des métiers , ) de jurer devant eux qu'ils entretiendraient les ordonnances de la ville et dénonceraient à la justice ceux qui pourraient y contrevenir. La crainte du feu avait fait interdire aux hôteliers d'avoir au-dessus de leurs écuries ou étables , des fagots, de la paille, du foin et autres objets faciles à enflammer. Au village de Habarcq, il fallait que les cheminées fussent plus hautes au moins de deux pieds que le faîte des maisons et les lits placés à plus de dix pieds de l'àtre du foyer.

L'administration de la justice mérite surtout d'être étudiée avec soin : en général les hommes de fiefs ne pouvaient rendre , en Artois , une sentence hors de la banlieue de la seigneurie , sans la permission du seigneur; ceux d'entre eux qui se trouvaient au service du Roi étaient exempts d'assister aux plaids, pendant la guerre. La même exemption avait lieu pour les hommes qui se récusaient; mais ils devaient se faire représenter, en pareils cas, par des fondés de pouvoir. Le possesseur de la seigneurie de Givenchy - le - Noble , n'ayant pas d'hommes servans , pouvait prendre, au besoin , quelques - uns de ses pairs ou compagnons , hommes de fiefs de Berlette , pour juger les procès de sa seigneurie. Les plaids se tenaient à Auxi dans la Maison-de-Ville 3 à Aubigni dans la Halle, à Habarcq sur la Place , en d'autres lieux près d'un Bois.

On attendait ordinairement à Lens jusqu'à Vétoile

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levée pour donner défaut, contre le défendeur qui ne se présentait pas. Quiconque injuriait les juges dans cette petite ville , à l'occasion de leur office , était puni de prison ou condamné à faire un voyage lointain.

Les gages des officiers de justice n'étaient pas fort importants : ceux du prévôt de Lens consistaient seulement dans la jouissance des fossés du vieuœ château d'Herchies; mais alors les magistrats ne se faisaient pas scrupule de recevoir des présents. On leur offrait ordinairement de la venaison, des jambons de Mayence ou des fromages de Béthune.

Un grand appareil présidait à la tenue des franches vérités, espèce de confessions juridiques auxquelles nul vassal n'eut osé manquer car il craignait l'amende qu'infligeait le seigneur ou pouvait être soupçonné de quelque méfait.

Les procédures criminelles donnaient lieu à des formalités et à des confrontations sans fin. Souvent les hommes de fief , chargés de l'instruction , étaient ruinés quand les condamnés ne possédaient pas des biens suffisants pour payer les frais. Les procès civils produisaient des inconvénients non moins graves, par leur longueur; un compte de l'an 1567 nous apprend que les habitants d'un village en soutenaient alors un qui durait depuis plus de 50 ans/ En matière criminelle, on pouvait obtenir sa liberté provi-» soire en donnant caution. En ce cas , la caution devait s'obliger à ramener le prisonnier au phis prochain plaid, à peine de payer une somme qui s'élevait quelquefois jusqu'à 60 carolins d'or. Plusieurs seigneurs avaient droit de confiscation sur leurs vassaux; mais ils n'en usaient pas toujours avec rigueur. Quel-

quefois , ils consentaient à remettre les biens du coupable à sa famille, par forme d' arrentement , c'està-dire moyennant une rente qu'on s'obligeait à leur payer. En 1547, Gilles de Lens, seigneur d'Habarcq, ayant pitié des six petits enfants d'un nommé Pierre Lelong, condamné à la flétrissure et au bannissement hors du comté d'Artois, fit remise à ces enfants de tous les biens qui lui appartenaient par droit de confiscation, comme seigneur haut-justicier, à condition de lui fournir chaque année un rossignol de fin argent, pesant une once, le jour où l'on donnait le rossignol à Aubigny.

Une fois la condamnation prononcée , la justice venait ordinairement au secours du coupable. A Âuxi , on donnait à celui qui était condamné au bannissement un pain, une pinte de vin et un fagot, au moment où on le conduisait hors des limites de la seigneurie. Dans le même bourg, avant de mettre à exécution une condamnation à mort, on demandait l'avis des avocats et des procureurs les plus renommés de la province, pour savoir si la sentence était juste et conforme à la loi. En cas d'affirmative, on procurait d'abord un confesseur au patient , puis on le menait au supplice avec une sorte d'éclat : les sergents de la seigneurie , revêtus de leurs cottes blasonnées , marchaient en tête du sinistre cortège ; venaient ensuite le bailli, son lieutenant, les hommes liges, le greffier, et le peuple qui fermait la marche. Arrivés près des fourches patibulaires à quatre piliers , que le seigneur d'Auxi avait droit de faire planter à côté du bois du Parc, la sentence était lue au condamné, le confesseur recevait l'aveu de ses fautes et aussitôt

après , il était mis à mort , devant la foule accourue de tous côtés pour assister à ce sanglant spectacle. Le bourreau ayant rempli son devoir, les officiers de justice se rendaient à la taverne voisine et s'y faisaient servir un repas copieux, pour dissiper sans doute les impressions douloureuses que leur avait causé la mise à mort de leur semblable.

( Extrait de Y Histoire inédite du château de Lucheu et de ses archives, par M. H. Dusevel. )

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