AU CHATEAU DE LABROYE
E courage dont Philippe de Valois fit preuve dans la funeste journée de Crécy et la valeur de la chevalerie de France méritaient un meilleur destin. Lorsque la victoire se fut déclarée pour les Anglais et pendant que le vieux roi de Bohème, fidèle allié de la France , s'était jeté dans la mêlée avec la principale noblesse du royaume , pour rallier les fuyards ou mourir , Philippe de Valois , désespéré , résolut de ne pas survivre à sa défaite. On le vit ramener au combat les chevaliers de son escorte et se précipiter à leur tête dans les rangs ennemis. Jacques de Bourbon et le sire d'Aubigny, voyant sa perte certaine , saisirent les rênes de son cheval et l'entraînèrent , malgré sa résistance , loin du champ de bataille. La nuit était venue, et la plaine retentissait encore des clameurs victorieuses de l'armée anglaise auxquelles venaient se mêler les cris de douleur des soldats de Philippe dont les corps avaient comblé les fossés et couvraient les chemins voisins des champs de Crécy. Le roi s'éloigna enfin de cette sanglante scène et prit son chemin vers l'Âuthie, suivi de messire Jean de Hainaut, des sires de
Montmorency, de Beaujeu, d'Aubigny, de Monsault ' et d'environ soixante chevaliers. « Il faisoit , dit Froissart , » moult brun et moult épais » lorsque Philippe de Valois arriva sous les murs du château de Labroye. Les portes de ce manoir étaient fermées ; on tenait le pontlevis baissé , et les hommes d'armes veillaient aux meurtrières, car les premiers fuyards avaient déjà raconté les malheurs de la journée et tout indiquait que les Anglais ne tarderaient pas à se répandre dans le pays. Les chevaliers de la suite du roi demandèrent à entrer ; le châtelain , Robert de Grandcamp , parut sur les créneaux et leur dit : « Hommes d'armes, qui êtes -vous ? Si vous n ne servez monseigneur de Valois , vous n'entrerez onc- » ques dans mon chastel. » Le roi ému s'écria alors : » Ouvrez , ouvrez , châtelain ! c'est l'infortuné roi de » France ! » ^ Robert de Grandcamp, reconnaissant la voix de Philippe, donna l'ordre aussitôt de faire baisser le pont-levis, d'ouvrir les portes et alla recevoir le roi. On dit que le châtelain ne put vaincre l'excès de sa douleur à l'aspect de son malheureux maître et que le prince dut oublier ses maux pour consoler ce serviteur fidèle.
» Le roi, dit Froissart, et toute sa route (troupe) fu- » rent là jusques à mie nuit. Si but un coup et aussi
* Les récits des historiens offrent des variantes. Quelques-uns ne parlent pas du comte de Hainaut , mais du comte de la Marche ; d'autres remplacent le sire de Montsault par le sire de Montfort.
* On altéra le texte en imprimant Froissart : les mots : c'est la fortune de la France sont dans toutes les éditions connues; mais le manuscrit de Breslau , regardé comme la meilleure copie de l'original , ceux des bibliothèques publiques d'Amiens et d'Arras , celui de Berne et plusieurs autres s'accordent pour les mots : c'est l'infortuné roi de France !
)) firent ceux qui avec lui ëtoient , et puis s'en parli- » rent et issirent du chàtel , montèrent à cheval et pri- » rent guides pour eux mener qui connoissoient le pays. » Si entrèrent à chemin environ mie nuit et chevau- » chèrent tant que, au point du jour, ils entrèrent dans » la bonne ville de Amiens. Là s'arrêta le roi et se lo- » gea en une abbaye et dit qu'il n'iroit plus avant tant )j qu'il sut la vérité de ses gens, lesquels estoient den meures et lesquels estoient échappés. »
p. Roger.